SÈVES de Jean-Paul Chabard alias Patlotch
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LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

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LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 14 Jan - 15:12


avertissement

il s'agira d'un roman imprévisé, une suite à MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens On en retrouvera, ressuscités, les personnages principaux, et l'auteur dans un rôle nouveau. Avec les remerciements de l'auteur aux Editions de l'Élysée


« Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. »
Jorge Volpi, La Fin de la folie, 2003


LE GRAND ÉBAT

42 chapitres

1. la bavure 2. la lettre 3. la vie parisienne 4. un enfant perdu 5. un auteur confondu 6. le petit débat 7. le dessous des cartes

8. l'arène de sabbat 9. extinction du domaine de la lutte 10. la parole navrante 11. Patlotch démission ! 12. rétentions 13. relâches 14. les Beaux Nez Rouges

15. une femme 16. l'amour 17. canapé antillais 18. la dérive 19. greffe générale inimitée 20. à l'Ouest du nouveau 21. c'était l'bon temps

22. sabbat comme un samedi 23. l'assemblée généreuse 24. la liseuse, de bonne aventure 25. le présent n'est plus ce qu'il était 26. outre-réel non-stop 27. cartes, et maîtresses 28. le roman est structuré comme un inconscient

29. acte manqué 30. le grand déballage 31. la femme se rebiffe 32. des hommes, comme les autres 33. le grand chabardement 34. la plus belle Africaine 35. la grève du roman

36. les loges du feuilleton 37. dimanche à hors lit 38. train-train commun lundi ça va ? 39. Niki, estorque-girl ? 40. la Dame de Corps 41. quatre je dits : Merle adore ! 42. fin de partie, la révolution n'est pas un dîner de gars là


chapitre 1

la bavure

dimanche 13 janvier

« Mordieu, c'est quoi, de la pisse ou du sang ? »
AliBlabla, allongé sur sa couette, regardait les gouttes tomber du plafond de sa piaule. D'une couleur indéfinissable, entre ocre rouge et jaune gris. D'une odeur âcre et fétide. Un liquide séreux, épais et sirupeux. Il se releva sur le coude et constata que son cahier Clairefontaine était noyé dans cet ichor, puisque c'était du sang, une sanie purulente provenant sûrement d'un blessé à l'étage

Ali se leva. Il s'était endormi en prenant des notes pour un exposé à Toulbac sur les différences entre les cris des animaux et des humains blessés, qu'il devait faire dans le cadre de sa thèse de linguistique comparative sous la direction du Professeur Friedrich Lorduron. Il avait rêvé d'une chasse à courre dans les rues du Quartier latin, mais ne se rappelait plus qui courait après qui, ni pourquoi

il s'étira puis passa un pull car sa chambre était froide et humide. Il la louait dans un immeuble du bas Montreuil à une Chabine technicienne de surface à la gare Saint-Lazare, qui arrondissait ainsi ses fins de mois. Quand elle passait la nuit avec lui, elle lui déduisait le prix de la journée, si bien que certains mois il ne payait rien. Ils ne s'aimaient pas, mais ils s'aimaient quand même, enfin, faisaient comme si

il but de l'eau au lavabo, enfila ses vieilles Adidas dont il avait ôté les bandes parce qu'il détestait la publicité, et sortit pour monter à l'étage, où vivait un vieux avec un bâtard, qui élevait des escargots dans sa cuisine. Il l'adorait lui et son chien, le premier parce qu'il était un fin maître queux, le second parce qu'il ressemblait à un chat, non point au physique qu'il avait canin, mais au mental car il n'obéissait jamais à son maître. Un anarchiste ! disait Ali, assuré aussi qu'il ne croyait pas en Dieu, le chien. Lui non plus

l'escalier sentait bon l'encaustique que Célanie, la Chabine, appelait élixir d'abeille et qu'elle passait une fois par semaine, le samedi. Elle habitait la porte à gauche sur le palier, en face de celle du vieux, dont il ignorait le prénom. Tout le quartier l'appelait "le vieux", et lui « mon vieux » comme s'il était son père. Il frappa trois coups et demi, un code, et entendit le clap-clap des charentaises que le vieux portait comme des mules, « la mule dupée », qu'il disait en rigolant tout seul. Il ouvrit et Ali entra, rassuré que le vieux ne soit pas le blessé, en déduisit que c'était le chien. Celui-ci était allongé sur le carreau de la cuisine, des escargots lui léchaient la plaie qu'il avait en haut de la cuisse arrière

« Qu'est-ce qu'il a fait ? » questionna Ali, et le vieux dans un soupir désespéré répondit : « Voilà, les flics étaient devant le Centre commercial, à Croix d'Chav', en face de notre campement. Ils voulaient nous faire déguerpir, alors ils ont commencé à balancer des lacrymos. La première qui roule par terre, ce corniaud se précipite pour la renifler, et se met à pisser dessus comme pour marquer son territoire. Et puis boum ! Elle lui explose dans le cul ! -  Tu l'as ramené comment ? - Avec un copain, on l'a porté jusqu'ici, et voilà. » Ali avait oublié la fuite, il se pencha sur le chien, lui caressa la tête, et la bête se mit à gémir en remuant la queue. « Il faut le soigner ! - J'ai rien... - Je descends à la pharmacie. »

la Pharmacie de la Poste, rue de Paris, est ouverte 24h/24. Ali y fit un saut et acheta une solution antiseptique, une compresse de gaze et une bande. En revenant, il ouvrit sa boîte à lettre, fermée par une allumette, et au milieu d'une brassée de pubs, trouva une lettre aux armoiries de l'Élysée. Il la retourna, constata qu'elle était bien à son nom, mais pas oblitérée. Il jura : « Mortecouille ! Il peut même pas payer le timbre ! »

revenu près du chien, il nettoya la plaie à l'eau et au savon, en retira les corps étrangers. Les escargots l'aidaient dans sa tâche, et Ali se dit que la bave devait comme des asticots accélérer la cicatrisation. Le vieux le regardait l'air contrit, bien qu'il n'y fût pour rien. Il avait pourtant rappelé le chien, mais celui-ci n'en faisait qu'à sa tête, il n'avait rien d'un chien policier. Il allait déjà mieux, se léchait le derrière, mais quand il essaya de se relever, il perdit l'équilibre et retomba sur le carreau. Ali le pris dans ses bras et alla le coucher dans son panier. Le vieux y transporta les escargots un à un, puis offrit à Ali de casser la croûte

il sortit du frigo une demi-bouteille de Vieux Pape et un reste de terrine de lapin aux herbes et à l'eau de vie de prune, un de ses derniers essais culinaires : « les prunes c'est mieux que les amendes ». Dans la huche il prit un quignon de campagne, qu'il faisait lui-même également, avec de la farine macrobiotiche qu'il prononçait à l'italienne « comme Guevara », comprenne qui pourra, un pain Ohsawa sans levain ni levure, « ni bavure policière » qu'il ajoutait. Il se mirent à la table recouverte d'une toile cirée décorée de fruits et légumes, « cinq par jour », et ça le faisait rigoler

alors Ali sortit la lettre du Président, l'ouvrit avec l'Opinel que lui avait offert le vieux pour son bac d'alsacien, et se mit à la lire à haute voix



Dernière édition par Patlotch le Jeu 14 Mar - 19:51, édité 50 fois

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 14 Jan - 20:23


chapitre 2

la lettre

lundi 14 janvier

AliBlabla : « Cornebouc ! Ça commence bien : "nous devons nous rappeler qui nous sommes." Ché pas toi, mon vieux, mais moi, impossible, je suis comme ton chien un bâtard de ma mère. Le vieux : - Insulte pas mon chien, il est de noble race, il a du sang anglais - Qui coule sur mon pieux, je sais. - Allez, continue... - "Chez nous, ceux qui travaillent financent les pensions des retraités" Ben voilà, ça c'est nous deux tout craché. - Et c'est qui qui paye tes études, Ali gâté ? - Non, mais arrête, tu vois pas que c'est un truc pour nous diviser ? D'ailleurs il écrit plus loin : "Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie." - J't'en foutrais de la démocratie normale, c'est lui qui décide de tout ! - T'avais pas qu'à voter pour lui "pour faire barrage à Le Pen" - Oh hé, j'ai jamais voté, moi, j'ai même pas de carte pour la pêche »

à ce rythme-là, l'auteur se dit qu'il faudrait plus d'un chapitre pour arriver au bout de la lettre, et que l'intrigue risquait fort d'en pâtir. Il décida d'interrompre la lecture par un événement imprévu même par lui. On frappait justement à la porte, sept coups, un code, c'était Célanie la cheminote qui rentrait de sa nuit de boulot, elle était de nuit une semaine sur deux

« Salut, les Bogoss, Sa ou fè ? » Elle glissait dans son vocabulaire des expressions créoles, question d'habitude, entre eux ils étaient polyglottes. « Nous ça va, c'est le chien - Ben mon Négro, il a quoi ton Pif ? » Le vieux avait un gros nez, d'où le verlan de la Chabine. « Il s'est pris une grenade dans le cul. - Et z'avez pas pu la sortir ? - Très drôle, j'aimerais t'y voir... - Mi préféré pa. A pa on sèl jou fès bizwen kaka. » Célanie, férue de littérature anglo-saxonne, avait traduit Bartleby en créole de Marie-Galante. « Bon, ç'a pas l'air grave. Pas de quoi s'en faire un poulet, et toi, avec ton gilet, si tu mettais pas ton Pif aux avants-postes. - Mais tu sais bien qu'il m'obéit pas ! - Et tes escargots, i' t'obéissent ? - Non, mais vont moins vite - Au fait, les interrompit Ali, les poulets, si on les attaquait avec des escargots ? » Un silence s'ensuivit, le vieux se frottant la barbe, et Célanie, fatiguée, « Moin lé mol, on pijé zié », rentra chez elle pour dormir

les deux hommes, de nouveau seuls, revinrent à la lettre du Président...

« "une grande inquiétude, mais aussi un grand trouble ont gagné les esprits. Il nous faut y répondre par des idées claires." - Dis plutôt que t'as la trouille, Jupéter plus haut que ton culte ! - Il n'a rien perdu de sa superbe, avec ses 32 questions, il s'est mis sur son 31... - Ah bah oui, parce qu'à 33 c'était la mise en bière ! » Et le vieux de se marrer tout seul, en se resservant un verre de Vieux Pape. « Bon alors, le coup des escargots dans le casque des cognes, t'en penses quoi ? -  I would prefer not to, ça me fait de la peine pour les bestioles. - Affirmatif, faut trouver un autre truc. Et si on posait la question à Fly Rider, sur facebook ? - T'es pas ouf, Ali, pour qui nous zenvoye son SO et son facho de béret bleu ? - Ben toi, qu'est-ce tu fous avec ces gens-là ? - C'est à cause de Simon, ma paire à la pétanque, depuis le début, il bloque le rond-point de Chavaux, alors tintin les parties de boules, et je m'emmerde... - À quelque chose, malheur est bon, après les boules, les flashboules... - Toujours le mot pour rire, c'est pas toi mon chien ! - C'était pas une flashball, mais une grenade, ton clebs, il pisse dessus, infoutu de l'éteindre ! - T'es pas juste, Ali, et tu t'en fous, des gilets jaunes, alors la ramène pas ! - Je m'en fous pas, j'y vois qu'une vaste mascarade, un masque à camarades... - Ouais, t'as ptêt ben raison, mais c'est pas une raison. - Quand il s'agit de raisonner, ya plus personne, ils y vont comme un seul homme, un parti tunique jaune, droit dans le mur, et faudrait en être ? - Tu m'emmerdes avec tes théories, c'est pas le moment ! - Avec toi, c'est jamais le moment de penser, et puis t'as raison, je m'en fous, avec tes conneries, j'ai perdu mes notes, et qu'est-ce qui va dire, Lorduron ? - À la clairefontaine, m'en allant promener... - Fous-toi de ma gueule, bon, j'y retourne, je te laisse la lettre du Président, tu me diras... - C'est tout vu, t'auras qu'à la traduire en français d'en-bas, et je la donnerai à baver aux escargots. »

sur ces propos Ali sortit et le vieux se mit à préparer la pâtée pour le chien, une recette au croissant fertile, c'est toujours ça que Bibi n'aurait pas. « Le chien, lui i' s'en fout, ça ou du pain, mais le bourgeois qui passe, sur le trottoir d'en face, ça le fout en pétard, c'est rigolard, et j'en jouis, toute la nuit, jusqu'au lundi ! Et l'lundi je mendie... bof... » Le vieux chantait pour lui Revanche, de Boby Lapointe, la seule chanson dont il retint les paroles, et les plus courtes... Quand il eut servi le chien, il revint à sa table et reprit la lecture de la lettre : « "Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ?" C'est sûr que la police, ça creuse le budget de la santé, et pour les chiens, c'est pas remboursé par la Sécu, et faut payer les casques, les boucliers, les grenades, le gaz, les primes... Avec ça qu'aux urgences, je passe après les blessés, ça donnerait presque envie de s'en prendre une. Bon c'est pas tout, ça, faut que j'arrose ma fermaculture. »

il avait sur sa fenêtre-balcon installé des pots en permaculture, qu'il disait en portugais « Exploração agrícola da cidade » parce que ça sonnait mieux que "ferme citadine" qu'il trouvait bobo, y cultivait des vers de terre, des plantes condimentaires, mon cher Watson, des patates douces, poil aux gousses, des haricots grimpants, sacripant, des fraises des quatre saisons, Vivaldi, des pommes d'amour Marcel Campion, des choux Pompidou, des potimarrons d'Ingres, des inventaires à l'après-vert, pour l'hiver, et des idées en l'air, pour le printemps, car le passé laid tue, les salades sont cuites comme celles à Macron

ainsi passait-il son temps sans le faire, en vertes et pas mûres, vertu selon Rabelais : « Le temps mûrit toute choses ; par le temps toutes choses viennent en évidence ; le temps est père de la vérité. »

il était tout à ses pensées quand on cogna à la porte, sans code. Qui pouvait-ce être ? Il alla ouvrir et tomba nez à nez avec 'Sergent Major', un grand maigre au crâne dégarni. Le quartier l'appelait ainsi à cause de son poids plume, bien qu'il ne fût que brigadier-chef. Le flic se grattait le derrière, l'air embêté, signe de mauvaise nouvelle. Alors le vieux ne le fit pas entrer, et l'autre lui tendit un papier, une mise en demeure de rembourser la grenade lacrymogène qui par la faute de son chien n'avait pas éborgné un gilet. Le vieux ne se démonta pas, et répondit au bourre : « Ça tombe à pic, ya justement une question qui correspond un œuf dans la lettre au Président. - Ah bon, je l'a pas lue, c'est t'i laquelle ? - "Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ?" - C'est pas un impôt, c'est une amende forfaitaire, obligatoire et payable de suite. - Alors ya une autre question du Président : "Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ?" Ben tiens pardi, les grenades ! » Le brigadier, qui mettait toujours un certain temps pour comprendre, se gratta le derrière, puis le nez, puis le crâne, puis le devant, et le derrière encore avant de sortir : « Ptêt' ben que t'as pas tort, je m'en va z'aviser le sergent major. » Sur quoi il salua et redescendit les escaliers qui craquèrent sous ses pas, comme en signe de protestation

le vieux rigolait. Il termina le Vieux Pape, jeta la terrine vide, nettoya la toile cirée, et poursuivit sa lecture : « "Nous allons désormais entrer dans une phase plus ample et vous pourrez participer à des débats près de chez vous ou vous exprimer sur internet pour faire valoir vos propositions et vos idées." "Près de chez vous" ça sent l'ancien banquier, pas le genre à débattre. Ya un loup... Nous prend vraiment pour des pigeons, le petit Manu. En plus j'ai même pas Internet, et avec mon dos, près de chez moi, c'est trop loin. Z'ira se faire foutre, avec son débat à la mords-moi le nœud. Et j'attendrai Ali pour finir sa bafouille, j'ai ma dose. J'va z'aller voir si la Chabine elle a fini sa sieste, des fois qu'elle aura un truc à boire... »

elle n'entendit pas les sept premiers coups, mais ils l'avaient réveillée, et la seconde fois, la porte s'ouvrit sur son sourire de belle Chabine aux cheveux rouges et aux yeux verts. Elle avait l'habitude qu'il passât vers ces heures les semaines où elle était de nuit. Il apportait des sablés à la cannelle, une recette du pays là-bas, et elle sortait son Rhum du Père Labat sur la demande du vieux qui ne connaissait qu'une phrase en créole : « Ba mwen an CRS souplé ! », autrement dit « Donnez-moi un punch 'citron-rhum-sucre', s'il vous plaît. »

tout en sirotant, Célanie demanda au vieux : « Tu l'as lue, la lettre à Macron ? - On a commencé avec Ali, mais ça m'a épuisé... - Ya quoi dedans sinon rien ? - Bof, comme on peut plus le voir en peinture, il fait dans la littérature... - Mais encore, i' cause de chez nous ? - Ben ça dépend, i' dit que "nous devons nous rappeler qui nous sommes" - Lé pa pouè conèt moun pédigué, à Marie-Galante, après les Autochtones amérindiens et Colomb, sont passés des Français, des Hollandais juifs exilés du Brésil, des Britanniques, sans parler de toutes les importations d'esclaves africains du milieu du xviie siècle à l'abolition en 1848... alors pour lire dans mon sang...  - Il écrit qu'on pourra "participer à des débats près de chez vous ou vous exprimer sur internet pour faire valoir vos propositions et vos idées. Dans l’Hexagone, outre-mer..." - Ti vou koi sa me fè ? - Rien, je sais bien que tu t'en fous encore plus que moi, des gilets jaunes... - Non mais déjà qu'avec le syndicat, les salaires on gratte rien, eux z'en causent même pas, alors ça et les primes à Macron, leurs gilets ou sa lettre, bof... et ton gilet jaune je sais bien pourquoi tu le portes, tu t'ennuies sans ton pote et tu suis, en plus ya les beurettes à Croix de Chave et les sœurs Zadama, et là t'es comme ton chien la queue devant, les grenades dessous ! - Non mais je t'en prie, je te cause de tes nuits avec Ali, moi ? - Ali, sans gilet, il est pas mal, toi, avec ou sans, tu peux essayer toutes les couleurs, ça va pas t'apporter le succès... - Avec toi, ça glisse toujours au cul, on peut pas être sérieux deux minutes... - É d' véra, mais quoi plus sérieux que le cul ? - Bon, je te laisse à tes fantasmes, faut que j'm'occupe de mes escargots, je m'entends mieux avec les hermaphrodites. »

il n'était pas vexé, c'était entre eux un jeu. Le vieux rentra chez lui et prépara le repas de ses compagnons préférés, avec de la salade, du chou, des carottes, des orties et des pissenlits, pas la racine

trois coups et demi à la porte, c'était Ali, qui entra, elle n'était pas fermée. « T'as de la chance, mon vieux, j'ai trouvé un cahier Clairefontaine à La parole navrante, ils bradent tout ce qui n'est pas écrit. - Ah bon, je croyais que c'était des théâtreux... - Tu confonds avec La parole errante, elle a pas besoin de cahiers, celle-là. Au fait, t'as fini la lettre ? - Euh, c'est-à-dire, j'ai préféré t'attendre, tiens là-voilà, ya des taches dessus, c'est Célanie... - Ça ressemble plutôt à de la bave d'escargot, t'as fait quoi avec elle ? - T'es jaloux ? Tu sais bien qu'elle me trouve trop laid, trop vieux, qu'elle est « incapable d'aimer ceux qui ont plus de 50 ans, pas un corps extraordinaire », et t'as de la chance, parce que d'habitude elle « ne sort qu'avec des Asiatiques, essentiellement des Coréens, des Chinois, des Japonais. » - Dans Moyen-Orient, ya Orient, à l'extrême... - Bon vas-y, continue la lecture, on va pas y passer la nuit. - "Comment rend-on les solutions concrètes accessibles à tous, par exemple pour remplacer sa vieille chaudière ou sa vieille voiture ?" Ptêt' qu'y pense à remplacer Brigitte, et qu'il manque d'idées, s'il n'a pas lu Yann Moix, va savoir... - Toute façon, nous, on a ni bagnole ni chaudière, continue. - "Faut-il reconnaître le vote blanc ? Faut-il rendre le vote obligatoire ?" - Nous, on vote pas, et s'il m'oblige, je te ferai une procuration... - T'es vraiment un enfoiré, et c'est quand j'irai à la pêche, moi ? - T'inquiète don pas, vont pas nous foutre en tôle pour un bulletin invalide, c'est juste qu'ils font semblant de s'inquiéter de l'abstention, et vu le trouillomètre à la française, ils pourront se glorifier d'une participation en hausse... - Ça le fait, continue.  - "Faut-il accroître le recours aux référendums et qui doit en avoir l’initiative ?" - Non, mais là, change de chapitre, élections piège Macron, ça suffit. - "En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ?" - Ouais, on le voit venir sur les terres à Marine de guerre. - D'accord, mais toi, t'en penses quoi ? - Qu'il faut foutre le zbeul aux frontières, douanes, aréoports, et pas les bloquer en filtrant les camions étrangers... - Mouais, et t'as les forces armées ? - Ben ça finira bien par s'internationaliser ce genre de problème, et c'est pas les Français qui vont faire avancer le schmilblick du kampfplatz... - Oh, mais je vois que Môssieur connaît ses classistes ! - Tu crois qu'est-ce, gamin, j'ai pas eu Lorduron comme prof, moi... - Je continue : "Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’État et les religions de notre pays ?" - Demande à Pif mon chien, Ni Dieu, ni Maître... - C'est pas une réponse, tu fais quoi avec les Musulmans ? - Mais pourquoi je leur ferais quelque chose, ils m'ont rien fait, et si même, c'est pas la faute au Prophète qu'existe moins que la viande Hallal de mon boucher, qu'est pas chère et bonne, continue. - "Comment garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ?" - Intangible ça n'existe pas, et la République je m'en branle ! - Façon de parler, te concernant, si j'en crois Célanie... - Continue, petit con. -"C’est ainsi que j’entends transformer avec vous les colères en solutions." - Mais chui pas en colère, moi, j'ai la rage, c'est pas pareil, devrait ouvrir un dictionnaire de français, le ci-devant derrière citoyen Président, continue. - "En confiance," c'est son dernier mot. - La confiance, c'est comme la confidence, avec lui moins yen a plus c'est létal. »

et c'est ainsi que s'acheva, sinon leur grand débat, le chapitre II


Dernière édition par Patlotch le Mer 6 Fév - 6:31, édité 6 fois

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mar 15 Jan - 15:03


chapitre 3

la vie parisienne

mardi 15 janvier

Célanie, sa soupe du soir au ventre, était dans le métro ligne 9 qu'elle avait pris à Croix de Chavaux, changerait à Havre-Caumartin vers Saint-Lazare où elle prendrait la ligne L du Transilien pour Clichy-Levallois, et terminerait à pied jusqu'au Centre de maintenance SNCF où elle travaillait cette nuit. Le trajet était estimé à une heure par la RATP et la SNCF, mais il lui fallait généralement un bon quart-d'heure de plus quand aucun "incident technique" ou "accident voyageur" ne venait perturber le trafic. Deux heures et demi par jour !

comme les rares "voyageurs" qui n'étaient pas le nez dans leur portable, elle préférait lire, un livre généralement après un journal d'infos gratuit. Maintenant, c'est la Lettre du Président qu'elle relisait, trouvée en partant dans sa boîte à lettre fermée par un coton-tige. Elle n'en revenait pas des passages lourdement insistants sur l'identité nationale, et s'effarait de les compiler :

« Chères Françaises, chers Français, mes chers compatriotes... La France n’est pas un pays comme les autres, nous devons nous rappeler qui nous sommes. Chez nous le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. La France est, de toutes les nations, une des plus fraternelles et des plus égalitaires. C’est tout cela, la Nation française. Comment ne pas éprouver la fierté d’être Français ? Je pense que de ce débat peut sortir une clarification de notre projet national et européen. La laïcité est la valeur primordiale pour que puissent vivre ensemble, en bonne intelligence et harmonie, des convictions différentes, religieuses ou philosophiques. »

cerise sur le gâteau : « En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? »

à quelques adaptations près aux circonstances historiques, on eût pu croire un discours de Jules Ferry, Paul Déroulède, Pétain, de Gaulle... et l'on sait la sympathie naturelle qu'éprouvaient l'un pour l'autre Emmanuel Macron et Philippe de Villiers, jusqu'à des valeurs monarchistes dont le rapport avec « Notre République » était élastique. Pas étonnant donc d'y retrouver comme copiées-collées des formules qu'on attendait davantage de la bouche de Marine Le Pen, Florian Philippot ou François Asselineau, au demeurant proche d'Étienne Chouard, le professeur des Gilets jaunes en RIC, Référendum d'Initiative Citoyenne

Célanie avait compté quarante-deux fois les mots France, Français, Nation, Citoyen, Peuple... et puis le mot travail. Comme elle arrivait à Clichy, elle plia la lettre, la mit dans son cabas, sortit de la gare et termina à pied avec un poids au ventre

arrivée aux ateliers, elle passa le portique de contrôle horaire semblable à ceux du métro, si bien qu'il lui arrivait de ressortir son passe Navigo comme si la question était de rentrer chez elle. Ah, l'inconscient des travailleuses ! Avant de passer aux vestiaires "femmes" elle alla saluer son chef, Gabriel, un Martiniquais. Elle entretenait avec lui une relation courtoise, sans plus, tenant à distance ses ardeurs mais jouant de sa couleur de peau pour se protéger de celles des collègues racistes. Il était très favorable au gilet jaune, qu'il endossait sitôt sorti du travail pour se rendre on ne sait trop où participer à des actions nocturnes, car lui n'était jamais de nuit. Il n'était pas syndiqué, et disait voter "à gauche", va savoir pour qui...

depuis le début du mouvement, Gabriel était littéralement sous le charme de sa payse Priscillia Ludosky, française en colère mesurée, qu'il connaissait par familles interposées. Célanie la trouvait commune, un rien secrète, manageant habilement sa vie professionnelle d'auto-entrepreneuse commerciale en cosmétiques et son engagement pour les Gilets jaunes. Elle n'avait qu'une seule fois, sur son compte facebook Fall in Cos'-JeGère!, fait de la publicité pour ses soldes, preuve aux yeux de la Chabine qu'elle se préservait du reproche d'intérêt personnel, ce qui ne masquait pas sa réticence pour toute augmentation de salaire à prendre dans la poche des patrons, ce qu'elle rêvait sûrement de devenir un jour

pour Célanie, si la solidarité "de couleur" existait, elle ne dépassait pas le périmètre de ses relations familiales ou amicales au pays ou en métropole, ni le partage de situations raciales parfois communes, et encore cela dépendait-il des catégories sociales. De plus, question culture de ses origines, Gabriel, créole mais assez foncé, était un vrai bourrin, si bien que dans ce domaine, elle ne pouvait avec lui tout simplement pas discuter de livres, de musiques, de peinture, ou d'histoire. Bref, la race, Célanie s'en foutait, ce qui lui valait d'être tenue pour "traître à sa race" par les militants indigénistes de sa propre communauté

mais un truc qui ne passait pas, c'était l'injonction de Macron : « nous devons nous rappeler qui nous sommes », parce qu'elle ne se sentait en rien comme lui

en fait de vie parisienne, celle de Célanie n'avait rien de l'opéra bouffe d'Offenbach. À Paris, elle n'y mettait jamais les pieds, elle allait de la banlieue Est à la banlieue Nord, du "neuf-trois" au "neuf-deux", aller-retour pour bosser, en passant sous la capitale, sans voir le ciel de Paris, ni ses quartiers huppés ou populaires, ni ses grands magasins ni ses boutiques de luxe, ne se faisait jamais de petits restos à Belleville ou Barbès, là où ils sont moins chers mais toujours plus qu'à Montreuil-sous-Bois. C'est dire que lorsque sa famille ou ses amis du pays, ou même de "province", l'appelaient "la Parisienne", cela l'irritait toujours un peu. Pourtant, ce n'était pas de leur part provocation et rarement taquinerie entendue. Non, ils parlaient des "Parisiens" comme étant tous ceux vivant en région parisienne, comme on disait "Parigots, têtes de veaux !" en lorgnant l'ancien numéro 75 sur les plaques d'immatriculation aux époques de transhumance vacancière d'avant la création des départements de la couronne. Il n'était au fond pas surprenant que Paris, pour bien des Gilets jaunes, ne soit pas "chez nous", mais le lieu du pouvoir, et comme si cette proximité rendait leurs "Parisiens" moins sympathiques ou plus détestables, les accents des faubourgs étaient par les plus anti-"Parisiens" assimilés à ceux des Beaux quartiers

incontestablement, Célanie était "une beauté noire", avec sa chevelure rousse, ses yeux verts, et son « corps de gazelle », disait Gabriel. Elle aurait pu figurer sur la couverture des magazines de mode comme un mannequin croisé d'un Viking et d'un guerrier Diola. Si elle n'en jouait pas ostensiblement, elle le savait, et savait aussi se mettre en valeur avec "un rien", coordonnant le haut et le bas de couleurs dignes des harmonies des peintres. Elle avait donc du succès auprès des hommes, mais tous ceux qu'elle avait essayés l'avaient déçue. Alors elle se contentait d'AliBlabla

ce qui se passait en France ? Célanie sentait bien qu'elle aurait dû se sentir concernée, mais ça ne l'intéressait pas. Elle avait pourtant eu, comme cheminote, un passé de syndicaliste active, à la CGT puis à Sud, mais elle avait largué les camarades et l'impuissance générale de ces combats qui sentaient la relique et l'ankylose. Elle ne supportait pas plus les militants que les évangélistes. Et ce mouvement, elle ne le sentait pas. Elle était une rebelle dans l'âme, mais peu empressée de s'agiter pour des clous et la gloire. Au fond, elle n'attendait plus rien de changements politiques, mais ne croyait pas que viendrait de son vivant une révolution pour balayer tout ça. Sa vie comme elle était, elle faisait avec

cela ne voulait pas dire qu'elle s'ennuyât de la vie ou qu'elle manquât de vitalité, de générosité et de sens collectif. Non, elle n'en faisait qu'à sa tête ce qu'elle voulait, quand et avec qui elle voulait. Et que le diable emporte ceux à qui ça déplaisait


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Message par Patlotch le Mar 15 Jan - 21:22


chapitre 4

un enfant perdu

mardi 15 janvier

c'est le vieux qui appelait Ali l'enfant perdu et lui chantait La complainte de Mandrin, apprise d'un instituteur roannais qui ne manquait jamais de rappeler qu'elle avait été popularisée sous la Commune de Paris. Ali s'en disait flatté mais ne pas se reconnaître en « brigands d'une bande » : « Je n'aime pas les bandes, elles tirent vers le bas. Si tu tentes de les faire monter, au mieux elles te font redescendre, au pire elle font de toi un chef dont suivre les avis quand ce n'est pas les ordres. Les bandes même du désordre mènent à l'ordre des bandes. Tels sont les groupes anarchistes. »

c'est ce qu'il appréciait chez Célanie. Quand il l'avait rencontrée, avec le vieux (1), leur complicité tacite avait été immédiate. Il souhaitait à tous de rencontrer une femme, ou l'inverse ou selon, avec qui tout devenait fluide et facile et sans besoin d'explication, jusqu'aux limites posées, jusqu'à la mésentente à surmonter, jusqu'aux aux malheurs à partager. Peut-être fallait-il l'appeler amitié, encore que le terme lui parût par trop vide de sexe. Après leurs aventures rocambolesques en compagnie d'un auteur pervers et narcissique qui ne laissait aucune liberté à ses personnages, tous les trois ne s'étaient plus quittés, même dans la mort, et là dans la résurrection, habitant le même immeuble Rue de la Fraternité à Montreuil, et partageant au jour le jour leurs bonheurs et malheurs

c'est ainsi qu'il en allait encore avec les Gilets jaunes, qui ne manquaient pas de provoquer entre eux des désaccords, mais jamais au point de mettre en cause leur amitié. Alors le vieux pouvait bien en être, si cela remplaçait la pétanque, pourquoi pas ? « Avec les boules au moins je sais tirer, et que ce soit sur d'autres boules ou sur des poulets, tant que je ne vous reviens pas en sang, occupez-vous de vos amours. » Ainsi parlait le vieil apostat, de toutes causes défroqué, abonné aux échecs comme d'autres à facebook

AliBlabla, dans son Clairefontaine flambant vieux, avait repris de mémoire, qu'il avait excellente, les notes préparatoires à son exposé sur le langage comparé des cris d'animaux et d'humains blessés, qu'il devait présenter devant les étudiants du Professeur Friedrich Lorduron à Toulbac. Celui-ci ne s'intéressait pas du tout à cette étude : « à quoi et qui s'intéresse-t-il d'autre qu'à lui-même, au succès de ses papiers dans le Monde Diplomatique, de ses Youtube avec le Lémérite Friant de salaire avide, et de ses frasques insoumises avec le Baron perché d'Aigruffin ? » (2)

son bagage scientifique de linguiste comparatif s'était considérablement étoffé depuis qu'il avait échangé dans leur langage incomparable avec Merle noir et Chèvre Blanquette au Parc Montreau, où le trio avait squatté un Blockhaus (3). Avec Pif, le chien du vieux, il avait poussé l'expérience jusqu'à différencier à ses aboiements, jappements, gémissements et autres onomatopées, quand il voulait sortir ou rentrer, manger du poulet ou de la grenade, et tant d'infimes choses de la vie canine en milieu citadin hostile depuis que les bourres y avaient droit de cité, comme ils l'avaient aujourd'hui à Grand Bourgtheroulde, pour la visite ouvrant et refermant Le Grand débat du Président avec les Gilets jaunes, ou contre, mais quelle différence ?

AliBlabla avait une philosophie d'un abord simple, mais qui devenait vite compliquée : « Qui se bat a toujours des raisons, mais, raison de ses raisons, va savoir... » Appliquée aux Gilets jaunes et si l'on lui posait la question de ce qu'il en pensait, il répondait comme Marx en de multiples occasions : « Ça dépend », et là, inévitablement on lui demandait : « de quoi ? », alors il griffonnait dans son carnet Moleskine l'adresse patlotch.forumactif.com et la tendait à son interlocuteur en ajoutant « Ne vous inquiétez pas pour la feuille, c'est un carnet que j'ai volé »

ce soir, comme toujours quand Célanie était de nuit, il était invité à dîner chez le vieux. Il avait pour Pif, le chien du vieux, "emprunté" des croquettes Edgar&Cooper "Un max de Viande Fraîche", en songeant à qui proposait de faire du lundi un jour sans viande ni poisson. Bon, on était mardi, on verrait la semaine prochaine

vint l'heure du dîner. Ali remit ses Adidas sans bandes, son sweat sans capuche, sa mèche à la Lucky Luke, et monta à l'étage avec son sac de croquettes. Il toqua trois et demi et entra. Le vieux s'affairait dans le coin-cuisine et lui lança : « T'occupe tu chien, Ali, fous-moi tranquille. » Il ne se le fit pas dire deux fois, alla vers la panière en évitant d'écraser les escargots et présenta les croquettes au clébard, qui rien qu'à la vue d'Ali salivait déjà de la queue

la maître queux qui ne l'était pas de son chien annonça : « Je vous ai mitonné un ris de veau aux morilles, mariné dans un Vin Jaune du Jura, et flambé au cognac. » Ali ravala sa salive et osa : « T'as du pain, j'espère », et le vieux aussi sec : « Tu veux peut-être aussi du Coca-Cola, comme Miles Davis chez Bocuse ? » Ali nettoie la toile cirée "cinq fruits cinq légumes", pose assiettes et couverts de la mémé du vieux, coupe le pain maison avec son Opinel, et sert les verres de Jura Jaune. Le vieux présente son chef-d'œuvre parsemé de persil et de zestes de yuzu. Tous les convives prennent place, eux deux

en France à table, on apprécie son manger vs on parle politique : « T'as entendu Casta qu'a dit "Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des gilets jaunes" ? Et mon chien alors ? - On s'en branle de Casta, et les géji itou de ton clebs, et pis arrête de me prendre la tête comme un trotsko-gauchard - Mas porké t'es véner ? T'as déjà entendu un Ministre intérieur couvrir comme ça les fachos de sa flicaille ? Quand les GJ les appellent "miliciens", sont pas si loin de la vérité - Ptêt t'as raison, mais tu m'emmerdes, l'essentiel est pas là, et des millions de bien intentionnés peuvent sortir ce genre de vérités in fine inutiles. Inutiles ! Alors, qu'est-ce qu'on fait ? »

così cosà va la vita, on cause et ça n'y change rien, on écrit des romans dans le vent d'espérance en attendant la chute. Toujours plus dure, la chute


note 1 : voir ROMAN INITIATIQUE, chapitre 4, le vieux blanc et la cheminote noire, ménage à trois, épisode 41/84. vendredi 18 mai 2018 : S'il n'était pas dans la coutume [du quartier] de faire appel à la police, un voisin excédé par le tintamarre y rajouta des coups de feu, qu'il tirait au milieu des fêtards. Ce qui devait arriver arriva, il y eut des blessés, un jeune homme resta à terre dans une mare de sang. Célanie se précipita. L'éphèbe était évanoui, touché à la tête. Elle nettoya la blessure à l'eau cristalline avec son mouchoir de dentelle, comme elle avait lavé le visage du vieux. Par chance, la balle ne l'ayant qu'effleuré, il n'était qu'assommé. Elle et le vieux le hissèrent au château [d'eau, leur squat] pour prendre soin de lui sans être importunés. Et c'est de là qu'ils firent ménage à trois

note 2 : id. chapitre 1, épisode 1, mardi 10 avril, Rêve ça loupe ! Trois hommes et un bon coup : Le professeur Friedrich Lorduron, après son cours de rattrapage aux studieux de Toulbac qui n'imaginaient pas ce qu'ils faisaient, car l'inconscience précède l'existence, tomba nez à nez avec les Forces du désordre dépliant un grand rouleau de printemps sur lequel était écrit : « Ne dites plus : Monsieur le Professeur, dites : rêve ça loupe ! » Salairpipopète ! jura Lémérite. Quel contretemps trotskien !, renchérit Lorduron. Avec son confrère Lémérite Friant de salaire avide, ils avaient projeté un "Midweek" dans la cabane du Baron perché d'Aigruffin, pour une partie de jambes en l'air en zone humide, car, disait Lorduron, la zad fait bien les choses, ce à quoi Friant ajoutait d'un sourire entendu : « Ach, bite macht frei ! »

note 3 : id. chapitre 5, AliBlaBla et l'écart hante vos leurres, dans lequel il teste ses savoirs et compétences avec les animaux rencontrés dans le "parc naturel" de Montreuil, au pied des cités


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mer 16 Jan - 19:00


chapitre 5

un auteur confondu

mercredi 16 janvier
l'auteur, qui s'était déjà fait remarquer par la gestion perverse et narcissique de ses personnages (1), n'avait pas de remarques à faire. Il trouvait que ressuscités d'entre les morts ils se débrouillaient bien, comme si leur passage par l'au-delà de l'eau de là (2) leur avait mis du plomb dans la cervelle, enfin, façon de parler par ces temps de flashballs perdues, va savoir pourquoi, dans les crânes d'innocents gilets sacrifiés sur l'hôtel de la raison d'État. Mais cela, du coup, le privait d'y être pour quelque chose, ce qui est tout de même un comble pour un romancier. Il lui fallait donc trouver un nouveau stratagème (3). Il pourrait pénétrer dans la peau d'un des trois protagonistes pour en prendre le contrôle, plutôt que créer un nouveau personnage, en faire une sorte de robot en utilisant les toutes dernières bio-technologies. Il y réfléchirait, mais place à l'action : après les portraits de Célanie, d'AliBlabla, celui du vieux

contrairement à la chanson Armand de Pierre Vassiliu, « C'était un pauv' gars, qui s'appelait Armand, l'avait pas d'papa, l'avait pas d'maman », le vieux n'avait ni nom ni prénom. Les uns l'appelait Henry, d'autres Gilbert, Paul, Charles... mais pour tout le quartier, il était « le vieux » parce que Célanie l'appelait comme ça, et AliBlabla « mon vieux ». Il sortait d'on ne sait où, du côté de chez les Bougnats, et son Pépé cheminot était enterré à côté de Fernand Raynaud, à Saint-Germain-des-Fossés, si bien que petit, quand il entendait "Saint-Germain-des-Prés", il croyait que c'était là, comme à côté Varennes-sur-Allier le Varennes de la fuite du Président chez Drouet, le gilet jaune de Mélenchon tout. C'est dire la confusion de son esprit qui expliquait qu'il ait enfilé un gilet jaune à cause de Simon, son partenaire de pétanque, et par attrait de vieux libidineux pour les Blackettes Zadama et les Beurettes dévoilées

ah oui, son chien, Pif, au mental anarchiste de chat... C'est lui qui l'avait ressuscité d'entre les morts en lui léchant la figure qu'il avait prise pour un os, qu'elle était devenue de fait, rongée par ses amis les vers de terre, pour faire plus propre dans le compost, qu'ils disaient, les vers, de ce pervers pépère qui les élevaient (4). Restait un mystère : pourquoi de l'élevage des vers de terre était-il passé à celui des escargots ? Les mauvaises langues répondaient « parce qu'ils vont moins vite », allusion à sa démarche de plus en plus bancale. Lui : « ça fait plus propre dans ma cuisine et je réserve la terre à ma fermaculture sur la terrasse-balcon. »

ici l'auteur se dit : « le vieux, là, il s'enferre, quel rapport avec le Grand débat ? Il va me faire perdre des lecteurs, ce con ! Revenons donc à ces moutons ! » L'auteur aurait-il un « mépris de classe manifeste » pour les Gilets jaunes, et ne risquait-il pas lui-même de faire fuir ses lecteurs révolutionnaires ? Écrire un roman engagé, c'est pas de la galette, vous savez. Aragon, ça le mettait en pétard, l'idée d'un « art engagé » ou de « l'écrivain engagé » qu'on disait qu'il était : « Dans engagement, il y a gages », et ce vieux rusé prétendait n'en avoir jamais donné à personne, ce qui est peut-être vrai dans son œuvre, mais pas dans sa vie politique scotchée au PCF et si longtemps au stalinisme. Mais je sors du sujet

ça l'ennuyait tout de même un peu, le vieux, de se retrouver au coude à coude avec tout ce que Montreuil comptait de vieux et jeunes militantaires de tous les combats de surface politicards et s'avérant véreux, aux marges des bisbilles municipales, en plus de fachos qui relevaient la tête. Et cet "Appel de Montreuil" encore plus creux que celui de Commercy... Leur campement à Chavaux n'était pas un point fort de la mobilisation, c'est le moins qu'on puisse dire, il ressemblait à une Nuit Debout associant tout le paysage politique, neutralisé par l'uniforme du gilet : « Et c'est moi que l'auteur il dit je suis confus ! De quoi qu'i' se mêle ? Ma vie n'est pas un roman ! »

pourtant, depuis les sermons de Célanie et d'Ali sur ses véritables raisons d'en être, qu'au fond de lui il reconnaissait, l'idée prenait le vieux de le quitter, ce gilet de tous les emmerdements et d'aucune perspective de victoire de ses convictions à lui. Plus les sondages indiquaient un soutien des Français, moins ça l'enthousiasmait de se retrouver parmi le 1% qui se manifestait physiquement, "soutenu" par 60% derrière leur télé ou leur ordinateur. De voir que 80% des Français étaient pour le RIC, ou que 40% se disent prêts à participer au Grand Débat, ça l'enrageait : « Si c'était que de moi, on foutrait le bololo à ce débat comme à cette jaunisse qui se prétend contre ! », et il ignorait jusqu'à l'existence de lundimatin et d'un Comité visible ou invisible annonçant et promouvant « l'insurrection, la destitution, la disruption... »

le vieux se confondait en conjectures contradictoires : « ya quand même un problème avec ceux qui veulent en recoudre avec la police, comme si qu'on disait c'est plus que haine de Macrouille et de sa guerre aux gilets comme à des terrorisses. » Alors, pour « laver ma tête de toute cette merde », il décida d'aller en un lieu où l'on n'en parlait jamais, ni pour ni contre, des Gilets jaunes, le PKK, Petit Kurd' Kebab. Là on l'appelait "Tonton", pas "le vieux", on lui servait pour 12€50 une assiette Köfte, salade verte, tomates, oignons, chou rouge, blé cassé, frites, boulettes de viande hachée bœuf et agneau, sauce blanche et harissa, avec un quart de rouge. Ici ils avaient la licence alcool et les filles n'étaient pas voilées. On passait à la télé une chaîne turque, où des femmes aux plus belles bouches du monde parlaient avec des voix d'oiseaux une langue à laquelle il ne captait rien : « Tiens, faudra que j'en cause à Ali »

ragaillardi pas ce séjour au Kurdistan montreuillois, le vieux revint rue de la Fraternité, toqua en passant chez Célanie plusieurs fois sept coups, mais elle n'était pas là. Il lui arrivait de découcher toute la journée après sa nuit. Même Ali ignorait ce qu'elle faisait, et là, il était à Toulbac, il rentrerait tard. Le vieux ouvrit sa porte, retrouva son chien, ses escargots, ses patates à éplucher pour la soupe, son goût de la solitude, ses rêves d'enfant, son envie d'incendie. Alors il mit son gilet jaune dans un grand saladier, l'arrosa d'huile de friture, et y jeta une allumette enflammée. Il fut heureux d'être passé à autre chose

l'auteur, sentant une odeur de polyester brûlé, se retourna, et quand il vit ça fut catastrophé : « Déjà qu'il ne causait plus du Grand débat, et maintenant plus des Gilets jaunes, mon roman est bon pour le pilon avant même de n'être jamais imprimé ! »


notes
- 1 : dans MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens du 10 avril au 14 juillet 2018. Je tiens à disposition sur demande un texte en html de 72 épisodes sur 84 de ce roman, le reste est introuvable. On y trouvait quasi répertorié tous les rapports de l'auteur au texte romanesque, Pirandello, le Nouveau roman, Tel quel, etc... L'auteur devenait personnage(s), tentant sous divers masques de reprendre la main sur des personnages qui lui échappaient, n'en faisant qu'à leur tête contre ce maître de leur destinée

- 2 : à la fin du roman, alors qu'ils sont hélitreuillés du Parc Montreau envahie par les eaux d'un tsunami, l'auteur et son double Henry étant co- et pilote, l'appareil dont le plein d'essence n'avait pas été fait s'abîme dans les eaux près du Blockhaus squatté par le trio

- 3 : les 36 stratagèmes tiennent une grande place dans 'Microcosme'

- 4 : chapitre 3, le vieux qui ramassait des vers de terre


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Jeu 17 Jan - 16:52


chapitre 6

le petit débat

jeudi 17 janvier
ce que Célanie avait fait de sa journée d'hier, je le sais, mais ne l'écrirai pas, elle ne me ferait plus confiance. Elle ne le dira pas non plus ici, sachant que l'auteur, lecteur de son roman chaque matin, y surveille ses paroles. Elle n'était pas rentrée à Montreuil la veille et s'était rendue directement le soir à son boulot. Gabriel, son chef, l'avait trouvée bizarre mais à son regard interrogateur, elle avait réagi par un beau sourire signifiant « Toi non plus tu ne sauras rien, mon gars. » Elle avait travaillé toute la nuit à nettoyer des voitures du Paris-Rouen d'inscriptions du genre : « Macron dégage ! Ton train n'est pas à l'Eure, descends tu l'as dans l'os », ceci pour les plus polies et de bonne orthographe

dès son plus jeune âge à Marie-Galante, Célanie avait mis un point d'honneur à écrire le français sans faute, et elle supportait mal qu'on veuille refaire la France en écrivant comme un Drouet, brave type et sincère au demeurant, bien qu'un peu con-con sur les bords, un taiseux dont le succès tenait précisément à tout ce que ses supporters pouvaient investir dans ses silences et ses réponses sibyllines à leurs questions pendant ses 'lives' sur facebook. En dire le moins possible, au début du moins il ne le faisait pas exprès, vu son inculture générale. Mais il avait vite compris ce qu'il pouvait en tirer. Plus et mieux que le secret au yeux des services de renseignements pour lesquels les gilets n'en avaient pas, cela garantissait, comme la discrétion manipulatoire de la cosmétiqueuse Martiniquaise, l'unité fourre-tout sous l'uniforme jaune, sans aucun souci de cohérence autre, justement, que leur "Macron dégage" et leur RIC pour le remplacer... par des élus moins bien payés. Impayable sornette ! Cause toujours, la classe politique, Macron ou un autre, n'en ferait qu'une bouchée, de leur "Référendum Citoyen", et tu parles d'une "Initiative". Quelle bande de jobards !

Célanie rêvait d'une « semaine des quatre jeudis » parce que ce jour-là, alternativement le soir quand elle était de jour et le midi de nuit, c'était Grande bouffe chez le vieux, avec Ali. Il avait aujourd'hui préparé un plat transculturel, viande halal, ratatouille casher, riz thaï, igname du Mali, et des épices caraïbes et indiennes. À boire, fini le Vin Jaune, un Tokaj hongrois du lac Balaton, le « vin des rois, roi des vins » à robe d'or et saveurs de nectar

Ali était content : « Lorduron a validé mon exposé, sans le lire. » Le vieux aussi : « Pif est en marche, il recommence ses chienneries félonnes. Ali : - Tu veux dire félines ? - C'est pareil, les voyelles, je les laisse aux poètes. » Le chien ne disait rien, il jouait avec un escargot dont la bave avait le goût du saké. Célanie lança le débat : « Alors, paraît que les LBD
(1) sont dans le collimateur du droit de se faire tirer à la main ? Ali : - S'ils pouvaient nous lâcher les basses quêtes avec les violences, on y verrait plus clair dans le jaune. Le vieux : - Mon chien serait vengé ! »...

on frappait à la porte, sans code. Le vieux alla ouvrir, tomba à nez à nez rouge avec Sergent Major, képi d'une main, se grattant de derrière de l'autre, grand sourire éclairant sa trogne avinée. Le vieux flairant la bonne nouvelle le pria d'entrer et de se joindre à leurs païennes agapes. Il sortit néanmoins le Vieux Pape du frigo (pas question de gâcher le Tokaj) : « Alors quad neuf, brigadier ? - C'est-à-dire que le sergent il a dit que la poursuite était abandonnée, pour la grenade. - Ah bon, pourquoi ? - C'est à cause du Grand débat, qu'il a dit. - Le rapport ? - Non, il a pas demandé un rapport. - Je veux dire quelle relation entre la grenade et le débat - On va tirer à la main, pour les économies sociales, qu'il a dit. » La logique, la logique policière, et celle du brigadier-chef, ça faisait trois ou quatre selon la conjoncture. Ali : « Je vous ai vu, brigadier, hier soir à Chavaux, en gilet jaune. Le brigadier : - Pas moi, mon frère jumeau, les familles et les barricades... À c't'heure on faisait le Grand débat au commissariat. - Ah bon ? - Oui, avec devoir de réserve. Célanie - Ça se passe comment ? - Le lieutenant demande si on est tous d'accord pour débattre, et comme personne dit non, il décide qu'on n'a pas besoin, alors je suis content, parce que moi ça me plaît pas c't'idée. - Le vieux : - T'as bien compris l'esprit de la chose. » Sergent Major ne répond pas, il boit et s'empiffre

Célanie relança : « Mais dit, le vieux, il est où ton gilet ? - Il brûle en enfer - Ali - Sage révolution, choisir c'est renoncer. Le vieux : - Bon alors, qu'est-ce qu'on fait ? Célanie : - Faut tenter un coup politique avec les escargots... - Comment ça, on avait dit pas touche à mes bébêtes ! - Un coup de bave sans bavure. - Dis-là, ton idée - Attaquer le Grand Capital à la bave. Ali, le vieux, le brigadier : - ? ? ? Célanie : - L'argent-papier d'abord, de la bave dans tous les distributeurs, le virtuel ensuite, de la bave dans leurs ordis. Ali : - Ah ah, un nouveau Traité de bave et d'éternité (2), je vois, Faire entrer l'Infini dans le stade terminal... » (3) Le brigadier se grattait le crâne : « C'est pas interdit par la loi, ça ? Célanie : - Pas encore, et justement, c'est ça qu'est bien. Le brigadier - Quoi qu'est bien ? Le trio en chœur : - Qu'interdit ou pas, on le fasse »

ils continuèrent le palabre auto-organisant leur projet révolutionnaire jusque tard dans l'après-midi, puis Célanie fatiguée s'excusa : « Moin lé mol, on pijé zié », et rentra chez elle dormir. Sergent Major prit congé : « C'est l'Eure de mon service », Ali fit la vaisselle amer et le vieux la salade pour les escargots, qui mangent la nuit, ça porte conseil... de guerre !


notes
- 1 : LBD, lanceur de balles de défense, de flashballs, entre autres
- 2 : Le Traité de bave et d'éternité est un film réalisé en 1951 par Isidore Isou avec Jean Cocteau, Jean-Louis Barrault. La bande-son est constituée de poèmes lettristes
- 3 : Faites entrer l'infini est la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet; elle paraît deux fois l'an


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 19 Jan - 1:23


chapitre 7

le dessous des cartes

vendredi 18 janvier
l'auteur jubilait. Célanie ne savait pas qu'il savait. Où elle était quand pour les autres, personnages et lecteurs, elle avait disparu. Et tout le reste de ce que faisait chacun de son trio. Il savait tout ce qui n'était pas écrit dans le roman. Avec la micro-caméra planquée dans la fermaculture du vieux, tout ce qui se passait, se disait dans sa cuisine. Par un ami des renseignements généraux, car ses personnages étaient dûment fichés et suivis, où était passée Célanie dans la journée du mercredi 16 janvier

pour lui, le roman devait donner le tournis, avec peu de personnages, une intrigue très simple à rebondissement pour la livraison en feuilleton, et surtout un fond de réalité au fil des jours telle qu'on la trouve dans les journaux en ligne et sur les réseaux sociaux. Objectif : un microcosme ludique rendant compte de la complexité du monde et de l'impossibilité de son interprétation en temps réel. Tout se qui se passait sur terre devait apparaître comme lunaire, martien, et en même temps jupitérien, non pas sur- ni hyper- mais outre-réaliste

puisque l'auteur sait, je n'ai plus de raisons de le cacher. Mercredi, Célanie avait un contrôle de santé à Béguin. Elle souffrait d'une maladie bénigne mais fort handicapante, et qui en elle portait atteinte à la peau lisse des meufs. Béguin, c'est un hôpital militaire, à Saint-Mandé, près du métro Bléros et de la porte de Vincennes où se trouve l'Hyper Cacher de l'attentat de 2015, après Charlie. D'emblée l'ambiance Vigipirate, les militaires en armes, la guérite protégée par des tas de sable comme en temps de guerre, et montrer patte bleu-blanc-rouge, une carte spéciale établie après moult vérifications d'identité nationale. Pour accéder à ses rendez-vous de jour, il fallait passer plusieurs points de blocages, des files d'attente aux guichets successifs derrière lesquels vous répondait un personnel le plus souvent militaire, féminin en uniforme ou non, et en forte proportion noir de peau, d'origine ultramarine ou africaine. Puis l'attente encore devant le cabinet de la spécialiste, toujours en retard. Deux heures d'attente pour un quart d'heure de consultation, et encore, c'est pas les urgences...

ils sont très bons, les médecins de Béguin. Le vieux y avait été opéré d'une hernie inguinale par un interne capitaine, puis d'une occlusion intestinale par un chirurgien colonel. Coincé dans une chambre à quatre, à voire défiler des épinards dans les sondes avant, et après l'opération harnaché de perfusions prouver qu'il avait pété un coup pour être autorisé à sortir. C'est pas toujours facile d'envoyer sa merde dans les tuyaux... jusqu'au bout

l'auteur se serait passé de cette parenthèse d'on ne sait qui, mais il était content parce que l'intrigue prenait un tour qui la ramenait dans le Grand débat et l'action s'annonçait relancée. Écrire un roman imprévisé et publié au quotidien, c'est un peu comme conduire une voiture trop vite, dans une circulation chargée, sans savoir où l'on va, et tomber sur des filtrages aux péages, des gilets jaunes aux ronds-points, et des patrouilles que si vous n'avez pas la trouille, c'est pour la rime, car il est tard. Poil au motard

plus tard
Ali allait, comme on disait d'Alphonse, suivre à Toulbac une conférence du Professeur Friedrich Lorduron, son maître de thèse sur le langage comparé des cris d'animaux et d'humains blessés. Il y était question des « forcenés », les hommes politiques de l'équipe Macron. Lorduron se mettait en scène, visiblement convaincu d'être le grand intellectuel de l'heure, ce qui laissait Ali dubitatif, tant il le trouvait imbu de lui-même, et au final pas si pertinent que le pensaient ses nombreux adeptes, étudiants insoumis ou lundimatutineux, et autres littéralement sous son charme pédant

le vieux avait entrepris de multiplier ses escargots, mais le problème était que leur saison des amours avait lieu au printemps, ce qui excluait par là de mettre en œuvre leur projet de bave sans bavure contre le capital dans les temps du Grand débat. Que faire ? Importer ? Voler ? Repartir dans les parcs de Montreuil à la cueillette les nuits de pluie dans les taillis ? Difficile, avec son lumbago et le risque de tomber sur la brigade de défense des gastéropodes terrestres à coquille

Célanie était rentrée de sa dernière nuit de la semaine, et dormait en rêvant d'une maison censée la sienne où elle reclassait sa bibliothèque pour y retrouver ses livres de stratégie révolutionnaire appliquée à des circonstances imprévisibles, dans lesquelles elle espérait trouver la substantifique bave intellectuelle qui éclairerait, peut-être, les problèmes de leur projet oh combien disruptif avant, pendant, et après la lettre à Macron

l'auteur les observait, via ses caméras de surveillance et en liaison directe avec ses agents de renseignement. Tout était grâce et volupté, enfin, surtout dans le sommeil bien qu'agité de la Chabine

encore plus tard
on toqua à la porte du vieux, sans code. Un type passait pour le recensement, à qui il demanda si c'était rapport au Grand débat, et qui lui répondit avec un sourire entendu : « Non Monsieur, ne vous inquiétez pas. » Un jeune chômeur bac+2, qui lui fit choisir entre l'interview et internet, visiblement sa préférence, et le vieux dit OK, il passerait les codes d'accès à Ali. Cela lui rappela sa jeunesse, quand sortant fin 1974 du Service militaire et chômeur, il avait fait ce petit boulot à Cachan. Payé à la personne recensée et écopant d'un sale quartier où il fallait marcher des heures, contrairement aux privilégiés des immeubles, alors sans digicodes, il avait fait naître pas mal d'enfants, des familles nombreuses et même des vieux esseulés, qui n'existaient que dans son imagination. De toute façon tout était vérifié et recoupé par la Mairie. Mais il s'était senti Dieu, et ça... (1)

dans la nuit
Célanie rejoignit Ali dans sa chambre, et ils papotèrent de choses et d'autres jusqu'au petit matin. Elle lui raconta que Gabriel l'avait invitée à le rejoindre à la manifestation parisienne, sur le mode conseillé par Drouet pour atteindre le million de manifestants : « Chaque Gilet jaunes amènne deux persones nouvèle, de ça famille, de ses ami ou de ses collèges », à la manière de Georges Marchais pour le vote communiste : « Jui ai répondu que je préférais la grève en semaine, au moins une journée sans aller bosser. Ils sont réduits à gratter les fonds de tiroir alors qu'ils ont perdu deux tiers de leurs manifestants depuis le début, qu'ils renouvellent de manière politicarde, comme Méluche appelant "les Insoumis à investir les ronds-points" - Laisse tomber, Céla, les urnes sont descendues dans la rue. On va pas y passer Nuit Debout. »

alors ils se couchèrent, dormirent heureux et dans leurs rêves eurent beaucoup d'enfants


notes
1 : cet épisode véridique figure dans I-VII LIVREDEL, poème-roman, 1er avril 1988 - 1er avril 1991


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 19 Jan - 20:35


chapitre 8

l'arène de sabbat

samedi 19 janvier
notre trio black-blanc-beur aimait le samedi, leur sabbat disaient-ils d'un commun accord sur le caractère sacré de cette journée de repos qu'ils consacraient non à Dieu en souvenir de la création mais à la création en mémoire d'un futur sans dieu. Aussi ce jour de l'Acte X des gilets jaunes avaient-ils décidé de se rendre sur des lieux de leur manifestation prendre la mesure des possibilités de mise en œuvre de leur projet schismatique, baver sans bavarder sur le grand capital

à force de cogitations colimaçonnes, le vieux avait trouvé la solution pour anticiper sur la période de reproduction des escargots. Il était parti de deux présupposés : leur épargner les bavures policières et le seul besoin de leur bave. Aussi bien, usant du procédé de préparation pour la cuisine, les faire dégorger avec du gros sel, en avait-il isolé une douzaine dans une cage avec un bac, de la nourriture sur un fond d'eau salée, puis récolté le précieux mucus, versé dans des sacs de congélation pour sa conservation dans l'attente de l'usage projeté. Il y adjoindrait un tube en plastique, et au besoin une poire à lavement comme moyen d'introduction dans les appareils idéologiques de la monnaie

parti de Croix de Chavaux par la ligne 9, changement pour la 6 à Nation pour Quai de la Gare, une heure plus tard le trio attendait le passage de la manifestation rue de Toulbac, près de la place Coluche auquel la bande à Drouet comptait rendre un hommage. Sur son groupe facebook, on était très fan du complot quant à la mort de l'humoriste, reprenant une thèse répandue depuis le 19 juin 1986, quand ce fan de vitesse absolue chevauchant sa Honda 1100 VFC heurtait entre Cannes et Opio un camion transportant des gravas de la gendarmerie : "« C’est ce qui se passe quand un humoriste dérange trop les puissants et, à priori, cela continuera encore en 2015 et les années suivantes ! Demandez l’avis de Dieudonné », écrit le blog «Je suis Français»". Cet hommage, donc, parce que Coluche aurait été, en précurseur des gilets jaunes, éliminé par « le Pouvoir ». Le pouvoir de la bêtise humaine n'est-il pas infini, disait Einstein ?

cet endroit évoquait au vieux sa première rencontre avec des CRS, une manif "Libérez Angela Davis" en 1971, il avait alors 20 ans : 100.000 personnes ! Souvenir confus puisque la manif du 3 octobre n'était pas passée par là, mais une autre "Pour la paix au Vietnam" quelques mois plus tôt, le 10 mai 1971, Boulevard de l'Hôpital, entre Austerlitz et Place d'Italie, puis Boulevard Auguste Blanqui, « l'enfermé »... dans l'insurrectionalisme. Il n'y avait pas eu de casse avec la police, mais entre les trotskistes, notamment de l'AJS à laquelle appartenait alors Mélenchon, et la JC, "jeunesse stalinienne" à laquelle le vieux, pourtant jeune gauchiste anarchisant, avait cru bon d'adhérer. « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait... »

toujours est-il que défilant sous le nez des cognes qui constituaient une sorte de service d'ordre encadrant le cortège, le jeune vieux avait connu la frayeur de sa vie, bien que les CRS ne fussent alors pas harnachés en Tortues Ninja ni acharnés comme aujourd'hui, et moins poussés par le pouvoir comme retenus par le Préfet Grimaud de violences sadiques : « Frapper un manifestant tombé à terre c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. » Loin d'un Castaner : « Je ne connais aucun policier, aucun gendarme qui ait attaqué des gilets jaunes. Quand j’entends parler de brutalité inouïe et illégitime, je suis sidéré. » Reconnaissons que n'étant pas ministre de l'Intérieur depuis longtemps, il ne peut pas connaître tout son petit personnel

Ali Blabla lui aussi connaissait bien le quartier, par ses cours à la fac Toulbac, et Célanie par ses plongées dans les bacs de Jazz Corner en haut de la Rue des Arènes, où elle avait far fouillé des années en quête de vieux bouquins ou de disques introuvables, et où elle refourguait ses doublons ou les vinyls légués par son père grand amateur, les plus médiocres dont elle était lassée parce qu'avec le temps, elle se concentrait sur les chef-d'œuvres "intemporels", comme on dit bêtement

pendant qu'ils patientaient dans l'attente de l'arrivée du cortège, près de là mais hors de leur vue, l'auteur était assis à la terrasse du Rond-Point, un café-tabac Rue Vergniaud, avec ses écouteurs branchés sur le portable de son agent en filature du trio, car lui ne se risquait jamais près d'eux, craignant qu'ils ne le reconnussent de leur rencontre antérieure au Parc Montreau, quand sous le masque d'Henry il balançait ses boules dans la mare aux canards, ratant systématiquement celles qu'il tirait, comme le vieux celles qu'il pointait (1)

chose surprenante, la rue de Toulbac était ouverte à la circulation, aucun car de police dans les rues environnantes, pas de flics, pas de gilets jaunes. Ali pris les infos sur son Iphone : « Les manifestants parisiens sont de retour sur l'esplanade des Invalides après une marche dans le calme de 15km. » Il comprit alors leur erreur, partis de Montreuil trop tard, après leur grâce matinée et un copieux couscous-méchoui sur place, ils étaient arrivés après le passage des manifestants. Il en fit part aux autres qui en restèrent baba, « au rhum » ajouta Célanie

désappointés, pour se changer les idées, nos trois héros se dirent : « Et si on se faisait une toile ? » et aussi sec que des escargots dégorgés, se rendirent à La Maison de la Culture du Japon où avait lieu le 13e Festival du cinéma japonais contemporain pour voir à 18h15 le film de zombies Ne coupez pas !, une comédie d'épouvante (sic) à petit budget mais déjà gros succès, dont l'action se déroulait dans une usine désaffectée. On ne coupait pas... à la réalité de l'époque

ils sortirent de la salle en se bidonnant sous le regard incrédule d'un public japonais majoritaire. Célanie : « Ils sont trop, ces jaunes ! ». Ils sortirent et se dirigèrent bras dessus, bras dessous vers le Pont Bir Hakeim en fredonnant la musique du Dernier tango à Paris du merveilleux Gato Barbieri arrangée par Oliver Nelson. Ils croisèrent quelques Gilets jaune en guoguette, mais à voir leurs têtes, comble de l'Acte X, c'est eux qui étaient pris pour les plus fous


notes
1. voir MICROCOSME, roman initiatique, chapitre 6, le loup dans la chèvrerie, l'auteur en quête d'un personnage, épisode 61. jeudi 7 juin :

Célanie n'aimait pas l'anisette, Ali trinqua par politesse et, l'air ailleurs, versa son verre par terre. Les tournées succédant aux tournées, les duettistes étaient passablement éméchés. « Et si on se faisait une petite partie ? » suggéra le vieux. Ils sortirent les boules et tirèrent à la courte paille qui commencerait. Le vieux l'emporta, traça un cercle, lança le cochon et pointa. Sur le terrain en pente, sa boule s'emballa. Ils se mirent à courir derrière, mais elle prenait de la vitesse et termina sa course dans la mare, provoquant un envol de colverts et la panique chez les gallinules.

Tandis qu'Henry reprenait son souffle sur le bord, le vieux entra dans la mare, pataugea sur un mètre, glissa sur la vase, s'étala de tout son long dans l'eau bourbeuse, but la tasse, se mit à tousser et cracher, mais l'honneur était sauf, il brandissait la boule en se marrant : « La boule et la boue, c'est parti ! » Henry se dit : « Mon dieu qu'il est con ! » Il le sortit de l'eau en lui tendant une branche morte trouvée là, et le ramena au campement en le soutenant, songeant par-devers lui : « Doudoukipudonktan ? Toubonpourmonroman ! »


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Dim 20 Jan - 21:16


chapitre 9

extinction du domaine de la lutte

dimanche 20 janvier
l'auteur se levait tôt, ainsi l'avenir lui appartiendrait. Il eût préféré que ses héros participassent d'eux-mêmes à une réunion du Grand débat, sans quoi le titre de son roman passerait pour une récupération littéraire des Gilets jaunes à l'instar des Chouans de Balzac, des Misérables de Hugo ou des Communistes d'Aragon. Littérature de la misère, misère de la littérature !

il devait petit à petit déjauner son histoire, inventer le roman dégagé, en faire le manifeste contre l'art engagé dont les tagueurs prétendaient recouvrir les murs d'insanes graffitis plus chimériques encore qu'en 68. Que cette chouannerie conduisît dans le mur ne faisait aucun doute et le roman dégagé devait en rendre compte : à cette restriction du domaine de la lutte, extinction de la perspective révolutionnaire, devait correspondre l'outre-réalisme littéraire

il ne serait pas compris, c'était écrit, voire pas lu, mais c'était le prix à payer, devenir l'anti-Houellebeck par excellence, un auteur sous-médiatisé, avec un livre qu'il serait inutile de pilonner puisqu'il ne serait pas imprimé, littérature sans papier, préservation absolue de la forêt, exploit écologique autant que destruction de l'économie de l'édition. Il tenait là le nouveau Manifeste du parti communiste, le parti pris des choses telles qu'elles sont

pendant ce temps-là
le trio, dans son ménage à trois, était à cent lieues des délires mégalomaniaques de l'auteur. Le vieux poursuivait sa collecte de bave révolutionnaire. Ali mettait au propre le texte de son exposé sur les langages comparés des crise d'animaux et humains blessés. Célanie, sortie du bain à l'amidon de blé, au son d'avoine et de Miles Davis, se passait crèmes et mousse cutanée qui lui colleraient la peau aux fringues pour la journée : « Je hais les dimanches ! »

à 9h30 heures, alors que sonnaient les cloches de la Chapelle St Antoine de la Croix de Chavaux, noblesse oblige à rallonge, ils prenaient leur petit déjeuner : Madeleines d'Armor au pur beurre, confiture de tomates maison, de la fermaculture, café en grains moulu à la main gauche, croissant qu'on donne au chien pour mettre en pétard le bourgeois qui passe sur le trottoir d'en face

mais la vie n'est pas un long fleuve tranquille. On sonna. Le vieux ouvrit et tomba nez à nez avec un inconnu à lunettes noires classique rétro mode léopard, chapeau anthracite Menil Bologna en laine, et toute la panoplie du boloss branché que l'on croisait de plus en plus dans le bas-Montreuil gentrifié. « Oui, c'est pour quoi ? - Un prix à gagner en participant au Grand débat. - Combien, qui, quoi, quand, où, comment ? - Si je puis entrer un instant... - Répondez surtout pas à ma question, ici, c'est moi qui les pose et y répond, je suis chez moi une sorte de Macron. - 999,99 €, à La Parole navrante, lundi matin, brunch offert... - C'est quoi c'Tarnac ? - C'est très sérieux, un offre à saisir, peu en auront le privilège, vous avez été sélectionnés... - Par qui ? - C'est un tirage au sort jeté... - Donnez-moi le papier, on avisera. - Mais... - Ya pas de mais ! » Le type lui passa le prospectus et le vieux lui claqua la porte au nez

il revint à la table et ses Cinq fruits et légumes de la toile cirée, passa le papier à Ali : « - Tu liras ça et nous diras, c'est demain matin, ya 1000 € à se partager, mais faut participer au Grand débat. - Perdre son âme, tu veux dire ! - Célanie : Pas question ! - On voit bien que c'est pas vous qui paye le sel de Guérande des escargots... - Ali : OK, on y va, mais on exige d'être payés d'avance et on leur fout le zbeul après. Le vieux : - Tu vois, quand tu veux, tu peux... Célanie : - ça fait 333 € chacun, on pourrait partir en voyage... le vieux : - on verra, chaque chose en mon temps. Ali : - C'est tout vu, on saura jamais où aller... »

et c'est ainsi que l'auteur, maître à bord du roman, avait appliqué le sixième des 36 stratagèmes : « Bruit à l'est ; attaque à l'ouest : celui qui sait quand et où s’engager fait en sorte que l’autre ignore où et quand se défendre. »

autour de midi
plus tard, Célanie de retour après une petite sieste : « Mais demain c'est ma semaine de jour, je pourrai pas venir - Ali : - On leur demandera un certificat médical. Le vieux : - Et du Strict-Médoc, un blanc jaune, Ah ah ah - Célanie : - Toujours le mot pour te faire rire, le vieux. - On n'est jamais si bien servi que par moi-même, tu craches pas dans ma cuisine, que je sache ? - Célanie - Ya assez de bave partout chez toi, pas la peine d'en rajouter. - Ali : - Z'allez pas vous arrêter, les deux ? Le vieux : - Oh le gros jaloux, on fait que causer... Ali : - Du tort à ma concentration, écoute le chien, respire bizarrement. Le vieux - Il a un coup dans le Pif, t'inquiètes, c'est un “Chateau La Patte” pour chiens des refuges, recommandé par la North Shore Animal League America... - Célanie : Hé bé, c'est bien la première fois que je t'entends apprécier les Amerloques - T'es ben américaine, toi... » Elle laissa tomber, il avait réponse à tout, et pour l'enrager : « - Tu viens chez moi, Ali, j'ai un truc à te montrer. » La jeunesse sortie, le vieux ronchonna : « - Si qu'elle croit me faire bisquer, peut toujours lui courir sur le haricot par le hasch inspiré »

« Oh riches heures d'un trou Duc aguerri. » L'auteur, tel un Castaner d'en-bas, était "sidéré" par ses propres créatures, qu'il se faisait pourtant fort de contrôler. Mais que voulez-vous, lecteurs et lecteures, on a les subalternes qu'on mérite, et s'ils peuvent parler...

c'est l'heure du quatre-heure
quand il était petit, la mémé du vieux lui faisait, pour son "quatre-heure", des tartines de pain "de campagne" qu'on dirait aujourd'hui mais alors du pain normal, avec du beurre de chez le laitier, et à son choix du sucre en poudre ou du cacao, le tout arrosé d'un verre de vin, comme le pastis de Marseille, "à sept volumes d'eau fraîche" du puits pour un volume de la piquette à son Pépé. Dieu que c'était bon !

là, ils étaient les trois à nouveau attablés autour d'un calendos et d'un sauciflard, avec le Vieux Pape des jours maigres, « pour faire descendre et dégraisser », disait le vieux. C'est pas tant qu'y z'étaient si franchouillards que ça, mais zenfin, les habitudes culturellement contractées zé enracinées, ça vous forme un palais des papes de la bouffe pour la vie, et quoi qu'il en soit de votre ouverture culinaire aux "cuisines du monde", vous ne les apprécierez jamais comme ceux (et celles), qui sont tombé.e.s dedans petit.e.s. Célanie en savait quelque chose, mais loin de Marie-Galante, elle s'en était fait une raison rabelaisienne plus que parisienne (1)

la révolution n'est pas un dîner de gala
à vingt heures, ils passèrent à table, ça leur valait journal du soir. Le vieux avait fricoté un gratin de chou-fleur à la fourme d'Ambert, au lait d'amandes et curcuma, ail des ours et poivre-cannelle, une spécialité dont il était éminemment fier. Il avait mis des années à la mettre au point après moult essais infructueux qui, aux mines grimaçantes des deux jeunes, ses testeurs, avaient tous fini dans la gamelle du chien, Pif, trop content de changer son régime croquettes. Il allait mieux, le chien, il marchait en boitant, ne courait pas après la première femelle à moins de dix mètres, et le vieux pouvait suivre à son pas vétéran

le vin était un Riesling casher Les Alsaciens, qu'ils pouvaient se permettre vu le coût du plat de résistance, et puis merde, on était dimanche. Il allait bien aussi avec Le petit Morvan, un petit chèvre de Bourgogne bien fondant recommandé par Androuet, Maître Fromager depuis 1909, mais commandé directement sans passer par la chic boutique "aux 200 fromages", à Neuilly, qui irrésistiblement faisait au vieux citer de Gaulle : « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage ? »

ils se demandèrent si Macron en connaissait autant, des fromages, depuis qu'il avait compris que « la France profonde, la France des terroirs, la France d'en-bas » n'était pas celle des « territoires » vus du haut, mais pour son plan com’, c'était affaire de quelques mots à changer dans sa jactance. Et puis ils attaquèrent. « Quand on mange, on ne parle pas de politique », sauf en France. Le premier acte d'un bon dîner est l'appétit, le reste se fait avec et contre, mais si jamais débat s'engage, celui qui n'a pas faim aura le dernier mot. Ils avaient faim, mangèrent sans un mot

l'auteur derrière son écran de vidéo-surveillance n'en crut pas son roman, mais il n'en ferait pas un fromage


note 1 : voir chapitre 3. la vie parisienne


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 21 Jan - 20:34


chapitre 10

la parole navrante

lundi 21 janvier
« Ce sera mon Acte X ! », se dit l'auteur en se frottant les mains. Il était parvenu à ses fins, faire en sorte que ses personnages, radicalement opposés au Grand débat national, y participent de leur plein gré, « "à l'insu du sujet", dirait le grand Autre, et quelle formidable réussite de mon stratagème ! » se félicitait ce vieux pervers en s'attribuant les mérites du général chinois Tan Daoqi, auteur des 36 stratagèmes, et comme s'il était grand, mais pas un autre comme tout le monde depuis Rimbaud. Au physique comme au psychique, c'était un très petit bonhomme, « bourré de complexes » comme chantait Boris Vian : « Faut le faire psychanalyser / Chez un docteur pour le débarrasser / De ses complexes à tout casser / Sinon il deviendra cinglé. » Cinglé, il l'était déjà, pour avoir conçu en tant qu'auteur un roman qu'il n'écrivait même pas, en ignorant tout de son 'nègre', moi, l'écrivain-fantôme bien placé pour le savoir

au matin, nos trois complices avaient avalé leur « petit déjauner », ils étaient frais et dispos, fin prêts pour palper les 999,99 € de leur participation au grand-guignol de « notre très très cher compatriote », le ci-devant citoyen-Président Macron. Grand beau et froid sur Montreuil ce matin. Ils se présentèrent devant la salle dite par les Montreuillois et Montreuilloises À la parole navrante, en raison du prix de la location qui la réservait aux riches organisateurs. Elle était sise au 5bis Boulevard Chanzy, à côté de Chiens Chats et les Autres, Magasin d'articles pour animaux, que connaissait bien le vieux pour s'y fournir en jouets pour Pif. Il y voyait un signe précurseur de la discussion tendue, un euphémisme, qu'ils comptaient bien avoir avec leurs hôtes, et particulièrement le boloss emplumé qui leur avait refourgué l'invitation, parce qu'ils avaient été « tirés au sort jeté. » À la réflexion, ce type ressemblait à Benjamin Caution, un leader des "Gilets jaunes libres" qui envisageait de se présenter aux élections européennes sur une liste Les Amoureux de la France, le parti de Dupont-Aignan, ou peut-être si le marchandage aboutissait sur la liste La République en marche

« Cool, le vieux, dit Célanie, faut d'abord que j'obtienne mon certificat d'arrêt maladie. » Elle avait téléphoné avant de partir à son chef Gabriel, le Martiniquais qui la draguait, pour lui annoncer en créole que « Lézanglé débaké », autrement dit qu'elle avait ses menstruations et qu'elle devait se reposer. « Pa ni pwoblem » lui avait répondu suave son aspirant d'une voix caressante comme s'il s'y croyait, ce qui la faisait frissonner de répulsion. Il avait ajouté : « À demain, Célanie », mais elle « Tu sais bien qu'un arrêt de travail, c'est minimum plusieurs jours... - Alors dans ce cas, à ton retour. » Elle avait répondu « oké, salu » et raccroché. Il la mettait mal à l'aise et là elle craignait qu'il ne la coince en lui imposant un "hebdo-planning" à coucher dehors et dormir debout, sauf si...  Il pouvait toujours courir, « mais quel enfoiré de son père, et dire que ce macho est "Gilet jaune de gauche" ! »

une file d'attente patientait, car pour entrer il fallait présenter une pièce d'identité pour vérification sur la liste des personnes invitées. Ils se mirent à la queue, le vieux devant, Célanie, puis Ali. Quand vint leur tour, pour le vieux pas de problème, mais les deux jeunes furent regardés de haut en bas, lui dévisagé, elle déshabillée par les regards de deux types aux airs de videurs de boîtes de nuit ou de barbouzes à la Benalla. Mais tout se passa bien et une hôtesse à calot bleu-blanc-rouge les conduisit en tortillant le derrière aux places qui leur étaient attribuées, au dernier rang d'une salle qui en comptait une vingtaine avec autant de sièges par lignes, soit 400 places assises. Le vieux risqua : « Bonbons ! chocolats glacés ! esquimaux ! », mais Célanie lui couvrit la bouche de la main : « T'es chiant, et mon certif ! T'as pensé à moi ?! - Demande en boloss, avec un beau sourire, ça devrait l'faire...» Ali l'encouragea en lui montrant le "Benjamin Caution" en train de discuter avec un cravaté-trois pièces-cuisine aménagée au pied de l'estrade

Célanie arrangea sa tignasse, se peignit les lèvres d'une couche de rouge Garance et descendit l'allée centrale entre les rangées. Elle aussi aurait pu être hôtesse. Quand elle arriva près de Caution, il se retourna, son eau de toilette à la vanille faisait des ravages... Il la salua, sourit : « Que puis-je pour vous ? - C'est-à-dire, pour venir, je ne suis pas allé au boulot, et... - Ne vous inquiétez pas, j'en parle au médecin membre du Conseil des garants, il vous arrangera ça. » Elle se confondit en remerciements mais évita « Que vous dois-je en retour ? » Revenue à sa place, elle examina la salle. Partout des affiches officielles sur le Grand Débat et celles des sponsors, dont les fameux Macarons Trogneux de Brigitte. Pas de conflit d'intérêts, puisque c'était gratuit, et justement l'hôtesse passait dans les rangs pour en offrir aux invités

la salle était maintenant comble, et plusieurs dizaines de personnes debout. Ali : « 500 personnes à 1000 balles, 500.000 euros ! Le vieux : - Je croyais que c'était 999,99€ pour nous trois ? Ali : - T'as raison, ça fait que 170.000 €, mais combien de réunions comme celle-ci ? » Le cravaté-trois pièces présidait la séance et fit une introduction résumant les termes et "questions" de la Lettre du Président, puis ouvrit le débat. Le vieux demanda la parole, l'hôtesse lui apporta le micro : « Cher Président, pouvez-vous me dire quel est le numéro du compte en banque de Monsieur ? », demanda-t-il en désignant le boloss. Silence à la tribune, où l'on se regarde sidéré. Le vieux : « Vous pouvez le dire ? La tribune - ? ? ? - Vous pouvez le dire ??? La tribune : - ? ? ? ? ? ? » Des murmures dans la salle, à qui s'adresse alors le vieux : « Il ne peut pas le dire ! Bravo ! Il est vraiment sensationnel, le Grand débat ! » Sifflements et applaudissements du public montent, le Président tape sur la table : « Cette question n'est pas prévue, et pour un déroulement serin de nos échanges, je demande à Monsieur de bien vouloir sortir. » Sans attendre, les nervis de l'entrée, debout derrière eux, l'attrapent par le torse et l'entraînent vers la porte. Mais tout le monde ne l'entend pas de cette oreille. Des œufs frais, ou pas, sortent des sacs et s'abattent sur les têtes des organisateurs, jaunes de sidération. Célanie sort sa bombe de crème Chantilly et arrosent les nervis, et Ali aidé d'autres courageux libère le vieux, qui ne perd pas son temps, sort un sac de bave décongelée munie de sa poire à lavement, fonce à la tribune, et asperge copieusement les ordinateurs portables

un vacarme à l'entrée, un groupe de gilets jaunes en bonnets phrygiens rouges à cocarde tricolore et des "Marianne" font irruption en chantant la Marseillaise et criant « Macron démission ! » ou « Le fric sinon rien ! » Dans la mêlée, tout s'emmêle, Célanie les entartent au passage, le vieux vide son sac de bave sur quelques Iphones posés à la tribune, et remonte l'allée. Ali distribue avec ses nouveaux potes quelques coups de poings, et s'avisant d'une sirène de police, le trio se casse avant l'arrivée des cognes, qu'ils évitent tout juste. Ils traversent le Boulevard Chanzy, s'engouffrent dans le Centre commercial et se réfugie "Chez Lili", commandent trois soupes Phở bò et trois grandes bières Tsingtao. Le vieux : « Pas mal pour une première ! Célanie - Mais j'ai pas mon certif médical... Ali : - Où est le problème, va voir ton médecin traitant...»  Elle ne répond pas. Ils mangent sans un mot. En France à table, on ne parle pas de politique, même en mangeant chinois

le repas achevé, il jetèrent un œil sur La parole navrante. Il n'y avait plus un chat, deux flics étaient en faction sur le trottoir jonché de prospectus parmi lesquels ressortaient les Macarons Trogneux. Ils apprirent plus tard qu'une cinquantaine de personnes avaient été emmenées en garde-à-vue, mais pas les organisateurs. Célanie passa un coup de fil à son médecin et obtint un rendez-vous à 19h. Le vieux et Ali rentrèrent à la maison. Le chien les accueillit par de joyeux jappements qui firent dire au vieux : « J'ai compris, pour toi le Grand débat, c'est 'La voix de son maître', et tu veux du pâté. »

l'auteur se dit « Ça va comme un lundi, “Petit lundi, grosse semaine.” » Il était pressé d'être chez lui à Fontenay pour lire la suite du roman sur Internet

le médecin n'examina pas Célanie, il lui donna un arrêt de trois jours. À sa reprise jeudi matin, elle aurait alors deux jours de boulot, deux de repos, avant de reprendre une semaine de nuits. Elle appela Gabriel, son chef, pour lui apprendre. « Hé bien, on verra ça à ton retour... » réagit-il, et elle pressentit que le ciel allait lui tomber sur la tête. Il neigeait et Montreuil s'endormait


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mar 22 Jan - 21:32


chapitre 11

Patlotch démission !

mardi 22 janvier
15 mars ! Tu te rends compte, lecteur, lecteure, et toi non plus, l'auteur, qu'on est seulement au tout début du Grand débat ? Qu'il va falloir se le fader cinquante jours ? Me falloir écrire encore trente-neuf chapitres ? Sans parler d'un inévitable Tome 2, pour la restitution en avril, et d'un  Tome 3 vers les européennes fin mai ? Cent-vingt-cinq chapitres ? Tout ça pour leurs conneries ? Et les miennes ?

la vie d'écrivain-fantôme à jamais inédit n'est pas un long fleuve tranquille, ni une mer de sérénité, ni un océan de plénitude, mais un torrent d'angoisse, un déluge d'efforts, un tsunami de déchirements. Et tout ça pour quoi ? La guerre à l'insomnie, un combat contre l'ennui de vivre éveillé

et pendant ce temps-là des personnages qui vont et viennent insouciants, comme si demain était un autre jour, avril un autre mois, et juin si loin qu'on en oublie les maillots de bain : bikini ou burkini ? Et la couleur : du jaune cette année ? Quelle horreur ! Plutôt « Brigitte Bardot Président ! »

Que faire ? « Patlotch démission ! » Voilà le slogan. Le mot d'ordre nouveau est arrivé

la nuit les escargots gémissent, les amoureux vont entre cuisses, mais les bourgeois toujours aux bénéfices. Il va falloir attendre le matin, alors je dormirai, je rêverai Et je vivrai de jouir, Oreiller de nimbus Sous des draps d'horizon, Et je m'envoie des ciels, La terre est mon phallus (1)

Célanie rêvait. Elle rêvait qu'elle était en voyage, dans une contrée lointaine, entre l'Amérique et l'Asie, une terre de toundra balayée par les vents polaires, de mousses et lichens, d'arbrisseaux où s'accrochait la neige. Elle rêvait qu'ils marchaient courbés sous les blizzards, au sec dans leurs parkas de ouate et leurs chaussures itou. Elle entendait le givre sous leurs pas crisser, du sol gelé voyait des étincelles blanches s'envoler comme des feux follets. Ses compagnons n'étaient que vagues formes qu'on n'auraient dit humaines si, de temps à autres, ils ne poussassent un cri, « Attention, crevasse ! » et qu'elle se sentait sur la terre élastique rebondir telle une cosmonaute marchand sur la lune, à la télévision

ils marchaient sous un ciel de traîne, couleur d'étain et lourd du plomb de nuages chargés d'ondes étranges, d'où s'échappaient, entre les éclairs, les cygnes siffleurs aboyant comme des chiens de chasse, et les pluviers bronzés aux plumes d'or tâchées de noir et blanc, oiseaux aux longues pattes conçues pour les tourbières, se nourrissant de larves et de vers à faire rêver le vieux d'un élevage sans frontières de compost

ils avaient un projet, un but, un objectif, des cartes d'état-major, des boussoles et des GPS, équipés comme des scientifiques à la quête du Graal, mais ils tournaient en ronde sans cheval ni voix célestes pour les guider. Ils cherchaient Le lac qui pleure les larmes d'une déesse transformée en montagne et devenue gardienne des lieux. Parvenus sur un promontoire de rocailles en lames de rasoir, ils le virent soudain à quelques encablures, tel un miroir d'acier encadré d'un vert sombre, un paysage aux allures d'une toile d'Osslund, le maître suédois

ils descendirent en courant la pente glissante où même leurs crampons n'accrochaient pas, et, parvenus sur la rive, se posèrent le cul au bord de l'eau. Elle était transparente et limpide, et le ciel s'y mirait en reflets si exacts qu'on eût dit un double du monde. Et c'est alors que Célanie les vit, une vache normande jouait avec une tortue géante, entre deux eaux, à la pétanque. Mais sa vision fut courte, elle se réveillait

il n'y a guère dans ce rêve que la neige entrant à son réveil par la fenêtre ouverte sur la rue blanche, et les flocons lui tombant dans les yeux maquillant son visage comme un fard bénévole des cieux. Ses paupières poudrées rimaient avec sa gueule enfarinée. Elle repensa alors à l'ami "Caution", non pas Lemmy l'agent du FBI coqueluche des femmes, grand coureur de jupons, mais le boloss qu'elle avait la veille crémé de Chantilly. Ils feraient après tout un beau couple en ce lundi matin, se dit-elle en se moquant d'elle-même autant que du beau mâle au sourire macronien. Dommage, il n'était pas son type

Ali, qui ne l'était que dans la conjoncture, se levant s'étira, et se lavant se dit « Tiens c'est lundi matin, si j'allais aux nouvelles disruptives ? » Il alluma l'ordinateur, tapa le nom de l'hebdo en ligne qui n'était pas de ses 'favoris'. Parcourant les titres et n'y trouvant rien de surlecutant, il referma la page, attrapa le formulaire où figuraient les codes du vieux pour le Recensement de la population, et entrepris de remplir les cases. Voilà qu'il s'occupait de La vie d’un autre sans que ce soit, comme dans l'essai de Werner Bucher, une tentative d’approche d’un inconnu, son propre père, un maître tailleur devenu ouvrier à domicile... « Le vieux est certes un peu mon père, mais il m'est connu comme sa poche »

le vieux était allé promener Pif, que la neige rendait jeune et fou, mais si chou. Ils croisèrent Sergent Major, le brigadier-chef, qui voyant le vieux lui fit « Pssst » avec un signe du doigt de s'approcher, tant il était peu assuré. Il avait l'air d'une girafe avec des skis. Le vieux obtempéra : « Caisse Kia, encore ? - Ya que ya une plainte contre toi et tes potes qu'a été déposée au commissariat ce matin rapport à une risque hier à La Parole débile, et que vous allez être convoqués... - Merdadieu ! Manquait plus qu'ça. Nous voilà dedans de beaux draps ! »

il leur faudrait en causer ensemble à réception de la convoc' au Comico, et envisager la réponse à donner, sans exclure d'être placés en garde-à-vue, une expérience qu'avait déjà vécue Ali (2), Célanie et le vieux, l'auteur ne savait pas. Il se verraient au dîner. À l'heure où je vous écris (c'est un roman imprévisé "en temps réel", pour employer le jargon technocratique), le vieux prépare pour l'entrée des artichauds à la barigoule façon Ducasse, pour la résistance des boudins créoles aux pommes et à la morue selon Tatie Maryse. "À bouère qu'il nous faut", un Côtes du Forez de son pays natal. Célanie portera le dessert, une Dame Blanche comme chez elle à Marie-Galante : glace vanille, chocolat chaud, Chantilly, Rhum du Père Labat

après ce repas, pendant lequel notre ménage à trois s'était tu, parce qu'on ne parle pas à table, il revinrent gavés à leur probable GAV. Ali imprima en trois exemplaires les rudiments du gavé : Que faire en cas de garde à vue ?, et ils se quittèrent pour les apprendre par cœur dans leur lit, car, ne disait pas Victor Hugo : « Chacune dans sa nuit s'en va vers sa lumière. »


note 1 : d'un sonnet des années 70
note 2 : voir MICROCOSME, chapitre 5, épisode 58 du lundi 4 juin 2018 : AliBlaBla et l'écart hante vos leurres
je le donne entièrement, puisqu'il n'est plus en ligne

Patlotch a écrit:Comme un lundi ça commençait mal. AliBlaBla descendait prendre son petit-déjeuner au Café Gabriel, quand il tomba sur la BAC à la sortie du parc rue Jean Moulin. Au keuf qui lui demandait ses papiers il répondit : « All cops are bastards, et vous m'ACABlez. Poil au Bled ! comme dit ma grammaire ». On lui signifia un Outrage à agent public, et il se retrouva en GAV au Comico* boulevard Vaillant-Couturier. 

On lui fit enlever ses lacets de chaussures et vider ses poches. On y trouva l'Opinel du vieux, une « arme par destination ». On lui prit son portable, son carnet Moleskine, son stylo à plume d'oie et son flacon d'encre de Chine. On l'enferma dans la cellule, la crasse et la puanteur, les odeurs de pisse, de merde et de vomis, plus le confort incomparable d'un banc de béton armé. Dans le placard résidaient déjà un jeune Black chétif et une femme rrom hors d'âge. Encore un ménage à trois, et bienvenue au club Bloc Black too BAC ! Le garçon était là pour un joint, elle mendicité dans le métro.

Au bout de deux heures un flic lui demanda, cauteleux : « T'as peut-être faim ? On va t'apporter quelque chose », mais deux heures plus tard ne voyant rien venir il tapa au judas, et l'onctueux : « Tu nous GAV, on ne demande pas deux fois ! Caprice de caractère. » [c'est un épisode vécu par mon fils à 12 ans, dans ce même commissariat] Il le félicita pour son « humour comparatiste ». Le flic lui fit un doigt d'honneur et les deux autres le regardèrent interloqués, mais il renonça à leur expliquer et se promit de caser cette réaction littéralement littéraire en annexe de son rapport de thèse, « Caractères de police et doigté linguistique ».

Dans la soirée, il reconnut la sonnerie de son portable, Le chant des oiseaux de Clément Janequin (« Réveillez vous, cœurs endormis, Le dieu d’amour vous sonne... »). Célanie s'inquiétait, il le comprit à la réponse du condé : « - Pas de Doudou ici, juste un bicot qui pue le bouc ». Il sourit en lui-même imaginant la cheminote répliquer « Tout moun ki pa renmen polis ! », alors que le flic marmonnait : « - Rebeu, renoise, ça veut des noises ». Il était un bourre poète, il faut de tout pour faire un monde... « It takes omnes facecia mundi ».

Vers minuit, ses deux codétenus furent libérés. Le poète avait terminé son service. Son remplaçant lui apporta un sandwich miteux au pain sec et sauciflard suant la graisse, histoire de titiller sa supposée islamité. Il avait l'habitude et demanda « T'as pas du pinard ? », avant d'engloutir son casse-dalle, fusillé par le regard porcin du poulet tirant sur son pétard. « Trajectoire à balle dans le cul », traduisit Ali. Il dormirait tranquille et sans nécessité, rêvant sur son divan en désirant demain.

* Comico : Commissariat, en argot


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mer 23 Jan - 22:29


chapitre 12

rétentions

mercredi 23 janvier
ils s'étaient rendus à leur convocation, et attendaient leur tour au 20 Boulevard Paul Vaillant Couturier, si bien nommé à deux pas d'une mairie à l'architecture stalinienne typique de la banlieue rouge. Quelle histoire ! Une plaque gravée est encore visible dans le hall de cette horreur des années 30, près d'une pierre de la Bastille offerte à la municipalité, le 13 juin 1791, par le citoyen Palloy, démolisseur officiel de la prison. Prison, ils y étaient

ils attendirent longtemps. « Ça doit faire partie de leur scénario, dit le vieux, nous faire mariner en attendant de nous cuire. » Les autres ne disaient rien. Célanie s'inquiétait : « Tout ça, et le boulot, Gabriel...» Ali tripotait son Iphone, il lut à haute voix qu'il existait maintenant, en plus des rouges et des gilets, des Foulards jaunes « d'accord sur le principe, mais contre la casse. » Le vieux : « Baver n'est pas casser. » Célanie : « Eh bien tu leur diras, aux keufs, ils seront sûrement sensibles à la nuance. »

enfin, on vint les chercher, et surprise, c'était le bourre poète (1) : « L'histoire se répète toujours trois fois, la deuxième comme farce, la troisième comme caricature. On y va ? » Ils le suivirent dans un bureau bourré de cartons et dossiers, empilés à la va-comme-je-te-pousse. Il les invita à s'asseoir par terre : « On n'est jamais assis que sur son cul, et le trône est pour moi. » Il les fixa tour à tour droit dans les yeux, mais pas un ne détourna le regard. « Je vois je vois. Ce n'est qu'avec les yeux des autres que l'on peut bien voir ses défauts. Mais venez-en aux faits. Vous les connaissez aussi bien que moi, il est donc inutile que je vous fasse perdre votre temps. Je vous écoute. » Les trois se taisaient, comme ils avaient lu de le faire dans le "Kit de survie en garde à vue". « Bien, vous n'avez rien à dire ? » Le vieux : « Ça dépend - Le flic : De quoi ? Le vieux : C'est une question pour le Grand débat ? Le flic : - Ça dépend. Le vieux : De quoi ? Le flic : Le plus malin, c'est moi, t'as perdu », et il appela son collègue

Sergent Major arriva, claudiquant, il s'était cassé la figure sur le verglas, et arborait sur son crâne d'œuf une bosse qui lui donnait l'air d'un matheux. « Tu me le mets au frais le temps qu'il mûrisse. » L'air contrit, le brigadier conduisit le vieux, qui ne résista pas, en salle de garde à vue et pria les deux jeunes de retourner attendre sur le banc

au bout d'une heure, Sergent Major vint les chercher et les accompagna dans le bureau du flic poète. Celui-ci, allez savoir pourquoi, leur montra les deux chaises arrivées là. « Si vieillesse savait... Mais vous, dont la sagesse est fraîche, avez bien quelque conte de faits.... Ali était baba, ce mec le sciait, qu'est-ce qu'il foutait dans la police ? Célanie : « Écoutez, je suis en arrêt de travail... - Et donc, vous faites des tartes Chantilly ? - Non, des 'Dames blanches'. - Les goûts et les couleurs de peau... Il fait c'est vrai un temps à glaces. Et c'est tout ? » Elle ne répondit pas, il se tourna vers Ali : « Alors, le linguiste, on en bave avec les études ? - Non, ça, c'est pas moi. - On y vient, et qui alors ? Ali, pas coincé : Isou, traitant de bave et d'éternité. - T'étais pas né. Ali - Aux âmes bien nées s'offrent les bons livres. Le flic : C'est un film, pas un bouquin. - Ça dépend. » Et là, le flic se leva, et vint se placer derrière eux : « - On ne va pas recommencer. Il faut apprendre à perdre si l'on veut gagner. Vous y réfléchirez. »

il appelait le brigadier quand Célanie l'arrêta : « Alors, on est en garde à vue ? » Le flic : Excellente question pour notre grand débat. Non, pas encore. J'ai dit "vous réfléchirez". » Le salaud, il faisait durer le plaisir pour retarder le début des 24 heures de GAV. Quand Sergent Major le saisit par le coude, Ali s'arracha « Me touche pas ! » Célanie ajouta : « Sinon la prochaine fois, tu pourras courir, pour le Vieux Pape. » Ils rejoignirent le vieux dans les sept mètres carrés où il causait avec une vieille Gitane, encore une du camp Rom des Grands Pêchers qu'avait été chopée à faire la manche au rond-point. « Prions pour eux, pauvres pécheurs, on n'a jamais prouvé que ça servait à rien. »

c'était l'auteur qui l'avait pensé, en se disant que ses personnages s'en tiraient plutôt bien. Pour son roman

en début d'après-midi, Sergent Major leur apporta quatre Big-Mac. Le vieux : « Mon cochon, t'as cassé la tirelire à Castaner, maintenant qu'McDo peut plus en faire, sont de 2018 ? » Le brigadier laissa passer son tour et tendit à chacune un Coca. Le vieux : « Ali et moi, on n'a pas soif ? » Alors le brigadier vérifia à la porte qu'on ne venait pas, et tira de son blouson une bouteille de Vieux Pape, qu'il tendit à Ali : « C'est pour toi, mon garçon. » Le vieux rugit : « Quand tu viendras à la maison, Sergent, il te fera à manger, l'intello, alors tu verras ton malheur. » Ali et Célanie s'esclaffèrent, la vieille se joignit à eux, Sergent Major aussi. Le vieux : « Z'attendez quoi pour l'ouvrir ? »

on sentait que l'auteur avait repris la main, et refilé son sale caractère à son ex-compagnon de pétanque. Par ces temps de flash-boules de neige, on s'irrite d'un rien. Prenez Drouet, un garçon si gentil, qui menace Macron sans fautes d'orthographe, ou alors l'a un 'nègre'. Tantôt la vie est toute en noir et blanc (2)

comme ils n'étaient pas en GAV, les flics leur avait laissé leur portables. Ali leur lut un article en ligne : « Quel est le chien préféré des Français ? » Le berger belge avait été « détrôné » par le berger australien, « robuste car c’est avant tout un chien de travail, et le berger allemand recalé à la 5e position » Ouf ! On respire, et Mélenchouille va pouvoir se fendre d'un tweet sur le chien d'Angela, non pas Angela Davis, idiot de lecteur racialiste ! Mais justement « Les chiens de race sont de plus en plus nombreux dans les foyers français », ce qui prouve bien qu'ils ne sont pas racistes, même s'ils préfèrent les clebs de chez nous : « Le bouledogue français passe de la 10e à la 8e place devançant le cavalier king-charles, 9e, et le chihuahua, 10e. »

mais les chiens des autres, le vieux s'en tapait : « Merdechien ! Et Pif, qu'a rin à becter ! » Célanie : « Tape et demande Sergent Major, il se fera un plaisir de lui apporter un BigMac, mais cette fois, protège tes arrières, promets-lui un Gevrey-Chambertin. » Aussi sec ils appellent, et preuve qui ya quand même de braves flics, pas que des « Un bon flic est un flic mort ! », le brigadier se pointe et l'affaire est conclue

ça ne les sortirait pas de là pour autant, mais « Ça, c'est pas la faute au chien » Non, c'est pas l'auteur qui l'avait pensé, car il est humaniste strict, il n'aime pas les bêtes. C'était eux « Tous ensembleu ! Tous ensembleu ! », et même la vieille semblait rassurée. Dans sa roulotte elle avait un bâtard, comme le vieux, mais lui élevé pour mendier, et elle ne risquait pas de lui donner un croissant le dimanche, parce que sur les trottoirs des Grands Pêchers, jamais un bourgeois ne passait

comme par télépathie, le vieux : « C'est con, un bourgeois. » Ali : « Plus qu'un gauchiste, tu crois ? » Célanie : « Ça dépend. » Le vieux : « De quoi ? » Ali : « De la lutte des classes, pardi. » Célanie : « La classe des cons... »... « et la classe des pacons » compléta Ali. « Pourquoi pas ? », disait Le Grand Autre, une "classe", ce n'est jamais qu'un classement

l'auteur, derrière sa vidéo-surveillance : « Qui c'est çui-là, l'est pas prévu ce personnage... » Voilà, c'est ça, « la classe des cons », l'auteur n'avait pas compris que son roman était imprévisé, alors que c'est écrit dessus et que ça braille comme le porc salue même s'il est bon voyant. Et qu'imprévisé - faut tout leur dire - c'est en même temps improvisé et imprévisible. Pourtant ça saute aux yeux qu'« au Royaume des aveugles les normes sont Reines. » « Quelles normes ? » demanda l'auteur. Personne ne répondit. Ma chair Liseuse, faites-moi penser de poser la question au Grand débat

à 19h06, le policier poète vint leur dire : « Il est 20:05, vous êtes en garde à vue pour 24 heures. » Ali, Célanie, le vieux et la vieille : « Mais mais... - Ya pas de mémé ici, sont pas fournies par la Maison Poulaga. Donnez-moi vos portables, vos ceintures, vos lacets, vos breloques, vos bricoles, vos sous, vos bijoux, vos genoux... Euh pardon Mademoiselle, et toi la vieille garde tes poux... » Ali : « I' bout l'argouse hein ! » Le keuf : « Toi si tu veux te retrouver avec un outrage à l'argent, tu l'as ferme. »

une fois le poète parti, ils s'organisèrent pour la nuit. Il n'avait pas demandé le liquide, alors le vieux ressortit le Vieux Pape, et offrit la tournée générale, qui valait bien une grève

« Bref, pour ceux qui ne peuvent pas attendre, retenez que je suis un arbre, que je reçois et consomme du vin. Ce qui a du corps, ceci est mon fruit. Ce qu'est un écrit vain. En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu'au jour où je boirai le vin nouveau. Prenez et buvez en tous. D'un mot gratuit faites fortune. » (3)


notes
- 1 : voir note 2, chapitre 11, hier
- 2 : tantôt au sens de "cette après-midi" dont on use encore dans le centre de la France. Flaubert : « Je sortirai de chez moi tantôt à 5 heures. » Correspondance, 1863. Breton dans Nadja : « Et justement, v'là-t-il pas que Ma-moisell-Solange arrive hier tantôt. »
- 3 :  tiré de du communisme en fleur, faites fortune, écrit vain Patlotch, février 2012


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Jeu 24 Jan - 21:14


chapitre 13

relâches

jeudi 24 janvier
à 8h05, ils avaient été relâchés. Le poète, dont la montre à aiguilles ne comptaient que 12 heures au cadran, avait vu la petite aiguille s'aligner à l'endroit du début de la GAV, comme si les 24h avaient passé

« à quoi tient cette histoire ? » se demanda l'auteur tirant sur son mégot derrière l'écran. « Si maintenant l'intrigue de mon roman dépend d'un commissaire de police dans la lune, je sers à quoi, moi ? Et je suis qui ? » Il entrait dans une crise existentielle que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître

Ali et le vieux se retrouvait At home, atome de savoir perdu en conjectures sur le pourquoi leur sort était-il lié à la poésie policière, par une rencontre aléatoire dans le vide sidérant de l'époque. Ali avait lu L’atome comme la forme la plus universelle du concept dans la philosophie épicurienne de la nature, au septième cahier de Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, la thèse de doctorat de philosophie que Marx avait écrite à vingt ans. Relue pour l'occasion, il se disait que ça valait bien du Friedrich Lorduron, son maître de thèse à lui sur Le langage comparé des hommes et des bêtes. Il prit alors conscience qu'hier, alors qu'il était en prison, était le jour de son exposé à Toulbac

comme par télépathie, au moment même, ledit Professeur parcourant le site Montreuil-Luttes.Info s'instruisait de « l'événement considérable » que représentait la prise de cette Bastille de la banlieue Est, La parole navrante, et de la libération de son élève « complètement à l'Ouest. » Comme dit aux étudiants de Toulbac en avril l'an passé, « Ce que vous faites est encore plus important que vous ne l'imaginez », il ressentit un rien d'envie, lui qui n'aurait jamais eu l'imagination de le faire, bien qu'ayant une conscience aiguë de sa propre importance. Ainsi en allait-il de son "rapport entre la théorie et la pratique" comme de celui de la plupart des aspirants théoriciens de la lutte des autres : diplômés, intelligents, cultivés, brillants, reconnus voire adulés, mais in fine besogneux

n'ayant aucune influence sur le cours des choses, et du roman, tout cela existant méritait de périr, ou d'être abandonné au clic d'une souris en herbe à la recherche de la vieille taupe. Temps perdu

« Ouh là là ! » se dit l'auteur, « il va falloir redescendre sur le plancher de verre, comme dit la vache en regardant passer les trains de marchandises... Tiens, sont pas bloqués, ceux-là, comme c'est bizarre... »

le jeudi, rappelez-vous, est pour le trio le jour de la Grande bouffe, midi ou soir selon les semaines de nuit ou de jour de Célanie. Celle-ci avait justement repris ce matin, prenant directement à sa sortie du Comico le métro pour le Centre de maintenance SNCF à Clichy-Levallois. Elle pointa avec 2 heures de retard, et dut s'en expliquer à Gabriel, son chef martiniquais : « Il y a eu chez moi une inondation par les toilettes du dessus. Il m'a fallu appeler les pompiers, les attendre, les accompagner...» Gabriel : « Je croyais que tu habitais au dernier étage ? » Célanie : « C'est qu'il y a sous comble une chambre de bonne
occupée par sept migrants, qui ont trouvé là un refuge provisoire »
Gabriel : « Ils viennent d'où ? » Célanie : « Du camp de Stalingrad quand il a été expulsé » Gabriel : « Je veux dire de quel pays ? » Célanie : « Je sais pas au juste, mais de plusieurs, ils se sont rencontrés sur les routes à travers l'Europe et se sont liés, comme toi avec les Gilets jaunes je sais pas où, si tu veux. »

elle n'était pourtant pas en position de force, mais ne pouvait s'empêcher de le provoquer, et là jouait la montre avant qu'il n'aborde sa reprise au boulot et le nouvel hebdo-planning carabiné qu'il devait lui réserver

mais Gabriel, coupant court plutôt que s'enliser à parler de « son engagement dans les luttes », y vint aussitôt : « Bon, ma petite Céla, tu ne verras pas d'inconvénient, je suis sûr, à travailler désormais le samedi et le dimanche, en alternance une semaine sur deux bien entendu... » Célanie : « Mais... » Lui : « Laisse-moi finir. Donc samedi, après-demain, tu seras de jour, et de nuit dimanche soir. » Elle : « C'est ça, ton "nalternance" ? » Lui : « C'est pas la mienne, mais le hasard de l'hebdo-planning : tu es de jour cette semaine, de nuit la semaine prochaine. C'est vrai, ça tombe mal, mais je te rappelle que tu reviens de trois jours de congés... » : Elle : « D'arrêt maladie... » Lui : « Pour la SNCF, c'est pareil ! Et bon, ça suffit maintenant. Je ne te retiens pas, tu as déjà deux heures à rattraper. » Elle : « À quoi ? » Lui : « Rat-tra-per ! » Elle : « T'es qu'un rat ! Méfie-toi de la trappe, à jouer au chat et à la souris » Lui « Tu ne changes pas, toujours aussi adorable et vivace, et je suis content de te voir en formes. Aller, oust, au taf ! »

pendant ce temps-là, AliBlabla et le vieux dissertaient sur les nouvelles qui tombaient régulièrement des nouvelles initiatives pour ou contre les Gilets jaunes, et qui portaient les noms de Bonnets rouges, « Non ça c'est fini, c'était que breton ! », Foulards rouges, Foulards jaunes, Bonnets bleus, Gilets bleus... défouloir coloré de la nouvelle mode vestimentaire. Le vieux : « Et si qu'on faisait un groupe "les Beaux Nez Rouges" ? » Ali : « À quatre, avec Pif, et ta trogne au Vieux Pape, ça devrait le faire... » Le vieux : « Farpaitement, comme les "Trois mousquetaires" avec mon chien en d'Artagnôle à la récré », et de s'esclaffer, alors qu'en lui-même Ali se disait : « Mon dieu qu'il est bon... Lui et moi, on dirait Bush avec le vieux Pape. »

l'auteur aboya derrière son écran : « Ni Dieu, Ni Maître, ni chien, ni Pape, ni Dumas, ni Hugo, ni qui... » Euréka j'ai trouvé : Niki de Saint-Phalle de noblesse d'extraction chevaleresque remontant à cheval jusqu'au Moyen-Âge, qui écrivait : « Il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c'est affirmer qu'on existe envers et contre tout. » Elle eût été à l'aise de nos jours, mais il est improbable que sa riche palette obtienne le succès dans le jaunisme radical qui s'était emparé du tricolore national. Vrai que bleu-jaune-rouge rappelle les trois couleurs primaires, primaires sont les jaunes, mais elle c'est l'arc-en-ciel qui tombe dans les yeux

Niki disait aussi : « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. L’important était que ce fût difficile, grand, excitant ! » L'auteur en conçut aussitôt sa nouvelle héroïne : Niki Kleur. Avec les Beaux Nez Rouges, le roman deviendrait « haut en couleurs » et les historiens de la littérature française pourraient se mettre leur singulier. Cendrars n'écrit-il pas dans tape(-)à(-)l'œil : « Un noble polonais avait fait échancrer par devant tunique et capote, portait cravate fantaisie, cache-nez haut en couleurs... » ?

les Bonnets rouges c'est fini, vive les Beaux Nez Rouges. Avec un cache-nez de Niki Kleur. Que demande le peuple ?

toute l'après-midi, le vieux cuisina, il leur réservait une de ces surprises !... Ali avait regagné sa piaule : sieste ? études ? rêveries d'un linguiste solitaire ? Célanie rentrerait vers 22h, elle avait appelé en expliquant qu'elle devait récupérer son retard, « Je vous expliquerai, à à ce soir pour la bouffe. » Ce serait donc au dîner Salade mâche et cresson au balsamique du vieux croûton, Paupiettes de veau flambées au Cognac à la crème fraîche moutarde, Mont d'or à l'ail haché, le tout arrosé d'un Chablis

en attendant la Chabine, Chablis en apéro, petits feuilletés à la saucisse en amuse-gueules. Le chien avait sa part, « L'appétit vient en remuant la queue. » Les paupiettes mijotaient dans leur jus comme des révolutionnaires en attente de lundimatin qui chante. Ali mit le couvert sur la toile cirée Cinq fruits et légumes, les assiettes Casino de la mémé au vieux, les verres ballon du pépé bougnat, les couteaux à droite, fourchettes à gauche, et au centre à pied d'œuvre le Chablis. Tout était prêt comme un Scout de France

Célanie rentra fourbue, passée de l'étuve du métro à l'air piquant d'hiver. Elle prit une douche brûlante puis froide, enfila son peignoir du soir, espoir en soie, et rejoignit ses hommes à l'appétit entre parenthèses. Dès son arrivée ils attaquèrent la salade aux croûtons, puis passèrent aux choses sérieuses. « J'avais eu, dans un restaurant de la place de la Bastille une courte altercation avec de vagues clients venus pour des paupiettes » (1) Eux, n'ayant aucune raison de s'engueuler, mangèrent sans parler, comme il est de coutume en France, parfois

le temps passait comme les escargots autour de la table, où ils se tenaient en quelque sorte à carreaux. C'est pas pressé, un escargot, comme un abonné à la révolution qui vient. Puis ce fut le dessert, mais « Yen na pa, mwen pa pu », Célanie était confuse, la faute à Gabriel. « Pani pwoblem » dit le vieux, « Je préfère terminer sur le fromage. » Célanie : « Ou di pa sa ! Pa byennelve, ou renmen m' òdinè desè. » Le vieux ouvrait des yeux ronds. Ali lui traduisit : « Elle dit qu'on dit pas ça, que c'est pas sympa pour elle et ses desserts du jeudi, et si tu les aimes pas t'as qu'à pas en manger. » Le vieux : « Et c'est si court que ça, en créole ? » Célanie : « Chez nous, on tortille pas la langue pour chier un coup. »

autour de minuit, au pieu ! (2)


notes
1 - Léon Paul Fargue, Le piéton de Paris, 1939 : « Écrire, c'est savoir dérober des secrets qu'il faut encore savoir transformer en diamants. Piste longuement loin, s'il le faut. »
2 - il n'est que 21:14, mais le roman est en avance sur l'heure de sa publication, du fait qu'imprévisé, il est aussi roman d'anticipation


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Ven 25 Jan - 23:13


chapitre 14

les Beaux Nez Rouges

vendredi 25 janvier
« Bonne nuit, ce qu'on rêve pendant son sommeil n'est pas moins important que ce que l'on pense pendant son éveil. » Ainsi parlait @legrugru sur le Mont Twitter autour de minuit. Ce philosophe intempestif avait pour devise : « Les vieux cons ont l'avantage de l'expérience. »

« Se coucher à minuit pour se lever à cinq heures, c'est pas une vie », se disait Célanie maudissant Gabriel. Elle ne verrait pas s'éveiller Paris comme dans la belle chanson de Dutronc (1), elle avait encore sommeil et sa vie parisienne n'était pas celle d'Offenbach (2)

elle se souvenait vaguement d'un rêve de longue randonnée pédestre en montagne, avec un lourd sac à dos, et qu'elle avait commencé le parcours en faisant du stop. Au réveil, qui la sonnait, elle avait pensé que c'était le désir refoulé de se faire prendre en charge dans ce moment si lourd à porter seul. Ainsi pratiquait-elle l'auto-analyse de ses rêves, « la voix royale d'accès à l'inconscient », écrivait Freud

Ali et le vieux s'étaient procuré chez Amazoute un Lot de 12 'Nez rouge de clown' en mousse synthétique, à pincer, très agréable à porter, ne laisse pas de traces, car ils refusaient d'intervenir devant des spectateurs passifs. Quand ils arrivèrent devant le Centre Pompidou, l'esplanade noire de monde l'été était comme déserte, la Fontaine Stravinsky, aux sculptures de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely plus fréquentée à cette heure, par des salariés en pause-déjeuner ingurgitant les salopainries en vente dans tout le quartier. Alors qu'ils s'affublaient de leurs nez rouges, une petite femme, taille mannequin, en tunique multicolore de soie indienne aux tons pastel, la figure peinte d'un serpent rose et bleu et le sourire figé par son maquillage tel un masque, cette étrange créature s'adressa à eux en ces termes : « J'imagine la peinture se mettant à saigner. Blessée de la manière dont les gens peuvent être blessés. »

les deux amis se regardèrent. Le vieux : « Comme qui dirait rude concurrence. » Ali : « Tu croyais être le plus barjo ? - J'ai pas dit qu'elle était folle. C'est une lutteuse en son genre comme nous. » La femme : « Je vous ai au nez et à l'œil. » Le vieux : « Vous faire payer n'était pas notre intention. » Elle : « Moi c'est Niki Kleur, et vous ? - Lui AliBlabla, moi comme il vous plaira, j'ai perdu mon blaze. Elle : D'où le nez rouge ? Ali : Non, lui c'est le Pape, le vieux. Elle : Comme c'est bizarre, nous serions-nous déjà rencontrés quelque part ? Ali : Nous sommes parfois au musée. Elle : Ah ? Je ne revois pas vos œuvres... - Elles ne s'exposent pas, c'est du Post-Dada. »

le vieux les laissa à leurs approches polies, où chacun avançait ses wagons de première classe culturelle, et, s'avisant qu'un attroupement se formait autour d'eux, repéra les personnes à haut potentiel zbeulique, en sélectionna sept et leur tendit un nez rouge. Un seul refusa, qui lui parut être un flic en civil, avec un tel tarin, « une vraie pénitence », qu'il compatit. Il prit sa petite troupe à l'écart et entreprit de lui exposer son plan. Les deux autres les rejoignant, Niki : « - J'en veux un aussi ! - Le vieux : - Est-ce bien nezcessaire, vos peintures d'Indien font l'affaire. - J'insiste. C'est pour le flair. - Dans ce cas, teNez. » Et il éclata d'un rire prolongé d'une telle quinte de toux que l'attroupement grossissait à vue de nez. Il était temps de passer à l'Acte

l'auteur, derrière son écran de surveillance, se frottait le nez : « Globalement positif, pour mon roman ! »

pendant ce temps-là, Célanie, au Centre de maintenance SNCF, était en grande conversation avec Gabriel, son chef. « Je ne tiendrai pas à ce rythme... - Je comprends, un weekend plus 3 jours de maladie, au bout d'un de boulot, c'est pas syndical... - Laisse le syndicat dans son trou, je te cause de ma santé, et accessoirement de ce qu'elle fait à la qualité de mon travail. - Ah parce qu'en plus, tu me menaces de tes fautes professionnelles ? - Bon, qu'on en finisse, tu veux quoi, mon cul ? - Reste polie, sinon je te colle un outrage à agent hiérarchique. Ce que je veux, tu le verras bien, laissons du temps au temps, et retourne aider tes collègues. - C'est vrai qu'en plus je ne suis pas une bonne collègue. » Elle sortit et claqua la porte

à Pompidou-des-sous, AliBlabla expliquait à la petite troupe le scénario de la « performance de lutte », une définition suggérée par Niki Kleur. Ali : « C'est une intervention muette, un mime... » « Ach So ? » le coupat un Harry Potter sans âge. « Chauffe Marcel ! », un autre à bedaine et baise-en ville, « Non lui c'est Azolla - Qu'a cassé sa pipe - Ceci n'est pas un accord Léon - Trotzkiste ! - Lénimime ! - Proutjadisme ! - Propuliste ! - Voituriste ! Camionnaire ! Interclassiste ! Théoriste !... », c'était parti sans fin

l'auteur, branché par ses potes aux renseignements généreux sur les caméras du parvis : « C'est essentiel, ça les amuse ! Et je suis leur féal ! Que d'un roman stupide j'ai rêvé ! Mieux vaut le lire que crever. Et leur culot aussi me devient idéal ! »

les Beaux nez Rouges se dirigèrent vers la Rue aux Ours, et commencèrent un Sit-In à genoux, les mains sur la tête, devant le Commissariat de Police du 3e arrondissement. Comme aucun flic ne s'en émouvait, le vieux sortit un sac décongelé de bave d'escargot.te, qu'il avait colorée en rouge, et alla en enduire à la poire à lavement les selles de leurs vélos, les poignées des guidons, les pneus et les patins de freins, puis il revint prendre la pose dans le mime collectif. Un flic sortit, les snobant, et, enfourchant sa bécane, inventa littéralement un nouveau sport de glisse, le Snake-Bike-Slalom. Zigzaguant tant bien que mal il s'affala au coin de la rue Beaubourg, le nez en sang. Lui aussi était un Nez rouge. Plusieurs des authentiques zinzinsurgés filmaient la scène sous divers angles, qui serait diffusée sur les réseaux soucieux de toutes couleurs, pour le plus grand plaisir de ceux qui n'ont que ça à foutre : attendre l'Acte 11

plus tard, à la maison, Célanie rentrée, le trio devisa longtemps autour d'un ti-punch au Père Labat, débat que finit par conclure le vieux : « Là-bas, c'est trop loin. De deux choses l'une, soit on n'essaye pas d'y aller, soit on fait semblant. » Personne ne répondire. Tous allure se coucher


notes :
- 1: Il est cinq heures, Paris s'éveille... je n'ai pas sommeil... 1968
- 2 : voir chapitre 3. la vie parisienne


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 26 Jan - 21:44


chapitre 15

une femme

samedi 26 janvier
Niki Kleur était rentrée dans son « teepee » après sa participation au « Struggle-Happening » des Nez Rouges qu'elle appelait « Red Noses. » Elle était très fière de son sang amérindien, descendante de Litlle Chief "Red Nose", héros d'une tribu Cheyenne (1). Son tipi était un deux-pièces-cuisine près du Père Lachaise, au fond d'une cour d'immeuble dans laquelle le soleil ne donnait qu'au solstice d'été. Elle vivait là depuis son arrivée à Paris à vingt ans, après une adolescence alternée entre foyers et familles d'accueil, ayant fui sa famille, violée par son père à 11 ans (2).

pour dire les choses, l'art était sa passion, mais elle n'en vivait pas. Ses revenus, elle les tenait de la prostitution à domicile

l'auteur jouissait littéralement derrière son écran : « Super, quelques bonnes scènes de cul, et voilà garanti le best-seller » Si ça ne tenait qu'à moi, il en serait pour ses frais, mais va savoir ce que la vie réserve à des personnages pris dans le tourbillon de la vie

Célanie aujourd'hui travaillait, et demain soir encore : « Faire la pute, et voilà le "travail" ! » Le vieux reconstituait sa réserve de bave d'escargot en sacs de congélation : « La bave d'escargot n'empêche pas le chien de pisser. » AliBlabla lisait un article du CNRS sur « La linguistique des primates : apprenez à parler le singe : un singe africain est capable de combiner différents mots de base (« hok », « krak », « boom ») tout en utilisant le suffixe « -oo ». Par exemple, « hok », menace aérienne sérieuse comme un aigle ; avec le suffixe « -oo », la menace « hok-oo » devient plus générale, quelque chose en haut. « Krak » indique la présence d'une grave menace au sol (un léopard) alors qu'avec le suffixe « krak-oo » voudra dire qu'une menace vient du sol. »

remarque pour tes fantasmes de vieux libidineux, l'auteur : « Krak Boo Hue » veut dire « Dans mon slip, il y a un joujou, les filles en tombent à mes g'noux. »

Niki s'appelait Kleur, couleur en néerlandais, ce qui n'avait pas échappé à AliBlabla, linguiste comparatif. Son père, et accessoirement violeur, était un géant de Flandre belge, amateur de femmes, de bières, et de bonne bouffe : « Bonne chair, bonne chère, bonne bières ! », disait-il grassement en français avec un accent belge à couper au couteau. Son plat préféré était l'Oie à la flamande, et le roman dira que sa fille était pour lui, à la fois et en même temps, une bonne et une oie

maintenant, Niki rêvait. Elle rêvait d'un homme qui ne serait pas un violeur (2), et Ali lui avait tapé dans l'œil, après leurs échanges à l'écart du vieux sur l'art et la manière d'en faire sans être artiste. Il était beau, l'éphèbe (3). Elle le mettrait bien dans sa galette : « L'éphèbe et la fève, quel bel accouplement ! »

son activité artistique consistait à découper dans les journaux, qu'elle ramassait sur ses chemins, des titres en gros caractères, dont elle faisait des poèmes ou des slogans, puis des pochoirs dans des feuilles de plastique d'emballage, une vraie mine à ciel ouvert, et gratuite. Elle allait ensuite les taguer sur les murs de Paris avec un pinceau spécial et des couleurs qu'elles fabriquait avec des pigments en poudre et de la colle acrylique, comme certains peintres depuis les années 60

autant dire que ses "œuvres" passaient le plus souvent inaperçues, car elles n'avait rien de tapageuses comme celles montrées à qui mieux mieux par @larueourien1. Moins encore qu'en 68, dont elle connaissait affiches et graffitis, l'art et la poésie n'étaient avec les Gilets jaunes « descendus dans la rue ». C'était au fond un signe, et un bon, à l'honneur des poètes : « pas un poète n'est en jaune, pas un mot chez Rimbaud » (4)

c'est ainsi qu'elle avait tagué, car poché c'est les œufs :
LES JOURS MORDENT LA NUIT A L'ARME BLANCHE / VIENT LA MARÉE DU JOUR SUR LA GRÈVE DES NUITS / UN LONG MAL ÉPAISSIT L'INCONNU / LE TEMPS EST AU-DELÀ DE MES SAGES URGENCES / LA MÉMOIRE IMMOBILE VOYAGE À CONTRE-SENS DE L'ARBITRAIRE ET AUTRES THÉORIES, bien d'autres et même un sonnet (5)

Parfois, ici, je suis POÈTE

Dans LES BRAS DE PARIS
FRANÇAIS DE LA BAGUETTE
OÙ TOMBENT LES FILLES VERTES
DE L’EXIL

Dans L’ALCOOL DES POITRINES
JUSQU’AU DERNIER BOUTON
OÙ TON OR BLANC MONTE À LA TÊTE
FRAGILE

Dans LE JOURNAL MA DROGUE
MA VIGNE AUX PIEDS VIOLENTS
OÙ TOUT A L’ATOUT MAÎTRE
À LA LIGNE

Je VIOLE LES ÉCHOS ET PILLE LES ÉTOILES
AU TANGO LOIN
DES VIOLENTS Je me DONNE

des « Oeufs pochés sauce meurette » , c'était comme par hasard (6) ce que comptait leur offrir le vieux, ce soir au dîner, où ils seraient donc quatre, eux trois et Niki Kleur en invitée spéciale. Il les présenterait, les œufs, avec une salade de frisée aux lardons, et ça ferait l'affaire avec un bon calendos, et un Saint-Amour, cru Beaujolais : « Quek t'en pense, le Pif ? », mais le chien dormait affalé dans son couffin, un escargot dans l'œil, un autre dans son rêve, à moins qu'il ne fût qu'à moitié endormi

ils en étaient déjà à l'apéro quand Célanie arriva du boulot et passa la tête : « Mwen pwepare yon ti desè. » Plus tard, le trio attablé, on toqua, sans code. Ali se précipita pour ouvrir, ce qui mit à la Chabine « Pinèz nan zòrèy. » Niki, en grand apparat bigarré, s'esbaudit en voyant les bestioles bavant sur le carrelage : « Des escargots de terre, qu'ils sont coquets, je peux les caresser ? » Le vieux : « Oui mais dans le sens du poil. » Ali l'aida à ôter son manteau de fourrure hypothétique, son foulard d'Organdi et ses gants d'Angola, puis ils s'attablèrent autour de Cinq fruits et légumes. Kini : « Il fait bon se mettre à couvert, par ce temps », sans qu'on sache si c'était allusion à la pluie de flash-ball ou régionalisme flamand

le repas passe sans un mot. En France, parfois, quand on mange on ne parle pas. Là parce que c'était bon. Célanie alla chercher sa préparation et son allure peu ragoûtante suscita des yeux ronds : « Ce sont des caca-bœuf, ça n'existe que chez moi, à Marie-Galante. » Délicieusement parfumés à la vanille, cannelle et muscade, fourrés à la confiture de coco, un succulent étouffe-chrétien. Elle les rassura : « On l'appelle aussi Caca-Coupe Faim. » Le vieux servit le café et la gnôle de pêches de vigne : « C'est la dernière bouteille de mon père, comme elle a perdu son degré, je l'ai allongée à la Vodka Bison. » Ali : « Allongée c'est avec de l'eau. » Célanie : « Toi ce soir, c'est pas avec de l'eau que tu vas t'allonger. » Il avait compris et ne répondit rien, Niki rougit, un vrai flamant rose !


notes
- 1 : Litlle Chief "Red Nose"
- 2 : la vraie Niki de Saint Phalle a vécu un tel traumatisme. Voir la lettre à sa fille Laura en 1992 : « Tous les hommes sont des violeurs. »
- 3 : éphèbe, c'est ainsi que l'avait nommé Célanie en le soignant d'un tir de flash-ball. Voir note 1, chapitre 4, l'enfant perdu, renvoyant au chapitre 4 de Microscome, le vieux blanc et la cheminote noire, ménage à trois
- 4 : voir mots lestés 10 janvier
- 5 : source Patlotch, LIVREDEL 1989, LE LIVRE DE CATHERINE, chapitre 1, chapitre 2
- 6 : c'est, selon @ComplotsFaciles, la formule consacrant le complotisme


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Dim 27 Jan - 21:10


chapitre 16

l'amour

dimanche 27 janvier
autour de minuit, Ali avait appelé Hubert de Bonuscrack, un ami taxi toujours disponible en raison de ses tarifs exorbitants, qui le voiturait gratos. Il raccompagna Niki chez elle, Boulevard Ménilmontant, où elle habitait derrière un magasin de pompes funèbres face à l'entrée du Père Lachaise

elle lui fit visiter son "tipi" et tout de suite il aima tout incontinent chez elle : le billet de 50€ brûlé au mur de l'entrée, « c'est un faux » ; le compteur électrique bloqué par une bande de plastique, « trop cher le chauffage » ; le parquet en chêne à la cire d'abeille, qui craquait sous les pas, des araignées courant dans les rainures ; la cuisine où l'on ne tenait pas à deux, ils y restèrent un certain temps ; la première pièce, « mon atelier », l'affiche de l'exposition Picasso avec l'Arlequin assis de 1923 aux tons pastel, des pots de pigments sur des étagères de fortune, la toile cirée protégeant le sol des éclaboussures de peinture, les pochoirs usagés ou vierges, la petite table avec le matériel de découpage, un carton fort, des ciseaux, un cutter, une règle métallique, une loupe. Il y avait encore deux tabourets de peintre, deux tréteaux et une planche, « ma table à manger. »

Ali restait plongé dans ses rêveries tandis qu'elle faisait mine de ranger, « fais pas attention », et elle poussait plus loin le désordre. Puis il passèrent dans la chambre, en même temps salon-bibliothèque, des livres partout du plancher au plafond, une armoire déglinguée d'où sortaient des vêtements féminins. Et au fond « Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée / S'élève un lit de plume à grands frais amassée » (1). Mais on était chez Anaïs Nin plutôt que chez Boileau : « Parfois je pense à Paris non comme une ville mais comme un havre. Paris comme une chambre. Encore une journée intime et abritée d'amitié et d'amour, une alcôve. » (2)

elle le prit par la main, le tira d'un coup et d'une prise de judo il se retrouva sur le lit et sous elle, qui riait comme une baleine, moins le poids

au petit matin, il découvrit la salle de bain, où ils jouèrent dans la baignoire sous les roucoulades des pigeons dont les chiures tapissaient le petit vasistas. Hélas, les bonnes choses ne durent qu'un temps, il devait filer, un séminaire de Lorduron à Toulbac intitulé L'Acte manqué n'est pas en jaune. Il avala une biscotte sans gluten avec un verre de lait de soja, et les quitta, elle et son monde. L'appartement au rez-de-chaussée donnait sur une cour minuscule enfoncée au pied des immeubles qui bouchaient la vue sur les quatre côtés. Il la traversa puis l'autre immeuble... « Qui êtes-vous ? Que faites vous là ? » La concierge, un balai d'une main, une serpillière dans l'autre, haute comme deux pommes, le toisait en contre-plongée. « Ben, j'étais chez... » mais il se retint, ça ne la regardait pas. « Chez qui ?! - Chez quelqu'un. » Elle n'insista pas, « La prochaine fois, essuyez vos pieds ! - Et vous dites "bonjour Monsieur, au-revoir Monsieur, bonne journée Monsieur". À la prochaine, Madame ! » Car il comptait bien revenir

l'auteur lisait et relisait la scène : « Mon roman, c'est pas la collection Harlequin ! Quand je dis "du cul !", c'est pas des flamandes roses ! » (3) Va savoir, l'était peut-être jaloux d'Ali, le genre à rêver Bovary dans son lit tout en pensant que « l'amour, c'est bon qu'à dominer les femmes, mais disons-le : c'est ça qu'est bon. »

restée seule, la "Flamande rose" se maquillait, « très coquette surtout depuis quelques semaines, toute pomponnée et parfumée. » Il n'y avait que trois jours qu'elle avait rencontré Ali, et tout était allé si vite. Des hommes, vu son "plus beau métier du monde", elle en couchait elle en couchait, et parfois y prenait son plaisir aussi, mais là, c'était un autre monde, si irréel qu'elle se serait crue l'héroïne de quelque roman du dix-neuvième, le siècle, pas l'arrondissement. Mais elle n'était ni la Nana de Zola, ni la Bovary, ni la Karénine, plutôt La femme de trente ans de Balzac, mais en Julie célibataire. Enfin, un mélange quoi. Elle était elle, devenue elle, comme réchappée de son passé et du viol par son père à douze ans

Ali s'était trompé de jour, c'est aujourdhui dimanche, et c'est demain lundi matin "comme par hasard", qu'avait lieu à Toulbac L'acte manqué n'est pas en jaune, la jactance à Lorduron Friedrich, « quelle drôle d'idée d'avoir piquer le prénom d'Engels ! » Quand il s'en aperçut, il était déjà à République, pour prendre la ligne 9 vers Montreuil, encore la tête en l'air, puisque Nation était deux fois plus près de chez Niki. Arrivé là, et sortant du métro, il tomba sur un groupe de personnes chantant la Marseillaise, arborant plus de tricolore national que de dits Foulards rouges. Malgré lui, il prit peur, non de la foule, « mère des tyrans, beaucoup de têtes et pas de cervelle, "preuve du pire” disait Sénèque, et Nietzsche "somme d'erreurs à corriger" », mais qu'on le surprenne au milieu de ce tas national. Il se rassura en se disant qu'au moins il n'y trouverait pas ses amis du quartier

et maintenant il s'en foutait des manifs en jaune ou en rouge, il avait la tête ailleurs : Niki. Un envie folle l'emporta de retourner chez elle, et il se mit à courir en bousculant les manifestants qui protestaient contre sa « violence » en lorgnant sur sa peau mate. Il eut un point de côté, « Faudrait que je refasse du sport, si en plus j'ai le corps mou, elle se lassera vite de moi...» Il arrive au pied de chez elle, mais n'a pas le code, ni son numéro de portable, et la concierge qui sort : « Encore vous !? Il est sorti, votre pot de peinture ! » Elle était déjà au courant, et lui faisait savoir, comme disait Max Jacob « La concierge est la trompette du faire-savoir. » Alors, le cœur dans les talons et les jambes coupées, il trouva refuge au Soleil Levant, un café au coin de la Rue du Repos et du Boulevard de Charonne. Il commanda un chocolat chaud (5)

Célanie avait tout compris, mais n'était pas jalouse. Comme il était écrit au chapitre I, « Ils ne s'aimaient pas, mais ils s'aimaient quand même, enfin, faisaient comme si. » Elle était même plutôt heureuse, pour lui, et pour Niki, une bonne fille. Quant à ses amours, elles faisait avec ce qui venait, c'est-à-dire sans, ou pire. Ce soir elle reprenait le boulot par la faute d'un chef macho qui lui mettait la pression pour la sauter. Et bien soit, pourquoi pas ? Elle lui réserverait à l'occasion une petite surprise

l'auteur sentit son moral remonter : « Enfin du cul sans fioriture ! Qui s'intéresse au romantisme de nos jours ? et les deux tourtereaux seraient foutus d'envoyer en l'air mon prix littéraire annoncé ! »

quand Ali rentra, voyant sa triste mine, le vieux lui servit un canon, Célanie des bisous antillais, mais rien n'y fit. Au repas avancé, il ne mangea qu'un bout du boudin blanc et se retira dans sa piaule. La Chabine était déjà dans le métro et s'apprêtait à jouer la comédie créole qui changerait le cours du roman : « À l'Ouest tout est nouveau ! »


notes
- 1 : Nicolas Boileau, Le lutrin, Chant I, 1672-1674. Bien de lui et bien de l'époque, cet « à grands frais »...
- 2 : adapté d'Anaïs Nin, Journal, tome 3, 1939-1944
- 3  : « Patlotch, quant à lui, pré­fère la Col­lec­tion Arle­quin à la Série Noire. » Roland Simon, Théorie Communiste, Le sexe sans excès, janvier 2014
- 4 :  Colette, Claudine à l'école, 1917
- 5 : voir les promenades de Patlotch au Père Lachaise en 1989-1991 dans les différents "LIVRES" de LIVREDEL : « Le jour où nous sommes entrés, Mon Personnage et moi au Père-Lachaise, vous vous doutez bien que nous avions chacun nos raisons...   Ici j'ai fait des mots parmi les morts, dans le bel air du Père Lachaise où j'affectionne le coin d'herbe près de J-B Clément et de Paul Eluard... » En sortant de ses relevés sur les tombes du "nom de Catherine", de "morts le 1er avril", et de "noms d'oiseaux", il allait prendre un chocolat chaud au Soleil Levant  


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 28 Jan - 20:13


chapitre 17

canapé antillais

lundi 28 janvier
avertissement : dans ce chapitre, pour le confort des lecteurs et lectrices francophones, nous traduisons en français métropolitain les échanges en créole entre les deux héros antillais

quatre heures vingt du matin, son travail terminé, cabas et manteau sous le bras, Célanie sortait du vestiaire des femmes et tomba nez à nez avec Gabriel, son chef : « Tu travailles la nuit maintenant ? - C'est mon tour, et pas de privilèges pour les cadres - Hmm, tu choisi tes gardes avec opportunité... - Je t'offre un café ? »

le responsable du Centre de maintenance SNCF de Parsi-Ouest avait arrangé son bureau comme un chez lui, à la fois lieu de travail rationnel et salon à usages divers. Au mur, des affiches touristiques de la Martinique, ses plages, ses palmiers, son eau bleue, ses femmes alanguies... Derrière le bureau en bois exotique, un fauteuil en vieux cuir, et, sous la fenêtre à rideaux de dentelle, un petit canapé recouvert de madras, tissu emblématique des Antilles, un coton léger de texture simple, qui se froisse facilement et que l’on reconnait par ses carreaux et ses rayures de couleurs vives. Il avait un percolateur à capsules du dernier cri, et servit deux cafés brûlants sur la table basse en priant la Chabine de s'asseoir, et lui tendant la coupe de cassonade

« J'ai guère de temps, dit-elle, à cette heure je ne peux pas me permettre de rater le premier RER, sinon je ne serai pas à Montreuil avant sept heures du mat'. Si tu veux bien, allons droit au but, le tien : tu veux me baiser, c'est ça ? » Il se racla la gorge, un peu surpris qu'elle anticipe bille en tête : « Dois-je entendre une offre de services ? - De service aménagé, concernant mes horaires et mon planning. - On peut en discuter, que souhaites-tu ? - Mes weekends complets et le jeudi, la journée. Pas plus de quatre nuits par semaine. - Quatre nuits avec moi ? - Non, une maxi, à prendre ou à laisser. - Marché conclu, je te donne ton jeudi et tes weekends - Merci, bonne journée. » Et elle se lève pour partir...

« C'est payable à l'avance et ça commence maintenant. » Il lui coupe l'accès à la porte, qu'il ferme à clef, alors elle pose son sac et son manteau sur le bureau, s'y appuie et, relevant sa jupe dévoile, au-dessus de ses bas mi-cuisses, qu'elle n'a pas de culotte : « Dépêche-toi, j'ai un train », ajoute-t-elle en lui tendant un préservatif et se passant du gel lubrifiant. Lui n'y tient plus, défait son pantalon, il tombe sur ses pompes qu'il ne prend pas le temps de les ôter, enfile la capote, se précipite sur sa proie, s'entrave et manque de s'étaler, se retient sur elle qu'il empoigne et pénètre d'un coup, ni délicat ni brut, crachant sa substance brûlante d'impatience. De ces deux minutes, elle ne l'a pas touché, le regard vers la fenêtre, réalisant qu'il pleut et qu'elle n'a pas de parapluie

« Peut mieux faire », lui sort-elle en arrangeant ses fringues et pensant : « Finalement, il est pas mal monté, je pourrai peut-être en tirer quelque chose. » Lui s'est rhabillé : « Si tu le dis, c'est que tu l'attends. -  Moun ki gen pasyans nan paradi. » (1)

l'auteur est aux anges : « Dura lex, sed lex. » (2)

en sortant du métro Croix de Chavaux, Célanie remâchait son forfait  : « Bof, c'est pas la promotion-canapé, juste "travailler moins payé pareil". Pas de quoi faire une "dépression Gabriel"... » Ali était à Toulbac, et le vieux sorti au marché avec son chien lui avait laissé un mot : « Il reste du boudin, si tu veux. » Elle se dit : « Mwen pa fé boudin » (3), passa le prendre et sans faire attention, écrasa un escargot. Elle le balança par la fenêtre sous la pluie, en fredonnant : « Mé an so tan-la, dann tan lèskargo té i mèt shapo, papa noèl té i koné pa ankor son dèstiné. »

l'auteur ouvrit son dictionnaire créole-français, mais ne trouvant rien, se dit « La pluie fait le destin de l'escargot, pas de cadeau après Noël. »

pour ce soir, le vieux préparait un « Pot-au-feu allant chienne », et Pif se régalait d'avance des os à moelle désubstantifiés. Mais Célanie n'en serait pas, et rien ne disait qu'Ali avait retrouvé l'appétit. Il rentrait justement de Toulbac après la conférence de Lorduron L'acte manqué n'est pas en jaune. Rien que ce titre le renvoyait à lui, son portable oublié et l'impossibilité de joindre sa bien-aimée. Il s'en était ouvert à Célanie qui, ne voulant le pousser sur la pente d'un excessif désespoir, eut le malheur de lui sortir : « Chagrin d'amour ne dure pas toujours. » Ali, à qui ça faisait une belle jambe, rétorqua sèchement : « Et toi, t'es pas en manque, peut-être ? », ce qui la fit marrer intérieurement, mais elle ne pouvait pas lui dire qu'elle s'était trouvé un étalon contingent en la personne de son chef, dont elle disait jusque-là pis que pendre. Bon d'accord, le cul et le cœur ça fait deux, et même souvent plus

« Ali, mon grand, tu veux pas éplucher les carottes et les navets, laver et couper les poireaux et le céleri ? Ça m'avancera. Je dois encore écumer la bidoche, et passer chez le Paki acheter des cornichons. » Ali : « T'es pas vraiment écolo, t'as pas vu la campagne "Lundi vert : arrêter la viande le lundi" ? - Je te parle des légumes ! Qui ne veut pas de bœuf, va se faire cuire un œuf. » Ali prit le couteau Parapluie à l'épreuve dont la légende du vieux disait : « C'est çui-ci qu'avec elle a perdu un œil, ma mémé », et c'est vrai qu'il coupait bougrement, aiguisé par le vieux sur un morceau de meule des Pyrénées, encore un héritage. Et il s'exécuta. Le vieux : « Éplucher, pas plus cher ! - Et pluche toi-même, hors de prix ! » Célanie les regardait en fredonnant « Rien n'est plus beau que les mains d'un homme dans la cuisine. »

Célanie partit sans manger et Ali ne vint pas. Le vieux se retrouva seul avec son pot-eau-feu, son chien, et ses pensées sur la solitude du gardien d'escargots au fond de sa cuisine

notes :
- 1 : Qui a patience a paradis.
- 2 : Dure est la loi, mais c’est la loi.
- 3 : Je ne vais pas bouder.


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mar 29 Jan - 20:34


chapitre 18

la dérive

mardi 29 janvier

Ali lisait Debord

« Entre les divers procédés situationnistes, la dérive se définit comme une technique du passage hâtif à travers des ambiances variées. Le concept de dérive est indissolublement lié à la reconnaissance d’effets de nature psychogéographique, et à l’affirmation d’un comportement ludique-constructif, ce qui l’oppose en tous points aux notions classiques de voyage et de promenade. » Théorie de la dérive, Guy Debord, Les Lèvres nues n° 9, décembre 1956 et Internationale Situationniste n° 2, décembre 1958


il ne trouvait pas le sommeil. Il tournait retournait dans son lit les idées glauques d'une nuit sans elle. À l'aube il n'y tint plus, se leva, se lava, avala un kawa, une noix, se le dit : « Niki aime encore car ceci est mon sens. » Il sortit, dévala l'escalier, la rue, les marches du métro, monta dans le premier, descendit à Voltaire, enfila la Roquette et se posa en face de chez elle, sur une bite de béton à l'entrée du cimetière. « Nanterre c'est mort ! » se dit-il, mais sans savoir pourquoi. Puis il trouva : « Les uns surgis de Nantes errent, 1968-2018 ! »

sa pensée dérivait ainsi comme des feintes à sa vie, et l'avait emporté, sans déborder son idée fixe, dans un dédale où se lisait Desnos : « Les lois de nos désirs sont des dés sans loisir. »

le gré l'en avait pris, partir à sa recherche, avec le hasard contre Breton et ses fous thèses, contre l'aléatoire, répondre plutôt à la phrase de Marx : « L'homme ne peut rien voir autour de lui qui ne soit son visage, tout parle d’elle. Le paysage même en est animé. »

« Marx n'a jamais écrit ça ! Le gauchisse, ça cite à tort et à travers, comme ça l'arrange. » L'auteur, dont on connaît le souci d'exactitude dans les moindres détails, fulminait, mais une chose contre laquelle il ne pouvait rien, c'est l'ardeur du jeune homme, découplée par l'amour, c'est-à-dire par le manque absolu, comme celui de la révolution, et sa révolution outre-réaliste avait dépassé l'auteur, Marx, et les autres : l'outre dépasse l'autre, je est une outre

Ali ayant une idée à suivre derrière la tête, il se retourna en songeant « Don't Follow Me, I'm Lost », mais il n'y avait personne, et comment personne pourrait-il avoir une idée ? Tout en ruminant comme une vache folle, les hommes que recevait Niki pour gagner sa vie, ses travaux de pochoirs et ses taggages nocturnes, « Je n'ai aucune place dans sa vie ! », il se dit qu'il y avait là une piste à suivre : les tags ! Le problème, ils étaient si petits qu'on pouvait passer devant sans les voir, et s'il en ratait un, elle pourrait le faire chanter Vous qui passez sans me voir

Il marchait sur les horizons dans les nuages d'équivoques
Il marchait sur des paysages de nulle part habités de soleils généreux
Il marchait sur la fin du jour
Il marchait sur les cimetières de mollusques
Il marchait sur la chevelure verte du temps long
Il marchait sur l'empreinte de lui-même
(1)

ses pas l'avait mené Rue de la petite truanderie, autrefois désignée comme la rue du Puits-d’Amour. Il se souvint avoir lu qu'au XIIIe siècle « Le lieu avait pris son nom en raison du suicide d’une jeune femme amoureuse. Agnès Hellébic, fille d’un courtisan de Philippe Auguste se serait précipité dans un gestion de désespoir. Elle avait découvert l’infidélité de son amant. » C'était en quelque sorte une prémonition de leur situation, et il comprit : « Elle pense que je la trompe avec Célanie ! » Alors cherchant le puits, il sillonna sept fois les trente-quatre mètres de la ruelle, et, ne le trouvant pas : « Si c'est un puits perdu, ça veut dire qu'elle est comme Hellébic, elle est bique...»

encore plus désespéré, il passa Rue de la Grande Truanderie. Au numéro 13, une boutique rose fushia attira son attention, le Salon de l'Ongle, une "onglerie". Il ne savait pas que le mot existait... Il se pencha à la vitrine et c'est alors qu'il la vit. Niki était au comptoir, examinant à la loupe un assortiment d'ongles artificiels de toutes couleurs. Voulant éviter une scène à l'intérieur du magasin, il attendit devant en se demandant comment elle, si encline au naturel, pouvait porter des trucs pareils, mais elle sortait : « Toi ici ? tu me suis ? » Il rougit : « Euh... non, c'est-à-dire... - Donc tu me suis ! - J'aurais pas pu, j'étais perdu, je savais pas où te trouver... - Comment t'expliques alors ? - C'est le hasard objectif, les pochoirs, la dérive, le puits... - J'y comprends rien mais ça fait rien, t'as bien fait de me suivre. Allons chez moi. » Et le prenant par le bras, elle claqua un baiser sur son nez rouge de confusion, et de bonheur

l'auteur : « Ça va pas recommencer, l'eau de rose d'Harlequin et Patlotch réunis ! Vivement lundi matin, que Gabriel saute Célanie ! »

Gabriel, la tempête, pas son chef, annonçait chez nous ses petits ravages. Célanie se disait que si les Zoreilles (2) en prenaient une bonne, comme en Haïti, ils riraient jaune sous la neige. Elle faisait la queue devant le cabinet de la dermatologie. « Encore heureux s'il m'a pas refilé la chtouille. » (3) Et rebelote les examens, prises de sang, radios ; des médicaments, des effets secondaires, même pas besoin de faire un écart dans une manif' pour subir les "effets collatéraux" et les escarres, go !

transmission de panser les siens, d'escargots, le vieux avait bien vu en les comptant qu'il en manquait une, de bestiole, et il avait fouillé partout, mais elle demeurait introuvable. Sûrement un coup des keufs, qui visitaient son appart' dès qu'il avait le nez dehors. Il prépara la salade aux bébêtes en chantant : « Escargot Gipsy, monte à la gouttière, tiens voilà la pluie, Gipsy tombe par terre... »

l'auteur râlait encore : « Tu parles qu'un escargot, il tombe quand il pleut... C'est pas de l'outre-réalisme, ça, c'est un manque de documentation, de la littérature de gare ! »

chez Niki Kleur, Ali lisait. Il lisait une lettre qu'elle s'apprêtait à lui envoyer pour prendre de ses nouvelles, quand il l'avait retrouvée. Elle écrivait avec des fautes, mais moins que Drouet, Molière et Voltaire réunis, corrigés par derrière, inconvénient du temps réel pour le camionneur jaune. Elle disait à Ali son inconsolable chagrin, son amour éternel, et qu'elle n'en retrouverait jamais un aussi beau que lui. Tout y était excessif mais le garçon ne s'en souciait pas, il avait ressenti la même chose. Maintenant ils pourraient dériver ensemble. Pendant que Niki pochardait, il reprit sa lecture de Debord :


« On peut dériver seul, mais tout indique que la répartition numérique la plus fructueuse consiste en plusieurs petits groupes de deux ou trois personnes parvenues à une même prise de conscience, le recoupement des impressions de ces différents groupes devant permettre d’aboutir à des conclusions objectives. Il est souhaitable que la composition de ces groupes change d’une dérive à l’autre. Au-dessus de quatre ou de cinq participants, le caractère propre à la dérive décroît rapidement. »

ils pourraient donc dériver tous ensemble, le vieux, Célanie, Niki et lui

l'auteur : « Il est complètement à l'Ouest, cet Ali là, il faut absolument que je trouve quelqu'un pour le remplacer, un Ali bis. »


note :
- 1 : extrait de LIVREDEL, II LIVRE DE CATHERINE, Chapitre 7, six cent quatre-vingtième nuit, 1990
- 2 : dans les départements, régions et collectivités de la France outre-mer, le terme Z'oreille (qu'on peut aussi orthographier Zoreilles, Z'oreil ou encore Zorey) désigne un Français métropolitain.
- 3 : « Je la vois d'ici, la femme. Encore heureux s'il n'a pas attrapé la chtouille. » Aragon, Les Beaux quartiers, 1936


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mer 30 Jan - 22:06


chapitre 19

greffe générale inimitée
la défonce insoumise
mercredi 30 janvier
Le Comité de Greffe a écrit:
mercredi 30 janvier 2019

NOUS APPELONS L'ENSEMBLE DES CITOYENS FONCÉS
SALARIENS, GENTIRIMEURS, PONCTIONNAIRES, HARDISANTS,
COMMERCYANTS, SOUS-CHEFS D'ENTREPRISE, AIGRICULTEURS,
CHAUMEURS, SOUS-TRAITÉS, SOUTIERS, PROFESSIONS DÉLIBÉRÉES,
ÉTUDANTS, LYCHIENS, HARDISTES, INTELLECTRUELLES

À SE DÉMOBILISER POUR
DÉTRUIRE
À CÔTÉ DU 5 FÉVRIER 2019

UNE GREFFE
GÉNÉRALE INIMITÉE
avec occupation des locos


CONTRE le FRIC, POUR une augmentation de notre pouvoir sans achat,
POUR nos sous-traités, POUR nos gens décaper,
POUR une réponse concrète sans gouvernement


CONTRE LES CRACKS BOURSIERS, POUR L'ÉVASION MUSICALE,
CONTRE LE TRAIN-TRAIN DE VIDE,
SANS EFFORT


AMUSEZ-VOUS ICI ET MAINTENANT

PATLOTCH D'ÉMISSION !

JE EST UN OUTRE

PS : En raison d'un arrêt de travail interclassiste de toutes les catégories de salariens, tous nos commentaires sont suspendus jusqu'à la réalisation de leurs désirs illimités. Dans un tel contexte, le roman a été remplacé par un programme musical, en particulier toute la journée et jusqu'au bout de la nuit debout en bout.
derrière l'écran noir de ses nuits blanches, l'auteur vitupérait l'époque, ses grèves, la neige, et leurs dégâts collatéraux : ses personnages étaient hors de contrôle et son roman pris en outre-rage par une musique de nègres !


Ali avait reçu l'Appel à la Greffe Générale d'un copain de Toulbac. Son sens ne fit qu'un détour. Il était contre. Il serait non-greffiste. Il appela le vieux qui lui donna raison, et il décidèrent d'une contre-attaque imminente et durable par la création du DÉFI, parti de la DÉFONCE INSOUMISE

soucieux d'une écriture inclusive exclusive, ils convinrent d'attendre les filles pour rédiger LE MANIFESTE, au sens, précisa le vieux de « festoyer : Dîner copieusement en joyeuse compagnie, Faire fête à quelqu'un en l'invitant à un festin », à l'anchienne comme Cendras dans Bourlinguer : « Nous partions tous faire la bringue dans des lointaines banlieues, danser, festoyer, boire dans les estaminets du bord de l'eau. »

aussitôt dite, aussitôt fête, le vieux fit une liste d'achats sans pouvoir, mit ses après-ski et le gilet au chien, prit son cabas et descendit au marché de la Croix de Chavaux : choux du monde, légumes érotiques, viandes à varier, fruits de la passion gaie, assiettes en cartoon, verres à prendre le pied, assortis couverts, nappe sans pétrole, etc.

leur assemblée constituante anti-greffe générale de création du DÉFI, parti de la DÉFONCE INSOUMISE, et d'auto-rédaction de son MANIFESTE, se tiendrait en un lieu, à date et heure tenues secrets, dont les quatre membres présumés ne seraient pas informés en temps inutile, puisqu'ils étaient déjà au parfum

en attendant les filles, Ali et le vieux convinrent de quelques principes non discutables : l'auto-désorganisation; l'exclusion immédiate, au besoin tenue secrète puisqu'il n'y a ni carte ni cotisation, de tout.e membre susceptible de créer une tendance interne ou externe ; l'adoption des orientations, textes et actions à l'unanimabilité, au doigt levé dans le vent du lundi matin au dimanche soir, pendant que Célanie se fait sauter par Gabriel, cette tempête

ils discutèrent aussi de l'importance, historiquement prouvée par les Trois Mousquetaires, d'être quatre, à parité hommes-femmes, et raisonnablement d'un seul vieux, en raison de son immense savoir infusé diffus, de son expérience unique sur divers fronts, de son talent culinaire, de sa prothèse dentaire, de son chien engagé, de son arme fatale, la bave d'escargots. Trotsky même n'était-il pas surnommé « Le vieux » ? Ali pensa en soi-même : « Au moins ne me fera-t-il pas concurrence auprès des filles ! »

« Je voudrais bien savoir comment AliBlabla, qui était chez Niki Fleur en train de roucouler, s'est retrouvé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire dans la cuisine du vieux à blabasser. L'outre-réalisme, ce n'est pas le pouvoir de défier le temps et l'espace, et encore moins, au plan théâtral, la règle des trois unités » Mais l'auteur, qui n'en ratait pas une, n'avait pas chronométré la médiation temporelle entre chaque livraison de ce feuilleton littéralement en temps réel, et ignorait aussi qu'entre Voltaire et Croix de Chavaux, c'est 13 minutes par la ligne 9 !

Niki avait protesté contre le départ précipité d'Ali « T'étais au bord de l'implosion, et maint'nant qu't'as tiré ta crampe, pfff... la Niki, Bye Bye ! T'es ben comm' les autres ! » Il se confondit en excuses, lui proposa de venir à Montreuil, mais rien n'y fit, elle était blessée, alors il était sorti sans rien dire. Une fois seule, elle éclata de rire « Je l'ai bien eu. » et prenant son cutter se mit à découper le journal. Elle passa l'après-midi à chercher quoi composer avec les mots trouvés. Elle s'arrêta à
: LA VILLE EST DÉCHIRÉE AU SILENCE DES GRUES(1). « C'est tout moi, ça, la pute qui la ferme... »

Célanie était partie prendre son service à 20h à 4h du matin

Ali et le vieux mangèrent des restes, bien que le frigo soit plein, car tout était destiné à la prochaine réunion de l'AG fondatrice de DÉFI, le parti de la DÉFONCE INSOUMISE


note :
- 1 : Patlotch LIVRE DE L'AUTRE, Chapitre 1, 1991


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Jeu 31 Jan - 19:55


chapitre 20

à l'Ouest du nouveau

jeudi 31 janvier
paisible fut la nuit de Célanie à l'atelier de maintenance SNCF de Clichy-Saint-Lazare. C'est au petit matin qu'elle dégénéra. Gabriel était revenu et l'avait entreprise à sa sortie du vestiaire des femmes. Elle : « J'ai dit une fois par semaine, à prendre ou à laisser ! - Je ne demande pas plus, mais on peut prendre de l'avance. - Je ne suis pas flexible. » Il essaya de la pousser dans son bureau mais elle le gifla à toute volée, et, déséquilibré, il s'agrippa à sa robe portefeuille tenue par un lacet. Qu'il l'eût fait innocemment ou délibérément, elle se retrouva en caraco et culotte. Il le mit à profit

ils étaient maintenant dans le bureau, dont il ferma la porte à clé. La Chabine, de guerre lasse, « Pourquoi pas ? », alla s'asseoir sur le canapé, sortit de son sac un préservatif et du gel, et lui dit « Viens prendre de l'avance, mon nègre de service. » Il tiqua mais alla s'asseoir. Elle le tira violemment, le renversa sur le dos, défit sa ceinture, et, le temps de faire glisser son pantalon et son slip, l'enfourcha avec un sourire gourmet

l'affaire fut réglée en à peine plus que lundi matin. Gabriel resta là vidé, scotché au canapé, mais trouva le cran de lui dire : « C'est pas mieux que la dernière fois, tu m'avais promis du progrès. - Pour moi, c'est bon, j'ai eu ce que je voulais. - Tu ne t'en sortiras pas comme ça ! - On verra, laissons le temps au temps...» Et c'est vrai qu'elle était satisfaite de l'avoir pris à la hussarde, telle Andromaque la femme d'Hector « chevauchant son époux », les rôles intervertis, l'homme en situation inférieure, la femme le dominant ayant la maîtrise du jeu. La tempête c'était elle, pas Gabriel

l'auteur n'en sut rien. Il dormait encore

le vieux était passé voir un ami qui l'avait appelé, « coincé chez lui par une vertèbre déplacée ». Il l'avait repris « Terme impropre pour désigner un "dérangement intervertébral" », et l'autre médusé par ce puits de science rhumatologique : « Mais je ne suis pas un invertébré ! - Je t'ai pas traité de mollusque, mais si t'étais un escargot ou un ver de terre, t'aurais pas ce problème. »

son ami, qui s'appelait Alfonce, allait sur ses septante ans. Ils se fréquentaient depuis la maternelle, de loin en loin. Comme depuis sa retraite il habitait tout près des Grands Pêchers, sur les hauteurs de Fontenay un quartier appelé Le Plateau, il pouvait y aller à pied, six ou sept kilomètres, il en avait pour une bonne heure, car ça montait. Et ça glissait. Montreuil dessalait, Fontenay pas partout. Là-haut c'était un peu la montagne, des rues étroites, des trottoirs transformés en patinoire alors que déjà montueux pour les personnes âgées, avec les bateaux des garages et les pavés à l'ancienne. Leur technique : marcher dans la rue souvent moins glissante, quitte à faire klaxonner les voitures (1)

et le vieux partit dans une de ces réflexions philosophiques dont il avait le secret : « La dialectique de la voiture et du piéton se ramène à celle de la pierre et de l'œuf, ou si l'on préfère, de la flash-ball et de l'œil. Mais c'est un rapport réciproque d'une grande complexité. En effet, en tant que piéton, tu maudis les automobilistes, en tant que conducteur l'inverse. Si bien qu'à défaut d'empathie, tu adoptes deux positions parfaitement antagoniques, et c'est le risque d'attraper la schizophrénie des transports : je m'écrase. » Et le vieux se mit à se marrer tout fort, faisant se retourner une vieille qui, justement, marchait au milieu de la chaussée. Il tenta bien de s'en expliquer : « La maréchaussée, Madame. » Elle lui répondit : « Oui, je suis mariée et chaussée pour l'hiver, je ne veux pas tomber. » Ce qui est bien, avec les sourds, c'est qu'on peut pas tomber plus bas. Il porta bas l'oreille (2) et poursuivit sa route sans répondre, en récitant Le Capital : « Sur terrain plat, de simples buttes font effet de collines.»

l'auteur, qui trempait sa Madeleine d'Armor dans un café en grains intense et complexe, se lamenta : « Un chapitre si bien parti, et qui se casse la gueule dans la neige. Malgré une ponctuation serrée, c'est le genre de longueur qu'on saute dans Proust. C'est pour ça que j'ai tout sauté dans 'À la Recherche du temps perdu', je n'avais pas de temps à perdre à le chercher. Et puis Fontenay c'est à l'est, j'eus préférer rester à l'ouest. »

le vieux arrivé chez Alfonce allait sonner quand une voisine sortant le laissa passer, une étrange créature entre la poupée russe, le Pokémon Rattata et le Shadok marin : « Après vous - Bonjour Mademois.. - Madame Lise, mais tout le monde m'appelle Lisebête, avec mes dents de lapin à cause que je suce encore mon pouce... » « ¡Madre mía! Où me fourre-je ? » pensa le vieux, et il descendit la pente, monta le perron, tapa le code, entra dans le couloir, toqua au fond à droite. « Entre ! c'est pas fermé » C'était gueulé du premier, l'appartement étant en triplex. Il entra, passa l'incroyable fourbi, le sac de frappe et la table à repasser du gamin, des pompes partout comme sorties de sa chambre pleine à craquer. À l'étage il trouva Alfonce dans le séjour, assis devant son ordi, en samuè de moine indigo (3) qu'il portait jour et nuit

« Toujours à écrire, Fanfan !? » Rien à voir avec la Tulipe, c'est ainsi que son ex-épouse appelait Alfonce. « Tu sais bien que je ne sais faire que ça. - Et la cuisine ! - Non, ça c'est toi. - Et l'amour ? - La prochaine fois - C'est toujours la première ! - Qu'est-ce que je te sers ? - Rien, puisque t'as pas d'alcool. - J'ai un bon saké, un Daïginjo. (4) - C'est pas ma tasse de thé, mais si t'as que ça... - Alors va le chercher, il est caché derrière le placard au fond de la cuisine, elle le met là sinon je le siffle dès qu'elle est dehors. - Et tu peux pas allonger à l'eau un alcool haut de gamme pour qu'elle se doute de rien, je comprends... - Rapporte aussi des cacahuètes au wasabi et deux verres - Pour les femmes nues au fond, coquin ! - Non chez les Japonais, yen a pas, la vue de pubis d’homme de femme nue est bannie et censurée du Japon, enfin, en principe...»

l'auteur se dit que cette fois, ils étaient complètement à l'Est, et qu'il n'y aurait rien de nouveau

Célanie était restée au plume depuis son retour du boulot, à rêvasser, ayant complètement oublié son chef, « Beau jobard mais bonne bite. » Les deux pigeons, personne ne savait, moi non plus. Avec tout ça, ils avaient sauté leur grande bouffe du jeudi, et l'heure était déjà l'heure à retourner au taf. « D’une certaine manière, on est comme une prostituée : le boulot, c’est de séduire. » (5)


notes :
- 1 : voir Sur les pentes enneigées de Fontenay-sous-Bois, les habitants s’organisent, dans Le Parisien du 30 janvier 2019
- 2 : porter bas l'oreille : honteux, humilié, exemple : « Il lui fallut à jeun retourner au logis, Honteux comme un Renard qu'une Poule aurait pris, Serrant la queue, et portant bas l'oreille. », Le renard et la cigogne, La Fontaine d'après Plutarque
- 3 : Le samue (作務衣, e se prononce entre é et è)) est le vêtement traditionnel des moines Zen japonais. Fait à partir de coton ou de lin teint en brun ou indigo pour le distinguer des vêtements formels, le samue est porté par les moines lorsqu’ils exécutent les tâches ménagères ou de main-d’oeuvre comme la maintenance du temple ou la jardinerie. De nos jours, le samue est devenu populaire comme habit décontracté ou comme vêtement de travail
- 4 : le saké Daïginjo est l'équivalent d'un Grand cru classé pour le vin
- 5 : Emmanuel Macron, mars 2015 dans le Wall Street Journal à propos de son ancien métier de banquier


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 2 Fév - 6:41


chapitre 21

c'était l'bon temps

vendredi 1er février
« Tu t'souviens ? - Si je m'souviens, c'était l'bon temps ! » les deux amis avaient prolongé leur conversation sans bride jusque tard dans la nuit. « Quand on était jeune, à nos âges d'aujourd'hui, on était vieux. - L'âge ne fait rien à l'affaire, quand on est vieux, on est vieux. »

puis ils avaient installé dans le séjour les deux lits de camp de leur adolescence aventureuse, Picot de l'armée française, repliables, à structure bois, toile de coton renforcée et ferrures zinguées. De l'armée ou des scouts, bien qu'eux n'appartinssent pas à une troupe officielle, mais à un groupe en marge conduit par un ancien parachutiste qui les menaient à la dure : camps de "survie" en forêt l'hiver, faire du feu dans la neige, descente en rappel sans assurance ni par le bas ni par le haut, sauter d'une branche à trois mètres, pont de singe, etc. Des armes, seulement le poignard dans son étui en cuir, des lance-pierres et des arcs de fortune. De l'uniforme, ils n'avaient que le foulard, et ignoraient tout des rituels, la promesse, le salut, la devise « Scout toujours prêt ! ». Pour la hiérarchie locale, ils n'étaient que des anarchistes

« Le seul truc que j'aimais pas, y'avait que des mecs. - Le comble y'avait que le jeudi au catéchisme qu'on était regroupés filles et garçons ! - Toi t'étais amoureux de la fille de la boulangère et de l'épicier. - Normal, une bâtarde ! - Mais précoce. - Oui, déjà à la Communion... - Déjà quoi ? - On se roulait des pelles, et dans l'herbe. - Tu l'as... ? - Non, tu parles, rien que touche-pipi. - Ben mon salaud ! - Bof... mais je rêvais déjà de la "semaine des quatre jeudis". »

et va savoir et qu'importe de l'un ou de l'autre qui disait quoi... « Comment ça, "va savoir", protesta l'auteur derrière son écran, et le respect dû au lecteur ?! »

pendant que les deux vieux revivaient leur jeunesse, les deux jeunes le faisaient au présent de l'amour. Ils n'étaient sortis de chez Niki que pour pocher des murs au Père Lachaise, où ils entraient par un trou dans l'enceinte Rue du Repos, qui débouchait sur le tombeau d'Héloïse et Abélard (1). Dans le journal gratuit du jour, ils avaient composé ensemble un poème


MARCHE DANS LES BAISERS DU SI
LENCE AU VERT CIMETIERE OÙ TOMBE
LA LUNE COMME UN OISEAU SOUS
LE VENT DES NUAGES ÉLU
ARD TOUCHE ENCORE AU FUTUR S’IN
QUIÈTE PICASSO DANS LA VILLE
UN RIRE HEUREUX VENU DU DIABLE
(1)

ils l'avaient tagué une douzaine de fois en remontant par le Chemin Serré et le Boulevard Circulaire jusqu'en-haut près du dit Mur des Fédérés, un faux, le vrai étant à l'extérieur du cimetière, Avenue Gambetta (sic), « Les fantômes des fédérés » sculptés par Paul Moreau-Vautier, symbolisent l’exécution des derniers communards contre ce mur-là durant La Semaine sanglante. Des traces de balles sur la pierre en témoignent encore. Mais c'est une autre histoire, pas un roman. Ils avaient poché le poème en rouge uniquement, pour compenser, disaient-il, son manque absolu, parce qu'ils ne voyaient les couleurs, jaune, bleu, blanc... seulement comme des couleurs. Ils l'avaient tagué sur des tombes anonymes, aux noms effacés par le temps. « Tombeaux d'agendas inconnus. » Ils usait là du sens anglais, celui incorrect des journalistes corrects

« La poésie jamais ne descend dans la rue de nulle par ailleurs que des poètes (3). Est poète, est artiste, qui écrit des poèmes, produit des œuvres d'art, et le reste est littérature de gare », ainsi parlait Niki, et AliBlabla l'écoutait, baba de tant d'autorité chez ce petit bout de femme. Lui n'y connaissait rien à l'art, tout au plus entendait-il une sorte de "musique" dans le chant des oiseaux, et ne la trouvait-il pas moins espressive que celles des humains musiciens, mais il était conscient que ce n'était que son point de vue de linguiste comparatif

ils ressortirent du cimetière comme ils étaient entrés, 5 heures, Ménilmuche s'animait et Paris s'éveillait

« Mais dis-moi, Niki, comment écrire des poèmes pour que les gens les lisent ? - Il ne faut jamais en écrire pour qu'ils soient lus, mon chéri. - Mais alors, à quoi bon ? - À toi bon, et le reste viendra, parce que le poète est un gens comme les autres, juste assez dérangé par lui-même et les autres pour jeter sa bouteille à la mer. - Le vieux n'est pas un poète, alors, il ne jette les bouteilles qu'une fois vides. » Ils rirent de bon cœur de cette malice sans méchanceté. « Au fait, si on l'appelait, ça fait une éternité qu'on ne l'a vu ? - Je crois pas qu'on lui manque... - Va savoir, allez, appelle-le ! » En avait-il envie ou ne pouvait -il rien refuser à Niki, il l'appela...

le portable du vieux vibrait,- il détestait les sonneries - alors qu'il rentrait à Montreuil. La neige avait fondu et comme ça descendait sans glisser, il y fut en une trois quarts-d'heure, un exploit pour 6 km. « Allo c'est Ali. - Allez, Ah là est grand ! - T'es où ? - À la rue... - T'as été expulsé ? - Laisse moi finir, à la rue de La Fraternité, chez nous, quoi - Je peux venir avec Niki ? - Depuis quand tu demandes ma bénédiction, t'as besoin d'un témoin à votre mariage ? - C'que t'es chiant ! - Bon, amenez-vous, vous f'rez la cuisine pendant que je m'occuperai du chien et des escargots. - On arrive dans une heure. »

l'auteur était désespéré par la tournure des événements : « Jamais je ne pourrai les reprendre en main, comme quand Ali n'était qu'une marionnette et qu'il faisait l'amour avec Florage et Afrodite dans les boites à chaussures qui leur servaient de chambre à sauter entre deux représentations. C'était l'bon temps ! » (4)

Célanie sortait de l'hôpital Béguin, où elle faisait soigner sa maladie de peau, et passa par Éloquence à Vincennes, un salon de coiffure "afro" spécialiste du cheveu long, du chignon, lissage brésilien, etc. Il était situé au début de la Rue de la Jarry, où se trouvait plus haut le Centre Des Finances Publiques, Trésorerie des Impôts dont elle avait « mauvaise souvenance » (5) en raison de ses retards de paiements systématiques : elle n'aimait point trop l'argent, mais encore moins qu'on lui en prenne, et du coup (6) elle payait toujours plus

la Chabine retournée au boulot, ils se retrouvèrent en nouveau trio, le vieux, AliBlabla et Niki Kleur, attablés autour de la nappe Cinq fruits et légumes et contemplant la préparation culinaire des tourtereaux : une omelette aux lardons, patates, champignons et Comté. Brûlée. Le vieux ne dit rien, se leva, et rapporta du frigo un reste d'andouillette de Vire, et non de Guémené : « Faut pas confondre la Normandie et la Bretagne, des deux rives du Couesnon, qui prend sa source en Mayenne et se jette dans la baie du Mont-Saint-Michel, le Rubicon de l'andouille. Le franchir en direction de l'Ouest, c'est pénétrer en terres de Guémené. En sens inverse, c'est entrer sur celles de Vire. La frontière vaut ce qu'elle vaut – c'est-à-dire pas grand-chose –, vu qu'on peut fabriquer les deux n'importe où. » Le vieux ne faisait que réciter, preuve qu'en matière de bouffe, il avait bonne mémoire, autant que pour les frasques de sa jeunesse, qu'il entreprit de resservir aux deux jeunes

Ali : « Tu nous gonfles, mon vieux, avec tes histoires d'ancien combattant scout de France et ton "C'était mieux avant" - Mais, Gavroche de mes deux, c'est qui faudrait pas voir à confondre avec "C'était l'bon temps". Moi je conte mes souvenirs personnels, qui zont rin à vouère avec que je penserais que "C'était mieux avant", rapport à la pauvreté pour le prolo, le péquenot, le petzouille, le bouzeux, le Jojo à Brel d'avant Jupiter, bref le plouc comme nous, pour qui qu'un sou était un sou, surtout chez nous en Auvergne. Même en vivant petit, on était heureux. » Sa tirade terminée, il se versa un verre de Vieux Pape, et les deux autres, Ali quinaud, Kini qui s'en moquait, se tinrent à carreau, le regard sur les escargots sur çui de la cuisine, et qui bavaient, et qui bavaient

et l'auteur de conclure le chapitre 21 : « Au fond, tous ces blablas, ce n'est que de la bave, un Traité de bave et d'Éternité ! » (7)


notes :
- 1 : extrait de Patlotch 1990, LIVREDEL V LIVRE DE L'AUTRE Chapitre 8, où les poèmes découpés dans les titres de l'Huma du jour diminuent d'un chapitre-semaine à l'autre de douze syllabes (~alexandrin) à une syllabe
- 2 : Le monument funéraire d'Héloïse et Abélard est un monument funéraire remarquable du cimetière du Père-Lachaise construit en 1817 et contenant les dépouilles d'Héloïse d'Argenteuil (1092-1164) et Pierre Abélard (1079-1142).  sources
- 3 : voir ART : il descend dans la rue. Se dit aussi de la poésie, en 68 et depuis, surtout quand ils n'y descendent pas dans DICTIONNAIRE DES IDÉES QU'ON SUIT
- 4 : long sujet de 2016 mêlant considérations sur LE GENRE et LE SEXE, et Théâtre de Marionnettes... Sujet auto-détruit
- 5 : ce n'est pas une tournure proprement antillaise, mais je l'emprunte à Patrick Chamoiseau : « À son oreille musicale quand il sabote les désinences du français blanc, invente et exfiltre les mots « souvenance », « insignifiance », « semblance », « tremblade » : la prose de Chamoiseau est pleine de mille glissements de ce type, c’est une langue dérivée, dérivante, moins proche d’une esthétique baroque, qui s’opposerait au classicisme, que d’une esthétique de la liberté, de la résistance et de ce qu’il nomme les « détours de la gaîté » » Recension de La matière de l’absence
- 6 : voir DU COUP : tiré par les cheveux le diable par la queue, id. note 3
- 7 : Traité de bave et d'Éternité film du cinéma lettriste réalisé en 1951 par Isidore Isou, avec Jean Cocteau, Blaise Cendrars, André Maurois, Jean-Louis Barrault, Marcel Achard...


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 2 Fév - 22:58


chapitre 22

sabbat comme un samedi

samedi 2 février
Alfonce de Fontenay - il aimait qu'on le nommât ainsi, « comme la Belle de Fontenay, dite "la Boulangère", une des plus anciennes patates, des meilleures et des plus fragiles »-, Alfonce s'était levé à cinq heures, avant le jour. Ses chats avaient comme chaque matin devant lui descendu l'escalier des combles, roulant le popotin, elle star de téléréalité, lui rappeur du neuf-trois. Elle le tenait à distance fuyant ses caresses, lui se frottait, il avait faim

il les servait d'abord, puis moulait le café goût extrême et intense,  pendant que l'eau bouillait, préparait ses tartines biscottes de froment, confiote Grand-Miam-Miam, verser filtre passer, un nuage de crème, un sucre roux comme la Chabine, p'tit déj' tradi, à la française. Les mauvaises langues disent que Proust ne pouvait pas se souvenir d'une madeleine, mais seulement d'une biscotte. Va savoir et qu'importe, au fond c'est pareil

sitôt fini il lavait sa vaisselle puis allumait l'ordi. Il commençait par les nouvelles, du monde, de France, de la région, poursuivait pas ses favoris, le jazz, le communisme, les sciences... puis les blogs amis ou ennemis. Ce qui valait la peine, il le copiait dans son bloc-note pour le retrouver sans chercher. Il attaquait alors l'écriture, selon son envie du moment ne se forçant jamais, et ça pouvait être le roman aussi bien que la théorie, la musique, une vanne, un tweet... Ce matin ce serait le roman. Samedi 2 février, chapitre 22, ça va comme un samedi, sabbat ! un truc de ouf, pas le Shabbat des Juifs

comme la plupart des écrivains, il écrivait tous les jours, sa routine, comme un musicien, ne pas perdre la main. Hemingway « tous les matins », Murakami, « routine tous les jours sans variation. La répétition elle-même devient l’important... s'immobiliser pour atteindre un état d’esprit plus profond. » John Steinbeck : « Oubliez votre lectorat. » Henry Miller: « Lorsque vous ne pouvez pas créer, vous pouvez travailler. », et par dessus tous « l'homme-plume », Flaubert, une vie de reclus, écrire tout le temps (1)

vers neuf heures son fils, Léon, se levait, se lavait, repassait son futal et son sweat, filait à son boulot, vendre des pompes à des bobos au cœur de Paris, une boutique à la réputation mondiale, visitée par les pontes de Reebok, Nike, Adidas..., et tenue pas une famille de margoulins du 9-3, ayant investi son produit de trafics dans le petit commerce devenu grand. Des rebeux mais pas un  embauché, que des renois, quelques asiat' pour le look, les "racisés" dans la lutte des races et des classes... « Deux ans, CDD, CDI, pas une augmentation, des horaires à la con. Marre je me casse ! » Il n'avait pas pu négocier son départ, qui leur aurait coûté, d'où lettre de démission, pas de chômage avant quatre mois... Comment font ceux qui n'ont ni papa ni maman ? Il voulait faire du cinéma...

vers midi, le tour de sa compagne, qui récupérait de sa semaine, grasse matinée méritée, avant d'aller au marché de Nogent-sur Marne, réputé pour son poisson frais, ses légumes vrais, ses bons frometons. C'est plus cher qu'à Chavaux, mais chez Alfonce, on ne sortait ses sous que pour la bouffe, ne prenant aucun plaisir aux loisirs : « La société de masse ne veut pas la culture mais les loisirs. Dans cette culture de masse, les œuvres sont privatisées, achetées et revendues, perdant ainsi le pouvoir d’arrêter notre attention et de nous émouvoir et d’apparaître justement pour le monde et non pour les hommes. » Hannah Arendt, La Crise de la culture (Between Past and Future) 1961. La philosophie d'Alfonce disait « Ce que tu veux, nul besoin de l'attendre à l'horizon de révolutions incertaines. » Cela ne valait pour lui que pour lui, à la hauteur des petits moyens de changer sa vie avec les siens qui lui rendaient bien, « "Révolutionnaires" qui vivez "normalement" en attendant la fin, pour détourner Aragon en 1927 dans 'Traité du style', "J’ai bien l’honneur chez moi, dans ce livre, à cette place, de dire que très sciemment je vous conchie" »

l'auteur lisait et se disait : « Qui c'est çui-là, encore un autre ? »

se tiendrai à Fontenay, ce dimanche et le suivant, un Atelier marionnettes : « Venez découvrir l’art de la marionnette en fabricant vos marionnettes personnalisées ; laissez parler votre imagination pour fabriquer vos propres muppets, marionnettes à sac, masques… » Alfonce si dit « C'est pas le genre de stage où j'aurais créé Florage, Ali, Afrodite et les autres, qui voulaient tirer les ficelles à ma place, et qui les ont coupées, libérées devenus humaines en véritables personnages de roman ! » (2)

alors l'auteur compris, on lui avait volé sa place, il n'était plus que marionnette, Alfonce lui avait fait le coup de La laitière et le pot au lait : « Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même, Je suis Gros-Jean comme devant. Que faire ? Rien ! Il va falloir attendre la conjoncture propice à une révolution, et promouvoir des relations immédiates entre individus. Alors, dans l'activité de crise du l'automatariat communisateur, je lui casserai la gueule ! »

Alfonce foncait, il lui fallait livrer en temps et heure cet épisode. Après les blettes aux spaghettis et gruyère au gratin qu'avait cuisinés sa compagne, car le weekend elle aimait ses fourneaux, il se remit à sa tâche impatient de connaître la suite. Il n'était pas devin, comme le préviseur de la révolution. Poète et romancier, il n'en était pas moins matérialiste indécrottable : « Matérialisme, il y a dans cette matière-là assez d'infini pour supplanter toutes les religions. » (3) Les religions, donc les idéologies de la révolution, dont il n'avait appris que l'incroyable capacité de toute foi à rendre les croyants abrutis par leur propres certitudes, qui les faisaient systématiquement éviter de les confronter. Une secte, c'est une Église qui n'a pas réussi, on s'y contente donc de l'entre-soi entre "camarades"

loin de cette cuisine philosophique, Célanie bavassait avec le vieux dans la sienne en triant des lentilles du Puy pour un petit salé sucré, une recette qu'ils avaient concoctée ensemble. C’était impératif, sans quoi l'on risquait de se casser une dent sur les petits cailloux. « Je les vois plus, à mon âge. Célanie : - Normal, t'as pas tes lentilles. Le vieux : - Tu vas pas t'y mettre. Célanie : Tu connais celle de Jules Renard, "Ils mangèrent un plat de gravier où il y avait quelques lentilles." ? - Et toi celle d'Alphonse Allais : - Comme il est des femmes lentilles, il est des calembours amers : Le phare illumine les mers, le fard enlumine les filles ! - T'es sûr que c'est ça ? - Les femmes lentilles, ça dépend de l'optique. »

on toqua à la porte, sept coups. C'était l'auteur, qui avait relevé le code d'Ali avec sa caméra de surveillance. Le vieux ouvrit sans soupçon. « - C'est pour le calendrier orthodoxe - L'est pas orthodoxe, votre truc... - Si, précisément, Monsieur, l'année orthodoxe commence le 15 mars, depuis que Jules César a remplacé le calendrier romain républicain. - Il est toujours en vigueur ? - Non Monsieur, il a été aboli par la République française, mais je suis un résistant orthodoxe, pas vous ? - Ça dépend. - De quoi ? - (le vieux en lui-même - Ça va pas recommencer note 4), puis : - Je ne prendrai pas de calendrier cette année, car j'ai été très mécontent de celui de l'année dernière. - l'auteur : - Monsieur connaît son Allais - M'en aller, pas question, mais vous, foutez-moi l'camp ! »

le vieux avait réussi son coup, entrer chez le vieux pour repérer la partie de la cuisine hors-champ de sa caméra, un savoir indispensable au nouveau stratagème qu'il comptait mettre en pratique bientôt : « En pratique théorique, je suis le meilleur ! »

« Un petit salé sucré aux lentilles ? Mouais. » Alfonce allait saler les fraises, s'il continuait comme ça l'éternité sans soleil allé à l'outre- mère de la poésie. Il devait se reprendre, réaliser que l'outre-réalisme n'est pas l'outrecuidance du jeu de mot laid mais l'outre-cuisson du langage. Il caressa son chat lilas, à défaut d'un chat noir anarchiste (5), en méditant ce proverbe français  : « Là où il y a du poil, il y a de la joie. » Il lui vint cette idée : « Je reprends du poil de la bête et ha ha cha-ira, cha-ira, cha-ira ! » Son chat, Django, protesta dans sa langue de chat, à quoi il ne comprit rien : « Faudra que je demande à l'Ali. Alalie et franc noise sont les mamelles du destin. » (6)

Ali&Niki ne faisaient plus qu'un. C'était entre eux l'implication réciproque des deux pôles de l'amour-passion. Combien de temps leurs doux instants d'éternité ? De sauter le temps en gîtant agitant les mites dans l'alcôve aux mensonges de bouche à oreille, de rêves à merveilles en effeuillant la Kleur, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie...


notes :
- 1 : Flaubert : « Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c’est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un forgeron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l’après-midi à 1 heure de l’après-minuit tous les jours, sauf de 6 à 8 heures, je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j’habitais en réalité la province ou la campagne, me livrant à l’exercice du domino, ou à la culture des melons, j’en concevrais le reproche. Mais si je m’abrutis, c’est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause. » Lettre à Maxime Du Camp, 26 juin 1852
- 2 : voir note 4, chapitre 21
- 3 : André du Boucher, cité dans II LIVRE DE CATHERINE, Chapitre 3, 627e nuit
- 4 : voir chapitre 12, rétentions, pendant la garde à vue du trio : « Le flic poète : - Le Traité de bave et d'éternité, c'est un film, pas un bouquin. Ali - Ça dépend. - On ne va pas recommencer. Il faut apprendre à perdre si l'on veut gagner. Vous y réfléchirez. »
- 5 : « Le cabaret du 'Chat noir', au 84 boulevard de Rochechouart puis au 12 rue Victor-Massé, a connu son heure de gloire de 1881 à 1897. Hebdomadaire tiré à près de 20.000 exemplaires et rédigé par les artistes du cabaret, il est aussi bien un lieu de rendez-vous qu'un banc d'essai pour tester les dernières productions littéraires. S'y retrouvent des auteurs comme Aristide Bruant, Alphonse Allais, Charles Cros, Jean Richepin, Verlaine et bien d'autres. Un lieu canaille et intello, fréquenté par tous : poètes, musiciens, peintres, chansonniers, critiques, comédiens, voyous, cléricaux, anarchistes, énergumènes, bourgeois... Là se réunissaient les 'Hydropathes' et les 'Fumistes', passaient quelques 'Vivants', voire des 'Naturalistes' et des 'Amorphes', se côtoyaient inconnus et célébrités. L'ambiance était bruyante, joyeuse, irrespectueuse et copieusement arrosée. Pour les poètes, 'Le Chat Noir' était aussi bien un lieu de rendez-vous qu'un banc d'essai pour tester leurs élucubrations les plus récentes. Sa création marqua la translation de la vie artistique et intellectuelle du Quartier latin vers Montmartre.» Les Poètes du Chat Noir, André Velter, Gallimard 1996
- 6 : Avanie et Framboise, chanson de Boby Lapointe


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Dim 3 Fév - 21:24


chapitre 23

l'assemblée généreuse

dimanche 3 février
« On se retrouve où vous savez à l'heure de la messe, personne n'en sera privé. Apportez vos paniers aménagés, vos bas idéaux, pas vos cons doléances : dieu est mort, le passé aussi ! Du présent faisons table pleine ! » On ne sait pas qui de la bande des quatre avait convoqué les trois autres, mais ils furent ponctuels, en un lieu que leur prudence conseillait de tenir secret. Hazrat Ali : « Qui sait garder son secret, connaît le chemin du succès. »

l'assemblée commença par un brunch : petits boudins antillais "À la mort Hue !", biscottes "Land Yard", yeux de grenouille pochés façon "Flesh Bal", canapés antillais dits (par Célanie) de "la pine sautée", zeux brouillés à la Trotsky, fromage bleu à l'antienne, petits fakes au gens bons...

le désordre du jour fut établi de bricolage : serment du jeu de paumés, fondation solmanelle du DÉFI, parti de la Défonce insoumise, rédaction du Manifeste du parti comme Ulysse en bienheureux voyage, sans patrie ni frontières. Ils votèrent à l'unamimabilité, puis marquèrent une pause. Un trou normal

Alfonce se joignit à eux : « Vous avez bien fait de venir chez nous, c'est un lieu sûr de lui. Le vieux : - De l'ouïe ? Ali : - Lémures ont des oreilles. (1) Alfonce : - Laissons les morts vivants. (2) Niki : - On se croirait au Père Lachaise. Célanie : - N'écoute pas les Zombies. Le vieux : - Comment dois-je le prendre ? Alfonce : - Comme le diable, par la queue. » En même temps, Alfonce se dit que l'outre-mère de la poésie était encore loin s'il restait au niveau de ces frondeurs invétérés

« Invertébré ! Un roman de bave et d'éternité ! De la littérature à l'escargot ! Rien n'avance, ô navrance ! Et mes lecteurs ? Et mon crédit ? Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. » (3)

la pause terminée, la dispussion reprit sur les statuts du nouveau parti, sur son nom, son logo. Ils ne reviendraient pas sur « l'importance, historiquement prouvée par les Trois Mousquetaires, d'être quatre, à parité hommes-femmes, et pas plus d'un vieux... » Il était donc hors de question qu'Alfonce en soit, ce serait un vieux de trop, une domination blanche et masculine sans fin. Il serait mandaté pour un autre rôle, par exemple consultant-manageur dans les eaux glacées du calcul égotiste

« Pour les statues, j'ai une idée, intervint Niki, on pourrait en piquer au Père Lachaise !? - Ali - Auxquelles songes-tu, mon ange ? - À Victoir Noir, Marguerite Lacressonnière, Oscar Wilde, Tatiana Rachewskaïa - Bon choix, mais un peu lourdes, non ? - Alfonce (en tant que consultant-manageur) : - On peut faire léger, des hologrammes... Le vieux : - C'est quoi, le but ? - Alfonce : - On n'est pas à la pétanque ! - Quel objectif, je veux dire ? - Ali : - Aucun, ni stratégie, ce serait du programmatisme recomposé. Célanie : - Je m'abstiens. - Le vieux : - On a dit "Pas de vote" ! Célanie : - Une abstention, c'est pas un vote ! - Ça dépend - De quoi ? - Si t'es inscrite ou pas. - Quelle différence ? Ali : - S'inscrire, c'est du citoyennisme électoraliste. Niki : - Érection, que c'est bon ! - Célanie : - Je vote pour. Le vieux : - T'es exclue ! - Et la parité ? - Une de perdue, dix de retrouvée ! - Et la parité ? »

on se serait cru à une assemblée désassemblée au fin fond de la Meuse, avec des palabres tournant en rond sur le sexe des Jaunes : « Qui on est, les Gilets jaunes ? Un mouvement populaire, émanation du peuple dans sa diversité. On représente une idée. Qui a un mandat ici ? Personne. Donc on ne vote pas, point ! Ne nous pressons pas, la Révolution prend trois, quatre ans... » (4) Ils décidèrent la pause-déjeuner

bien que les premiers points ne fussent pas tranchés, ils abordèrent le suivant : le nom du parti

« On a déjà dit le DÉFI - Rien n'est défi définitif, il faut tromper l'ennemi. - LES CENT CULOTTES, qu'en pensez-vous ? - Pour quatre, c'est beaucoup. - Mais plus discret qu'un gilet. - Bien pour toi, le vieux, dans le genre couche absorbante. - Contre la dérive des incontinents. - Ça protégerait les statues des pluies acides - L'écologie est contre-révolutionnaire ! - Le Dasein est dans mon slip. - C'est trop long, comme nom de parti. - Les plus courtes ne sont pas les meilleures. - L'abondance est la mère des arts et des heureux travaux. - Le communisme n'est pas l'abondance. - Toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance. (5) - Et les emmerdements avec. - De chacun selon son incapacité, à chacun selon le parti. - Bon alors, quel nom ? - Le CARTEL ? (6) - Trop intello, on gagnera jamais les masses. - Dès qu'un cartel s'empare des masses, il devient force matérielle. (7) - Le communisme est à la masse - Tu veux dire au marteau - Et si on passait au logo ?

« Là, c'est parfait, se réjouit l'auteur, il faut laisser le lecteur deviner qui dit quoi. »

après le quatre-heure, des tartines de pain (de campagne) avec du beurre et du sucre en poudre, qu'avaient préparées Alfonce, arrosées de Vichy-Fraise à la tomate, le cartel aborda le défi suivant : trouver un logo au parti

« La fossette et le martinet ! (8 ) - Pas mal, le charme et la force. - Ça fait un peu masochisme érotique - Estorque Girl, tu veux dire ? - On va pas mettre un bonnet frigide ! Sang et culotte ? - T'as tes règles ? - Il en faut, avançons, logo motive. - Logomachie ! - Vieux machin ! - Votre problème, c'est de choisir entre image, symbole, allégorie, emblème, métonymie, marque. Je vous suggère de mieux discerner, entre l'abstraction théorique et le simple sigle, l'impact de la représentation figurative du parti sur l'esprit de ceux d'en-bas. »

ils regardèrent leur consultant-manageur comme un extra-terrestre tombé du ciel des concepts sur le plancher de terre

« On a rudement bien fait de t'exclure avant que t'adhères ! - Laisse-le parler, il peut être de bon conseil. - Tu choisirais quoi, toi ? - Choisir, c'est renoncer. - Certes, mais encore ? - Faire le bon choix. - Lequel ? - Ça dépend. - De quoi ? - On va pas recommencer !... - Facebook and Live ! - C'est du roué. - Je dirais même plus, du surdroué ! - Vous allez dire que je complique mais... avons-nous vraiment besoin d'un logo ? - C'est pas con, de se poser la question avant de chercher la réponse. - Ne pêchons pas par logocentrisme. - Tous les gens sont logo, mais yen a qui plus logo que les autres. - On s'en fout, des autres, c'est nous qu'on décide ! - Je propose de mettre aux voix. - Quoi ? - On a dit "On vote pas !" - Érection, c'est tout bon ! - Je puçoie - C'est trop tard. - C'est toujours la première fois. »

et ça dura ainsi des heures, le temps passait alors qu'ils n'avaient pas encore abordé l'écriture du Manifeste

« Il a raison, l'auteur, on a pris du retard. - On n'a qu'à voter une motion pour le reporter signé dié. - C'est qui ? - Un procrastinateur. - Un quoi ? - Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on n'a pas fait le jour-même, mais qu'on aurait pu faire la veille ou l'avant-veille du surlendemain. (9)- D'accord, on reporte, le communisme n'est un horizon ! - Eh bien, voilà un logo tout trouvé ! - Avec nos profils en gros plan ! - Des profils face bouc ? »

« Et c'est reparti pour un tour, ils sont irrécupérables ! Je vais les sortir par la force des baillons nets ! »

ils se séparèrent en début de soirée sans avoir rien pondu, ni les statuts du parti, ni son nom, ni son logo, ni son Manifeste. Mais ils étaient heureux de leur dimanche ensemble, et, s'ils avaient la moindre illusion, auraient cru "communiser leur vie"

Ali et Niki s'éclipsèrent dans leur nid parisien, le vieux chez ses escargots, et Célanie partit directement pour son boulot, complètement à l'Ouest. Alfonce partagea le repas avec sa compagne : salade de mâche, crevettes, pamplemousse rose, avocat, fines herbes, vinaigre balsamique aux fraises et myrtilles, un produit cacher, et pas cher. Et de l'eau


notes :
- 1 : lémure : chez les Romains, spectre d'un mort revenant tourmenter les vivants.
- 2 : Marx : « La révolution du XIX° siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c'est le contenu qui déborde la phrase. » Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851
- 3 : Molière, L'avare, Acte 1
- 4 : Près de Commercy, l’assemblée des Gilets jaunes refonde la démocratie, Reporterre, 28 janvier 2019
- 5 : Marx, Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier allemand, 1875
- 6 : double sens : un cartel est un défi d’ordre privé par lequel est proposé un duel. Le Cartel des quatre ou simplement le cartel est une association créée en 1927 par quatre metteurs en scène et directeurs de théâtre parisien, Louis Jouvet, Charles Dullin, Gaston Baty et Georges Pitoëff.
- 7 : Marx : « Une idée devient une force quand elle s'empare des masses. » Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, 1843
- 8 : Un "martinet" est un gros marteau à bascule, longtemps mu par l'énergie hydraulique d'un moulin à eau, et utilisé depuis le Moyen Âge pour des productions industrielles diverses comme la fabrication du papier, du tan, du foulon, du chanvre, le forgeage du fer, le battage du cuivre. source. Buffon : « J'ai fait établir deux de ces martinets, dont l'un frappe trois cent douze coups par minute ; cette grande rapidité est doublement avantageuse, tant par l'épargne du combustible et la célérité du travail, que par la perfection qu'elle donne à ces fers. »
- 9 : Pierre Dac, inspiré par Mark Twain ou Oscar Wilde : « Il ne faut jamais remettre à demain ce que l'on peut faire après-demain.»


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 4 Fév - 22:50


chapitre 24

la liseuse, de bonne aventure

lundi 4 février
l'auteur avait reçu de l'incertaine Florage, lointaine amante, une lettre enflammée, que sa pudeur retenait de publier entièrement : « Votre roman est subbblîîîme ! Tout y est. Tout y est bon. Tout y est beau. Rien n'y manque, rien de trop. C'est littéralement le meilleur de toute votre œuvre littéraire si abondante et fructueuse, si débordante de joie de vivre... » Elle y sollicitait une dédicace, passe encore, mais rien moins qu'un rendez-vous, joignant à sa bafouille la reproduction d'un tableau de Renoir intitulé « Une cadeau de Saint-Valentin. »

« Une folle ! Que faire ? Rien ? Non, je vais demander à Alfonce de la rencontrer à ma place, de se forger une impression et de m'en faire part pour suite, éventuelle, à donner. Hâtons-nous lentement. »

il était minuit passé, mais Alfonce n'était pas couché, il décrocha au bout de sept sonneries. « Allo, c'est moi, tu as un service à me rendre. - Je t'écoute. », et il lui expose son affaire. « Elle est comment ? - Elle n'a pu que vieillir mais dans le temps, gironde. - Admettons. Il va falloir que tu lui répondes. - Il n'en est pas question, tu le feras, je te donne carte blanche. - Je préférerais un chèque en blanc, mais t'es si radin - Le plus Auvergnat de nous deux... Allez, salut, fais pour le mieux, je compte sur toi », et il raccrocha

leur relation était des plus troubles et personne ne savait ce qu'ils avaient tramé ensemble, quand, où, et avec qui. Chacun n'a-t-il pas ses petits secrets ? Quant aux services, comme ils n'allaient qu'en un sens, on imaginait qu'Alfonce avait contracté une dette qu'il ne pourrait jamais rembourser, il serait à l'auteur redevable toute sa vie. Il en avait pris son parti, non seulement parce que ce n'était pas négociable, mais le plus souvent agréable, et là... En somme, ils étaient une mafia à eux deux

levé à sept heures, Alfonce avala un café et une biscotte de Proust (1) pour réveiller sa mémoire, puis se mit à l'ordi, sa page blanche sans angoisse. La nuit portant conseil, il savait ce qu'il écrirait à Florage au nom de l'auteur, et n'avait plus qu'à le rédiger

« Bien chair et intentionnée lectrice,

Quelle ne fut pas ma surprise, ce matin en ouvrant ma boite à lettre, de découvrir la vôtre parmi tant de courriers futiles de ma lectorate, sous lesquels je croule chaque jour. Permettez-moi d'abord de vous remercier pour votre appréciation, très excessive mais oh combien sincère.

Je réponds sans détour à votre invitation et vous propose un rendez-vous le 1er avril en l'église Sainte-Eustache, où nous pourrons en même temps commémorer notre serment d'antan et rendre un dernier hommage au regretté Jean Guillou
(2), Alice au pays de l'orgue sans barbarie.

Vous souhaitant bonne lecture, à ce jour désiré,

l'auteur

PS : Prévoyez un ordinateur portable, j'aurai une clé USB et pourrai vous offrir un exemplaire du roman que je parapherai avec plaisir de ma e.signature. Vous m'en direz davantage quant à vos intentions concernant notre collaboration littéraire. »


Alfonce cliqua et la lettre partit à sa destinatrice. Il savait mieux que tout autre que "l'auteur" n'était qu'un personnage de second plan, et que le véritable nègre, c'était lui. « Lui qui ? » s'exclama l'auteur en lisant comme par sur l'épaule de son débiteur. « Quel outrecuidant fat ! Je te revaudrai ça, Alfonce. »

à l'Atelier de maintenance SNCF de Clichy-Levallois, la nuit de Célanie s'était déroulée sans ennui, sauf du travail. Gabriel, son chef, n'était pas apparu. Sans doute avait-il compris qu'il n'aurait pas droit aux faveurs de la Chabine plus que stipulé : « Contrat stipule, femme dispose », et non Célanie à sa disposition. Rentrée à Montreuil ravie, elle pensait en prenant sa douche : « Nègre de mes sévices, je t'ai dans ma poche, à ma botte, pour la botte à ma guise.» En pleine forme, elle ne dormirait pas pour récupérer

on toqua à sa porte, trois coup et demi, le vieux. Il lui proposa d'aller faire un repérage pour le lendemain, et de parfaire l'auto-organisation de leur GRÉVE GÉNÉREUSE INIMITÉE. Il avait reconstitué sa réserve de bave d'escargot en sacs congelée, lavé les beaux nez rouges en mousse synthétique et son chien trépignait, qui marchait maintenant normalement (3). « Pa ni pwoblem, alonzi ! ». Elle enfila son cardigan en poil et chaud fourré, lui son antique canadienne en toile de coton, doublure en mouton et boutons en corne, renforcée aux coudes et rapiécée par sa mémé de pièces de cuir

ils prirent le métro à Chavaux pour la fac de Censier où devait avoir lieu le lendemain à midi une AG. Il leur fallait changer à Oberkampf pour la ligne 5 jusqu'à Campo-Formio et finir à pied. Célanie connaissait vaguement, par AliBlabla, une professeure antibo-nippone de linguistique interactionnelle, Naomi Audiberthe, qui avait accepté de les recevoir pour leur donner quelques conseils précieux dans l'imprévisation spontanée prévue par le Cartel

l'enseignante, court vêtue mais sans jambages : « Je dois tout d'abord attirer votre attention sur l'oxymore que constitue une "imprévisation prévue", et qui risquerait d'être mal perçu par nos élèves en colère. - Mais il faut bien décider avant sinon on ne commence jamais - Il faut aussi savoir attendre, et user du stratagème le plus approprié à la situation telle que vous la trouverez, imprévisible. - Que pensez-vous du 27, "Jouer l'idiot sans être fou" ? (4) - Il ne conviendrait pas, car c'est un "Plan pour les batailles d'union et d'annexion", et n'êtes-vous point opposés à la convergence des buts et à l'appropriation groupiste ? - C'est un fait, nous l'avons voté. - Mais qu'est-ce que du dit, on l'a adopté sans dispussion. - Peu importe, je poursuis. Il vous faut préférer un "Plan pour les batailles presque perdues", et le meilleur dans la conjoncture est le 31, "Le piège de la belle" - Quelle belle ? - Moi ! le vieux, ne pose pas de questions stupides. - Et Niki ? - Tu la trouves belle ? On voit bien que tu n'y vois plus ! » Le vieux se renfrogna. Affable et sourire en coin-coin, la professeure les raccompagna jusqu'à l'entrée de la fac en leur souhaitant d'oublier la chance : « Apprenez la sagesse dans la sottise des autres. » (5)

le vieux boudait Célanie : « Hier "vieux machin", aujourd'hui "tu n'y vois plus", ça suffit ! » Il la laissa poursuivre seule et marcha jusqu'à la porte de Vincennes, 5 km à pied, une heure, en se rappelant qu'il avait laissé Pif, son chien, à Montreuil. Il traversa le périph', puis entra, au haut de Saint-Mandé, au Bougnat Bar dont le patron présidait l’Association des Auvergnats de Paris. La patronne, Dame Tartine, était au vieux une copine de colonie de vacances près d'Ambert, à la limite du Puy-de-Dôme et de la Haute-Loire, d'où étaient ses ancêtres maternels. Le pays de la Fourme, de la mairie ronde dans l'ancienne halle aux grains, à l'église en gothique flamboyant dans un pays où domine le vieux roman, Issoire, Orcival, Saint Nectaire, quand de Dieu on faisait un fromage au goût râpeux de lave des volcans

l'heure du service étant passé, les cuisiniers en pose, Dame Tartine - ne point confondre avec grand-mère Abelarde de la BD du même nom -, lui proposa une planche mixte de charcuteries et fromages du bled. Il se posa, on lui servit un quart de rosé des coteaux du puy de Corent. On y trouve encore des amphores attestant qu'en pays arverne on produisait et buvait du vin 50 ans avant Jésus-Christ. Il dégusta ces merveilles, paya, sortit et traversa l'Avenue Gallieni pour entrer à l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes

tout en observant ému les lieux sans trace de la prise d'otage sanglante du 9 janvier 2015, il sillonna le labyrinthe des rayons et remplit son panier d'une assortiment d'entremets : haricots blancs, patates douces et poivrons rouges, Baba Ghanoush à l'aubergine et au pâté de sésame, à ouvrir plus tard, et de friandises : Halva Snacks aux noix, chocolat et vanille, confiture de myrtilles sauvages (sic), miel de mandarinier. Trop jeune pour avoir été là à l'époque, la caissière, un vrai pot de fond de teint,  fard à paupières et rouge à lèvres, lui confia qu'elle voulait devenir décoractrice d'intérieur. Elle commençait par l'intérieur... Il sortit

Célanie, elle, reprit le métro à Censier-Daubenton, descendit à Chaussée d'Antin et entra aux Galeries Lafayette, où elle acheta 3 petites culottes noires Petit Bateau à 4,95€ soldée - 50%, 2 paires de collants mi-haut mi-bas Doré Doré à 5,40€, - 60%, et craqua pour une bralette Calvin Klein en coton noir à détails ajourés pour 17,50€, - 50%. Puis elle marcha jusqu'à la gare Saint-Lazare où elle prit un café et deux œufs durs à côté du monument aux morts, lieu parisien de rendez-vous aussi célèbre que la Fontaine Saint-Michel. Son quai pour Clichy était en face. Elle se sentait à pied d'œuvre pour entreprendre dans la nuit son chef Gabriel, qui n'en croirait ni leur contrat sexuel de travail, ni ses zoreilles d'Antillais de mes deux : « Yonn vré "Ritou nan peyi a pa", gason ! » (6)

dans l'appartement de la Roquette, Niki lit, Ali coud, le couple post-féministe par excellence. Il coud un fermeture Éclair à la braguette de son Levi's 501 dont il trouve les boutons en métal trop durs à fermer, et surtout trop lents à ouvrir en cas d'urgence. Kini suspend sa lecture de Vénus érotica, et lui glisse à l'oreille : « Chacun ton problème, mon chéri... » Il lui passe son jean : « C'est bien ce que je pense, chacune mon problème, tu sauras mieux ! » Que les mœurs n'évoluent pas plus vite, eux s'en foutent : « De chacune selon mauvais genre à chacun ce long sexe », ils envoient valdinguer Anaïs Nin et Levi Strauss, se jettent dans l'alcôve et s'envoient en l'air, indifférents aux coups de la voisine sur la cloison en plâtre dont des morceaux tombent sur la couette, eux sont dessous : « Tu peux tout casser, la Raymonde, on est aux abris érotiques ! »

parfois, le cul est plus fort que la poésie, c'est comme ça, et demain est un autre jour


notes :
- 1 : des ébauches de La Recherche du temps perdu récemment publiées révèlent par ses ratures que l'écrivain a longuement hésité sur l nature de la pâtisserie devenue aujourd'hui un lieu commun. Les imbéciles en conceveront une déception certaine. Pour nous ça ne change pas grand chose
- 2 : Jean Guillou, organiste et organologue, pianiste, compositeur et improvisateur, décédé le 26 janvier 2019. "Alice au Pays de l'Orgue" est une œuvre de 1995, avec récitatif
- 3 : voir chapitre 14, les Beaux Nez Rouges, et pour la blessure du chien à la patte par une grenade lacrymogène, chapitre 1. la bavure
- 4 : Les 36 stratagèmes est un traité chinois de stratégie qui décrit les ruses et les méthodes à utiliser pour l'emporter sur un adversaire.
- 5 : Hito no furimite wagafurinaose
- 6 : Un vrai retour au pays natal, garçon, libre adaptation en "créole" de Cahier d'un retour au pays natal, œuvre poétique d'Aimé Césaire publiée en 1939


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mar 5 Fév - 21:06


chapitre 25

le présent n'est plus ce qu'il était

mardi 5 février
jamais rien ne se passe comme prévu, sans quoi il suffirait d'écouter la météo, les sondages, les horoscopes, les experts économiques et les préviseurs de révolutions. Ceci n'est pas un roman d'anticipation, mais d'imprévisation, il dit au présent ce qui ne se passera pas, surprise permanente qui crée chez le lecteur l'attente fiévreuse de la suite

tout avait commencé cette nuit, quand Célanie avait appris que Gabriel ne viendrait pas, renvoyant ses mi-bas, culottes et brelette au rayon des dépenses frivoles. Elle les mettrait sur Leboncoin après les soldes, pour un bon bénéfice, +50%, +60%...

Gabriel faisait la grève générale, ou plutôt il avait changé son hebdo-planning, pour ne pas perdre sa journée de salaire. Il était de gauche mais contre l'irresponsabilité syndicale de la CGT qui soutenait les violences aveugles des casseurs. Gilet jaune de la première heure, il faisait grève sans la faire. Il était douettiste et ferait parti de la délégation qui rencontrerait Monsieur X Gynéco, Mélenchon-Forget, Alexis Chouard, Aurélien Hulot et Natacha Besancenot. C'est lui qui avait rédigé la Charte où ces personnalités apposeraient leurs signatures avec une attestation sur l'honneur de les soutenir publiquement

Douet avait lui-même écrit l'appel, car, comme disait Napoléon : « On ne conduit le peuple qu'en lui montrant un avenir : un chef est un marchand d'espérance. » Le routier était clair et déter' : « Faut ce sortir les doigts du cu la !!!! Je veux allez balancer sur les plateaux cette charte qui je vous jure si bien rédiger fera très mal !!!!! Tu veux te proclamer soutien des gilets jaunes ??? Ok signe devant tout le monde !! Car les gilets jaunes ce battent pour ça !! Tu veut pas ? Ne dit pas nous soutenir !!! Je me méfie de chaque personne plus que n'importe qui !!! » (1) Les routiers sont sympas

la bande des quatre avait retenu le conseil de la professeur Naomi Audiberthe, et, dans cette « bataille perdue », mettre en œuvre le  31 stratagème, « Le piège de la belle. » Pour ne pas renoncer ni choisir, Niki et Célanie seraient la belle, et tous porteraient leurs beaux nez rouges. À midi, il n'irait pas à la fac de Censier. « Mais on était censé... - C'est incensié ! - Les étudants sans dents ! - Lait caillé au feu ! - Les mettre au milieu ! » Leur anarchisme dépaysant de pari déroutait les ronds-points et la circulation sanguine des violences policières

le stratagème disait : « Intoxique ou accapare ton ennemi avec une activité consommatrice de temps ou d'énergie, de la sorte tu diminueras son esprit combatif. Si les forces ennemies sont puissantes, essayer de subjuguer le général ; si le général est prudent, essayer d'anéantir sa volonté. Quand le général devient incapable et les soldats indolents, leur capacité de combat décroît. Il y a deux pratiques souvent adoptées par les dirigeants militaires du passé : l'usage d'agents doubles pour semer le trouble dans les rangs adverses, et l'utilisation de belles jeunes femmes pour faire perdre l'esprit au souverain de l'Etat ennemi. » (2)

à l'heure imprévue, le Cartel surgirait là où personne ne l'attendait nulle part, s'infiltrerait par la porte de secours du commissariat du 21ème arrondissement. Les femmes seraient en tête, en culottes Petit Bateau et mi-bas Doré Doré, Célanie en brelette, Niki seins nus, telles des Marianne faites foule. Les hommes assureraient leurs derrières. On verrait ce qu'on verrait !

l'auteur, derrière son écran, faisait la moue à distance, se branlant derechef : « C'est pas ce que j'ai écrit ! », prouvant à l'envie que le présent n'est plus ce qu'il était

ils étaient maintenant réunis, Place de la Castagne à Too Lose, la Vile Rouse, sur les marches du Capital. Même les mémés aimaient ça, alors tu parles les jeunettes, avec leurs dessous dessus et rien dessous. « - On a bien fait de pas aller à l'AG ! Le vieux : L'âgé il t'emmerde, Blackette ! - S'il vous plaide, pas de quolibet entre nous. - C'est pas un colis bête ! - OK, cool, Pépé. - Mémé ! »

tout ça dans l'unimabilibité choisie du remixte, mais pour la modération, Niki : « C'est vrai qu'il fait glacé, dans le Capital, et même ici, on supporte bien ma culotte. Ali : - Quoi, un supporter dans ta culotte ?! - Tu comprends tout de travers de porc. Le vieux : - La queue du chat balance. Célanie : - Tu vas mieux, on dirait... - Oui, parce que je pense à Pif, mon chien, en vacances chez Sergent Major, le brigadier. - Quel rapport ? - Un rapport de police. Ali :- Woo! woo! Grâce à ça j'ai la peau lisse, Mon égo je le vaux bien parce que chuis le plus beau. » (3)

ils se bidonnent tous-ensemble-tous-ensemble, mais l'heure est venue de « faire perdre l'esprit à l'ennemi souverain. » Le commissariat le plus proche du Capital est celui du Secteur Centre ; on pouvait passer derrière par la Rue des Pénitents Blancs, nommée Rue Tricolore pendant la Révolution, et les biens de la confrérie saisis et vendus comme biens nationaux. L'histoire de Too Lose ne dit pas à qui ni combien, abolie de la propriété oblige (4)

comme l'auteur, Alfonce suivait les événements en direct, car, disait-il, « Le temps réel ne se rattrape jamais. » Il n'avait pas de nouvelles de Florage, et nulle idée du moment de la rencontrer, mais il la sentait tout près, car Internet, c'est l'acédie des distances (5). Voilà pourquoi, tel un ermite, il ne sortait plus de chez lui. C'est assez dit

derrière le Comico, il y a une porte ouverte, ils l'enfoncent une porte ouverte, ou bleue, on ne voit pas bien sur Google Street. Le vieux : « D'oucékipudonktan ? Les flics ça se lave jamais ? - Ils ont peur de se noyer, dans le sang. - Encore un calcul égoïste !... » Ils avancent pieds nus, en file indienne, et entendent des voix, un gavé est interrogé : « - Tu dit que t'es Maire de Too Lose, mais t'as pas tes papiers, alors... - J'étais infiltré... - De l'entrisme ! Donc tu avoues, tu es tropkiss... - Mâle étron ! », ajoute un keufette féministe

les quatre sont maintenant près de l'armoire forte contenant les armes. Le vieux sort un sac de bave d'escargot décongelée, et, à l'aide de la poire à lavement, l'injecte dans la serrure et sur le mécanisme d'ouverture électronique, pendant qu'Ali et Niki inscrivent leurs slogans au pochoir sur les murs, les meubles, les panneaux d'affichage...


UN DANGER PATROUILLE DANS l’ESPACE
TANDIS QUE LA DIPLOMATIE FAIT
LE DIMANCHE DE LA FUMÉE
CÔTÉ DE LA VIE C’EST UN VRAI BIDE
UN VRAI BIDE COMBIEN ÊTES-VOUS
COMBIEN TROIS P’TITS MORTS ET PUIS S’EN VA
LA MÈRE D’UN SOLDAT FAIT LES COMPTES

CE QUI BOUGE DANS LA JEUNESSE
NOUS ÉCRIT LA LUMIÈRE POUR
PEU SUR L’ÉCRAN BLEU DE LA MORT
BASTILLE UNE FILLE AUJOURD’HUI
ÇA TOURNE ÇA TOURNE ÇA TOURNE
L’ÉCRITURE DES MOTS ET PUIS
L’HISTOIRE EST UN PÉTARD MOUILLÉ

ENTERREMENT DE NOS RÊVES
LES MARCHANDS DE BONNES CAUSES
DÉPOSENT LEUR BILAN DU
SIÈCLE SUR LES CŒURS D’ENFANTS
AUX YEUX SANS FAUTE ET PLEIN D’UR
GENCE TOMBE EN PÉRIL PA
ROLE DANSE SUR LA MORT

POUR UN TEXTE DE GUERRE
CHANTEZ L’AIR DU REFUS
SOYEZ FIDÈLE A L’OR
THOGRAPHE DU SOLEIL
DÉFAITES LES SONDAGES
N’ALLEZ PAS A LA LIGNE
SANS ÊTRE INQUIETS DES POINGS

BRUIT BRUIT BRUIT BRUIT BRUIT
MACHINE MACHINE
GRÈVE GRÈVE GRÈVE
SIRÈNE SIRÈNE
FLEUVE FLEUVE FLEUVE
MASSACRE MASSACRE
NEIGE NEIGE NEIGE

LES MOTS PASSANT
SONT MIS EN QUATRE
CROISÉS DE SANG
LA NEIGE SOMBRE
MOHAMED NOUS
SERONS PLUS HEUR
EUX DANS LA RUE

GENS HONNÊTES
JE RAVAGE
TÊTE EN NEIGE
CORPS HUMAINS
SANG PESANT
SPERME BAS
QUI EST-ON ?

(6)

puis ils sortent comme ils ont entrés, par la porte défoncée. « Ah Ah, ils étaient déjà pas clairs, on les a défoncés ! » Et le rire du vieux explose dans la ruelle, mais il est bien le seul que sa turlupinade amuse. Puis ils retournent à la Gare Métabio pour rentrer sur Paris avant que la « recherche active des terroristes qui veulent tuer nos policiers » ne les trouve. « Super, à 14h52, un TGV INOUI ! - Mais tu vois pas que les quais sont déserts ? - Et là, un panneau : « En raison d'un mouvement d'une certaine catégorie de personnels, tous les départs sont annulés. » - On n'a qu'à prendre une arrivée... - Arrête tes conneries, le vieux, c'est pas l'heure. - T'as raison, l'ablette, avec la grève revient le temps où c'est les cheminots allaient à pied. »

ils se réfugièrent dans un restaurant face à la gare Métabio, de l'autre côté du Canal du Mehdi, Allée Jean Jaurès, le Café Jean, Là-bas c'est ici : « Arrêtez vous : vous ne serez pas déçus ! Une fille pimpante nous accueille et place le groupe en toute gentillesse. Un repas très très bon et des plats originaux (guacamole, muffins au roquefort, maquereaux...). Cette blonde pleine d'énergie...» Ils commandèrent trois plats du jour à 10€, Sauté de veau broutard du Ségala, au cire et pleurotes, riz, mais le vieux se singularisa pour 2€ de plus avec des Tripes au chorizo gratinées au parmesan sauce poulette, et Niki voulut un Cake mandarines corses à 6€, qu'ils mirent sur le compte du parti

« Le ventre, c'est pas tout, où c'est qu'on va pieuter si on est coincés dans c'te putin de Ville Rouse ? - Ventre plein n'a pas d'oreiller. » Ils demandèrent à la pimpante blonde : « Je peux coucher qu'un personne. » Soit elle était de Là-bas c'est ici, soit elle avait un accent circonstancié, car elle lorgnait l'Ali, alors Niki : « Vas-y, tu sais bien qu'entre nous...» Célanie : « Et nous trois autres ? La blonde : - Il y a un Centre d'hébergement qui propose l’asile de nuit pour sans-abris en situation d’urgence... - On n'est pas des... - Tais-toi, laisse-la finir. - Oui pas loin, 15 minutes à pied. - Mais on... - Merci, Mademoiselle. Moi j'y vais, qui m'aime me suive. » Célanie avait tranché, et avec elle « Femme propose qui dispose », Gabriel en savait quelque chose

l'auteur fulminait : « Quelle moralité ! Ils se tapent une bouffe pas possible, et pis se font passer pour SDF ! Et on dira "Ce romancier, quel cynisme !" En tout cas, c'est pas moi qu'elle a invité, la blonde ! »

ils quittèrent le resto à la fin du service, en compagnie de la blonde, qui s'appelait Nikita. « Niki t'as de beaux lolos - Tas de quoi ? - Tais-toi, espèce de... ! - De quoi ? - Ça dépend. - On va pas recommencer ! » Tout le monde se tue. Ils accompagnèrent Ali chez elle, c'était sur le chemin du Centre d'hébergement, et elle prêta aux deux filles des couvertures pour protéger leur nudité du froid regard wisigoth des barbares régionaux. Sur le chemin du centre d'asile, ils croisèrent quelques heureux manifestants, ni blessés, ni gavés, ni infiltrés par le maire de Too Lose, la vile Rouse

« Tiens, se dit Alfonce, Où est Charlie ? », et il se passe, pour lui tout seul 'Round Midnight, par le Quartet de son compositeur Thelonious Monk avec Charlie Rouse au saxophone ténor, en 1966

la bande des quatre devenue trois, « On est comme les Mousquetaires, Ali c'est d'Artagnan-gnan ! », mais Niki le reprit : « Tarte à gnon à la récré ! », et Célanie : « Fais gnan-gnan, Ali mon p'tit frère, fais gnan-gnan, t'auras ses lolos. » Et ils se poilaient tout fort dans les rue de la Vile Rousse, - ici la Chabine protesta : « Et le scribrouillard, c'est moi la rousse ! Ici c'est la Ville Rouse, comme Charly... » -, car elle avait des lettres de jazz, par son papa grand amateur

ils croisèrent encore quelques gilets, des rouges, des jaunes et des pas mûrs qu'avaient moins de 15 ans. Ils apprirent qu'une manifestation de 15.000 personnes avait traversé la ville, alors qu'ils n'en avaient rien vu ni entendu. Ils n'en pensaient pas mois que « Dans le Midi, toujours on exagère ! » Il faudrait donc comparer aux chiffres de la police, des organisateurs, et des réseaux soucieux de les gonfler. Ils arrivèrent au Centre d'hébergement et tirèrent la sonnette. Un dame de moyen âge leur ouvrit et voyant les deux femmes frissonner dans leurs couvertures, les pria d'entrer

c'était un local genre entrepôt, plutôt délabré. Elle les conduisit au fond, dans une pièce aménagée en salle à manger comme un Resto du Cœur, leur fit signe de s'asseoir à une table. « Oh, c'est comme chez moi, la nappe, Cinq fruits et légumes... » La femme le coupa : « Oh, ici, c'est par semaine, pas par jour, mais c'est déjà beaucoup pour ceux qui sont à la rue, comme ces demoiselles, en leur adressant un sourire de dame patronette - Elle nous prend pour des clodotes, souffla Niki à Célanie, mais l'autre l'entendit : - Ici, les messes, c'est tout haut, ou direct commissariat. - Dans c'cas-là, chère Madame, vous pouvez vous les mettre où j'pense, vos victuailles... - et Célanie compléta : - Surtout qu'on a déjà manger chez Jean, le petit resto vers la gare... - Sortez immédiatement, bande de malotrus, ou j'appelle la po... - On n'a pas mal au trou, espace de mal débouchée ! - Allez, cassos, les amis... »

alors ils furent à la rue pour de bon


notes :
- 1 : source facebook, La France en colère !!! 4 février 13h
- 2 : voir « Le piège de la belle »
- 3 : PZK, Chuis Bo
- 4 : abolie : « Trouble mental caractérisé par la diminution ou la privation de la volonté, c'est-à-dire par l'incapacité d'orienter et de coordonner la pensée dans un projet d'action ou une conduite efficiente Au figuré : Au fig. Perte de vitalité d'un groupe social, d'une nation, etc.» Exemple « De l'éducation de la volonté dans l'instruction et dans la nation. Un beau sujet pour M. Buisson, à l'ouverture de son cours en Sorbonne. Un sujet trop actuel, hélas ! dans l'effroyable crise d'aboulie que nous traversons. » Clémenceau, Vers la réparation, 1899 CNRTL
- 5 : acédie : « Dans la théologie catholique, affection spirituelle qui atteint principalement les moines et qui se manifeste par l'ennui, le dégoût de la prière et le découragement. »
exemple :
L'acédie assez dit sans cédille a cessé
la boulimie dans l'aboulie déboule
les boules en bouillie c'est
là que tout s'écroule

hélas où rien ne s'abolit
dans le brouillard des arts au désert exercés
brouillés en vain dans le Brouilly
tu vois que boire fait des faux

[...]
Sonnet déclamation, dans MABOUL ISIDORE, roman-feuilleton, Patlotch 2012
- 6 : de LIVREDEL V. LIVRE DE L'AUTRE, chapitres 5 à 9, Patlotch 1991. Pendant douze semaines, les vers diminuait d'une syllabe, de l'alexandrin au monosyllabique

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mer 6 Fév - 22:15


chapitre 26

outre-réel non-stop

mercredi 6 février

où ils passèrent la nuit, personne ne le sut, ne le sait, ne le saura jamais, pas même l'auteur. Il faut bien vous dire, lectrices et lecteurs, qu'un romancier ne sait pas tout, ou ne dit pas tout, laissant à votre part d'imagination le soin d'inventer ce qu'il n'a pas écrit. C'est là quelque secret bien gardé sur lequel repose toute la littérature depuis l'invention du livre, et plus encore depuis qu'il est une marchandise, un rapport d'argent à toute la chaîne de l'éditeur, ses conseillers critiques, ses correcteurs, aux libraires et magazines littéraires ou pages "culture" des médias, en passant par les libraires sur rue ou en ligne

or donc l'auteur, n'ayant à Too Lose, Vile Rouse ni caméra de surveillance, ni Renseignements généraux à sa disposition, ni Alfonce en filature, pas plus que vous je le suppose, personne ne savait. C'est aussi la liberté des personnages de vivre leur vie privée loin du regard des fouineur et fouinardes. Là encore je présume que pour vous c'est pareil, que vous n'aimez pas les fouille-merde

toujours est-il qu'aux premières lueurs de l'aube, on commença à y voir plus clair. Les trois à la rue avaient rejoint AliBlabla au Café Jean, Là-bas c'est ici. La blonde leur avait offert un petit déjeuner consistant en café, thé, laitages, viennoiseries et jus de Cinq fruits et légumes à volonté. Le vieux prenant Ali à part : « Alors, la blonde, c'était comment ? - Tu parles, une lesbienne... - Merde, tu l'as eu dans l'os... - Même pas... » Niki les observait en se retenant de pouffer. Ali : « Qu'est-ce t'as à te marrer ? - Mon pauvre chéri, elle t'as bien eu, Mam'zèle Lolotte... Célanie : - Une gousse gwo tankou dé mélons Gwadloup ! » Ali cramoisi, ils n'insistèrent pas

vers 7 heures, la blonde avait conduit nos quatre compères à la Gare de péage de Toulouse-Nord sur l'autoroute A20, à 672 km et 6h 33mn de Montreuil, dixit GoogleMap : Veni, Vidi, Vinci ! Je suis venu, je vis, je conquit ! Leur intention était de rentrer en auto-stop, ensemble ou séparément, par voiture particulière, poids-lourd ou tout autre qui voudraient bien les prendre. Ils s'étaient posés là, dans la file d'attente à la barrière

loin de là, à Fosobo, Alfonce, avait entendu à l'aurore le premier merle de l'année pousser sa sénénade à quelque merlette au balcon de l'hiver. Fort étonné de ce printemps précoce, il était sorti l'observer sur la plus haute branche d'un sapin givré. Pas la moindre petite cerise à offrir au merle moqueur, et quant à ses chagrins d'amour, ils n'avaient pas duré toute sa vie. Il posa sur le mur pour ce merle noir (1) des miettes de biscotte de Proust et un pot de graisse qu'il se disputerait avec les mésanges bleues

Alfonce releva dans son carnet quelques notes et rythmes, qu'il monterait à Ali, le linguiste comparatif dont les premières enquêtes avaient porté sur les merles du Parc des Beaumonts, longues conversations avec le Merle noir authentique héros d'un précédent roman dont il avait pour ainsi dire tenu la plume (2)

au pays des Wisigoths contemporains, le Cartel avait fait scission par la force des choses automobiles. D'un côté, Niki et Ali avaient été pris par un routier poète, à la seule condition qu'elle seule montât dans sa cabine, et lui derrière, avec les oies du Capital de briques roses, « dont le duvet naturel procurait une couche des plus moelleuses et douce, tandis que le tangage du camion berçait vos rêves les plus fous. » Niki, magnanime, l'avait encouragé : « Je te laisse y aller, mon aimé, je me contenterai de l'inconfort près de Monsieur. » L'Ali tirait une tronche de cent culs, mais que voulez-vous, si même dans un gros cul, Madame en disposait...

Célanie et le vieux furent moins chanceux, sans que l'on sache si cela tenait à un fond de racisme, d'aversion pour les rousses (« elles puent ») ou pour les vieux (« ils puent »). Couple puant conjectural, ils espéraient que le sort ne s'acharne pas sur eux. Le vieux : « Soit plus érotique, regarde Niki... - Tu veux que je te laisse tout seul, ou tu préfères un semi-remorque chacun chez soi ? - Benne Ali ? - Bon, t'as pas perdu ton alacrité, c'est déjà ça. - Ma quoi d'Allah ? - Pas sa taille, Allah est grand, ta joyesse, si tu préfères. »

alors qu'ils babinaient sans s'embobiner (3), une drôle de voiture s'arrêta, tenant en même temps du cubisme et de l'orphisme, des angles et des courbes dans un design des plus dialectiques. La vitre, opaque teintée, se baissa et apparut une crinière afro digne des années Black is Beautiful : « Je vais à Vincennes, vous montez - Si vous me proposez pas le coffre, ça ne se refuse pas. - Pardon ? - Il vous expliquera, passe devant, le vieux. Moi c'est Célanie, et vous ? - Afrodite, enchantée. - Afro dite, d'accord, mais par qui ? - Par tout le monde, c'est mon prénom. »

ils montèrent et elle démarra en trompe, à grand renfort de klaxon pour dégager un Gilet jaune qui voulait la bloquer, parce qu'elle en avait pas sur son tableau de bord. « C'est ça, leur "démocratie directe", tous en jaune ou goulag des totos ? - Les totos ? - Mon fils appellent comme ça les voitures. - Ah bon, je songeais à autre chose et ne comprenais pas...» Ils roulèrent jusqu'à Montauban sans rien dire, elle avait mis un CD, Music Matador par Eric Dolphy

en voiture même orphéo-cubiste, le monde est petit

Ali, douillettement duveté parmi les oies, avait sorti son carnet Moleskine. Jamais plus pareille occasion ne lui serait offerte d'étudier le langage de ces volatiles dont les ancêtres tiraient le char d'Aphrodite, déesse de l'amour et de la sexualité. S'il perçait leur langue d'oiseau, les accès à la volupté lui seraient ouverts... en théorie

il repéra un jars qui avait l'air gentil, une exception ? Il l'approcha car il avait lu sur Wikipédia que « les oies sont des animaux très sociables, pas aussi bêtes qu'on le dit, ni toujours agressives », et aussi que pour s'exprimer à l'oral, « l'oie cacarde ». Alors il essaya : « Caca... cacaca... caca caca... », apparemment sans nul cacard de crédit puisque la bestiole restait mutique. « Je suis peut-être tombé sur un jars sourd et muet, et va connaître la langue des cygnes chez les oies. Autant chercher un sens à Douet quand il se frotte le tarin en live avant de ne pas répondre à ses fans. »

à l'avant, Niki caressait le pommeau du levier de vitesse. « Faut pas toucher à ça, petite, mais je peux vous proposer autre chose, au besoin... - Combien ? - Combien quoi ? Ça dépend, la pipe 30, l'amour 80. - Et ton mec ? - T'occupes, il est occupé à pas rapporter une thune au foyer. - Mais je peux pas m'arrêter... Pas ni pwoblem, mais laisse-moi d'abord mon petit cadeau. » Le chauffeur se contorsionna et tira de sa poche deux billets de 50€. - T'es généreux, je vais te le faire aux petits ognons - Eh, ma monnaie...», mais elle l'avait déjà entrepris, et il ne moufta pas

après une heure trente de route en musique, Afrodite fit un arrêt au sud de Rocadamour, à l'Autogrill du Jardin des Causes, le Fast-Foule régional. Ils prirent un "duo" et un "trio" au choix, salade écrue dictée, jambe au fumé à l'os, fin sur le flan. Attablés, Célanie : « - Vous-faites-quoi-dans la vie ? - Moi, correctrice. - Tu pourrais pas t'occuper de Douet ? - Même payée à la faute, à quoi bon ? En bon français ses publications seraient des oxymores. Le vieux : - Des quoi ? - Des contradictions dans les termes ? - Hein ? - C'est quand tu dis une chose et son contraire en même temps. - Exemple ? - Tout Douet. Puis se tournant vers Célanie : - Et toi ? - Je baise mon chef. -  Ah bon... quelle idée !? - Travailler moins, gagner pareil. - Ça se tient. - Oui, dans sa culotte. - Bon, le temps se dégrade, on reprend la route »

l'auteur était aux anges : « D'une pierre deux coups ! Une héroïne de pluche, et laquelle ! Une vieille connaissance retrouvée... » (dans un passé lointain, elle draguait les mecs sur les sites de rencontres pour l'unique plaisir féministe radical de les faire baver sans fin. Inscription gratuite pour elle, eux raquaient pour le proxénétisme soft  et bobo en ligne : « Je suis épicurien...»). Il envisageait l'avenir avec enthousiasme : « Le roman prend son envol, tel une oie, d'ailes lourdes et légères en même temps. Manque plus que Florage, j'espère que ce Kakapo ne va pas me la gâcher ! » (4)

le lecteur et la lectrice ne trouveraient pas intéressant ce qui s'est réellement passé avant qu'ils se retrouvent tous les cinq, un peu plus que les Trois Mousquetaires, dans la cuisine du vieux à Montreuil. Il est donc préférable qu'il l'imagine par eux-mêmes à leur guise


notes :
- 1 : voir MICROCOSME, roman inititiaque, Patlotch printemps 2018 chapitre 2 : la cheminote rouge et le merle noir, en langage d'oiseaux. Célanie, la cheminote rouge et noire, alors à l'entretien à la gare Saint-Lazare, rencontre le merle noir. Extrait :

13. vendredi 20 avril

Sur un quai de la gare Saint-l'Hasard, un merle chanteur s'était égaré. 

Une cheminote qui passait par là lui demanda : - Quel train attends-tu, bel oiseau ?
Le merle secoua la tête, puis les plumes, et chanta : - Le train qui sifflera trois fois. 
La cheminote : - Et pourquoi ça ? 
Le merle : - Quand j'entends siffler le train, je suis gai le soir.
La cheminote : - Les trains ne sifflent plus, et ni les chefs de gare. 
Le merle : - Je suis merle d'avant. 
La cheminote : - D'avant ?
Le merle : - D'avant la SNCF.
La cheminote : - Du temps des cerises ?
Le merle : - Et des merles moqueurs.
La cheminote : - Tu as peur des chagrins d'amour ? Tu évites les belles ?
Le merle : - Preuve que non, je ne vous ai point fui.

16. lundi 23 avril

Tout le monde aime le soleil. Au Parc du Cerisier, Célanie dorait, le merle chantait Everybody Loves The Sunshine, Ayers, ailleurs... Elle habitait tout près, Allée des merles. On était lundi jour de grève, mais elle avait posé congé. Sans l'argent pour partir en vacances, elle les passait ici, à Argendeuil, qu'elle prononçait.

Elle avait la veille au merle montré, 21 boulevard Karl Marx, la maison de Claude Monet, et celle au 27 de Charles et Jenny Longuet, fille de Marx, où il avait séjourné en 1882 avant d'aller en Algérie pour sa santé. Ils s'étaient baladés sur les berges de Seine, cherchant le pont du chemin de fer des toiles d'antan, et rêvant aux régates du temps où les vapeurs sifflaient gare Saint-Lazare.
- 2 : id. chapitre 5, AliBlaBla et l'écart hante vos leurres
47. jeudi 24 mai 2018

Levés tôt, ils entrèrent dans le parc à l'heure où les oiseaux chantent encore pour eux seuls. La voix d'un merle se détacha des autres et leur flûta : « Les Trois Mousquetaires étaient quatre. Je suis le quatrième. » Célanie seule pouvait traduire, qui avait reconnu le chant incomparable de son merle noir.

AliBlaBla en resta baba, car aucune catégorie linguistique de sa connaissance ne rendait compte du langage des oiseaux, et moins encore eût-il imaginé qu'un être humain pût échanger avec eux, sauf dans les fables, qui appartiennent au monde faux des livres, et ils l'avaient quitté.

Célanie et le merle étant entrés dans une conversation que ni lui ni le vieux ne comprenaient, ils s'en désintéressèrent et se mirent en quête d'un terrain où construire leur futur abri.

51. lundi 28 mai

« Dans les rapports de l’homme au monde des oiseaux, des rencontres ont été faites avec des siffleurs de danse dans les veillées ou dans les bals. Cette pratique ne se limite pas à la danse. Elle apparaît comme un ensemble extrêmement riche qui met en jeu des compétences diverses et complexes. Au point de vue musicologique, le sifflé joue un rôle primordial... D’un point de vue anthropologique, il existe un véritable chemin initiatique vers l’apprentissage du langage aviaire qui n’est en réalité qu’une métaphore du langage amoureux. » Projet Bestias

Ç'allait comme un lundi. La cheminote était au piquet, dans l'équipe volante de maintenance au sol, en grève au dépôt de Saint-Lazare. AliBlabla, resté seul avec le merle, tenta d'entrer en conversation avec lui pour s'initier au langage des oiseaux. Tandis que le merle chantait, il tailla dans une branche de sureau, avec l'opinel du vieux, un mirliton. Aux premiers sons qu'il en tira, le merle s'envola, une pie se posa, s'imposa, dont il avait vaguement reproduit la mitraillette jacassante. Tant pis, « Faute de merle, copie la pie. »

La pie se prêta à l'exercice et manifesta vite une capacité à imiter la voix d'Ali plus convaincante que l'inverse. C'est néanmoins ainsi qu'ensemble ils inventèrent une langue nouvelle, le créole pie. AliBlaBla en induisit l'extension du concept glissant de créolisation au tout-monde des oiseaux et des hommes, piaffant de partager sa découverte avec Célanie dès son retour.
 
en notes 2 et 3, ces longs extraits de MICROCOSME, roman initiatique sont communiqués, car ce roman est introuvable en ligne et le tapuscrit en partie détruit
- 3 : au Québec, babiner a les deux sens de bavarder et d'embobiner : séduire dans le but de duper, tromper
- 4 : le Kakapo, la plus grosse espèce de perroquet connue, serait l'oiseau le plus stupide du monde, faute d'avoir développé des neurones en l'absence de prédateurs. Pour attirer les femelles il creuse un trou puis pousse un cri d'amour étourdissant, qui fait écho partout, si bien qu'elle ne parviennent pas à le repérer. Mais il vit jusqu'à 120 ans... heureuse bête bête

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Jeu 7 Fév - 21:44


chapitre 27

cartes, et maîtresses

jeudi 7 février

« Les personnages font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions déterminées par la conjoncture du roman tel qu'écrit par quelqu'un. » Ainsi parlait Alfonce en l'état de grâce qui l'avait touché ce matin aux aurores, alors qu'il attendait que le merle noir se manifeste en jazouillis lancés à sa promise de l'aube. Il ajouta : « Et ce quelqu'un, c'est moi. »

la précipitation des derniers événements était telle, comme la soudaineté toujours des tournants dans les méandres et détours de l'intrigue, Alfonce devait promptement réagir avant que ne lui échappe le pilotage de l'action romanesque, mais à la différence de l'auteur, cet infatué gâte-papier qui n'écrivait rien, lui avait des vues sur la suite. Il en ferait l'histoire telle qu'elle s'imposerait dans les siècles des siècles : « Sous Jupiter, voilà ce qui s'est produit ! », et longtemps on le citerait : « Alfonse a dit : "Je suis venu, j'ai vu, j'ai écrit". »

alors que Django et Blue, le gentil British shorthair et la Siamoise caractérielle, se disputaient l'un l'autre leurs bols de pâté de rate, Alfonce posa le canevas de l'intrigue à venir : « Quelles sont mes cartes maîtresses ? Sept personnages en quête de hauteurs, qui amoureuses, qui culineuses, qui estudieuses, qui célébreuses, qui ténébreuses, et, cerise pas gâteuse : heureuses ! Les voici par ordre d'entrée en scène : AliBlabla, Levieux, Célanie, Lauteur, Niki Kleur, Alfonce, Florage, Afrodite. Quelle carte pour quel personnage ? Sept : Niki. Huit : Lauteur. Neuf : Alfonce. Dix : Afrodite. Valet : AliBlabla. Dame : Florage. Roi : Levieux. As : Célanie. »

il disposait d'une famille de huit cartes qui, comme à la belote, pouvaient prendre dans le jeu de la conjoncture des valeurs différentes au sein de la hiérarchie respective. Il songeait à la Belote coinchée plus qu'au Gin-rami, au Tarot, au Bridge, au Whist ou encore au Trouduc', ce classique des salles de perm' au lycée. En vérité s'il y pensait c'est qu'il n'en connaissait pas d'autre depuis qu'enfant en vacances, il était partenaire de Pépé contre Mémé associée à Tata ou Tonton. Il le mettait en pétard, ne retenant aucune carte passée, minimum nécessaire pour un jeu stratégique, que le jeu reçu à la donne fût bon ou mauvais, qu'on ait ou non des atouts, des as, des annonces, tierce, carré, cinquante, cent !

ce qui enrageait partenaire comme adversaires, c'est qu'il se foutait de gagner ou perdre. S'il était mauvais joueur il n'était pas mauvais joueur. Avec ses parents et fratrie, les jeux de société l'emmerdaient passionnément : Petits chevaux, Jeu de l'oie, Dames..., et quand son père sortait le coffret en bois et lui de sa lecture, s'il n'avait craint une « torgnole », il se serait bien défilé. Voilà comment un père fabrique un rebelle à sept ans ! Toute sa vie il avait fui ces situations, quand les copains proposaient le genre Monopoly, Mille Bornes, ou Trivial Pursuit

si, un truc qui lui avait plu étudiant, c'était le Strip Poker, au café après la fermeture, avec les proches de la patronne, une chaude. D'autres qu'il avait admis, le Scrabble, parce que jeu de lettres et de mots, mais ce qu'il préférait c'était les défis solitaires : casse-têtes divers manuels ou intellectuels, énigmes mathématiques, mots croisés chronométrés... après quoi, à l'adolescence, il avait préféré fabriquer des grilles, le plus difficile étant d'en faire de mots simples, la suite étant affaire de définitions. Et c'est ainsi que lui était venu le goût des mots, puis bientôt de la poésie, dont la technique tenait des mêmes compétences pour jongler avec l'alphabet et tout ce qu'on pouvait en tirer d'inventions

à part ça, Alfonce tenait la vie pour un grand jeu, une sorte de théâtre alors qu'il ne l'aimait justement pas parce qu'irréel. Bref il aimait jouer dans la vie, jouer sa vie, mais pas aux jeux qui pour les autres sont des jeux. Il jouait comme un gosse dont Montaigne disait : « Jeux d'enfants ne sont pas jeux. »

Alfonce s'enfonçait dans son passé, tout en trempant sa biscotte de Proust dans le café au lait maintenant refroidi. Il pleuvait, le merle ne chanterait pas

Lauteur, se voyant attribuer le 8 dans ce jeu dit jeudi de cartes maîtresses de son nègre littéreux, se demanda « Pourquoi une carte de merde ? », et appela Alfonce : « Le 8, qui vaut rien, pourquoi moi ? - Bonne question et bien formulée, mais il est une autre raison : quand tu te couches, tu te prends encore pour l'infini ! - Salopur ! Je te rappelle le contrat... - Pa ni Pwoblem, j'aurais Florage dans mon jeu et plus si affinités, et mon jeu c'est le tien, sauf que j'en suis le maître puisque t'es nul et que tu fous rien, que mettre ton nez partout en vieux pervers narcissique. - Me v'là habillé pour les vers et bon pour ton compost, c'est ça ? - Que nenni, j'ai pas envie que ta viande pourrisse mon aérobie. - Tu fais du sport, maintenant ? - Et toi, tu ouvres un dictionnaire, parfois ? - Occupe-toi de tes affreuses, tu n'auras pas mon dernier mot ! »

Afrodite se levait, réveillée par son fils de sept ans, qui préparait tout seul son petit déjeuner et son cartable après avoir révisé ses leçons. Ils habitaient Rue des Trois Territoires, ainsi nommée parce qu'elle passait dans les trois communes de Vincennes, Montreuil et Fontenay-sous-Bois. Le gamin s'appelait Ronin, que sa mère avait emprunté au japonais rōnin signifiant samouraï sans maître, mais pour l'heure il avait encore un maître d'école, bien qu'il allât seul à la primaire Louise Michel, à Montreuil. Le quartier était au cœur du triangle entre le Bois de Vincennes et les Parcs Montreau et des Beaumonts, haut-lieu des pérégrinations du trio Célanie, Levieux, AliBlabla : As, Roi et Valet, rien que ça ! C'est dans ce même microcosme que s'initiait Ronin à la conquête de la liberté (1)

Florage se sentit particulièrement flattée d'être la Dame dans le jeu d'Alfonce, mais, en liseuse avisée, se demanda pourquoi il avait introduit un personnage supplémentaire, avec Ronin, ce gamin de mère célibataire, encore un fille d'ailleurs d'ailleurs, comme par hasard sous la plume de celui qui se vantait de faire bon accueil aux femmes étrangères par admiration pour Flora Tristan

Alfonce n'avait écrit ce qui précède que pour répondre immédiatement. D'abord il ne voulait pas passer pour un pédophile en manipulant un personnage mineur. Ensuite il respectait par-dessus tout le profond désir de Ronin : « Ni dieu, ni maître ! » Enfin il se réservait dans son jeu un joker. Le Joker, à l'origine le Bouffon du Roi, est la carte la plus importante, capable de représenter toutes les autres. Elle est à la fois dans le jeu et hors-jeu, la plus à même d'en abolir la règle. N'est-ce pas capital, que demande le peuple ? Et Ronin aurait 90 ans en l'an 2100, pour ouvrir les portes du 22e siècle...

il lui revint soudain que la métaphore entre la vie et les cartes avait été utilisée par Aragon en 1959 dans J'abats mon jeu : « J'ai réuni ces textes pour me prouver que je ne suis pas seul. Que d'autres, voyant mon jeu, s'y allieront. Pour eux, j'abats mon jeu, car je suis contre la diplomatie secrète. » Ainsi abattait-il le sien au fil de chapitres dont j'ignorais moi-même, comme vous toutes et tous, que c'est lui qui les écrivait, et non moi. « Toi qui ? - Moi tout comme toi, puisque "Je est un autre". » Vous êtes perdus dans ce labyrinthe où errent masques et fantômes, marionnettes d'on ne sait qui ? Rassurez-vous, moi non plus, et si vous vous y perdez, pas tant que moi si vous saviez, pas tant que moi, et c'est bien pour me retrouver que j'écris

mais revenons plutôt au roman parce que je sens que tout comme moi, ou si vous préférez Alfonce, appelez-moi par mon prénom, tout comme moi petit dans les jeux de société, vous commencez à vous ennuyer. Ni vous ni moi sommes de demi-mondains-mondaines, nous, immondices de leur monde, nous ne faisons pas leur gâchis par moitié, leur dos fin gratiné, leur cuisine en coups lisses. Comme Aragon nous n'aimons pas leur diplomatie secrète, celle d'en-haut, ni celle du milieu, cette mafia des "camarades" radicale - non non, pas de faute d'accord

une fois son fils à l'école, Afrodite avait pris sa douche, refait sa chevelure à l'Angela Davis, allumé son portable, tapé son mot de passe, ouvert le manuscrit du GRAND ÉBAT, un roman baroque, capricou, déjecté, discourné, entourtillé, fantosque, gauchié, noudeux, sondoyant, sonjovial, pharaminant, roc-en-mollusque, sogrené, timvré, tormentu, troubleu, trou noir, tout rouge, et en même temps sans faute à corriger. « J'aime pas n'être point payée à rien faire ! Abolissons le travail inutile, le salaire à la pièce, la correction perdue, place à l'incorrection correcte et merde aux correcteurs ! »

Célanie était de jour cette semaine, au Centre de maintenance SNCF de Clichy. Elle portait, renfilés, culotte Petit Bateau, Bas-mi-bas Doré Doré, brelette Calvin Klein, parfumée cannelle et vanille, un rien poivrée comme au pays. Et pas pour rien, dieu merci Gabriel était là. Elle pointa et alla directement à son bureau : « Salut, je me ferais bien une petite pause travailler-fait-jouir, pas toi ? - Femme dispose... » Il s'approcha, la prit dans ses bras, s'apprêtait à l'embrasser. « Non pas de ça, réservé à l'amour. - Et nous faisons quoi ? - Pas l'amour, la baise. - C'est pareil ! - Ça dépend. - De quoi ? - Tu comprendrais pas. - Bon, assez parlé. »

c'est elle qui défit sa ceinture, ouvrit sa braguette, « Ouf, une fermeture Éclair, pas les boutons Levi's d'Ali Bébé », baissa son froc sur ses pompes, qu'il soit bien empêtré et déjà diminué, puis se déshabilla, chaussures, tailleur haut, tailleur bas, corsage, et se présenta à lui dans le grand appareil des Galeries Lafayette. « Waouh ! grands frais - Tu penseras à mes primes. » Elle le poussa sur son canapé "de travail", baissa son slip et le pipa d'abord profond, puis l'enfila Kamasutra "L'arc en ciel pour en voir de toutes les couleurs." Elle préférait les positions où elle ne voyait pas sa gueule, sa gueule de chef, sa gueule de Gilet jaune au sens de la CGT, un gueule de profiteur... Mais là, toute à son plaisir, elle n'y pensait plus, elle ne le voyait pas, il était bien monté, comme on dit de la police, mais pas le cavalier, le cheval, Saucisson de cheval n°1...

les deux tourtereaux de l'année, Ali et Niki, étaient dans la baignoire du Père Lachaise et le jazouillis des pigeons. Ils y expérimentaient un bain au chocolat, inspiré par ceux des sources d'eau chaude de Yunessun, au Japon, célébrant la Saint-Valentin dans la ville de Onsen de Hakone, à une heure de Tōkyō : « Deux fois par jour, le personnel du Onsen verse un litre de chocolat dans la baignoire, et la chaleur de l'eau du bain libère un arôme sucré qui trempe vos pores, et laisse à votre peau un parfum sucré. » (2)

mais comme toute idée mal importée, elle avait chez Niki perdu le charme des sources japonaises ancestrales et la mémoire encore chaude des grands ébats qui hantait l'histoire de ces lieux de prostitution et l'érotisme cru des estampes japonaises. À Ménilnunuche, c'était plus japoniais. Ali ne savait pas comment laver le chocolat. Niki : « Je te croyais expert en langues ? », mais le jeune homme avait donné lesbienne au chat

en lisant leur exploit et surtout l'article du JapanToday, Alfonce se dit qu'il irait bien tremper sa biscotte de Proust dans le chocolat des jeunes filles en fleurs de cerisier

Lauteur se frottait les mains : « Le cul ya que ça de vrai pour faire du chiffre, c'est ce qui marche le mieux ! » Effectivement, dans la minute qui suivait la publication de ces extraits sur twitter à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, des camarades virtuels et virtuelles précipitaient leurs clics à l'adresse indiquée. C'est pourquoi les chapitres avec cul étaient deux fois plus lus que les autres. Avec le double Célanie-Gabriel aux couleurs de l'arc-en-ciel du Kamasutra, et Ali-Niki dans le bain Nippon'Like au chocolat, le chapitre 27 ferait un tabac

Afrodite ramait, son contrat prévoyait une correction "en temps réel", et les versions forum et twitter différaient. Quelqu'un lui volait son job à rien faire rien payée, présence obligatoire 24 heures sur 24. Boulot de merde ! Et voilà que Florage, la Liseuse, s'en mêle en se prenant pour MaDâme de Maintenant, avec toute la vulgaire concupiscence de ses sabots crottés. « Passe encore ses fautes : "Je n'ai pas oser vous appelée Fanfan"... Elle écrit plume dans le cul ?! C'est plus qu'une correction qu'il lui faudrait ! »

Alfonce se voyait déjà lui administrer la fessée, tel Sade la donnant à une putain de Paris : « Au moins ne risqué-je point d'être enfermé à la Bastille ! »

Lauteur était dû bitatif : « Multiplier les personnages, c'est bien beau, mais donner des nouvelles de tout le monde, ça devient long, et tout ce blabla ampoulé, verbeux et pédant, ça fait des chapitres interminables, les scènes les meilleures sont noyées : heureusement que je suis là pour les indiquer au lecteur ! » Ne vous-ai pas dit que la carte 8 est ment bête et méchante ?

Levieux réchauffait son potage à l'escargot et aux fines herbes. Deux douzaines de ses bestioles avaient fait la grève de la faim depuis qu'une criminelle (dont je tarirai le nom) avait écrasé l'une d'elle dans la cuisine, pour protester « contre les violentes peaux lisières. » Le résultat était tout pareil à un jeun forcé pour les faire dégorger, mais ils/elles (l'escargot.e est auto-inclusif depuis la nuit des temps, quand il pleut), revendiquaient encore : « Rendre gorge sans soutien, jamais ! » Un.e leader.e avait écrit une pétition à la bave sur le carreau, et toutes l'avait signée si bien que ça glissait pis qu'à la piscine

Alfonce maugréait : « Quand on pense que Maïakovski a écrit : "La joie est un escargot rampant", on voit bien que c'était pas lui qui rampait, sauf au pied de Lili, la frangine d'Elsa, jusqu'à se tuer pour elle en écriant : "Lili, aime-moi !" Je jure sur la tête de ma lectorate qu'aucun de mes personnages ne se suicidrera par amour. On a assez de Rhum du Père Labat ici pour achever tous les héros de la littérature contemporaine et au-delà, bien que nous préférions "le vin d'ici à l'eau de là" » (3)

Niki : « Et moi, pourquoi je suis la carte 7 ? c'est pas une carte maîtresse ! Ali : - On peut être maîtresse sans carte. - Je suis bien placée pour le savoir, mais j'en ai une, et c'est la plus petite... Alfonce : - Le 7, toutes les civilisations en ont fait un symbole magique. Levieux : - Sept un fait - Célanie : Depuis que t'es le Roi, tu te sens plus... - Tu me l'As ! - Et toi, Alfonce, pourquoi le 9 ? - Il fallait faire du neuf. Niki : C'est qui Florage, la Dame ? Alfonce : - Une infinie surprise pour Lauteur, le 8... Ali : - Et moi, le Valet ? - En atout ce sera ton charme. - Et sans atout ? Alfonce : - « Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ? » Beaumarchais dans Le barbier de Séville. - Et le 10 ? Levieux : - Pour la correction et le reste, elle a l'air correcte, mais sa bagnole on dirait un jacuzzi... - Un quoi ? - C'est du Zola : J'accuse i... - Bon, il est temps d'aller se coucher, demain est un autre... - Je aussi... »

Lauteur est sans dessus dessous, il n'y arriverait jamais


notes :
- 1 : cf MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens, Patlotch, avril-juillet 2018
- 2 : Onsen, source chaude, et bains intérieurs ou extérieurs pris en commun dans une eau issue de sources volcaniques. Source de référence du bain au chocolat... et des jeunes filles
- 3 : Francis Blanche, Pensées

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Ven 8 Fév - 13:22


chapitre 28

le roman est structuré comme un inconscient

vendredi 8 février

« Nous n'avons pas les moyens de lire vos pensées, mais tout ce que vous publierez pourra être retenu contre vous. » Alfonce se réveilla en nage, entre trois eaux, du sommeil, de l'éveil, et du rêve. « Qui a parlé ?... Il y a quelqu'un ?... Qui êtes-vous ?... Je ne vous vois pas... Montrez-vous !... » Mais ses questions ne rencontraient que le silence de la mansarde, rythmé par la respiration de sa compagne et les griffes du chat sur le tapis

il dressa l'oreille, se frotta les yeux, bâilla, réalisa où il était, se leva, s'étira à la manière des félins, huma l'air. Ses yeux s'habituaient à l'obscurité trahie par les premières lueurs du jour que filtrait la lucarne. Alors il sortit ses griffes en étirant les doigts. Lui les avaient dans le cerveau, telles que, plus tard, transitant par le clavier, elles s'afficheraient sur l'écran, le sien, puis vite d'autres, plus loin, sur les réseaux soucieux, chez les lecteurs, les personnages, Lauteur, et autant de suiveurs à sa trace sur l'écran moite de leurs nuits, toujours blanches quelque part, un astre sombre jamais n'éteignant son ombre sur le monde

il lui était impossible de savoir qui lui avait parlé dans son sommeil. Ce n'était pas la première fois. Il avait beau savoir que ce ne pouvait être qu'une instance intérieure, une part de lui, un autre lui et non un autre que lui, il ne se faisait pas à cette voix comminatoire. Un jour il avait fait un rêve dans lequel il était entre quatre murs, assis en bout d'une longue table entourée d'hommes, ses juges, un tribunal, lui l'accusé, le pressant d'avouer sans qu'il sache quoi, mais qui le persuadèrent que de ce quoi il était coupable. D'une culpabilité immanente a priori sans sujet ni objet

à notre époque où chacun, chacune, s'étale sur Internet dans un reality show d'effroi, quand se mêlent vies publiques, privées, extimes, intimes, chacun, chacune à nu sur les écrans du monde, ces murs de plasma aux oreilles qui plastronnent, vrais patrons de notre "liberté" en cage numérique. Le principe du roman écrit par un seul en était bouleversé, puisque l'auteur n'en était plus maître, ni de ses personnages revêtant tous les rôles : éditeur, correcteur, diffuseur, lecteur, épieur, censeur, délateur... tous déprimeurs chacun à son créneau d'une guerre interdite à déclarer, car quoi d'un conflit sans papier ?

le roman livrait l'ivresse du livre, le vrai du libre esprit qu'il était. Tout y passait, mais pas de l'écriture dite automatique des surréalistes, que bien peu parmi eux pratiquaient honnêtement, les plus dogmatiques du procédé en étant les premiers tricheurs. Chez lui, le flot des pensées submergeait toute possibilité de les transcrire "en temps réel". Or l'écriture est toujours linéaire, monodique en un sens, et ne peut rendre compte de cette cacophonie cérébrale. Alors il faut filtrer, trier, renoncer pour choisir aussitôt sans risque de tricher. C'est proprement un exercice d'improvisation spontané comparable à celui d'un musicien de jazz, qui oublie ce qu'il sait pour exprimer ce qu'il ne sait pas qu'il sait

prenons un exemple. Alfonce écrit hier : « Ali ne savait pas comment laver le chocolat. Niki : « Je te croyais expert en langues ? », mais le jeune homme avait donné lesbienne au chat. » Eh bien ce n'est qu'en se relisant sur tweeter qu'il découvrit son lapsus, bien persuadé d'avoir écrit « donné la sienne au chat ». Souvenez-vous qu'au chapitre 25, au Café Jean, Là-bas c'est ici, la serveuse, pimpante bombe blonde, embarque Ali coucher chez elle, où il la découvre lesbienne, encore affaire de langues à comparer, son métier de linguiste... Du coup (1), c'est de langue inconsciente qu'avait surgi le lapsus, et que, l'ayant découvert, il décida de le garder. Afrodite, la correctrice, n'y était pour rien, elle était pas-payée pour rien faire

en suivant Lacan, l'inconscient structuré comme un langage, des faits qui précèdent on peut déduire que le roman est structuré comme un inconscient

une fois sa biscotte avalée, l'angoisse ravalée, Alfonce se dit qu'il devait répondre à Florage la Liseuse, la Dame de son jeu de cartes. Il en relut la lettre :

Florage a écrit:Mon bien cher Monsieur Alfonce,

Permettez que je m'adresse à vous par votre prénom, je n'ai pas oser vous appelée Fanfan comme votre chère défunte épouse. Ce deuil cruel me rapproche de vous. Pour notre rencontre, il est trop tard pour la Saint-Valentin, mais je peux avancer mon voyage professionnel au mercredi 20 février, jour de la Sainte Aimée. J'ai libéré cette journée de mon planning (jusqu'au lendemain matin). Nous pourrons à loisir examiner sous toutes les coutures les termes de notre contrat collaboractif.

J'ai vu que vous, puisque c'est vous et non Lauteur cet impotent,et ventropotent j'en suis certaine, qui avez eu la délicatesse de faire de moi une Dame, Ô pouvoir de la littérature performative !

Je ne veux pas prendre sur le précieux temps de vos écrivures de mouche. Au 20 donc, et le 21 pour le petit déjeuner nous pourrons tremper ensemble la biscotte de Proust dans le chocolat. Comme disait le poète Ryôkan dans son célèbre Haïcul : « Ah ! Si tout le jour je me sentais aussi bien qu’au sortir du bain. »

Votre carte préférée, Florage
elle était si manifestement azimutée du cul, que lui dire sans lui dire, et comment ne pas dire qu'il voulait coucher avec elle, lui aussi ? Il y alla de son meilleur clavier, tempéré
Alfonce a écrit:Chère ma Dame,

Merci de vos condoléances si compassionnées, c'est là bien droit au cœur que vous me touchez. Le 20 sera parfait, de Sainte Aimée. Vous me direz sans jambages comment près de moi concevoir votre rôle, une sorte de pratique de la pratique théorique, à inventer ensemble sur le tas. Qu'il vienne, qu'il vienne, Le temps dont on s'apprenne.

Votre dévoué nègre en tout, et de Lauteur si niais,

Alfonce
et il cliqua

Lauteur : « Tout ça n'est que baratin d'intello en manque de vivre, le lecteur veut du romanesque, du vrai, pas des états-d'âme post-stucturalistes à la "Tel Quel"... »

quelle impatience ! J'y venais justement. Se tiendrait aujourd'hui un séminart sur le thème : Nos sexualités sont en ligne et sous tous les fronts. Il aurait lieu à l'heure qui conviendrait dans la cuisine de Levieux (car la syntaxe aussi est révolutionnée). Y participeraient Levieux, Célanie (en arrêt maladie pour surméninge professionnel), AliBlabla impatient de comparer les langues sans exclusive, Niki avide de sa voix de son maître, Lauteur livide à l'infinie couché, Afrodite en standby, Alfonce pour la prise de notes. Ne manquerait que Dame Florage, par l'attente du 20 à lécher. Sans oublier Pif, le chien, les escargots en deuil de leurs grévistes passés au court brouillon, et qui sait quel invité surprise ?!

« Et tous ces planqués derrière leurs écrans, à scruter l'arrivée des tweets des derniers épisodes du roman, pendant que je me tue derrière le mien à le tirer vers le haut. Voilà de quoi je vais causer à leur séminable, et qu'on ne compte pas sur moi pour garder ma langue de vipère dans la poche ! Ils vont me sentir pisser, dans mon infini lit vide ! »

au comble de l'amertruc, de la coulère, du déprit, du fuel, de l'hostimité, de l'hareng cœur et de la rancule quand il avince ; au bord de l'improsion (2), des récrésailles, de la roganche et de la vengeure qui se mange froide, Lauteur brûlait de se frotter à la lampe d'où jaillirait, destin futal, son génie à bouillir

mais n'allez pas penser, lectrices électeurs, qu'il aurait entièrement tort, car justement à cet instant précis où je vous parle, les tweetos rongeaient l'os de leur frein galamment dans l'arène où ça bat. Un certain @ComplotsFaciles, 135.000 abonnés, claironnait à la ronde que @Patlotch, COMME PAR HASARD !!!, n'était pas le vrai Patlotch, mais un autre comme tout le monde depuis que le ciel complotait sur nos têtes fragiles. Un autre tweeto, @ornikkar, 45.000 abonnés, y allait de son pragmatisme philosophique : « Faut rigoler en attendant Zorro ! » Et ce pauvre @Patlotch, 116 abonnés compatissés, ne savait plus où donner de l'athlète par l'aérobie composté

Alfonce ému le réconforta : « Ton monde est bien petit, par contre Ah là est grand ! »

le roman quant à lui vivait sa vie en ligne, ici lu par une centaine, là-bas quelques dizaines. Imaginez le flop en édition papier, payante et trébuchante, si même très bûché le gratuit la concurrençait ! Quand nous abolirons la valeur, leur monde croulera : écrivos, romancos, éditos, correctos, imprimos, librairos, critiquos... tant va l'accroche à l'os que de faim elle en crève

et voilà qu'à l'instant, COMME PAR HASARD !!!, ma lectorate m'écrivait : « Pourquoi moi, ta lectorate, ne suis-je pas dans le roman ? Moi, les plus fidèles de tes lecteurs et lectrices ? C'est incompréhensible et blessant...» J'ai donc dû lui répondre

Patlotch a écrit:Je comprends ta réaction, à première vue légitime. Cependant, j'attire ton attention, habituellement plus acérée, sur un fait que tu rappelles toi-même : tu es la représentante d'un collectif anonyme et tenant à le rester. Je me suis toujours interdit de dévoiler vos identités, serait-ce en les masquant de quelques pseudonymes, bien vite transparents pour ceux qui nous surveillent

il m'a semblé de plus que mes héros et héroïnes donneraient un aperçu plutôt juste de vos propres lectures et de vos très variés points de vue

tu as toutefois bien fait de me poser la question, je vais y réfléchir
ainsi Alfonce entendait-il rapatrier tout son petit monde, « sa famille » qu'il disait, au sein du roman, l'œuvrage de tous les œuvrages de sa vie. Ce serait le dernier, l'interminé, le "livre" selon Mallarmé (3)

notes :
- 1 : voir DU COUP : tiré par les cheveux le diable par la queue, in DICTIONNAIRE DES IDÉES QU'ON SUIT : Du coup, Dédé, abolissons ce bazar
- 2 : id. 1, IMPLOSION,"au bord de l'implosion" : liste à jamais incomplète. Se dit aussi "au bord de l'explosion". Sont au bord de l'implosion...les services psychiatriques, mon cerveau, votre estomac, VOUS !
- 3 : Mallarmé "le livre"

Gallimard a écrit:... l'un des écrits les plus extraordinaires qui soient. À ce Livre total doivent aboutir, selon Mallarmé, toute littérature et toute réalité. [...] Ce «Livre» a choqué bien des esprits, parce qu'il est une limite de l'esprit. Comme Dieu, comme la vie, il est absurde, impensable, il existe sans exister vraiment, à la manière des êtres de littérature. De fait, en même temps qu'assemblage de mots, il se proclame fondement et résumé du monde.

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 9 Fév - 20:34


chapitre 29

acte manqué

samedi 9 février

le séminart Nos sexualités sont en ligne et sous tous les fronts, qui devait avoir lieu hier « à l'heure qui conviendrait » avait été reporté, car Alfonce n'était pas disponible pour en rendre compte en direct. Heureux contretemps, puisqu'ainsi la surprise des tweetos serait totale, la publication les prenant au moment où ils s'y attendaient le moins, d'autant qu'aucun ne l'attendait même à l'heure imprévue

Alfonce s'était inspiré de Sourdouet, le camionneur gilet-jaune, dans son génie sans bornes kilométriques pour surprendre son monde et le leur, en champion du leurre à l'insu de son plein gré, abonné aux « samedi ont va voir se qu'on vat voire ! » qu'on ne voit jamais. De l'avis d'Alfonce, il eût mieux valu non prévoir l'Acte 13 un vendredi. « Qui, de nos jours et de tous ceux depuis que le Christ a été crucifié un vendredi et que la veille, lors du repas sacré de la Cène, il était accompagné de ses Douze Apôtres – parmi lesquels Judas Iscariote, qui l'a trahi et livré ; qui sait que la phobie du Vendredi treize s'appelle la "Paraskevidékatriaphobie" ? »

« Ça nous fait une belle jambe, passons plutôt au Séminhard sexuel, qu'on en finisse avec ces ineptes scies qui n'ont point leur place dans mon roman ! » Lauteur avait eu un jour de plus pour peaufiner son intervention, qui selon lui ne pourrait que changer la face de toutes choses. Mais désolé, chère lectorate (tu vois que j'ai réfléchi...), il va falloir attendre cette après-midi, car un roman imprévisé, je le rappelle, n'est pas un roman d'anticipation, de constipation, de conspiration, de complotation et complotages, bien que l'on doive s'en plotter à tout âge, tel un chat dont la queue balance (1)

seule Dame Florage, par l'attente du 20 à lécher, sainte aimée, ne viendrait pas, mais elle ne manquerait pas de suivre le séminart en direct de son compte Touitair. En attendant, elle relisait l'œuvre complète de son amant d'antan, espérant y re-sentir un atmosphère que ne pouvait plus remonter à la surface du temps perdu que la biscotte sans Proust de cet Alfonce, mystérieux nègre de Lauteur. Elle retrouva ces passages (2) :

(six cent vingt-sixième nuit)

Couche avec elle. Écris pour toi.

Écrire ou baiser. Maintenant, il voyait mieux la différence. Il voulait faire les deux. Coriane, la Comtesse, même jalouse, avait raison.

Agathe et Berthe, qui l'aimaient bien, et qui lisaient les planètes (de Catherine il connaissait le jour de naissance, il leur avait communiqué), disaient que cette femme était trouble, insupportable à vivre, qu'au lit ça ne collerait pas, qu'elle n'était pas bonne pour lui et qu'il méritait cent fois mieux. Que c'était une vraie chance qu'elle se refusa à lui.

Il ne voyait pas le rapport avec sa Catherine. Il ne voulait pas croire aux planètes. [...]

(six cent trente-deuxième nuit)

À la mémoire de
Madeleine de Montesquiou Fezensac
Comtesse du François de Maillé
1865-1896
[sur une tombe du Père Lachaise]

Cette nuit-là, il décida d'en finir avec la Comtesse. Au bas d'une feuille écrivit : « Coriane. N'écris n'appelle plus. Ni dieu ni diable. Des deux l'odieux. Ni jeu ni fable. Sérieux. Adieu. »

Lettre à la boîte. Poignard au cœur de la malheureuse. Brûla celle où elle se déclarait amoureuse de son âme, avec d'autres qu'elle lui avait envoyées. Dans le grand saladier réservé aux cérémonies de la laitue auxquelles il l'avait initiée. Le récipient sous la chaleur se brisa. La Comtesse était morte.

Il jouissait de son pouvoir de mort.

De vie également. Lors du recensement de la population, il avait accouché nombre d'individus. Payé à la personne recensée (comprendre à la tête du client), il s'était remboursé du plaisir de faire naître à tout âge, de choisir sexe, nom, profession, comme un romancier. Mais en vrai. Comme Dieu. Il était diablement Dieu. Et la Comtesse était morte, amoureuse de son âme. Dieu l'avait eue.

Ayant tué celle dont il ne voulait pas, il se retrouvait seul avec celle qui ne voulait pas de lui. Avec... façon de parler.
lisant ces mots, Florage ne doutait pas de la cruauté infinie de Lauteur, qu'elle avait revécue au bord de la défaillance dans son refus de lui répondre (3)

à l'heure non dite, ils sont venus ils sont tous là, ya même les escargots, dans la cuisine de Levieux comme convenu dans le chapitre précédent : « Levieux, Célanie (en arrêt maladie pour surméninge professionnel), AliBlabla impatient de comparer les langues sans exclusive, Niki avide de sa voix de son maître, Lauteur livide à l'infinie couché, Afrodite en standby, Alfonce pour la prise de notes. Sans oublier Pif, le chien, les escargots en deuil de leurs grévistes passés au court brouillon, et qui sait quel invité surprise ?! »

ils s'installent autour de la nappe Cinq fruits et légumes, Pif dans son couffin, les escargots se tenant au carreau. « Il faut nommer un Président de séant, un scrutacteur, et une serveuse de Vieux Pape... Célanie : - Levieux m'a chaud le vin ? Je passe mon tour. - T'es pas jokère ! Lauteur : - Je préside. Alfonce - D'accord, je te scructe. Attaquons l'ordre du jour - Lauteur : - Avant toute chose, mon discours toise. Alfonce : - Préférons ton impair, mais perds, pervers pépère ! - Ta gueule, le nègre, c'est écrit : "Alfonce pour la prise de notes" - C'était hier, quand demain était un autre jour. Il n'y a pas un micro, pour les discours ? - Si, le tien, planqué dans la fermaculture sur la fenêtre-balcon, vas-y, tout ce que tu diras pourra être retenu contre nous. »

discours de Lauteur, corrigé en temps réel par Afrodite :

« Mes chairs appâtés à pâté et clones zavattars,

Vous n'êtes pas sans ignorer de quel bois je vous chauffe, mes marionnettes aux fils à l'épate de ces chapitres, et qui les tire sans préavis, comme le veut le principe de ce roman imprélisible. Il m'est donc particulièrement énerveur, antipotique, contrattrayant, déplaiçant, détinstable, négosans, fâcheur, impopulisse, innofortune, intolérouble, mésaventurier, nauséabondant... et j'en passe de l'alpha bête au zobsec, de faire la constataction de votre dépris souverien du contrat qui nous lit dans le monde entier où la lumière ne descend jamais sur mémère et son chien sans vanne passe comme en va en ânes que vous êtes... »


Tousembleu-Tousembleu : « Oh hé, abrège ! On n'est pas à l'Assemblée désassemblée, comme merci !
Alfonce : - On va pas recommercer, laissez-le achevé.
Levieux : - À cheval sur son bide et il fait épais...
Afrodite : - Pas si vite, vous m'être incorrectible !
Niki : - J'ai rien compris...
Ali : - T'inquiètes pas, petite fleur, le 7, c'est pas une carte maîtresse.
Célanie : - N'était-il point écrit que "la carte 8 est ment bête et méchante" ?
Lauteur : - Je vous fais remarquer que vous êtes hors sujet de ce Séminart, qui s'inticule "Nos sexualités sont en ligne et sous tous les fronts". Lors vous l'aurez voulu je me vendangerai, ce dès l'arrivée de ma Dame Florage, sainte aimée ! »

alors, comme secrètement convenu entre eux tousses et toutes, sauf Lauteur, ils l'empoignèrent, « Et alors... », ils le soulevèrent, « Et alors... », ils le ficelèrent, « Et alors... » , ils le mirent dans la marmite, « Et alors ? ». Alors Zorro n'est pas arrivé. Ils l'emportèrent en face, chez Célanie, et le jetèrent dans la baignoire où elle avait versé, sur le mode japonais du bain chaud, un litre de chocolat (4) : « Te voilà nèg mawon à la place de ton nègre, scribrouilleur ! - J'espère qu'elle aime bien lécher le caca haut de cul bas, ta Dame Sainte Aimée... »

de mémoire de lecteurs et lectrices depuis que livres furent écrits, imprimés, invendus, jamais auteur n'avait subi un tel bain chault mouflet (5). Et jamais auteur n'avait été si ment pis héros de son prétendu roman, puisqu'il n'en avait rien écrit, comme de nos jours tant de best-sellers sans que personne n'en soit averti. Dans ce roman, tout le monde étant averti, en vaut deux, de quoi mettre démographicalement l'aplat net des songes au bord de l'implosion (6)

le Séminhard ayant rempli sa fonction au-delà de tous leurs espoirs, il se remirent à table, autour d'un pâté de compagnes qu'avaient avec amour préparé Levieux et les filles, de joie, « pour ne pas perdre la bite rude de sa main dans ma farine », ajouta-t-il sans ôter sa toux, en s'esclaffant tout seul de son talent bourbeux

vers 20h14 environ, on toqua, sans code. Levieux ouvrit : « Qu'est-ce tu fous chez moi zencore ?! » C'était Sergent Major, le brigadier chef, souvenez-vous ainsi surnommé par tout le quartier à cause qu'il était grand et maigre. « Je passions triste sans de vos nouvelles... », et comme il pointait son nez rouge par la porte, AliBlabla : « Fais-le entrer, ingrat, t'es bien content de le trouver pour garder ton Pif et nourrir tes caracoles... - C'est cela, si tout le monde ici aime la police, hé bien tout le monde, c'est pas moi. » Ni ange ne passa, ni mouche ne vola, le sergent renifla...

« Venez, mon grave, lui fi tAlfonce, il y aura bien un Vieux fond de Pape pour vous... », et le roussin, écartant du bras ce pauvre Levieux plus maître chez lui, entra dans la cuisine en se grattant le derrière, puis le crâne, puis le pif, enleva sa vareuse mitée, et s'installa comme pour passer la soirée avec eux. Ali lui servit le fond de bouteille tourné qui restait au frigo, qu'il savoura pas vaincu comme un grand cru, après l'avoir flairé, tourné, langué, papillé, comme il se doigte main baladeuse sur son grand corps malade. Quand il comprit qu'il n'aurait que ça, il prit congé en remerciant, et tout embarrassé sortit après avoir embrassé Pif sur la truffe

Célanie était de la nuit, qui était là. « Elle est partout même le jour, se dit Alfonce, c'était mieux avant parce que j'étions jeune, insoucieux des réseaux, des raisons, sans raison de m'en faire, l'avenir m'appartenait alors, moi qui longtemps me suis couché de si tarde heure, cette ardeur qui m'aura trahi ! »


notes
- 1 : plotter
. en anglais, relatif au complot : « Someone who secretly makes plans to do something illegal or harmful; a conspirator. »
. en français, variante orthographique ancienne ou régionale de peloter. « Un antique tableau représentant un chat qui pelotait. » Balzac, La maison du chat qui pelote, 1830
- 2 : LIVREDEL, poème-roman, II LIVRE DE CATHERINE, Chapitre 3, Patlotch 1990
- 3 : voir les lettres de Florage à Lauteur, dans la liseuse
- 4 : voir chapitre 27 note 2 : Onsen, source chaude, et bains intérieurs ou extérieurs pris en commun dans une eau issue de sources volcaniques. Source de référence du bain au chocolat... et des jeunes filles
- 5 : pour camouflet, affront, humiliation, vexation..., dont c'est l'origine étymologique, l'ancien français chault mouflet, terme militaire, désigne une charge explosive visant à détruire une galerie ennemie.
- 6 : voire IMPLOSION, "au bord de l'implosion" : liste à jamais incomplète. Se dit aussi "au bord de l'explosion", dans DICTIONNAIRE DES IDÉES QU'ON SUIT

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Dim 10 Fév - 21:53


chapitre 30

grand déballage et voyage intérieur

dimanche 10 février

combien suis-je marri de ma lectorate non avisée qui, il y a tout juste un mois le dimanche 13 janvier, considérant le titre alors du roman, LE GRAND DÉBAT, alors qu'à peine éteints les feux émeutés de l'Acte 9 des Gilets jaunes, notre Jupiter annonçait le sien, national et non microcosmique, et que le chapitre 1 s'intitulait la bavure

ainsi donc comprends-je en même temps sa déception et son attente que, sait-on un jour si l'envie m'en prenait, je devienne enfin sérieux : « Qu'il vienne, qu'il vienne, le temps dont il apprenne... » à quoi, diantrebleu, être « assis » ? Je le suis, certes, pas plus haut que mon cul comme en disait Montaigne, mais pas « rassis » (1). Inutile donc d'attendre la fin, mieux vaudrait aller te faire voir ailleurs où lire un autre que je ne suis pas, bien que « Je est un autre », comme tout le monde, disions-je

un autre, une autre, qui ne rit pas, ne saurait être moi-je, tels et telles Alfonce, Célanie, Levieux, AliBlabla, Afrodite, Niki, ces autres moi de ma famille. Et je m'arrête là, car ni Florage ni Lauteur n'ont de Savoir-Rire comme d'autres un Savoir-Vivre. Aussi bêtes soient-ils, ils sont gens à l'esprit de sérieux, « chauves à l'intérieur de la tête », dixit Francis Blanche. Mais il faut bien que bêtise exulte et qu'elle exsude du roman telle qu'elle envahit la vraie vie, sans quoi où serait son réalisme, et plus encore son outre, cet outrage à agent de l'esprit de sérieux ?

j'ai toujours été contre et depuis tout petit, la gougoutte à maman qu'avait pas de nénés, la taloche à papa qu'avait dû la rater, le diktat au frangin qu'était rien que l'aîné, la soupe au tapioca avec des yeux dedans, la bectance à mémé qui cuisinait trop gras, la photo de pépé qui lui ressemblait pas, les défilés de gym' derrière l'instituteur, le curé d'la colo sa leçon de balai, la sœur à ma copine a' rencardait ses vieux, mon premier baiser sous un parapluie mouillé, les cours de chimi-o à connaître par cœur, le dortoir à l'armée qui puait la chaussette, le défilé encore et je m'en exemptais, mon premier chef au taf et son tic clignotant, mon deuxième sans tic et jamais deux sans trois, la cantoche et sa queue longue d'un jour sans pain, la fin du dimanche qui va comme un lundi, le lundi qui commence et qui n'en finit plus, les listes à la con comme celle-ci en plus

«« V'là t''i' pas qui nous pond comme une autofriction, c'est-i' pas qu'i' s'e.prend pour la Christine Angot !? » Lauteur avait fini pas se laver du chocolat, au hammam El Jannel qui sentait la javel et le quai de Javert (2)

la Chabine était rentrée tôt de sa nuit au chagrin sans son chef Gabriel. Afrodite dormait quand Ronin se leva. Ali se retournait dans l'alcôve à Niki, elle était au tapin depuis la veille au soir. Alfonce au front froncé tapait comme un malade un chapitre de plus. Levieux préparait la pâtée à Pif son chien sans maître. Les escargots bavaient toute la mer à boire. Florage s'admirait dans un miroir de Reine en n'étant que la Dame

ainsi passait la nuit du jour au lendemain, ça va comme l'un dit, l'autre n'y pense pas

je n'aimais pas non plus les voyages, le genre Ulysse en version malheureux,
qui voyagea longtemps menaçant sa monture
de lunettes, qui ne voyaient pas assez loin


je suis encore L'homme sans ambitions, tel que d'écrit dans mes Phrases sans suite en 2005 :

La pratique de l'homme sans ambitions relevait par conséquent d'un art de la fuite, d'une forme de marronnage existentiel. Pour autant cette fuite ne se traduisait pas comme chez d’autres par des envies de voyages. Il n’aimait pas les voyages et n’aurait pu s’en offrir que du genre tourisme, sous une forme ou une autre. Il n’existe d’ailleurs rien d’autre que le tourisme, le sexe, le terrorisme, le banditisme, les affaires ou la guerre, pour justifier de se déplacer loin de son territoire d'attache, que le monde entier visite, si ce n'est pas une île déserte. Lui n'avait voyagé que pour l’amour d'une femme ou d'une autre, quand il s'était avéré qu'elles ne viendraient pas à lui. Constatant le regard sur le monde que portaient les voyageurs, il se disait qu’il était inutile de se déplacer pour apprendre si peu de la vie, sur les autres et sur soi. La plupart ne voient ici ou là que ce qu’ils veulent y voir. Il n'avait pas eu à bouger pour en faire le tour.
et cette note ajoutée (3) sur le Koller de Thomas Bernhard dans Les Mange-pas-cher
voyager vs voyager

il existe, à deux extrêmes, deux façons de voyager pour connaître le monde. Au sens propre, parcourir le monde et y vivre des vies enracinées socialement, à l'opposer du tourisme. Avec les livres, qu'ils soient récits, romans, mémoires, essais, sociologies, histoire... La seconde est la mienne pour diverses raisons, à commencer par le peu de moyens et d'envie pour la première, puis le goût et le faible coût des livres, qu'on trouve dans les bibliothèques. On peut s'y immerger dans le point de vue de qui a vécu des situations ici ou loin, hier ou il y a deux mille ans, toutes choses inconnaissables par le 'vrai' voyage, même avec tout le temps et l'argent possibles. Pour beaucoup, Marx tenait de ces deux formes de «voyages» pour lui contraints, comme pour Lénine, mais parfois choisis chez des Gandhi, Jacques London, Orwell, ou Silvia Federici : voilà d'où provient autant leur profondeur de vue que leur largeur de champ.

Patlotch, anti-journal, 27 février 2014

11 mars 2014
je mettais toute mon ardeur amoureuse au programme de Flora Tristan, Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères, dont je n'avais lu que le titre, et sans sortir de "chez nous". Il n'y avait guère que cette Hongroise, prof' de russe, en reconversion à la Chute du mur, pour m'avoir attiré chez elle, à Budapest, parce qu'elle ne voulait pas le faire à Paris, et ne le fit pas non plus là-bas. Même Couleur H., peintre de Livredel, je l'avais rencontrée à côté de chez moi, Place de la Nation, sur un banc, où je jouais de la guitare au retour de Cuba

et enfin ma compagne venue du Japon en congé sabbatique et pour l'amour du cinéma français, Truffaut, Godard, Claude Chabrol, Rohmer, Rivette et Resnais. Zarbiment pas Chabrol, pas encore. Il m'avait semblé évident, ce « hasard objectif » à la Nadja mettant en œuvre ce qu'en disait, en substance, Roger Vaillant : « Celui qui saura attendre connaîtra la plus belle des visitations. » En fait, c'est aux poses de nus qu'il l'avait découverte

LA RENCONTRE

« Déclarer l'amour, c'est passer de l'événement-rencontre au commencement d'une construction de vérité. C'est fixer le hasard de la rencontre sous la forme d'un commencement. Et souvent, ce qui commence là dure si longtemps, est si chargé de nouveauté et d'expérience du monde que, rétrospectivement, cela apparaît non plus du tout comme contingent et hasardeux, mais pratiquement comme une nécessité.» Alain Badiou, Éloge de l'amour, p. 42

La femme est nue
Nue pour les yeux
Tel un rocher de chair
Elle pose

Pour le crayon ou le fusain
Pour la terre ou pour le dessin
Sous les yeux pour les mains
Elle pose
Telle une pomme à croquer sans faim
Elle pose
...
Toi tu ne poses pas
Tu dessines
Mieux que bien
Je croque mal
Je te mange tes yeux
Ton port de reine
Et ta robe de lin
Sur la peau porcelaine
Mon désir souverain

De la nuque à l'épaule
D'où la bretelle tombe mon œil sur tes reins
C'est ainsi que tu as dessiné mon dessein
...
L'atelier s'ouvre sur le Chemin Vert
À l'heure alignée sur le cercle rouge
« Toi du Soleil Levant, s'il te plaît, dessine-moi un soleil touchant »
Nos langues sont tant étrangères
Notre mélange est si charmant
Que du café Place Voltaire
À La Roquette on est amants

Sous les toits de Paris
Ta chambre, vite... vite la mienne
Où se font la cour les souris
Dans l'ombre et l'ordre, la gardienne
...
Le hasard a tourné nos vies en long métrage
Nos jours plus beaux que les images

Ô ma belle inconnue
Gardons nous l’ingénu

Et que de rien ne se défile notre amour

FoSoBo, 12 janvier 2009, 22h21


Ingénu 1. Homme né libre, dans le droit romain, qui n’a jamais été dans une légitime servitude. Ce mot s’emploie par opposition à Affranchi, comme le mot Libre par opposition à Esclave. 2. Personne simple et presque naïve dans la franchise.

LIVREDEL X. MO SOUS LA PEAU, Livre de la présence, 2. VOL LIBRE, à partir 1er avril 2009

Alfonce était gêné que sa vie privée fût ainsi étalée aux yeux de tout le monde, mais le rassurait que ce soit peu de monde au monde : « 150 personnes sur 7 milliards 683 milles et quelque chose, ça ne fait jamais que 0,0000002 %, au moins ne risqué-je pas de d'être en couverture de Gala ! »

Lauteur lui s'en désespérait : « C'est leur faute, et très grande, que de n'avoir point suivi mes recommandations pourtant de leur intérêt même ! Enfin, se rendent-ils compte de ce que rapportent éclate, préminence, considécration, crédick, glouare, notoirité, populistarité, rétapution, retommée, somnité, succette...? Non ! manifestement, mais quelle inconscience de classe ! »

quel crève-cœur d'être à la fois le même et puis un autre, encore une autre et même une autre encore. Rimbaud avait véritablement mis le zbeul au roman personnel de chacun et chacune

plus tard car biscotte et Proust ou pas, le temps perdu ne se retrouve jamais, et même si l'on s'ennuie l'on ne peut pas tuer le temps, de même que Rien ne presse pour qui a du temps, dit un proverbe allemand, plus tard ou si vous préférez au bout d'un certain temps, très précisément à quatre heures alors que Ronin révisait, Afrodite s'était levé du pied gauche et prit pour se calmer un bain brûlant, qu'elle tâta dudit pied du bout en répondant du coup à la bonne question : « main est-ce trop pied ? »

en tant que correctrice elle était incorrigible, Afrodite, et en tant qu'Africaine noire de peau lisse, non « Noirs de loupes, grêlés » comme les Assis du poète, et pas les yeux mais les doigts « cerclés de bagues. » Que voulez-vous, la poésie n'est pas toujours compatible avec la réalité et ses contraintes sociales, elle n'est un horizon à suivre que de loin, en espérant qu'on va pas se retrouver avec des bagouzes aux mirettes. C'est un peu comme le communisme, à la différence qu'il n'est pas un horizon du tout, d'oussque qui le poursuit perd son temps, qu'il ne retrouve jamais, qu'il ne peut pas tuer, etc. : c'est l'éternel retour !

un bon quart d'heure avait passé depuis quatre heures. « C'est autant de gagné sur l'ennui de ne pas écrire », se dit Alfonce enfonçant sa bague dans l'œil, car son doigt il n'y faut jamais mettre, c'est leurre déboire des cons venus de partout. En tant que nègre il était responsable de la suite des événements imprévus, j'aimerais bien vous y voir et carrés, le fil à la pâte à produire l'avenir de ses mains sur le clavier de vos nuits blanches et dévots jours noirs comme le trou du cul de Satan. Vous me direz qu'il y en a tant qui ne font que ça, rannoncer, conjectrouver,, dévoirier, devincer, préjauger, préusager, prévisser, prêchoir, prouphétiser : sans fin !

ma plus grande difficulté, me dis-je Alfonce, c'est d'écrire au moment venu « ce qui se passe, tout ce qui se passe, rien que ce qui se passe, et de le faire en temps utile, ni avant parce qu'on n'en sait rien, ni après parce que c'est trop tard. Il était contre les avant-gardes littéraires, et pour la mise-en-garde à vous, chère lectorate empressée de savoir de son maître, et qui mettrait sa main au feu pour croire qu'elle y prend son pied

Afrodite n'était pas comme ça, elle ne lisait pas le roman, elle le corrigeait, très différent de porter l'attention à ce qui est dit ou comment c'est écrit, de grammaire, orthographe et syntaxes correctes. C'est pourquoi elle ne pouvait se mettre les bagues dans les yeux. La plupart qui écrivent ne se corrigent pas. Tenez, pas plus tard qu'aujourd'hui matin, cette conversation touitée :

@VinzCatabatique
Relisez-vous avant de publier un papier : l'article est assez intéressant mais bourré de fautes syntaxiques énervantes
@AgitationsToto
c'est le principe des journaux militants, on a pas une armée de correcteurs payés toute la journée pour faire le taf comme dans la presse bourgeoise... déjà que c'est pas mal d'arriver a publier en plus d'un 35h !
Afrodite lisant ça se frotta les yeux : « "le principe de la presse militante" est donc de faire des fautes pour qu'on la distingue de "la presse bourgeoise", si je comprends bien, c'est Ric Douet superstarr ! », mais n'eut pas envie de les corriger, elle qui était non-payée à rien foutre, cet enfoiré d'Alfonce ne laissant pas traîner la moindre faute à se mettre sous la langue : « Que ferai-je aux temps chauds ? »

PS : ce roman n'étant pas sous Copyright fait déjà l'objet de contrefactions :

Un extrait de l'intervention d'Ali, qui est membre des Gilets Jaunes de Rungis. Il revient sur son parcours personnel, sur son investissement en tant qu'habitant d'un quartier populaire, dans un mouvement tel que celui des Gilets Jaunes...

à propos de contrefaçons, m'en serais-je rendu coupable en sous-titrant en parlant d'outre-réalisme ? Je n'ai jamais pensé en être l'inventeur, si ce n'est dans la singularité de la version présente. Je me doutais que cela s'inscrivait, plus loin que le sur-réalisme, dans un genre littéraire dont les plus beaux fruits sont classés sous l'appellation de « réalisme magique », et que mon roman en relevait vaguement bien que j'en ai peu lu, mais je n'avais pas songé à vérifier si mon label d'outre-réalisme existait ou non. Le faisant à l'instant je découvre ce texte : À propos de l’étude des effets de la mondialisation sur le roman, 2017, de Paul Bleton, élève de Roland Barthes à l’École Pratique des Hautes études, auteur de Western, France, La place de l'Ouest dans l'imaginaire français, 2002
Aussi vague soit l’étiquette de « réalisme magique », elle n’en désigne pas moins des romans possédant entre eux un air de famille et, vraisemblablement, un ancêtre commun.  L’écriture dense de Faulkner, faite de phrases sophistiquées, était très singulière : un flux de conscience construit par le monologue intérieur, place le lecteur dans l’esprit du personnage, compresse en une même scène des éléments de temporalités différentes, retarde l’information déterminante en accumulant, en répétant, en se dérobant, lie étroitement un personnage avec la description d’un objet.
[...]
Une divergence plus radicale par rapport au réalisme prend des formes très diversifiées. Cet outre-réalisme englobe aussi bien l’autofiction à la Zoé Valdès, que le fantastique décalé et post-soviétique à la Lyubko Deresh ou, à la Gheorghe Crăciun, le miroir postmoderne et déformant qui rend coprésents la maussade réalité roumaine des derniers temps de la dictature et l’éternel dynamisme amoureux du roman pastoral alexandrin.
très intéressant tout cela, sauf ai-je dit que je ne voyage pas, n'aime pas voyager, si bien qu'il serait difficile de situer le mien sous influence d'effets de la mondialisation sur le roman. MICROCOSME, roman initiatique imprévisé de l'an passé, affirmait déjà l'unité de lieu dans le triangle Vincennes-Montreuil-Fontenay, et cette suite n'en sort pas. La mondialisation y fait que tout ce qui s'y passe est d'emblée « événement mondial », ainsi l'Autre parlant comme tel des Émeutes en banlieue de novembre 2005. Montreuil est la deuxième ville malienne du monde, Fontenay une des toutes premières en France de Portos et de Rroms, comme de bien d'autres immigrations depuis le début du siècle dernier. Dans ma rue, il y a soixante-dix ans, dominaient les Ritals...

mon genre serait donc l'outre-réalisme microcosmique entendu qu'un microcosme est abrégé, image réduite du monde, de la société, mais avec cette touche personnelle qui je pense m'a toujours caractérisé : le mélancomique ou la mélancolie mêlant le comique

Lauteur, pour une fois, pouvait avoir la situation bien en main. Fort de cette trouvaille inopinée, et certes bien involontaire d'Alfonce, ce pauvre nègre, il décida de changer le sous-titre : LE GRAND ÉBAT, roman outre-réaliste, microcosmique et mélancomique. Il y trouvait bien un inconvénient, trop long et manquant de chair appâtée, mais il verrait à régler le problème
plus tard... « Tiens, pourquoi pas le 20 février, jour de la Sainte Aimée, avec l'introduction de Florage par Alfonce, euh... Non ! un Nègre pour ma Dame, mais vous n'y songez pas ! »

Alfonce rigolait : « Quand j'invente tu recu-les, comment veux-tu, comment veux-tu que je t'All-fon-ce ! » et il éclata d'un rire gras, secoué de toux et rien, à faire pâlir d'envie Levieux : « Envieux, moi ? Jamais ! »

Célanie était de nuit cette semaine, qui commençait comme un lundi, par son chef Gabriel décidé. Une fois de plusla Chabine se promettait (Prométhée moi l'amour, écrivait Desnos) de renverser le Coran sataniquement, car si le rôle principal du Gabriel coranique est d’être un « exécuteur des missions de force, contre les ennemis de Dieu et les épouses indociles », devant elle cet imbécile était le docile

« Ni déesse, ni maîtresse, de la fesse ! » fredonnait Lauteur tout soudain guilleret


notes :
1. Arthur Rimbaud, Les assis, septembre 1871, donc quelques mois après La Commune de Paris et La semaine sanglante : « Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, » Puis, Lettre du voyant : « Je est un autre », mai 1871, donc pendant La Commune
2. Javert est inspecteur de police du roman Les Misérables de Victor Hugo, ennemi juré de l’ex-forçat Jean Valjean, qu'il reconnaît revenu du bagne en Monsieur Madeleine : « Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras, secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative... »
3. Thomas Bernhard, Les Mange-pas-cher (Die Billigesser, 1980) : « les voyages autour du monde, une fois qu'on les regarde de plus près, ne valent pas beaucoup plus qu'une promenage au Prater. » [Nota : À Vienne, le Prater est une sorte de parc d'attractions]

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 11 Fév - 21:35


chapitre 31

la femme se rebiffe

lundi 11 février

« La femme n'existe pas », écrivait Lacan, ne faisant pourtant pas mentir Aragon, « La femme est l'avenir de l'homme. » C'est en 1963 dans Le Fou d'Elsa qu'on trouve ce vers : « L'avenir de l'homme, c'est la femme, elle a la couleur de son âme; » Et le poète de commenter : « Je suis l'ennemi de ce règne de l'homme qui n'est pas encore terminé. Pour moi la femme est l'avenir de l'homme au sens où Marx disait que l'homme est l'avenir de l'homme.»

si bien qu'en titrant ce chapitre, Alfonce n'était pas dupe : « On me lira de traviole, comme d'hab'...», et comme avait été lue de travers son étude de 2013, la femme est l'avenir du jazz, encore un de ses textes pillés sans source, le destin du "gratuit" sans copyright 

pour commencer, autour de minuit, Célanie s'était rebiffée contre son chef Gabriel, qui avait choppé la chtouille en traînant sa queue on ne sait où : « Cette femme est l'avenir de mon présent bonhomme ! »

puis Niki Kleur, parce qu'Ali l'avait repoussée, arguant de sa « vie de pute »

ensuite Afrodite, parce que Ronin ne s'était pas levé ce lundi matin pour aller à l'école

enfin Florage, pour le rôle tout sauf reluisant que Lauteur lui prêtait dans le roman, contre tout ce qu'elle était elle, dans la vraie réalité des faits

je ne donne ici que ceux-ci, et non encore les réactions qu'ils provoquèrent, et qui bouleversèrent les rapports sociaux entre les hommes et les femmes du roman (1), en constituant le tournant des tournants dans le tournis des tourments de chacun et chacune, à commencer par moi et ma lectorate

on le voit, les femmes du roman ne tombaient pas dans les schémas de la femme au foyer, de l'éternelle dominée par les mâles, de la surexploitée au travail, de la critique féministe de la prostitution, j'en passe et des meilleures, par l'intention, qui, comme en toute chose, pèse bien peu, et rend surtout peu compte de ce qui se passe, dans la réalité de leur "vécu" et dans les pensées et les actes qu'elle suscite chez elles

car nulle part dans le monde "les femmes" n'ont attendu les "progressistes" voulant les arracher à leur sort sans leur demander leur avis. Elles ont toujours retourné contre les hommes leur tendance ancestrale à les considérer comme inférieures, et ceci là où ça leur faisait le plus mal : le cul

"la femme" de mon roman, elle est comme ça, en multiples figures du même qui résiste à "l'homme" et qui en préfigure ainsi l'avenir libéré de lui-même par elle-même libérée

les femmes du roman décidèrent donc d'une réunion en non-mixité, dont elles écartèrent, en attendant de la jauger, Florage, la trouble Dame de Lauteur, et bien qu'elle eût naguère secoué sa phallocratie qui n'avait depuis fait qu'empirer. La mixité raciale y était de fait, et non par quelque volonté de leur part d'y interdire les Blanches. Dans ce conflit, Célanie et Afrodite étaient dans le même camp que Niki Kleur : n'avait-elle pas été violée par son père à douze ans, sans que sa couleur de peau n'y soit pour quelque chose ?

Lauteur ne s'en laissa pas abattre ses cartes ni son jeu : « Les lecteurs veulent du cul, point barre. Ils se foutent pas mal de qui domine qui. Moi-même, phallocrate ou pas, n'ai-je pas pris grand plaisir à la façon spartiate dont Célanie s'envoie son chef Gabriel, dans une situation renversant leurs rôles supposés ? Il n'en est pas moins resté son chef, comme j'entends bien rester celui de l'intrigue. Et attendez un peu, les petites, que Ma Dame de Florage vous mène où je voudrais ! »

son nègre Alfonce avait écrit « voudrais » au conditionnel et non au futur « voudrai », car de ce qu'il adviendrait des désirs de Lauteur, rien n'était garanti que cela se produise, et d'autant moins dans ce roman imprévisé, où tout peut arriver même l'improblable, qui ne dépend en rien de personne, tout un chacun.e certes faisant son histoire, mais dans des conditions déterminées. Par qui ? Un peu de patience, chère Lectorate, demain est un autre jour, et toi, Camarade, si tu crois encore que tout est déterminé par la lutte des classes, tu risques d'y perdre tes illusions et ta foi

la non-mixité du trio de nos femmes (on dit comme ça chez nous sans que cela ne soit masculine appropriation, comme Alfonce écrivait « Ma compagne », et ne disait jamais « Ma femme »), leur non-mixité était des plus tolérantes, et, dans leur grande ouverture aux autres du genre humain, elles avaient d'emblée accepté la proposition de Levieux de tenir leur réunion dans sa cuisine à Montreuil, d'autant qu'il leur avait dit préparer pour la circonstance exceptionnelle des Suprêmes de poules aux morilles et Porto

tu comprendras, chère Lectorate, que le cours du roman en soit suspendu un certain temps, celui qu'Alfonce allait mettre pour mitonner ce plat aux petits soins. « Mais Alphonse, c'est pas Levieux... » Comment ça ?! Faudrait voir à suivre, des fois. Et puisque la livraison touitée sera interrompue, mettez-donc toussétoutes ce moment à profit pour tout relire depuis le début

c'était un plat vite fait sur le gaz - il détestait les plaques électriques -, la recette disait 45mn, mais Levieux en mettait toujours plus, soit qu'il n'ait pas le tour de main, ou celle-ci assez leste pour couper, trancher..., soit qu'il dût réviser les classiques, la base par laquelle même un plat simple et pas cher est réussi ou non. Cuisiner, c'est pas comme la vaisselle, plutôt comme la musique, il faut être à ce qu'on fait et pas la tête ailleurs. Levieux y parvenait difficilement, son esprit toujours accaparé par quelque philosophie de la vie qu'il extrapolait de la sienne

ainsi là se disait-il comme Picasso au grand-âge : « Les femmes, c'est comme les cigarettes, j'ai encore envie mais je ne peux plus. » Aussi Kini, Célanie et Afrodite savaient-elles parfaitement où elles mettaient les pieds, chez un qui n'était plus pour rien dans leurs affres et affreuses affaires, tels qu'AliBlabla ou Gabriel, et même le petit Ronin pas en retard du mec qu'il deviendrait comme les autres, sans parler de Lauteur et de son nègre Alfonce

au demeurant, Levieux ne pensait pas que « tous les hommes s'approprient toutes les femmes pour les dominer », comme s'employait à ne pas le montrer certaine théorie du genre à abolir, ou pis d'insensonnés en détruisant les hommes et les femmes dans l'insurrection qui vient, dans l'esprit d'aucuns malades de leurs lacunes, de leur manque d'expérience de la vie, et de leur bêtise qui n'avait rien de théorique, leur seul exploit en fait (2)

un plat "vite fait" mais comme tout, mieux valait le cuisiner à l'avance, d'une part pour cuire les aliments à température ambiante, marinés ou non, d'autre part parce que, comme disent toutes les grands-mères : « C'est encore meilleur réchauffé ! ». En quoi rien à voir avec la théorie, quand on repasse les plats des dogmes par la fenêtre supposée toujours ouverte de la révolution

la réunion non-mixte avait commencé depuis un certain temps déjà, alors que les suprêmes de poules poursuivaient la perfection, et c'est pourquoi Alfonce put en exposer la substantifique moelle pour qui ne s'arrête pas au fait qu'il n'y a pas de moelle dans l'os de coq ovin, comme disait l'ami Stanislas Brown, émérite lecteur s'il en fûte

Célanie : - Gabriel est en berne, et moi en manque...
Niki : - Ali dit que je baise moins bien parce que je suis une pute...
Afrodite : Ronin n'en fait qu'à sa tête à queue, et ne me laisse pas une minute à jouir...
Célanie : - Créons un groupe autonome de mal baisées...
Niki : - Mais certains de mes clients sont très bons, et bien meilleurs qu'Ali...
Afrodite : - L'amour c'est comme le jazz, ça se déguste sur place...
Célanie : - Sartre disait comme les bananes...
Niki : - C'est qui, Tartre ?...
Afrodite : - À la crème !
Célanie : - Une crème d'homme, ça n'existe pas...
Niki : - Et le sperme, c'est quoi ?
Afrodite : - La mère à déboires
Levieux : - Pardonnez-moi d"ami-misser, les poules, c'est prêt...
Célanie: - Ventre de femmes a des oreilles...
Niki : - Moi j'entends rien par là...
Afrodite - Par là, elle voulait dire que nous, nous captons tout par les ovaires...
Niki : - Les eaux vert ?
Célanie : - Finalement, c'est normal que tu sois le 7, pas une carte maîtresse...
Niki : - Je suis bien la maîtresse d'Ali, non ?
Afrodite : - Son amante d'un temps, c'est pas pareil
Célanie : C'est en ce sens que Gabriel est mon maître, juste un bon coup
Levieux : - T'aurais pas ici un reste de Rhum du Père Labat ?
Afrodite : « Ba mwen an CRS souplé ! »
Tous ensembleu-Tous-ensembleu : Un CRS ! Cannelle, Rhum, Sucre
Célanie : « An nou pren on lagout ! »

aussi sec sitôt fait, c'est ça le temps réel du roman. La Chabine allait chercher chez elle, en face, la substanfifique eau de vie des choses telles qu'elles seraient en étant déjà, en attendant la suite

Alfonce : « An kay fé on ti poz »

plus tard, Afrodite étant partie s'occuper de Ronin, son fils, Niki retournée au Père Lachaise pour taguer quelques récents pochoirs poétiques, Célanie à son boulot de nuit cette semaine, Levieux se retrouva seul comme souvent, à débarrasser la table, essuyer la nappe Cinq fruits et légumes, puis faire la vaisselle en songeant à son passé d'amours tumultueuses, quand c'était le bon temps parce qu'il était jeune, non parce que c'était mieux avant

la nuit était tombé sans bruit comme la pluie sur le quartier, les escargots se réveillaient, le chien se léchait où je pense, et n'allez pas penser que je pense par là


notes :
1. LES CHOSES et LES MOTS, le VRAI et le FAUX, réel, faits et réalités... idées, croyances et idéologies, PRATIQUES et THÉORIES et PRATIQUES et THÉORIES... Patlotch, 11 février 2019
2. CAPITALISME, GENRES ET COMMUNISME, L’insurrection généralisée qui détruira les hommes et les femmes Incendo, genres et classes, 20 septembre 2012

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mar 12 Fév - 22:27


chapitre 32

des hommes, comme les autres

mardi 12 février

Lauteur : - Alors, Levieux, qu'est-ce qu'elles ont dit sur nous, les femmes ?
Alfonce - Non seulement t'écris rien, mais tu ne sais pas lire ?!
Levieux : - Si elles avaient voulu vous le faire savoir, elles ne se seraient pas réunies en non-mixte...
Lauteur : - T'étais ben là, toi !
Levieux : - Je suis pas un homme comme les autres.
Lauteur : - C'est nouveau, ça, t'en as pas deux comme moi ?
Levieux : - Juste pour la pétanque, et je ne pointe pas, je tire !
AliBlabla : - Et Kini, elle a dit quoi sur moi ?
Levieux : - Que tu la fais pas jouir comme ses clients.
Lauteur : - Alors, et sur moi, elles ont dit quoi ?
Levieux : - Rien, elle n'ont pas parlé de toi.
Alfonce : - N'oublie pas que tu es la carte 8, Lauteur, l'insignifiance infiniment couchée :
Lauteur : - Et sur toi, Levieux, quoi ?
Levieux : - Que mes poules étaient suprêmes.
Lauteur : - Bon alors, qu'est-ce qu'on fait ?
Alfonce, Ali, Levieux : - Avec toi, rien !
Lauteur : - Je vous revaudrai ça après la Sainte Aimée, avec ma Dame de Florage !

Levieux rangea le Vieux Pape et le Calendos Olécru, une spécialité hispano-normande, puis ils vachèrent tous à leurs occupations du jour

Alfonce remonta à Fosobo, et passa faire ses courses avant de rentrer chez lui. À la supérette, on lui tapa sur l'épaule alors qu'il choisissait du chocolat pour le bain (1), il se retourna, un voisin : « Alors, toujours pressé, tu vois pas les copains ? », avec un accent que j'avais toujours pensé italien, parce que le gars était souvent avec les Ritals de ma rue, les plus anciens indigènes du quartier, dans leurs petits pavillons ouvriers. "Avant-guerre", comprendre dans les années trente, certains de ces immigrés avaient leur basse-cour, et certains des moutons, une chèvre, un âne, un cheval... Lui avait été ouvrier-maçon, et n'avait plus comme moi que des chats

ils firent à pied chemin commun, le type lui expliquant qu'il ne sortait plus de Fontenay depuis 10 ans, au décès de sa femme (lui disait comme ça), et ne retournait plus chez lui : « C'est trop cher, et chez nous, il faut apporter des petits cadeaux... - Tu viens de quelle région, en Italie ? - Mais je suis pas italien, je viens de Macédoine... » Pour le coup, j'avais tout mélangé. Quand je lui dis que j'étais communiste, après quelques éclaircissement, et que je travaillais beaucoup plus depuis ma retraite : « Mais les communistes, ils sont contre le travail, non ? - Avec ou sans patron, c'est pas pareil... », et nous nous étions quittés en rigolant

avez-vous remarqué que l'on passe de la première à la troisième personne, ce qui est singulier et relève des incohérences du roman, du moins pour qui s'attend à l'obscure clarté de qui refuse de se contredire, un droit pourtant bien établi par le poète : « Parmi l'énumération nombreuse des droits de l'homme que la sagesse du XIXe siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s'en aller. » (2) Qui ne me reconnaît pas ce droit, lui reste celui s'en aller. Quand les poètes feront la loi, qu'ils écriront le droit, il sera assurément comme « Le chemin (de la vie), droit et courbe, un et le même. » (3)

Ali, remonté contre Kini, avait quelque peu laissé de côté ses élans romantiques des débuts de leur relation : « Alors, je la baise moins bien que ces clients... Quelle pute, toutes les mêmes ! » Voulant en avoir le cœur net, et ne pouvant la questionner elle, ni Célanie qu'il savait complice, il décida de faire le détour par chez Afrodite, Rue des Trois Territoires, où elle et son fils Ronin habitaient au au rez-de-chaussée d'une étroite maisonnette aux murs de pierre, comme on en voit beaucoup en banlieue parisienne, construite dans la première moitié du siècle dernier. Il poussa la palissade branlante qui donnait sur une courette bétonnée où poussait un lilas, monta le perron et sonna

des pas glissants sur des carreaux décollés, elle était là, qui ouvrit : « Oh, c'est toi, qu'est-ce qui t'amène chez moi ? Mais entre donc, j'ai un peu de temps avant la livraison de l'épisode en cours. Fais pas attention à ma tenue, elle est très "travail domestique". » Il ne releva pas, elle portait un peignoir indien, espadrilles basques assorties, jambes nues. Il la suivit dans l'entrée, puis le petit salon à gauche, avant l'escalier pour le premier étage. elle lui montra le canapé : « Tu veux boire quelque chose ? - De l'eau, s'il-te-plaît... - Quelle sobriété ! Je t'accompagnerai d'un tourbé écossais, si tu permets... - Fais comme chez toi... »

en se penchant pour ouvrir un buffet quelle avait dû vu son état trouver aux Puces de Montreuil, son peignoir s'écarta, offrant au jeune homme une vue plongeante sur deux seins en volcans qu'Afrodite lui semblait pointer vers ses yeux. Elle lui servit un verre d'eau accompagnée d'un zest de citron, et à elle un de Port Charlotte, de l'île d'Isley au large de Glasgow. « Glas Go, à la tienne, bel Ali ! Alors, quel est ton alibi pour venir me voir ? - Je... euh... c'est-à-dire... - C'est Kini, n'est-ce pas ? - Comment t'as deviné ? - Je lis dans la marre aux mœurs millénaires ce qui rapproche les hommes des femmes. - C'est pas millénaire, c'est d'hier. - C'est bien ce que je voulais dire. Tu t'inquiètes de la concurrence payante, et tu trébuches, c'est ça ? - On peut le dire ainsi. - Tu ne dois pas, car tu n'y pourras rien changer. - Mais... - Elle est comme ça, Kini, soit tu l'acceptes comme elle est, soit tu la quittes. - Mais je l'aime ! - Un clou chasse l'autre. - Mais je n'ai pas envie d'une autre. - Tu n'auras pas bien regardé », et ce disant, elle se rapproche de lui, jusqu'à toucher son bras du bout de son sein. Il en est chamboulé, rougit, tente de s'écarter, mais l'accoudoir du canapé l'en empêche. Elle prend sa main, la glisse dans l'échancrure de son déshabillé, tout en l'attirant à elle. Il fait mine de réagir mais, incapable d'aucune initiative, se laisse faire

plus tard... «- Alors, mon beau Blabla muet, c'est pas mieux comme ça ? - Si tu le dis, c'est que je ne suis pas aussi mauvais qu'elle prétend... - Bah, avec le temps, tout vient, je t'apprendrais. - Mais je ne suis pas libre ! - J'ai bien compris, alors je te libérerai, tu ne veux pas ? - Je ne sais plus, tu me troubles, je n'étais pas venu pour ça... - Eh bien tu repartiras pour mieux revenir. Demain, tu préfères quelle heure ? - J'ai cours à Toulbac jusqu'à midi. - Disons 14h ça te laisse le temps de déjeuner, moi aussi, et de me préparer pour toi. » Elle se lève : « Maintenant je dois corriger l'épisode avant sa touiterisation, tu connais le chemin, je te raccompagne pas, à demain, bel Ali Bébé. » Il tremblait encore de leurs échanges, comme il n'en a jamais connus avec une femme. Elle était envoûtante, douce et suave, lascive et si portée à la luxure où lui n'était que limites et interdits de jouir. Il reviendrait demain, pourquoi pas après-demain... « Et tant pis pour Niki, c'est sa faute après tout ! »

Lauteur assouvi avait suivi sans en perdre une lettre la scène torride que seule la pudeur littéraire d'Afrodite avait coupée à l'écran : « Enfin, ça repart d'un bon pied, je l'avais bien dit, ya que le cul pour faire un bon roman ! Mais moi ? Car c'est quand même un comble que mon roman ne parle de moi qu'en termes négatifs, donnant la pire image, tel que je suis dans la vraie vie, malgré mes propos les plus audacieux, les seuls à mettre du pigment à l'intrigue. »

ça, pour les fantasmes de Lauteur, on n'en manquait pas : de vraies panthères taillées dans le bois exotique dont on fait les flûtes de Pan, toujours à l'initiative, jamais fautives, et présentées comme le must du féminisme, le nouveau lieu commun décolonial et racialiste dans toute sa splendeur. Tiens, prenez cette pauvre Niki, c'est pas sa faute, elle n'est que blanche, elle a la carte 7, la plus petite, en prime tenue telle Nana de Zola de se prostituer pour vivre, alors qu'elle est putativement la compagne la plus fidèle, l'épouse idéale dont rêvent tous les marris cocus. La preuve, c'est qu'Ali en profite dès qu'elle a le dos tourné pour se faire sa copine !

et cette Célanie "cheminote rouge", Chabine qui plus est (4), la faire passer pour une révolutionnaire du genre « camarade mais femme », tout ça parce qu'elle saute son chef, un Antillais "traître à sa race" pour grossir le trait, je t'en foutrais, moi, de la Négritude !

alors il faut comprendre, ils ne sont que d'honnêtes hommes, aux besoins normaux. Tenez, ce matin dans la cuisine de Levieux, personne n'a songé à parler de réunion non-mixte, c'était une réunion normale d'individus normaux, et c'est que la faute au hasard si aucune femme n'était là. Tu vois, chère lectorate, avant de juger, tourne sept fois ta langue où tu voudras, mais ne la fourre pas dans ce nœud de vipères lubriques ! (5)

en même temps, Alfonce, il l'aurait bien fourrée, sa langue, là où tout le monde pense, et ne me faites pas dire que tout le monde ne pense pas par là...

Afrodite, qui suivait (en temps réel !) sur touiteur la progression de la lecture du roman, vit arriver, à 17:35, un touit' de @BrownStalislas (et non pas Brown Sugar, comme chantaient les Blues Women bien avant les Rolling Stones, ces pâles copistes blancs)

Stanislas Brown a écrit:« C'est que la faute au hasard si aucune femme n'était là. »
la faute au hasard ? Comme par hasard !!!
comme elle était, en suce de son travail non-payé de négresse correctrice du nègre Alfonce, chargée de répondre sur le compte officiel de @Lauteur, elle le fit sans attendre
Patlotch a écrit:vous n'avez pas suivi ? Aucune femme n'était disponible, chacune étant à mes occupations, alors occupez-vous des vôtres. C'est ça la vraie vie, et c'est là qu'on plotte, COMME PAR HASARD OBJECTIF !!!! On voit bien que vous n'êtes pas breton...
plusieurs d'entre vou.e.s se sont interrogé.e.s : « Comme c'est bizarre !!! Pourquoi le roman ne fait-il plus référence à l'actualité du jour ? Comme si le GRAND DÉBAT, le vrai, national !, de notre Président, n'était pas l'événement à suivre chaque jour, d'heure en heure. Ne s'agit-il pas maintenant, de répondre, presque chaque semaine, à la question : "Que se passe-t-il ?". » Et encore, celui qui avait eu cet éclair de génie théorique l'écrivait-il bien avant Internet et les réseaux soucieux du temps réel ! » (6)

un autre théoricien émérite bien que méconnu, ou seulement par son pseudonyme de Savant de Marseille, n'avait-il pas ce matin, au bout de 25 longs commentaires d'autres débatteurs sûrement à ses yeux à côté de la plaque, pondu sa sanction : « et si nous en revenions à ce qu’il se passe : “nous on voudrait seulement vivre un peu mieux” ? » Ah là est grand !

Alfonce se promit de palier ce inconvénient, qui pouvait laisser imaginer un complot visant à taire, en même temps, les ardeurs jupitériennes et les chiffres réels de la mobilisation croissante de samedi en lundi matin et de mardi de grèves inimitées en insurrections venues toujours quelque part près de chez vous, en grande banque route ?

« L'outre-réalisme n'efface pas plus le réalisme que la relativité d'Einstein la mécanique de Newton ! » ainsi parlait tard à tout c'tas la conscience de classe du nègre en son quartier, de noblesse, si si, il peut le dire, quartier de noblesse populaire certes, mais pur joyau de la Couronne

Stanilas Brown était un rapide

@BrownStanislas a écrit:Vu les tas des ébats le rôle du candide m'assiérait tassé
Elle aussi
@Afrodite a écrit:mais candide raton ? ou raton laveur ?
c'était pour laver les carreaux de la cuisine à Levieux, à cause que la bave d'escargot lui escagassaient le dos qu'il avait déjà en brouillie. C'est pas l'amer à boire mais, avec tous ses déboires, faut-il le rappeler :

hélas où rien ne s'abolit
dans le brouillard des arts au désert exercés
brouillés en vain dans le Brouilly
tu vois que boire fait des faux
(7)

Lauteur avait compris que le bien nommé Stâne Islasse faisait de l'entrisme trope schismatique dans son roman, pour devenir le héros glorieux et immortel d'un peste-c'est-l'air annoncé pour la vie éternelle. Ah merde ! Quel cas là mité ! Il lui fallait d'urgence remerdier à cette situation imprévue par l'imprévision : « Que faire ? » Alfonce le prit en pitié : « Rien. Je m'en occupe, après tout c'est pour ça que tu me payes pas, non ? - T'agrève sur le tas ton cas ! » Levieux qui les écoutait : « Tatonka Zoulonva ? Tiqqunkon ! » (8 )

des hommes comme les autres, de 17 à 87 ans, parce que Tintin avait vieilli, tels étaient les mêles du roman, de l'idiot du village écrivain de ses deux au Savant de Marseille érudit rude dit, mauvais perdant comme Levieux à la pétanque, en passant par le post-puceau, le maçon de la Macédoine, le nègre de ses vices, le bellâtre antillais, et maintenant le candidat candide à candiser le lucre et la luxure des autres

« Et Vive le luxe ! » faisais-je dire à Lénine à la Chute du mur de Berlin... (9)


notes :
1. voir chapitre 27, note 2
2. Baudelaire : Préface aux "Histoires Extraordinaires de Edgar Allan Poe", 1853
3. Héraclite, Fragment B 59, classement et traduction par Marcel Conche, 2011
4. voir Chabin(e), Mulâtre(sse) et Créole : l’origine insultante de ces mots, Clara, 2 mai 2017
5. Vipère lubrique est une injure politique à l’égard des supposés traîtres à l’URSS de Staline, supposée employée par Andreï Vychinski, procureur général de l’URSS, lors des grands procès de Moscou
6. « L’époque ne demande plus seulement de répondre vaguement à la question "Que faire ?" [...] Il s’agit maintenant, si l’on veut rester dans le courant, de répondre, presque chaque semaine, à la question : "Que se passe-t-il ?" » Guy Debord, lettre à Eduardo Rothe, 21 février 1974, Correspondance V, p.126[/i]
7. MABOUL ISIDORE, roman-feuilleton, Patlotch 2012 2. Déclamation
8. - Les légendes du Tatonka, série télévisée diffusée dans l'émission Les Zouzous en 2010-2011
- Tiqqun : revue philosophique française, fondée en 19991 avec pour but de « recréer les conditions d’une autre communauté ». Animée par divers écrivains, et devient en septembre 2001 un courant de pensée inspirant plusieurs ouvrages du Comité invisible. Les médias en ont parlé abondamment en novembre 2008 après l'arrestation de Julien Coupat, et ladite Affaire de Tarnac[, soldée par un fiasco du Ministère de la justice en 2018
9. Patlotch in 'Lénine-Matisse AR' peintures 1989-1992 : 'Le Grand Rouge' ou 'Vive le Luxe !', 5 novembre 1989, acrylique sur carton marouflé, 80 x 120 cm. Dernière peinture en bas


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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mer 13 Fév - 19:39


chapitre 33

le grand chabardement

mercredi 13 février

l'Acte
se préparait, Aussi loin que la lune à Fontenay-sous-Bois, samedi 9 février, au théâtre Gérard Philippe, pour adultes à partir de 7 ans, par le Collectif Les Becs Verseurs
Aussi loin que la lune est un spectacle à cubes, dans lequel les objets se déploient et racontent plein d'histoires, celle d'Abdul, de trois escargots, de Magdalena, d'Angèle et des autres. Des histoires de départs, de migrations, d’exils, de ceux qui partent, sans en avoir le choix, et doivent trouver une autre « maison »...
« N'allez pas chercher la lune troploin (1), le véritable auteur c'est moi Lauteur ! Ces Becs verseurs me piquent mon idée reversée sur Touitair, et j'ai plus que mes yeux pour pleurer, tous les malheurs de la terre et du ciel complotent sur ma tête. »

Alfonce, dont le travail de nègre non-payé dépendait de lui, le rassura : « Tant fait doncques pô, l'emporteront pazoparadis, c'est troploin, mais va falloir attendre en attendant la fin. - Attendre quoi ? Que ces féroces migrants exibés de la lune viennent rougir jusque dans nos bras, et borgnent nos compagnes ? - Tu penses toujours à mâles, ils ont des femmes aussi, c'est des occases - Je préfère les neuves ! - C'est pas des bagnoles, les femmes... - - Quand c'est bien roulé, ça dépend... »

Levieux, qui craignait que ses escargots soient livrés en spectacle public sur des planches, alors qu'ils étaient habitués à son carrelage privé, les interrompit : « - De quoi ? - De quoi quoi ? - Ça dépend - De quoi ?...» Alfonce s'entrecausa : « Vous allez pas recommencer ! »

l'incipit eût ainsi pu durer troploin, mais j'avions sommeil. Bonne nuitée à toussétoutes

Alfonce se leva dans un brouillard de rêves semblable à celui qu'il trouva en mettant le nez à la fenêtre. On ne voyait pas à cent pieds. Pas question d'entendre Merle noir, dont l'apparition subreptice avait dû tenir d'un complot contre l'ordonnancement normal des quatre saisons. Pas d'oiseaux en hiver ! Le sonnet qui constitue le programme de La Primavera de Vivaldi ne s'ouvre-t--il pas sur ces deux vers : « Voici le Printemps, / Que les oiseaux saluent d'un chant joyeux. » (2)

à Toulbac à midi, Ali sortit de son cours sans prendre le temps de discuter avec ses copains. Il devait passer à Montreuil prendre une douche et se changer avant d'aller à son rendez-vous galant avec Afrodite. Rentrer chez lui, métro 9 et 6, trois quarts-d'heure, sa douche une demi-heure, bus 127 à Chavaux, descendre au Carrefour des Parapluies à l'angle du Parc des Beaumonts, et finir à pied sur 500 mètres jusque chez elle, 20 à 30 minutes. Mon tout fait environ une heure quarante, et il est midi dix. Il aurait une marge pour reprendre son souffle

remarque importante, bien qu'écrite petit car longue et ennuyeuse pour les gens pressés de connaître la suite :

observez, lectrices et lecteurs, que nous sommes ici entre hyperréalisme et outre-réalisme, ceci pour satisfaire les amateurs d'atmosphère et en même temps les maniaques du détail rigoureux, qui n'ont pas manqué de relevé qu'Afrodite n'habite pas où elle l'avait indiqué à Levieux et Célanie le jour de leur rencontre à Too Lose, la Vile Rouse, en les prenant en stop dans sa voiture J'accuse I. Ils se demandent donc s'ils ont sauté un chapitre où elle aurait déménagé, comme si c'était là tout l'intérêt du roman

produisant sur le modèle américain du Thriller, qui, pour satisfaire une clientèle qui prend l'avion comme toi tu traverses la rue pour chercher un emploi, doit absolument intégrer en un seul tous les genres : polar ou noir, espionnage, policier historique, Whodunit, intrigue psychologique, amoureuse, érotisme... on comprend que les romanciers d'aujourd'hui, avec moult remerciements sur deux pages à la fin, s'entourent de conseillers littéraires, stylistiques, philosophiques, scientifiques et techniques : géographe, linguiste, interprètes dans toutes langues d'un roman devant être mondial, anthropologue, sociologue, chimiste, cascadeur, maquilleuse, éclairagiste, cosméticienne, couturier, cuisinier, œnologue, sexologue... et même d'experts en marketing et placements boursier, comme pour la réalisation d'un film ou la mise en œuvre d'un authentique complot de l'«État profond»

car ce genre de romancier-là espère bien, quand il ne l'a pas écrit pour ça, prolonger son livre d'un film à grand spectacle et gros budget. Cela fonctionne aussi, pour les doubler, comme un Shadow Cabinet, un véritable cabinet ministériel à la Jupiter, avec ses barbouzes à la Benalla et ses «Mormons» autour du «Boss», le nègre emplumé Sylvain Fort, le stratège politique Stéphane Séjourné, l'éminence grise Ismaël Emelien, l'expert économique David Amiel, tous remerciés, aux heures où je vous parle, dans le Grand style versaillais de la gouvernance ultra-contemporaine...
ce programme scientifiquement minuté se déroula comme prévu, puisqu'Ali arriva devant chez Afrodite avec dix minutes d'avance sur son rendez-vous de 14 heures. Il prit même le temps de faire le tour du pâté de maison, pour ne pas se faire repérer à poireauter sur le trottoir d'en face, histoire aussi de reprendre son souffle et d'arrêter son cœur qui palpitait  comme au vent une feuille de tremble

quand son portable sonna quatorze heures Greenwich Mean Time, il était déjà en haut du perron et appuyait le doigt sur la sonnette. Il sonna longuement, sans code, et attendit... Rien. Il resonna... Rien... Il toqua discrètement.... Rien... Plus fort... Toujours rien. Il cogna au chambranle, puis sur la vitre derrière la grille opaque en fer forgé. Rien de rien. « Merde, qu'est-ce qu'elle fout ? Kini était à l'heure, elle, au moins... des fois. »

alors il eut l'idée de jeter un œil par la fenêtre du salon. Comme elle était trop haute pour y voir debout malgré sa haute taille, il s'avisa d'un grand pot de fleur en terre cuite, à moitié vide. Il le porta sous la fenêtre, et s'appuyant au rebord monta dessus. Il avait vu sur tout le salon, la table basse de leurs boissons, le canapé de leurs ébats, mais aucune trace d'Afrodite, dont le peignoir rose indien était suspendu au porte-manteau Thonet de style 1900, à forme perroquet en bois de hêtre tourné et courbé. Il voulut se pencher pour voir le vestibule à droite, mais perdit l'équilibre et tomba au milieu des morceaux éclatés du pot de fleur. Sa main droite saignait, son bras gauche bloquait, et son pied gauche le faisait horriblement souffrir : luxation ? entorse ? fracture ? Va savoir

avec sa main blessé il parvint quand même à extirper, de la poche de son Levi's 501 raide comme la justice, l'Opinel de Levieux, découpa la capuche de son Sweat style racaille et se fit un pansement pour arrêter le sang qui pissait comme une vache à l'aise. Il parvint à se mettre debout et, claudiquant, constata qu'il pouvait marcher, tel l'oiseau à une patte (3). Il put sortir son portable et appeler son copain taxi, celui qui était toujours disponible parce que trop cher, mais qui transportait Ali gratos. Il arriva vers 14:47, et l'emmena direct aux urgences de Béguin, l'hôpital militaire à Saint-Mandé où Célanie faisait soigner sa maladie de peau si terriblement handicapante et dégradante

au moment même où Ali cognait chez Afrodite, celle-ci avait débarqué au Comico de Montreuil : son fils Ronin avait disparu !

l'école Louise Michel l'avait appelée pour lui signaler son absence. Elle comprit tout de suite. Hier soir, elle lui avait proposé de prendre des billets pour le spectacle de samedi à Fontenay-sous-Bois Aussi loin que la lune. Il n'avait pas voulu : « Un truc pour bébé ! ça m'intéresse pas, et samedi soir, je suis pas libre, j'ai invité des copains pour regarder la version intégrale des Sept Samouraïs de Kurosawa, ça dure 3 h 27 min. T'as qu'à y aller toute seule ! »

Ces sept samouraïs sont des rōnins, des samouraïs sans seigneurs. Ce sont donc des hors castes, des parias au même titre que les brigands qu'ils combattent. Le rōnin peut-être un mercenaire vivant de son art du combat, mais il peut également être un samouraï décidant de ne pas avoir de maître pour respecter la philosophie du bushido. [...]
Le septième samouraï hors norme, un personnage fanfaron et imprévisible auquel le spectateur pourra s'identifier. C'est Kikuchiyo, qui sera magistralement interprété par Toshiro Mifune...
[source
le spectateur Ronin, ci-devant fils d'Afrodite, avait déjà vu le film en version courte de 2h10, qui occultait totalement l'aspect social du film, alors que Les sept samouraïs est davantage un drame social qu'un western à la japonaise, et surtout, dans la version longue, il y a la rencontre du jeune Katsuhiro de Shino, la fille d'un paysan, sous les cerisiers en fleurs (l'histoire)

on toquait sans code à la porte de Levieux. « Qui à c' t' heure ? I' sont tous ailleurs qu'ici... - Qui c'est ? - C'est pas l'plombier, pas l'perroquet, c'est moi, le brigadier... - Kècya encore ? - C'est votre amie, la Black à la voiture frigide... - Tu veux dire Frigidaire, je vois, J'accuse I, Afrodite, attends, je passe un slip et je t'ouvre. - Il a disparu ! - Qui ? - Son fils, çuici qu'i's'prend pour un samoussas - Un samouraï, analphabrute... Il est où ? - Ben puisskejtedikiladisparu, j'en sais rien. - Et tu crois que moi je le sais ? - C'est pour l'enquête... - Je suis soupçonné ? - Non, mais tu la connais, on l'a vu se réunir avec tes copines chez toi. - On peut rien cacher à la police, et alors ? - C'est pour savoir si jamais tu saurais pas quelque chose... - Rien, comment ça s'est passé ? - Ben il était là, et après il était plus là, alors on en a déduit, à la brigade, qu'il avait disparu. - Fine déduction. Et sa mère elle dit quoi ? - Qu'il voulait pas aller sur la lune, c'est troploin... - Quel rapport ? - Avec quoi ? - Ça dépend, mais passons. C'est sûrement une fugue - Oui, une fuite en avance sur son âge - Si c'est un coup de blues, une fugue de Bach to Back (4), il va revenir - C'est moi qui diligence l'enquête - Je vois, lente quête... - Pourquoi que t'es toujours comme ça avec moi, je garde bien ton chien... - Je te vois venir, c'est pas un chien de chasse... - On va faire une batterie dans les parcs, il nous faut des bras... - Des jambes aussi, pour une battue, peut-être ? - Je t'inscris d'office ? - Dis comme ça, si tu veux, et toute la bande, Ali, Alfonce et les filles, ça commence quand ? - Ce soir à la nuit... - Pourquoi pas maintenant ? - On y voit mieux avec les lunettes laser... - Laser à rien dans la journée ? - Si mais le Ronin c'est un malingre... - Un malin tu veux dire. - Oui, il est maigre, il se faufile dans le moindre trou... - Ce n'est donc pas un malin gras, t'as regardé dans ton cul, des fois ? - Arrête d'être grossiste, sinon je t'embarque pour inculte à agent en ses vices. - Bon, on sera au comico à 18 heures, salut ! » et il lui claqua la porte au net

pendant ce temps, à Béguin, Célanie prenait un café aux urgences quand elle vit se pointer cet estropied d'Ali : « T'as fait loser dans un film de gangs ? - Non c'est Afrodite... - Je la savais pas violente... - C'est pas ça, elle était pas là, alors... » et il raconte son histoire. « - Prends plutôt un numéro pour la queue, t'as déjà perdu un quart-d'heure... - Et toi, c'est pas la dermato, ici... - J'avais pas de rendez-vous, et ça me brûlait, je pouvais pas dormir... - Et surtout pas baiser.. - Je suis en congé sans repos du soldat, Gabriel a la chtouille... - Ya pas que le cul dans la vie... - Tu peux causer dans le genre casse-couille, on n'est jamais mieux servi que par soi-même... »

entrèrent deux poulets accompagnant une jeune Rrom avec un nez énorme et un hématome au bras, qui boitait et gémissait. Ils firent la queue pour elle au guichet, mais sans passe-droit. Aux urgences, si tu viens pas en ambulance, c'est chacun son tour... Ni Célanie ni Ali n'étaient au courant pour le petit, ni qu'ils devaient se pointer à 18 heures au comico pour la battue. Ali tripotait son Iphone quand il sonna, c'était Levieux, qui le mit au parfum. « Mais je pourrai pas y être, je suis complètement amoché... - L'amour, ça fait ça, des fois... - Fous-toi de ma gueule... » et il repartit à raconter ses exploits, le garçon beur et le pot de fleur aux Trois Territoires. Entre-temps ce fut le tour de Célanie. Quand il raccrocha, elle sortait, il lui raconta, un quart d'heure de plus sur la disparition du gamin. « Pauvre Afrodite... Bon, moi j'y serai, à la battue... »

AliBlabla, après trois heures d'attente, on lui dit que c'était rien, se retrouva sur une civière entouré d'une aide-soignante gironde, d'une infirmière à cariâtre et d'un médecin malgré lui. Il passa radios et scan-air des pieds à la tête. Bilan sans gain : une entorse à la cheville, une fracture de l'avant-bras gauche, une main à recoudre, et divers hématomes de sa voix du médecin lui-même. Un mois de plâtre, quinze jours de pansements à la main, trois jours sans marcher, piquouse et changement du pansement deux fois par semaine par une infirmière à domicile fa si la si ré, « revenez dans un mois si tout ne va pas mal »

il rappela son pote taxi qui serait là dans 34 minutes dixit le GéPéSoù de sa chignole. Il se prit, mâle, en patience

l'heure fast approchait. Toussétoutes s'était préparées à la battue de recherche du corps de Ronin, mort ou vif. Levieux avait ressorti son treillis de cueillettes de champignons ; Alphonce de chasse au papillon où il est étalé des millions de fois en gros sabots dans ses souvenirs d'Alice, Aline, Carmen, Carol, Cécile, Célimène, Cendrillon, Clémentine, Désirée, Eleonor, Fernande, Germaine, Jeanne, Laeticia, Lola, Lou, Louise, Lucille, Margot, Marinella, Mary Ann, Melody, Michelle, Nadine, Nathalie, Peggy, Rosa, Suzie...; Lauteur en Tintin avec sa carte 8 en piteux état majeur; Célanie en tunique d'Amazone du Dahomey de chez Tati Daniel, sa machette à la main ; Niki en grand tape-à-l'œil, son Ali dans l'âme, et Afrodite comme en deuil poussant des you-you à faire fuir tout enfant de onze ans normalement constitué

ouvre la chasse à l'homme-enfant le brigadier-chef, alias Sergent Major à cause de sa légèreté de plume d'avant dans le derrière, la tête pleine de son héros, Torturé-de-ta-race-con. L'équipée fait une pause stratégico-tactique devant l'entrée du Parc des Beaumonts, au Care Four des Parapluies de leurs chers bourgs, haut-lieu des épisodes les plus avantouristes de leur vie d'avant leur mort et resuscitée présence obligatoire (5)

déjà les grenouilles en la mare aux têtards arrêtent de coasser, tel erre mythe, les oiseaux n'ont pas commencé je l'ai dit c'est l'hiver, les arbres d'avoir des feuilles tombées sur les traces déjà maint désunies, les chauves-souris ont disparu mais ce n'est pas la faute à la battue, les uns sectes les os trépas ça va cesser c'est sûr de faire bzz bzz les abeilles et les pas payants vont disparêtre @BrownStanislas l'a dit et l'aplat net des songes devenir l'idéal accompli, l'Idée hégélienne du néant der Tal, le dormeur du val éternel, de mort le lit dans l'avalée au bord l'abîme où de haut jura le chat noir traversant la rue de l'enfer quand le faune opina face à l'Opinel... (6)

et fou foudain fe fute un gland filenfe, un gland mifterre, un gang miftake

Ali alité lisait les essais-messes des rabatueurs et guidait, par satellitre interposé de Rhum Labat sur sa table de chevet, ces quelques personnes de passage à travers une assez courte unité de temps, quelque part en lestes parisiens complètement à l'Ouest, à la recherche de l'enfant perdu

pas pour tout le monde, Ronin révisait son cours de français-argot-verlan-créole-japonais-caillera, « ça ira, disait-il, pour ce soir ». Il pensa à sa mère qui se faisait un sang d'encre, un sans Noir qu'il était quoique d'idéal jaune, non pas de gilet, d'idéel du Japon d'antan, où il n'avait jamais mis les pieds, plus près que la lune troploin où un lapin faisait sauter des crêpes au chocolat pour la Saint-Valentin (7)


notes :
1. troploin, revue en ligne de théorie communiste relavant du courant dit de la communisation, rédigée par Gilles Dauvé et Karl Nesic. La revue a cessé de publier peu après le décès de Nesic en 2016, relayée par DDT21 (Douter de tout... pour tenir l'essentiel, au 21e siècle)
2. Giunt'è la Primavera e festosetti / La salutan gl'augei con lieto canto. Le sonnet, sans doute écrit par Vivaldi lui-même,  est constitué de deux quatrains pour l'Allegro en mi majeur à 4/4 , d'un tercet pour le Largo en do dièse mineur (le ton relatif) à 3/4, et d'un pour le retour à l'Allegro en mi majeur à 12/8. Écouter Les Quatre Saisons - Le Printemps : Allegro. Cette structure en AABA dont la formule est encore répandue dans les standards de jazz et la chanson moderne, simplifiée
3. allusion au haïku de Bashô (1644-1694)

鷺の足
雉脛長く
継添て

sagi no hashi
kiji sune nagaku
tsugihagi soote

on rallonge
une patte de l’aigrette
en y ajoutant celle du faisan

4. Back to Back  un des plus beaux disques de jazz néo-classique, Duke Ellington quasi monkien et Johnny Hodges éthéré commela Chloé de Boris Vian dans L'écume des jours : « Les murs de la chambre s'arrondissaient », et bon, rien que des blues...
5. voir MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens



6. L'INVENTION DE LA RIME MUETTE (Histoire secrète de la poésie)
« Un faune étique et muet promenait son chat dans les gorges profondes de l'Abîme, quand tomber nous le vîmes. Le chat. Quelqu'un de haut jura : « Ah brutes que ces gorges ! » Le faune acquiesça d'un silence. L'écho nous le bas en perdîmes en haut de l'insondable gouffre, alors que le chat retombait sur nos pieds. Vous le comprîtes, nous en restâmes coïtes. C'est alors, encore une fois, que de haut le faune opina.
Donnons ma langue au chat : « C'est dans les gorges de l'Abîme que mon faune haut maître, à l'âme sublime, et moi chat retombé sur vos pieds, découvrîmes la rime muette »
Patlotch CRISE EN VERS 13 décembre 2011

7. d'une légende japonaise, sans les crêpes mais une marmite, voir Yuminagi, le dieu lapin de la lune. Mais j'ai entendu au Japon la légende devenue blague, le lapin faisant sauter des crêpes à la pleine lune, ce qu'on peut fort bien imaginer en la regardant par ciel clair, bien que sombre... Voir aussi le lien entre Saint-Valentin et gâteaux, ou bains, au chocolat, dans FROM JAPAN

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Jeu 14 Fév - 21:34


chapitre 34

la plus belle africaine

jeudi 14 février

Afrodite était rassurée. Dieu merci, Ronin était en vie. Elle l'avait appris hier à 19h51 par Touitair, et bénissait ce réseau soucieux de sa progéniture. Où il était, ça elle n'en savait rien, ni ses comparses de battue, rentrés bredouilles mais heureux. L'enfant ne pouvait réviser ses languages dans un parc, il lui fallait de la lumière. Or il n'y avait ici ni feux follets, ni lucioles, ni verts luisants. Ni les limaces ni les escargots n'étaient fluorescents et il n'avait pas de lampe torche Maglite, comme les exploirateurs des Adventures Novels. Il était donc quelque part à l'abri

« Si ça se trouve il est dans notre Blockhaus au Parc des Beaumonts... » (1) suggéra Levieux repris par Alfonce : « Impossible, tu te souviens pas qu'il a été englouti par le tsusami, quand nous sommes morts dans la chute d'hélicoptère, parce que Lauteur avait pas mis de carburant... - Avec la hausse des taxes, faut me comprendre... - Hé, déconne pas, c'était avant les Gilets Jaunes ! - J'ai toujours été en avance sur mon temps... » Il avait réponse à tout, surtout quand c'est lui qui posait les questions, mais Levieux aussi : « - Moi je suis pour la taxe car bonne ! » Lui par contre ne se refusait jamais un mauvais bon mot, il en riait tout seul, et tout le monde le prenait pour un cave (2)

« Et dans le château d'eau du Bel air à Montreuil, qu'on avait squatté avec Ali et Célanie, comme Gavroche et Cosette l'Éléphant des Misérables à la Bastille ? (1) - Tu sais pas qu'ils l'ont colmaté et barricadé à cause des trafics et des tournantes ? - Ça c'est plutôt dans les caves... - C'est bien toi, le cave ! - Le cave se rebiffe (2), et si on te demande, tu diras qu'il vous emmerde ! »

Afrodite était une mère aussi attentionnée qu'indulgente, et elle avait depuis son plus jeune âge poussé Ronin à prendre des initiatives en responsable de ses actes. C'est ainsi qu'il utilisait un couteau à deux ans et qu'il se mit à cuisiner à trois. Depuis il avait ses propres recettes, ou celles qu'il apprenait d'une mère de son copain de la cité des Larris, Alissan, une famille de Sénégalais. Le père conduisait le Bibliobus de Fontenay, si bien qu'on trouvait chez eux toutes sortes de livres dont Ronin se régalait

il disposait déjà petite culture littéraire : L'appel de la forêt, Le dernier des Mohicans, L'île au trésor, Oliver Twist, Michel Strogoff, Les Misérables, Les aventures de Tom Sawyer, Robinson Crusoé, Le livre de la jungle, Les Trois Mousquetaires, Moby Dick, Sans patrie ni frontières... des classiques japonais tels que Le Tombeau des lucioles, Le bateau-usine, La Submersion du Japon, ou encore africains comme L’enfant Noir, Les Contes d’Amadou Koumba, afro-américains, Black Boy, Mémoires d'un esclave...

autant dire qu'il était davantage un aventurier des livres que par monts et forêts, dont lui tenaient lieu les parcs de Montreuil. Il avaient néanmoins appris là à pêcher la grenouille, sortir un grillon ou un putois de son trou, fabriquer des mirlitons dans du sureau, des arcs en charme et des flèches polynésiennes en noisetier, des tomahawk avec une branche à nœuds, faire un feu dans la terre où cuire des patates, creuser des cachettes au cœur des fourrés ou des cabanes à la cime des arbres. Il y emmenait ses copains et déjà ses copines, mais ce qu'il préférait, c'était y aller seul : « On entend mieux les bruits, les serpents, les oiseaux, les chats et les chiens errants, les gardiens et la police à cheval... »

Si Afrodite s'était d'abord affolée, parce qu'elle sentait que son gamin serait précoce et que déjà lui pesait la vie confinée du quartier dans les limites de son terrain d'aventures imaginaires, elle fut vite persuadée qu'il n'était pas bien loin, voulant par cette désobéissance protester de son droit à la liberté. Elle l'avait accompagné parfois dans ses escapades, ou conduit plus loin à La Forêt Notre-Dame ou celle de Fontainebleau, où ils avaient fait du camping sauvage, et lui s'était senti le Roi de cette jungle fantasmée. Elle y préférait le printemps, quand sortaient les perce-neige, pervenches, violettes, jonquilles, primevères ou coucous, renoncules ou boutons d'or, anémones blanches

mais la fleur préférée de l'Africaine était aussi la plus belle et rare, l'anémone pulsatille. Elle y voyait une autre elle-même. Espèce protégée, elle donne séchée au four et pulvérisée une poudre à éternuer réputée bonne contre la migraine. Fraîche, elle est toxique, caustique et irritante. Car Afrodite était un peu sorcière : « Qui me frotte s'y pique ! », de plus audacieux qu'Ali en avaient fait l'amère expérience

Alfonce se dit que Flaubert, dans son Dictionnaire des idées reçues, eût pu écrire : « Expérience : amoureuse, toujours amère. Pour les autres, toujours ajouter : l'- montre... ou mieux l'- prouve... »

sans adjectif, dites-vous bien que vous n'avez aucune expérience, mais vous pouvez choisir celui qui vous correspond le mieux : "à faire", "amoureuse", "catastrophique", "client", "comptable", "culinaire", "d'autrui" ou mieux "des autres", "du changement", "de l'âge", "de la délinquance", "de la drogue", "des luttes", "du passé", "de la rue", "de la vie" ou "d'une vie", "du volant", "de la mort", "échangiste", "européenne", "exceptionnelle", "géniale", "globale", "humaine", "immédiate", "incroyable", "inédite", "inoubliable", "large", "magique", "malheureuse", "mauvaise", "mystique", "nouvelle", "originale", "première -", "professionnelle", "quotidienne", "rare", "réelle", "réussie", "rurale" ou mieux "de la ruralité", "scientifique", "sensible", "sexuelle", "solide", "solitaire" ou mieux "de la solitude", "spirituelle", "sur les animaux", "sur l'embryon", "trompeuse", "unique", "utile", "vécue"...

qui n'a eu ou fait aucune de ces expériences, ou dont la sienne est ancienne, commune, étroite, fragile, inutile, médiocre, oubliable, ratée..., celui ou celle-ci est irrémédiablement fichu.e. Qu'il ou elle se console en se disant que même toutes réalisées, elle ne valent pas mieux qu'être "sans expérience".

l'idéal est d'avoir celle du l'annonciateur, du prédicateur, du préviseur, du prophète, du visionnaire, l'expérience de, du ou d' :l'apocalypse, l'avenir, bouleversement, la catastrophe, chaos, la croissance, la défaite, l'effondrement, la fin, la grève générale illimitée, la révolution, la victoire.... Pour être plus sûr, prédire : la chute, la crise, la débâcle, la fermeture, le naufrage... Éviter la météo. Gagnant à tous les coups : prédire le changement, mais ne pas dire lequel !

Afrodite avait eu ou fait tant d'expériences qu'on disait d'elle opinant de la tête : « Afrodite est une femme d'expérience (s ?) », sans qu'on puisse savoir s'il s'agissait de celle accumulée ou de celles qu'elle avait faites. Mais elle disait plutôt : « Je suis une femme d'expériences », se réjouissant d'avance de celles qu'elle allait faire. Elle était une « femme d'avenir », mais préférait ne pas le prévoir

en autres qualités appréciées par ses proches, car de loin personne n'avait pu vérifier, elle était généreuse. C'est pourquoi cette après-midi elle n'avait pas hésité à sauter dans son Jaccuse'I pour rendre visite à « ce pauvre Ali, qui se morfond au fond de son lit ! ». Arrivée devant sa porte, elle toqua sans code, elle n'en avait pas. Ali sans savoir qui c'était répondit : « Entrez ! c'est tout vert. » Elle le trouva un peu pâle mais il lui souriait : « Tu es venue... Niki ne m'a même pas appelé, elle... - Ce qui veut dire que tu aurais préféré que ce soit elle... - J'ai pas dit ça ! - Admettons. Comment vas-tu ? As-tu besoin de quelque chose ? J'ai pris des cours de secourisme, tu sais... - Tu ferais mes piqûres et changerait mes pansements ? - Tu as ce qu'il faut ? - Tout est là, regarde, en bas de la table de chevet... »

elle se pencha, et comme elle portait un corsage échancré, la vision lui fut de nouveau offerte comme dans le peignoir rose indien. « On va commencer par la piqûre, mets -toi sur le ventre, et détends-toi. » Il obéit. Elle remplit la seringue du produit après avoir lu la notice, rejeta le drap, baissa son pantalon de survêtement, lui caressa les fesses, nettoya la gauche à l'alcool, et lui injecta la dose prescrite. Il fut courageux et ne réagit pas. « Maintenant sur le dos, je vais m'occuper de ta cheville et de ta main, mais pour le plâtre tu en trouveras une autre, je ne sais pas faire. » Elle défit les bandages, nettoya, remit de la pommade, une nouvelle bande qu'elle épingla à l'ancienne. « Voilà, c'est parfait ! - Merci. Tu veux boire quelque chose ? - Je vais me servir...»

Ali ne comprit pas immédiatement pourquoi, pour boire un coup, elle tait son corsage, son soutif, sa jupe et sa culotte, puis, se mettant sur lui de manière appropriée, baissa cette fois le devant de son fute, et l'emboucha, elle faisant en sorte qu'il trinque avec elle, de l'autre côté de leurs choses de la vie

l'opération médicale dura le temps qu'il faut, car comme disait Heidegger ou bien quelqu'un des soins : « Il faut laisser l'Étant au Temps. »

on toquait à la porte, trois coup et demi. « Mince, Célanie ! Et on est à poil ! - Pourquoi tu t'affoles ? et vers l'entrée : « J'arrive ! » Elles s'embrassèrent : « Tu compenses l'absence de ton fils ? - Arrête tes conneries, tu as soif ? - Qu'est-ce qu'il y  à boire ? - Demande à Ali, il a découvert un remontant... Ali : - Je ne parlerai qu'en présence de mon avocate marron ! - Tu veux goûter ? - Comme l'expression d'un déjà bu, mais pourquoi pas, Gabriel a le drapeau en berne et je suis en congé bonifié. » (3) Elle ne portait pas sa lingerie fine des Galeries Lafayette, mais quand on se déshabille qu'importe la marchandise ?

ils firent ainsi ménage à trois, ce qui fait en suce trois ménages à deux. Les choses étant ce qu'elles sont aujourd'hui, le temps d'Heidegger et de la jeune Hanna était révolu (4)

le repos du guerrier Ali pouvant l'épuiser, les deux femmes le laissèrent à sa convalescence et sortirent. « Tu viens chez moi ? Ronin ne va pas tarder à rentrer, et j'aimerais que tu lui passes un savon, moi ça ne servirait à rien... - Comme chez les flics, la gentille maman et la méchante tata, le rôle de la Fée Carabosse ? - Bien sûr, "malfaisante, vieille, laide, méchante, et surtout bossue", tu es parfaite dans le rôle ! Non, s'il est parti, c'est pour me passer un message, et si j'en rajoute une couche, ce sera pire... - Puisque tu le dis, j'y connais rien aux timanmay... »

dans la voiture, Célanie ne dit pas un mot, peut-être songeait-elles à l'éducation sexuelle très soft qu'elle avait donnée à AliBlabla. Avec son corps d'éphèbe, il lui donnait davantage à ressentir  des sentiments maternels qu'une attirance érotique. Pour elle il n'avait jamais été au lit qu'un entre-deux, dans l'amitié et la confiance qui les unissaient. Afrodite se gara devant le 70, Rue des Trois Territoires

Alfonce prit alors conscience que ce n'était pas la maison qu'il avait décrite dans le détail lors de l'odyssée burlesque du jeune homme : « Celle-ci est encore mieux, au fond de cette allée avec le fil à linge et les outils rouillés dans le jardinet, plus étroite, plus modeste. Elle a bien fait d'habiter là. »

une fois n'est pas coutume, Lauteur était content : « 160 lectures par chapitre, 200 chaque jour ces derniers temps, n'est-ce pas la preuve que mon talent commence à être reconnu ? Bon, ya bien ces historiettes assomneuses, faloutres et fastidiantres, insabides et laissantes à désirer, inconsistoires et insipitres, quelconnes et trivioles, sans parler de cette bibliothèque qui emmerde tout honnête homme normâlement monté, ou de cette histoire de fleur à coucher dans les bois en hiver, mais on y trouve quelques bons plans-cul et c'est là l'essentiel, la preuve est faite que ça marche sur touitair ! »

Alfonce, lui, ne l'était pas : « Qu'Afrodite s'envoie en l'air avec qui elle veut, mais qu'elle fasse d'abord et sans délai le boulot pour lequel je ne la paye pas : corriger les fautes de l'écriture automatique et les dysfonctionnements de l'éditeur de Touitair. Elle ne connaît pas sa chance d'avoir pareil job en or pour alimenter sa motivation ! »

il était plus de 9 heures du soir, et Ronin n'était pas rentré. « Il vaut en profiter jusqu'au bout, ce petit diable au corps (5), mais je suis sûre qu'il rentrera demain après-midi, il a invité des copains pour regarder "Les Sept Samouraïs." - Dans ce cas, je peux te laisser, demain matin je dois être à 8 heures au boulot à Clichy. - Dis plutôt que tu veux te reposer pour être en forme si Gabriel est là ! - On verra, je ne suis pas ne femme d'avenir, moi ! - Tu lis dans le dos d'Alfonce, maintenant ? - Tout le monde sait tout sur tout le monde, il n'y a plus de séparation entre les sphères publique, rivée, et intime... - T'es vraiment une cocotte intello... - Oui, femme, mais camarade ! » Elles éclatèrent de rire, s'enlacèrent, Célanie s'en alla. Afrodite une fois seule alla prendre un bain, sans chocolat

le ciel était clair dans la nuit sombre de Montreuil, quelques étoiles sortaient de la pollution lumineuse et poussiéreuse. Ici, beaucoup n'ont jamais vu un vrai ciel étoilé, ni la mer. Les migrants et migrantes ne connaissent pas leur chance, qui la traversent au péril de leur vie


Patlotch a écrit:La plus belle africaine n'est pas une femme, mais une fleur dans la jungle, que personne n'a jamais vue, et qu'il s'agit d'imaginer. C'est l'idée de départ de Duke Ellington, qui a donné ce nom en français à un thème joué à l'occasion du Festival mondial des Arts Nègres, organisé à l'initiative de la revue Présence Africaine, de la Société africaine de culture, à l'invitation du chef d’état du Sénégal, le poète Léopold Sédar Senghor, du 1er au 24 avril 1966

il s'agit en fait de la reprise arrangée pour l'orchestre de African Flower, ou Little African Flower (Petite Fleur Africaine), présent sur le disque Money Jungle de 1962, avec Charles Mingus à la contrebasse et Max Roach à la batterie. Pour le jouer, il faut aimer les bémols, puisqu'il y en a 6 à la clef, tonalité de mi bémol mineur. Le morceau est plus ou moins long selon les versions enregistrées (de 8mn en Pologne en 1971 à 14mn à Antibes en 1967)

Duke Ellington La Plus Belle Africaine Live Berlin 1969

L'orchestre comprenait à cette époque :
Duke Ellington, piano
Cootie Williams, Cat Anderson, Mercer Ellington, Benny Bailey, Nelson Williams, trumpets
Ray Nance, trumpet and violin
Lawrence Brown, Chuck Connors, Aake Persson ou Britt Woodman, trombones
Johnny Hodges, alto saxophone
Russel Procope, alto saxophone and clarinet
Jimmy Hamilton, tenor saxophone and clarinet
Paul Gonsalves, Harold Ashby, ténor saxophones
Harry Carney, baryton saxophone, alto and clarinet
Wild Bill Davis, Hammond organ
Jimmy Woode ou Victor Gaskin, bass
Sam Woodyard ou Rufus Jones, drums
Ozzie Bailey, vocals

je l'ai écouté à Lyon en 1969 en formation similaire, et qui comprenait donc encore une dizaine des musiciens de la grande période des années 30 et 40, voire des années 20
notes :
1. épisodes de MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens au printemps 2018, dont je donnerai ultérieurement des extraits en annexe, puisqu'il n'est plus en ligne
2. cave, argot

Qui n'appartient pas au milieu : individu honnête, qui travaille légalement ; client, qui paye les filles ; (par ext.) dupe, victime, idiot, imbécile, terme de mépris général (du point de vue de celui qui parle) ; (par ext. peureux)
synonyme : dupe, pigeon, victime...
Le cave se rebiffe est un film français réalisé par Gilles Grangier sur des dialogues de Michel Audiard, sorti en 1961. Tiré du roman éponyme d'Albert Simonin, ce film est l'adaptation du deuxième volet de la trilogie Max le Menteur, qui s'insère entre Touchez pas au grisbi et Grisbi or not grisbi adapté à l'écran sous le nom Les Tontons flingueurs.
3.

Le congé bonifié est un congé particulier accordé au fonctionnaire originaire d'un département d'outre-mer (Dom) qui travaille en métropole ou dans un autre Dom ou au fonctionnaire originaire de métropole qui travaille dans un Dom. Le congé permet d'effectuer tous les trois ans un séjour sur le lieu d'origine. Il donne lieu à une majoration de la durée du congé annuel, une prise en charge des frais de transport du fonctionnaire et des membres de sa famille et au versement d'une indemnité spécifique "vie chère".
4. Hanna Arendt
La jeune étudiante juive, maîtresse de son si brillant professeur, devenue elle-même une intellectuelle prestigieuse teintée de marxisme, renoue après guerre et après la Shoah avec son ancien amour. Au grand dam d’ailleurs de Mme Heidegger légitime, présentée par contraste comme une potiche en oubliant qu’elle fut une nazie de la première heure.
Arendt et Heidegger, le roman et l'histoire, Maurice Ulrich, L'Humanité, 25 Octobre 2016
5.
Le Diable au corps est un roman de Raymond Radiguet paru en 1923. C'est le récit d'une histoire d'amour entre un jeune garçon et une femme tandis que le mari de cette dernière se bat sur le front durant la Première Guerre mondiale. Cette œuvre marque les esprits par l'extraordinaire sens de la formule de son auteur, et surtout le mythe qui l'entoure (Radiguet est mort à l'âge de 20 ans). Des thèmes tels que l'adolescence, la trahison, le scandale, la parentalité, l'adultère, les doutes amoureux sont magistralement abordés dans cet ouvrage.

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Ven 15 Fév - 19:32


chapitre 35

la grève du roman

vendredi 15 février

« Depuis le 13 janvier, un dimanche ! j'écris chaque jour une chapitre de une à sept pages, sans le moindre congé hebdomadaire. Cela représente 70 heures d'écriture, de documentation et recherches, de repérages, de repentirs, de biffures, de ratures, d'effaçures, de lectures et relectures, de corrections, de notes, d'encodage des guillemets et italiques, d'édition électronique, de copiés-collés sur la touit'aire et rebelote, de touites en groupes à compter "pas plus de 280 caractères" et des bons moi qui l'est mauvais, d'espionnage des personnages pour vérifier qu'ils ne font pas autre chose que ce que j'ai écrit, de surveillance d'Afrodite qui corrige pour rien de travers, et j'en passe parce que j'ai pas que ça à foutre, moi, être le nègre d'un qui n'en branle pas une sauf la sienne derrière son écran ! Alors merdenmarre et foutre occulte du culte du roman, ce bouquin qui n'existe même pas, qu'est bon pour le pilon avant d'être non édité, non imprimé, non publié, non corrigé, non vendu, et in fine non lu ! »

Alfonce n'en pouvait plus, je suis bien placé pour le comprendre, et pourtant moi, si j'arrête, je suis mort ! Il faut absolument qu'il réagisse avant de nous faire un burn-out par épuisement professionnel, harcelé par un obsédé sexuel malade d'une indisposition au travail (1)

« Il faut tabsolument que je régisse, que j'arrête de suer du burnous, que j'épouse pas ce trop fessionnel harcelor mitable et zobsédé de son culte inculte ! C'est dit. Aux armes, si toi rien ! Ne soyons tout nous appartient ! Grève générable ! Mort au roman ! Euh... non : GRÈVE DU ROMAN ! »

bien. Maintenant que tu as un projet, un objectif, un horizon, pose-toi la question : « Que faire ? »

« Maintenant que j'ai pris une bonne révolution, que je dispose d'un programme hâtif, d'un "hobrisons nos chiennes à perdre", je dois me poser la réponse : "Que sers-je ?" Un RIC hard sinon rien ? Pas question ! Compte tenu de mes talents singulièrement exceptionnels, je dois prendre la direction théorique et militante du mouvement, qui recule en avançant et qui franchit le bas de ceux d'en-haut. Mort aux jaunes ! Un gibet ! »

très bien, mais il faut d'abord convaincre et mobiliser tes troupes, qu'elle se mettent colère pour toi, qui dois rester à l'arrière du front pour en donner des nouvelles fraîches, presque chaque semaine, chaque jour, chaque heure « en revenir à ce qu'il se passe : “nous on voudrait seulement vivre un peu mieux”. »

« C'est vrai ça, il a raison, il faut que nous en revenions de tout. Je vais dès plus tard que jamais auto-organiser une réunion mixte, et manipuler mes ouailles pour qu'elles se mettre en greffe du chœur des personnages, de Lauteur, du nègre, de la correction incorrecte, et du Touitair qui n'en fait qu'à sa fête. Marchandons rien, mélenchons pas tout, Qu'un sans gain pur agrève nos missions ! GRÈVE DU ROMAN ! »

l'AG double mixte urge. Elle se tient dans la piaule d'Ali, victime collatérale d'un repos du guerrier. Les filles sont sur son lit, pas troploin. Levieux est affalé dans un fauteuil Club en cuir de vacherie marron, dont les ressorts ressortent, offrant un massage fessier simulant l'intellect. Il a une demi-douzaine d'escargots sur le crâne, zone à masser pour réconcilier yin et yang et enfin, retrouver l’équilibre. Pif le chien lèche la main d'Ali. Lauteur filme pour là post-hériter. Alfonce est à la tribune, debout sur la table rase :

« Il faut sortir, caves, par Léo ! », et aussitôt l'on entendire, de nulle part, la voix de Léo Ferré chanter Les Anarchistes. « Encolèrez-vous ! héros et héroïnes, et de zéro à l', montez là hauts sots du siècle ! Maitron-nous en Commune nos divers gens ? (2) C'est la grève du roman qui en désirdérata.»

il fut oblationné à l'unanimabilité des présents et des présentes, puis on l'empoigna... Et alors... On le souleva... Et alors... On le ficela... Et alors... On le mis sous l'Assis... Et alors... Alors Levieux se leva de son fauteuil et protesta : « On va pas recommencer - Quoi ? - Ça dépend... - De quoi ? - De Zorro à l'infini... - Ni Dieu, ni Maître, ni Zorro ! » (3)

alors il formèrent un cortège de tête en torturbaine (4) et se dirigèrent Tous ensembleu - Tous ensembleu, sauf Ali alité, vers le Comico, histoire de rigoler

mais au commissariat de Montreuil, une surprise les attendait, dont les informable Sergent Major, le brigadier-chef : « Notre bigrade d'heureux cherche n'a pas trouvé Ronin. Il s'a rendu de lui-même à son domicile, sis 70 Rue des Trois territoires à Vincennes. N'y trouvant pas sa « duronne », qu'il a dit, il est venu porter plainte chez nous pour "abandon mineur involontaire avec motif grave de la résidence familiale". La mère est priée de se présenter à pied et point liée à son domicile fixe pour expier sa faute impardonnable par la communauté humaine des susnommés territoires inexplorés d'une jungle oubliée. - T'as trouvé ça tout seul ? - Non, c'est le poète (5), le nègre de la compagnie, il rédige nos communs niqués. »

Afrodite laissa ses camarades et compagnes grévistes aux bons soins de la greffière agréée fière de l'être et du néant : « Ce n’est qu’à un étant ainsi éclairé existentialement que l’étant là-devant devient tantôt accessible sous la lumière, tantôt caché dans l’obscurité.» Ainsi parlait le poète inspecteur citant Heidegger, puis ajoutant : « Voilà voilée la chose en son concept même, le petit Ronin était caché dans l'obscurité à la lumière du Bibliobus : “Ceux qui sont à la lumière n'y voient rien dans le noir, tandis que ceux qui sont dans le noir voient tout à la lumière.” - C'est de vous ? - Non, de Guanling Yin Xi (關令尹喜), honoré dans le taoïsme sous les noms de Monsieur Wenshi (文始先生), Incomparable immortel (無上真人), Ministre du Pur de Jade (玉清上相). - Il pourrai être recruté par notre Président comme conseiller de l'ombre, non ? - C'est à lui de voir dans l'obscurité du cabinet d'aisances élyséennes. »

ils sortirent du comico éclairés. « Ah, la vache, ça crée sacrément, dans la police ! - C'est la stimulation populaire de la banlieue rouge, et le bel air de nos compagnes - Tu l'as dit, la femme est l'avenir du flic contre les violentes policières. »

si la grève du roman se poursuivait, massivement suivie d'aucun effet lisible, c'est que le réel ne se laisse pas arrêter comme l'écriture, et qu'elle doit bien rendre compte, presque chaque heure, de ce qu'il se passe, surtout quand il ne se passe rien d'autre. Nos amis et amies étaient certes grévistes, mais réquisitionnés pour la bonne causerie délit là, chacune et chacun à son créneau, l'amour dans le près pas troploin

autre chose serait LA GRÉVE DU RÉEL, une posture zen relevant du Traité du vide parfait : « Quel est le but du voyage ? Le voyageur suprême ignore sa destination. L'observateur suprême ignore ce qu'il contemple. Tout est voyage. Tout est observation. C'est ce que j'appelle voyager, c'est ce que j'appelle observer. » (6) Moi qui n'aimais pas les voyages, comme l'a écrit Alfonce dans le chapitre 30, grand déballage et voyage intérieur, j'étais en grand décalage avec qui prend ses désirs pour la réalité autant qu'avec qui nie ses désirs parce que « l'inconscient n'existe pas », mais seulement « la lutte des classes » qui, « en dernière analyse », détermine non seulement les rapports sociaux mais l'intimité même des rapports humains. Pauvres prétendus matérialistes de leur âme éperdus !

il faut ainsi l'affirmer, haut effort, quitte à polymoquer, L'OUTRE-RÉEL EST et N'EST PAS Le RÉEL en même temps, car « il y a un temps pour tout », disent les clés élastiques (7),  un temps pour le réel et un temps pour en rendre compte, qui fait la réalité de l'outre-réel

par voie d'inconséquence, l'outre-réel ne peut pas faire grève plus que le réel, n'en déplaise à cet idéaliste d'Alfonce

ce matérialisme impénitent ne nie pas qu'il puisse exister d'autres mondes possibles, mais retient que s'il y a un outre-réel, il n'y a pas d'outre-monde. Ce matérialisme indécrottable et non borgne tout bouse (8 ) fait comme s'il n'y en avait pas, car si certain.e.s préfèrent vivre dans leur monde d'hypothèses, je préfère moi vivre sur le plancher des vaches, sans exclure l'existence d'une merde ou d'un trésor que j'ignore. Ce pourrait être là ma définition de l'outre-réalisme

en attendant, pendant l'écriture, la grève du roman continue

Lauteur était remonté sur son grand chameau, qui lisait en "lecture rapide", un mot par-ci, trois mots par là : « "le roman continue" ! Gonflé, philosophe à la manque, tu veux dire qu'il n'y a plus de roman du tout, plus d'intrigue, plus de suspense, même plus de personnages dignes de ce nom, mais des faire-valoir de théorie de la littérature dont un vrai romancier comme moi se contrefout. Rendez-moi mon roman romanesque ! Au feu ce feuilleton de branlette intello ! »

il est vrai que la forme-feuilleton mériterait bien un chapitre, et je me promets à l'occasion dans faire l'éloge


notes :
1. voir TRAVAILLER POÈME, Le travail, tout un poème, Gloses sur une indisposition au travail... Diagonale d'un fou et de ses échecs, Patlotch, écrits de 1983 à 2012
2. Le Maitron est le nom d'usage d'un ensemble de dictionnaires biographiques du mouvement ouvrier dirigé par l'historien Jean Maitron, décédé en 1987, puis par Claude Pennetier. Le Maitron des Anarchistes a été publié en 2014
3. Henri Salvado, Zorro est arrivé, 1964
4. La tortue romaine est une formation défensive des armées romaines, formation inventée par les Gaulois
5. Le poète, célèbre inspecteur du commissariat de Montreuil, d'après ses antécédents épisodiques
6. Traité du Vide parfait

Troisième grand penseur du taoïsme après Lao Tseu (Laozi) et Tchouang Tseu (Zhuangzi), Lie Tseu (Liezi) vécut au Ve siècle avant J.C. II écrivit le Traité du vide parfait après avoir étudié avec de nombreux maîtres taoïstes et aurait ensuite habité quarante ans dans le même village, inconnu de tous. Lui qui disait que son esprit s'était "intégré à l'absolu et son corps dissous en lui" nous a laissé une oeuvre majeure où les concepts de Tao, de vide inhérent à toute chose, d'impermanence, d'immortalité de l'esprit et de voyage des âmes, se trouvent approfondis.

Ce livre illustre admirablement la philosophie chinoise du déroulement de la vie humaine et cosmique. Le lyrisme de l'auteur nous fait voyager à la racine des êtres et des choses, aux confins de l'existence. "Je ne sais même pas si c'est le vent qui me chevauche ou moi qui chevauche le vent", disait le vieux sage : le fruit de sa contemplation se trouve en ces pages, directement traduites du chinois.
7. Il y a un temps pour tout, l'Ecclésiaste, « celui qui s'adresse à la foule », est un livre de la Bible hébraïque, faisant partie des Ketouvim, présent dans tous les canons.
8. Born to Lose, Ray Charles, 1962

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 16 Fév - 22:15


chapitre 36

les loges du feuilleton

samedi 16 février

la grève du roman se poursuivait, de plus en plus suivie par ses personnages, que ni Lauteur, ni Alfonce, ni moi-même ne pouvions plus surveiller et moins encore contrôler leurs actes et propos. Il fallait pourtant continuer l'écriture, et l'idée vint d'une parenthèse dans le roman

la vie est un feuilleton. Ma vie est un feuilleton. La vôtre aussi, celle de votre voisine, de chacun et chacune que vous connaissez ou non dans le monde, de tous les morts et de tous qui naîtront, et ça va vite. Chacun.e y compte pour 1, ou 0. Il est au fond très démocratique, cet anonymat du comptage des vivants, de morts et de décès. Mais il est tout sauf un feuilleton

la vie est un feuilleton, parce que l'intrigue n'en est pas à jouer chaque jour comme dans un roman policier pour connaître à la fin l'assassin (1). Chaque jour se vit certes dans une suite temporelle, une série dans laquelle chacun.e inscrit ses projets à plus ou moins long terme, professionnels, personnels, familiaux, amoureux... projet pour le lendemain, les vacances, l'année prochaine, la retraite..., mais ne se dit pas : « Tout ça, c'est dans le but à la fin de... », parce qu'au bout pour chacun.e il n'y a que la mort, qui ne saurait être en elle-même et pour elle-même un but

dans ce roman il n'y a de fin en aucun sens du terme, but ou achèvement, puisque je l'ai programmé inachevable en décidant qu'il resterait au jour de ma mort inachevé. On ne doit rien attendre d'autre que de savoir au jour le jour ce qu'il s'y passe dans le grand tout de ce qui se passe dans le monde. Chaque chapitre relate et commente les vies singulières de mes personnages, chacune étant son feuilleton individuel en même temps qu'elles forment ensemble le feuilleton correspondant au chapitre du jour

chaque chapitre constitue en soi un tout relativement autonome du roman comme tout. Il peut donc être livré en feuilleton quotidien et satisfaire dans une certaine mesure qui n'a pas lu ce qui précède et n'aura pas envie de savoir ce qui suit. C'est très certainement ce qui différencie un roman écrit et publié au jour le jour, d'un autre qu'on met des années à écrire avant de le publier. Mais c'est aussi ce qui en garantit le caractère vivant

en fait, c'est un peu comme regarder un épisode des Simpson ou lire la planche d'une page voire la petite bande dessinée de son journal quotidien, suite de cases en bandeau sur une ligne (Strip), de Pif le Chien dans L'Humanité à Le Chat de Philippe Geluck dans le journal belge Le Soir, ou Monsieur Jujube dans Le Provençal, en passant par Le Baron noir de Got et Pétillon dans le défunt Le Matin de Paris. La tradition remonte au 19e siècle mais est relancée dans les années 30 par Oscar Chic, prêté au Populaire de Léon Blum par le Daily Herald, organe du Labour Party (2)

je veux dire que la vie ultérieure des Simpson, de Pif ou de Le Chat, leur devenir, tout le monde s'en fout, justement parce qu'à la différence de êtres vivants, ces héros sont immortels, survivent à leurs créateurs, ce qui ne fait pas mentir Léon Bloy dans Exégèse des lieux communs : « Tous les héros de roman-feuilleton sont habitués à voir la mort en face. Faut-il croire qu'aucun d'eux ne l'a jamais vue de profil ? C'est peut-être plus effrayant. »

j'écrivais quelque pars que personne ne peut vivre aujourd'hui comme si Emma Bovary n'avait pas vécu en héroïne de Flaubert, qu'on ait lu ou pas ce roman, compte tenu de l'influence considérable et durable du bovarysme (3)

LE GRAND ÉBAT est donc un roman-feuilleton quotidien, et à ce titre hérite de ceux du 19e siècle, auxquels je vais m'intéresser maintenant, pour savoir plus spécifiquement à quel rythme il ont été écrits par leurs auteurs, romanciers feuilletonistes, relativement à leur publication par les journaux

Balzac notamment fait publier ses romans dans la presse, au moins partiellement, à partir de 1831, avant de les publier sous forme de volumes. Le premier triomphe du genre est en 1841-42 celui des Mystères de Paris, d'Eugène Sue. L’écriture romanesque n’est pas affectée par ce mode de publication, qui est envisagé comme une première présentation de l’œuvre au public par épisodes, avant d’être présentée en volume.

Le choix des chapitres présentés, le découpage de l’œuvre, ne sont pas, alors, antérieurs à son écriture [les chapitres se découpent au fur et à mesure de leur écriture, sans quoi les romans auraient pu être édités avant leur publication en feuilleton]. Mais une révolution se prépare, qui va entraîner avec elle la transformation du feuilleton-roman en véritable technique littéraire : la démocratisation de la presse. [vers 1875 c'est l'âge d'or de la presse populaire : le tirage global des quotidiens parisiens passe de 1,5 millions à 5,5 millions d'exemplaires tandis que celui des quotidiens provinciaux se hausse de 0,5 à 4 millions]

Avec des succès comme Les Mystères de Paris d'Eugène Sue, le roman-feuilleton fut accusé de répandre des idées subversives et d'être responsable de soulèvement populaire. Afin de lutter contre cette forme littéraire jugée dangereuse, un amendement de juillet 1850 imposa une taxe aux journaux qui publiaient des feuilletons.      

d'après Roman-feuilleton, Wikipédia
Gérard de Nerval écrit dans Filles feu, Angélique en 1954 : « Il était défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu à appeler le feuilleton-roman. »

intéressante, la remarque sur la démocratisation de la presse, puisqu'avec Internet et les réseaux sociaux, un nouveau seuil à été dépassé. Pour une population française de 38 millions en 1875, 9,5 millions de journaux est comparable à l'équipement en ordinateur avant le passage aux portables de poche. La possibilité qu'un roman-feuilleton soit lu aujourd'hui sur Internet est donc équivalente à ce qu'elle était dans la presse à la fin du 19e siècle. Triomphe alors le roman-feuilleton social, mélodrame qui deviendra vite sentimental, et dans le même temps :

Le divorce n'a cessé de s'accroître entre cette littérature et l'avant-garde culturelle ou la critique, en dépit de l'édition des romans-feuilletons dans des collections populaires lancées au début du siècle par [des éditeurs] et où ils voisinent avec des auteurs plus littéraires ou réputés.

Il n'empêche que les meilleurs de ces romans-feuilletons sont régulièrement réédités et qu'ils nous parlent tout autant que la littérature élitaire. Celle-ci s'est d'ailleurs en grande partie construite contre le roman-feuilleton et l'a en retour largement influencé. L'arrivée du cinéma et film-feuilleton qui portent un premier coup au roman-feuilleton, puis après guerre la baisse du prix des livres. Le journal cesse alors d'être le vecteur privilégié du roman et les genres populaires qui ont fait la gloire du roman-feuilleton deviennent autonomes dans le cadre de collections populaires spécialisées : roman sentimental, roman policier, science-fiction...
adapté de Le roman-feuilleton français au XIXe siècle, Lise Queffélec, Que sais-je ? 1989
il n'y a pas que les écrivains "bourgeois". Le communiste Roger Vaillant, alors aligné sur le PCF, écrit en 1945 dans Drôle de jeu : « Je m'efforce seulement d'y voir clair... et de ne pas tomber dans le roman feuilleton. »

la démocratie politique n'a rien changé à la séparation intellectuelle dans "l'accès à la culture", ni comblé le fossé entre cultures populaires et supposées savantes car plus élitaires,et bourgeoises, affaire de classes. Au demeurant, les théories du "prolétariat" (concept) écrites par des intellectuels, ne sont pas lues par "les classes populaires" (réalité sociale selon la sociologie)

alors pourquoi LES LOGES pour L'ÉLOGE DU FEUILLETON ? Parce que, comme dit au début, chaque vie est un feuilleton, et chacun.e loge en son feuilleton, et toutes ces loges singulières en constituent d'autres, particulières, dans la grande loge générale de la vie au tout-monde. Et ce dont veut rendre compte, microscosmiser plus que représenter, ce roman-feuilleton, c'est de cette accumulation, ces agglomérat, agrégat, amoncellement, assemblage, bloc, empilage, faisceau, fatras, cette pyramide... de feuilletons dans leurs loges, que ce feuilleton se propose de dé-loger

délogé du roman, c'est ce que fus à l'aube de ce matin même. Alors que je m'apprêtais à sortir de chez moi pour aller acheter un croissant aux miens, je trouvai la porte bloquée par une amoncellement d'épluchures, balayures, boues, cacas, chiures, cochonneries, débris, déchets, déchets, détritus, excréments, fientes, fumiers, grivoiseries, grossièretés, immondices, incivilités, nettoyures, obscénités, pourritures, poussières, rognures, saletés, saloperies, souillures, trivialités, turpitudes, et autres vidures de nos rues inciviques

sur cette barricade, un drapeau ruse de Sioux tenu haut, Levieux arborait un sourire triomphal, tandis que derrière cet entassement hétéroclite, Lauteur, muni d'un porte-voix, déclamait la liste de leurs revendications :

« Contre :
- la mainmise sur l'intrigue par une poignée d'usurpateurs ;
- le détournement des objectifs fondamentaux de la littérature engagée :
- l'appropriation oligarchique de la substantifique moelle romanesque ;
- l'accaparement des bénéfices de la publication gratuite ;
Pour
- le rétablissement du roman véritable ;
- la fermeture obligatoire du dimanche ;
- l'utilisation d'un générateur de texte automatique programmé par nous ; (4)
- le droit à une sexualité libre, débridée, transgenre et pluriverselle ;
- l'ouverture immédiate de négociations sans discussions, pour l'adoption inconditionnelle de nos revendications. »


Alfonce : « C'est une révolte de cire ? » Alfonce : « Non une révolution, ça c'est sûr ! »

mon sens ne fit qu'un tour, et m'avisant de cette liste antonymique, je leur accordai ce que je désirais moi-même : un jour de repos du guerrier et de la guerrière ; la libre expression et le cause toujours moi j'écris ; le droit aux grands ébats pour toussétoutes. Le reste n'était que du vent, je n'en dis rien. Ils repartirent après avoir fait place nette et je pis aller acheter mon croissant

j'étais ainsi tranquille pour cette journée de samedi, puisqu'ils l'avaient voulue et obtenu chômée, une genre de shabbat mais pas juif. Demain dimanche serait un autre jour. « La lutte paye ! » ne manqueraient-ils pas de faire ressortir, mais loin d'avoir aboli les rapports marchands de l'édition, ils n'avaient fait que les aménager à la marge, et je pourrais profiter moi aussi de leur "victoire". Je me sentais machiavélien tel un petit Macron régnant sur son nombril du monde. Ah la belle implication réciproque dans la restructuration en cours de nos rapports sous cieux !

je pus donc me remettre au chapitre du jour, l'éloge du feuilleton, et le décalage rythmique entre écriture et publication

1. Le roman-feuilleton est donc emblématique de l'entrée de la littérature dans le capitalisme puisqu’il met en œuvre une articulation inédite des fonctions esthétique et économique de la littérature, qui fait ainsi son entrée dans l'« ère médiatique »... le roman-feuilleton est immédiatement conçu par les auteurs en fonction de la publication journalière et où la continuation de l'œuvre est immédiatement dépendante de son succès auprès du public. L'objectif de rentabilité immédiat pousse les auteurs à multiplier les « effets » pour harponner efficacement le lecteur et le pousser ainsi à poursuivre la lecture lors de la livraison suivante, ce qui explique la dévalorisation durable des procédés narratifs hérités du feuilleton. Ainsi, le roman-feuilleton suscite très tôt de vives réactions de la part des élites intellectuelles, qui s'inquiètent des effets néfastes d'une démocratisation de la littérature et multiplient les stratégies de dévalorisation symbolique, à l'image du pamphlet de Sainte-Beuve contre la « littérature industrielle », publié dès 1939, qui prône une séparation sans équivoque des domaines artistique et économique, et donc une sacralisation de l'espace littéraire : « Quelle que soit la légitimité stricte du fond, n’est-il pas triste pour les lettres en général que leur condition matérielle et leur préoccupation besogneuse en viennent à ce degré d’organisation et de publicité ? » En effet, ce mode de publication constitue déjà, avant même la scission du champ littéraire analysée par Bourdieu (1992), une mise à l'épreuve d'une conception désintéressée de la littérature. Gaschon de Molènes assimile le travail du feuilletoniste au travail à la chaîne : « On dit qu'il y a dans les ateliers d'arts mécaniques une façon de distribuer le travail qui le rend plus facile et plus rapide : s'il s'agit de faire un carrosse, l'un est chargé des roues, l'autre des ressorts, un troisième du vernis et des dorures. Nous serions vraiment tenté de croire, en voyant certaines œuvres qui se disent pourtant des œuvres d'intelligence, qu'il y a des fabriques littéraires où l'on a recours à ces procédés. » [...]

3. Cette étude vise à analyser les conséquences narratives de la publication en tranches quotidiennes en nous intéressant aux modalités de la tension narrative en régime feuilletonnesque au moment du premier âge d'or du roman-feuilleton. Nous nous attacherons plus particulièrement à l'étude d'exemples tirés des Mystères de Paris. [...] Plus on avance dans le récit, plus l'impératif de la publication journalière est crucial pour comprendre sa structuration, ce qui ne signifie pas pour autant une mise à l'écart des autres fonctions de la fiction, bien au contraire : outre la mise en place progressive des techniques narratives du récit sériel, on trouve dans l'œuvre de Sue des éléments de réflexion sur la fonction éthique du récit de fiction. [...]

4. La poétique du feuilleton repose sur des stratégies récurrentes qui permettent de maintenir l’intérêt du lecteur...

5. Ensuite, le roman-feuilleton se caractérise par l’interruption temporaire du récit entre deux segments. En contraste avec le découpage chapitral, la séparation n’est pas seulement matérielle, mais aussi temporelle...

6. Conséquences en termes rhétoriques et fonctionnels : la « réticence » de l’intrigue (Barthes 1973) est redoublée, surexploitée par l’interruption temporaire du récit, dans le but évident d’accroître le désir du lecteur de connaître la suite. La mise en intrigue est dès lors « sur-réticente », en quelque sorte : la série se caractérise par une tension intermittente, reposant sur une narration discontinue, interrompue à la fin de chaque unité, par opposition à la tension continue qui caractérise les autres types de récit, et le lecteur ne maîtrise pas les pauses dans l’actualisation du récit. Dès lors, la coupe revêt une importance fondamentale...

7. Le rédacteur en chef donne ensuite à son disciple un exemple ce qu’il appelle un effet « très nouveau » avant de se lancer dans une explication de texte en bonne et due forme...

8. On aura reconnu dans cet exemple fictif ce qu'on appelle aujourd’hui un « cliffhanger », effet familier qui repose sur l’interruption du récit au moment où la tension est à son comble (climax) et qui est devenu l’emblème de la commercialité racoleuse du feuilleton. Raphaël Baroni a montré que la déconsidération durable du suspense était liée à sa fonction d’argument de vente, notamment dans le cas des récits sériels...

9. Les récits sériels maintiennent durablement les récepteurs dans leur statut de consommateur, dans le sens où chaque épisode fait la réclame du suivant, ce qui est certainement l’une des fonctions primordiales du cliffhanger. Si l’on définit le cliffhanger à partir de l’effet qu’il provoque chez le lecteur, on peut considérer que sa caractéristique la plus notable consiste dans le fait qu’il structure une tension qui continue à se faire ressentir après l’actualisation de la livraison.

10. L’interruption temporaire du récit au moment du climax tend dès lors à intensifier le désir de l’interprète de connaître la suite : privé du dénouement attendu, et donc du soulagement qui en résulte, celui-ci continue à anticiper les scénarios possibles pendant le laps de temps qui sépare les épisodes [...] L’intensification de l’activité imaginative par une coupe stratégique, le lecteur est obligé de faire travailler son imagination de façon plus intensive que dans le cas de la lecture d’un livre, à cause du délai imposé avant le dénouement attendu...

31. Dans le cas des Mystères de Paris, et de bien d'autres romans-feuilletons, nous nous trouvons en présence d'une littérature qui, plutôt que la postérité, vise à être en prise avec le plaisir immédiat des lecteurs contemporains, ce qui nous amène à prendre en compte l'ordinaire de l'expérience de lecture si souvent disqualifié.

Le roman-feuilleton ou l'écriture mercenaire : l'exemple des Mystères de Paris, Anaïs Goudmand, Cahiers de naratologie,
je dois bien avouer que je m'étais peu préoccupé de telles considérations et contraintes en me lançant dans cette aventure, et davantage comme je l'ai dit de l'autonomie relative de chaque épisode-chapitre. Il ne me semblait pas important d'accrocher et retenir une lectorate qui ne le ferait pas d'elle-même, et plus que tout je tenais à écrire comme je veux, quand je veux, parfois à qui je veux mais sachant être lu par qui le veut. Mon éthique poétique avait pour principe de ne jamais rien vendre et je n'avais pas l'intention d'en changer

cela posé, je suppose que ma lectorate, par ce qui précède avertie, deviendra plus exigeante, et je m'attends à recevoir de ces lettres intransigeantes qu'elle a pris habitude de m'adresser, car elle va sans trop se fatiguer trouver dans ce chapitre tout un argumentaire à charge pour démontrer que Lauteur a raison : je ne suis pas foutu d'augmenter mon audience, comme qui dirait mon lectomat. Eh bien c'est vrai, je ne fais pas de la littérature au lectomat ! (5)

comme on peut s'en douter, concernant la publication aujourd'hui sur Internet de romans-feuilletons, puisque la lecture numérique favorise la sérialisation des contenus, on trouve des "règles" héritées de ce qui précède, totalement inverses à mes principes, telles que :

N°1 : L’écriture du roman-feuilleton est déterminée par le rythme de la parution, en conséquence, la publication doit posséder un nombre à peu près constant de signes typographiques.

N°2 : Il faut maintenir l’intérêt du lecteur, il faut faire en sorte  que ce qui est publié chaque semaine se termine sur un suspens.

N°3 : Quel que soit le médium, la sérialité cache toujours une même intention : captiver le public, fidéliser le lecteur.

Cette forme de publication quotidienne en ligne est intéressante, à condition d’avoir terminé l’ensemble du roman à diviser en épisodes/tomes. Difficile de se lancer dans une telle aventure sans avoir préécrit l’ensemble.

Publier un roman-feuilleton, conseils par Marie An Avel, 16 avril 2017
suivent des conseil sur « l’extension du lectorat », car la quantité doit primer sur la qualité, d'où l'affirmation que « le roman-feuilleton est un genre populaire », comme par essence car la mauvaise qualité qui en résulte s'adresse au peuple qui en redemande...

cela me rappelle très exactement ce que les 10 règles pour faire un film que s'était données le réalisateur Kazuhiro Soda, après une amère expérience (sic) de sept années à la télévision japonaise. Les siennes en prenaient systématiquement le contre-pied !

le comble n'est-il pas que ce que les nouvelles technologies numériques semblent pouvoir libérer de créativité individuelle se trouve aussitôt livré à la macadémisation, et au devenir-clone ? (5)

artisan.e et artiste âne

Emprunté, au moment de la Renaissance, à l’italien artigiano, lui-même dérivé du latin ars, artis (art), et de la terminaison -anus. Originellement, l’artisan est celui qui met son art au service d’autrui. Ce mot a la même origine que artiste, dont il a été synonyme jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Par la suite, artiste s’est appliqué à ceux qui utilisaient leur art pour le plaisir, alors qu’artisan a été lié à l’esprit commercial. Aujourd’hui, on parle d’artisan maçon, d’artisan menuisier, etc., mais d’artiste peintre, d’artiste musicien, etc., sans qu’il y ait mélange des deux.
Oh que si ! il y a mélange, et tout-à-fait intéressé, chez les intermiteux du Spectacle au sens de Debord, ceci dit sans aucun mépris pour l'artisan.e, car il y a dans tout art une part d'artisanat, de "métier", mais bien pour l'artiste âne, ce faiseur et poseur qui se prend pour un créateur au sens de l'art, et non de la chose marchandise qu'il va pouvoir vendre en même temps que son âme !

ce n'est pas le nouveau, l'"innovation" à toutes les sauces managériales et entrepreneuriales qui compte, mais le fait de produire une œuvre-sujet relevant de la poétique et de son éthique au sens fort, telles que Marx pouvait affirmer : « Ainsi, la production capitaliste est hostile à certains secteurs de production intellectuelle, comme l'art et la poésie par exemple. », et je passera ici sur le fait que ni la poésie ni l'art ne sont réductibles à une "production intellectuelle"

« Hé ho, le scribrouillard, je te rappelle ces revendications :
Contre :
- le détournement des objectifs fondamentaux de la littérature engagée !!!
- l'appropriation oligarchique de la substantifique moelle romanesque !!!

Pour le rétablissement du roman véritable !!!

Alors soit tu optempêtes, soit je te vire de MON roman à coude épié dans l'culte !!! »


Lauteur était reparti pour une scène de ménage à trois, lui, Alfonce son nègre, et moi le seul à écrire, ce que toute ma lectorate sait, sauf lui. Ses revendications, il pouvait se les mettre où je pense, et encore une fois je n'ai pas dit que je pensais par là. Dois-je l'enrager encore en indiquant que ce chapitre 36 bat, selon les chiffres du Ministère de l'Antérieur, tous les records de lecture des précédents alors qu'il n'est pas achevé ?

mais pendant ce temps-là, cependant néanmoins nonobstant pourtant, toujours est-il que lesdits personnages, ladys & au net hommes, s'affairaient à leurs affaires de faire leur vie sans nous, Lauteur, Alfonce et moi. Ils et elles zétaient zallés aux Champs Élysées compter les manifestants en Gilets jaunes, pour démentir les chiffres antérieurs du ministère de l'Intérieur vus de l'extérieur

Levieux avait emporté un compte-fils à fort grossissement muni d'un gabarit assurant la distance optimale de l'optique à ce qui est examiné, ainsi qu'une échelle de mesure pneumatique, Alfonce un chronomètre compte-tours de passe-passe et repasse, et Lauteur un oxymètre de pouls saturomètre à pulsation révolutionnaire. L'appareil. Il restèrent une plombe, 42 minutes, 12 secondes et 7 centièmes à la terrasse de l'Unisex, pendant que les filles regardaient sous les Jupiter's Boys Friends des Compagnes Républicaines de Sécuriosité

ils et elles ne remarquèrent rien que de normal pour une manifestation de Gilets jaunes. Peu nombreux, ils portaient pancartes ou criaient slogans demandant ou exigeant, affirmant ou critiquant choses et contraires, prouvant ainsi que le peuple français était là

ils rentrèrent donc chacun chacune en sa loge du feuilleton, dans son chez soir cherchant qui ses babouches ou chaussons, qui sait espadrilles ou mules, qui va savates va sano. « À charentaises charmante thèse ! » conclut Levieux en caressant un escargot transgenre sur sa coquille sans plomb typographique

moi aussi le feuilleton est ma loge, mon logis, la logique à laquelle m'auront poussé tous ceux qui, dans tous les domaines de la vie et de ma vie au monde, auraient pu ou voulu devenir mes amis, et ne se sont pas donné la chance d'y parvenir

la parole est aux frères et sœurs de l'être sans le néant

De la misère, on en gagne tant qu'on veut, et sans peine : la route est plane, et elle loge tout près de nous. Hésiode, Les travaux et les jours, VIIIe siècle av. J.-C.

Là où loge le souci, le sommeil ne s'abat jamais. William Shakespeare, Roméo et Juliette

On peut comparer la société à une salle de spectacle ; on n'y est aux loges que parce qu'on paie davantage. Antoine de Rivarol

Nous approchions du quartier des furieux, dont les hurlements redoublèrent lorsqu'ils nous aperçurent à travers les barreaux de leurs loges Jules Jouy, Hermite, 1813

Nul n’est friand des loges qui ne coûtent rien comme un millionnaire.
Alexandre Dumas père, Le comte de Monte-Cristo, 1844

Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à sa maîtresse. Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias, 1848

C'est une série de petites loges qu'on appelle les cellules, où couchent quelques militaires du pénitencier. Gérard de Nerval, La bohême galante, 1855

Renfermés dans des ateliers séparés, qu'on nomme loges, ils [les concurrents] exécutent, sans communication avec le dehors, dans un temps fixé, une composition sur ce programme. Prosper Mérimée, Mélanges historiques et littéraires, 1855,

Un peu plus loin ils s'arrêtèrent devant un enclos de treillage, qui contenait des loges à chien, et une maisonnette en tuiles rouges. Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1880

Ces nigauds-là [les francs-maçons] ne font qu'imiter les curés. Ils ont pour symbole un triangle au lieu d'une croix. Ils ont des Églises qu'ils appellent des loges avec un tas de cultes divers : le rite écossais, le rite français, le grand-orient, une série de balivernes à crever de rire. Maupassant, Oncle Sosthène, 1882

Nous étions, il y a bien des années, mon frère et moi, dans cette loge avec une maîtresse. Cette maîtresse avait, ce jour-là, des bottines trop étroites et elle en avait une qu'elle tenait dans sa main, appuyée sur le rebord de la loge. Goncourt, Journal, 1885

Il en est des gens qui bâtissent des systèmes comme d’un homme qui construit un immense château, mais qui loge soi-même dans une grange. Paul Claudel, Journal

La franc-maçonnerie. Votre République ! Il n'y avait qu'un brave homme : le président Carnot ! Ils l'ont tué. Les Loges ! Un brave homme... Tous des voleurs ! , Aragon, Les Beaux Quartiers, 1936

Il est vrai que j'ai logé six balles dans la tête de mon meilleur ami, et pourtant j'espère montrer par le présent récit que je ne suis pas son meurtrier.
H. P. Lovecraft, Le monstre sur le seuil, 1937

Il y a les néo-guinéens, aux premières loges dans cette guerre. Breton, Prolégomènes à un 3e Manifeste surréaliste, 1942

Le ménage du monde est comme celui d'un logement. Il faut recommencer tous les jours. Elsa Triolet, Les fantômes armés, 1947

Toujours est-il qu'aujourd'hui une dame nue est une dame sans vêtements, tandis que vers 1905 j'ai connu une danseuse nue qui en passant devant ma loge me montrait son fardeau de verre et de métal, de bracelets de cheville et soupirait : Sept kilos ! C'est le poids maintenant d'une bicyclette. Colette, Belles saisons, 1955

Je n'habite plus nulle part. Habiter signifie se fondre charnellement dans la topographie d'un lieu, l'anfractuosité de l'environnement. Ici, rien de tout ça. Je ne fais que passer. Je loge. Je crèche. Je squatte. Ma cité est dortoir et fonctionnelle. Gaël Faye, 2016

Sexologie : au logis ? Au logis ? Pourquoi au logis ? Francis Blanche

notes :
1. connaître à la fin l'assassin

Patlotch a écrit:Ce qui plaisait à Aragon, dans le roman policier, c'est qu'il met en évidence ce qui constitue l'apparente logique du roman en général : connaître qui est l'assassin. Du moins est-ce ainsi qu'une fois entré dans un livre, on poursuit la lecture pour arriver au bout. A ceci près que dans certain polars, on connaît l'assassin dès le début, ou au milieu, l'intrigue se poursuivant pour une autre raison, et sûrement la lecture aussi, ce qui montre qu'on ne lit pas vraiment pour connaître la fin. Pourtant, de fait, un roman auquel on enlèverait cette motivation ne saurait être considéré comme achevé, soit par le lecteur, soit par l'écrivain, par exemple L'homme sans qualités, de Robert Musil

MES DÉ-BUTS, 14 janvier 2006
2. le Strip Oscar Chic
Le rédacteur du Populaire utilise cinq fois le mot tout seul : « bande » : « une bande de cette espèce » ; « la publication d’une bande » ; « une bande narrant au jour le jour » ; « en bandes Oscar Chic » ; et cette ultime recommandation : « Regardez tous les jours la bande Oscar Chic ».

D’où vient cette « bande dessinée», Oscar Chic, que le quotidien dirigé par Léon Blum va publier jusqu’au début de la seconde guerre mondiale. Son journal non seulement ne s’en cache pas, mais encore se fait une fierté de signaler qu’elle est publiée en France avec l’autorisation « exclusive » d’un quotidien : le Daily Herald, organe du Parti travailliste de Grande-Bretagne, le Labour Party, parti frère de la SFIO française de l’autre côté de la Manche, dirigé alors par Clement Atlee.

« Nos amis travaillistes » comme l’écrit le Populaire dont le journal s’enrichit des histoires d’Oscar Chic depuis déjà… 7 ans (1931 : c’est-à-dire l’âge d’or de la bande dessinée anglaise…).

La (presque) véritable histoire des mots « bande dessinée », Erwann Tancé, ComixTrip, 2 décembre 2014
3. bovarysme
Le terme bovarysme ou bovarisme vient de l'héroïne du célèbre roman de Flaubert qui, toujours insatisfaite de tout ce qui l'entoure, ne fera jamais rien pour remédier à cette situation. Au fil du temps, le terme est également devenu un adjectif donné aux personnes ayant ces caractéristiques particulières

Le concept de bovarisme définit la tendance de certains artistes à échapper à la monotonie de la vie provinciale : la métropole, dans cette vision, devient un rêve convoité qui, avec la lecture, projette l'esprit dans une sorte de paradis terrestre. La lecture, par conséquent, comme moyen de se libérer de la réalité, était utilisée presque comme une sorte de drogue. Après cette expérience, l'artiste revient déçu dans le monde réel, car il se sent pris au piège d'un monde qui n'est pas le sien : un point de romantisme et de mise en lumière de la stupidité bourgeoise est évident et caractéristique.
source
je conseille la critique du bovarysme par Georges Palante, Une moderne Philosophie de l'Illusion, 1903, parce qu'elle a le mérite d'étendre le concept au-delà de la littérature ou de l'attachement à la lecture
Georges Palante a écrit:Le Bovarysme, un fait de psychologie courante, que chaque homme a pu observer sur lui-même et dont Flaubert a montré l'évolution et décrit les effets dans l'âme de ses principaux personnages.

Ce fait est le bovarysme ou pouvoir qu'a l'homme de se concevoir autre qu'il n'est. Ce fait très simple est aussi très général. Nul n'échappe au bovarysme. Tout homme en subit la loi à des degrés divers et suivant des modes particuliers. Le Bovarysme est le père de l'illusion sur soi qui précède et accompagne l'illusion sur autrui et sur le monde ; il est l'évocateur de paysages psychologiques par lesquels l'homme est induit en erreur et en tentation pour sa joie et pour son malheur. [...]

On ne peut s'empêcher d'admirer dans ces perspectives sur le rôle du Bovarysme des Collectivités, du Bovarysme de l'Humanité et du Bovarysme de l'Être universel, la marche sûre et hardie d'une dialectique qui saisit dans les cercles successifs de ses généralisations des espaces de réalité de plus en plus vastes. [...]
en ce sens, on pourrait assimiler mes critiques à celles de bovarysme communautariste, bovarysme du milieu radical, bovarysme révolutionnaire, bovarysme du prolétariat universel

4. GPT-2, le générateur de texte trop performant pour être rendu public, 20minutes 16/02/19 à 02h11

5. littérature à lectomat : détourné de La littérature à l'estomac, pamphlet de Julien Gracq publié en janvier 1950

C'est sur cette adhésion donnée dans le secret du cœur que se fonde la prise d'un écrivain sur son public, la "société secrète" qu'il a peu ou prou créée, sur laquelle il n'a que de très vagues indices, et qu'il ne dénombrera jamais (heureusement).
C'est par elle seule qu'il est, s'il est quelque chose. C'est là toujours que reviennent s'agacer ses doutes, quand il s'interroge sur le plus ou moins fondé de l'idée singulière qui lui est venue d'écrire ; il intéresse, ce n'est pas douteux, il a un public, une "situation", on parle de lui, il reçoit des lettres, des coupures de presse - qui sait, il gagne peut-être même de l'argent (que de fantômes obligeants, et remplaçables, autour de sa table de travail, pour rassurer), mais là n'est pas la question ; il y a un "tout ou rien" lancinant auquel il n'échappera pas : a-t-il été, ne fût-ce qu'une brève minute, "un dieu pour eux", pénétré, ne fût-ce qu'une fois, au coeur de la place, a-t-il provoqué cette sensation insolite, en effet, de "vent autour des tempes", oui le cœur hésite, les a-t-il suspendus, un instant irrespirable, à ce quite de l'éternité ?

« Car l’écrivain français se donne à lui-même bien moins dans la mesure où on le lit que dans la mesure où « on en parle. »

« Et en effet – peu importe son volume exact et son nombre — ce public en continuel frottement (il y a toujours eu à Paris des  »  salons  » ou des  » quartiers littéraires « ) comme un public de Bourse a la particularité bizarre d’être à peu près constamment en  » état de foule « ): même happement avide des nouvelles fraîches, aussitôt bues partout à la fois comme l’eau par le sable, aussitôt amplifiées en bruits, monnayées en échos, en rumeurs de coulisses[…]. »

« Ce qui fait pour nous qu'une œuvre "compte", comme on dit, ayons le courage de nous avouer que c'est parfois - que c'est aussi - le nombre de voix qu'elle totalise, et dont nous augurons trop docilement sur l'intensité d'une campagne électorale toujours en cours. Conservateur d'instinct sur le plan social, en littérature non plus [le Français] n'aime pas remettre en question les situations acquises. »
5. contre l'académisme jusque dans la poésie, lire Henri Meschonnic, Manifeste pour un parti du rythme , 1999, « parce qu'il y a, depuis longtemps, un académisme de la transgression comme il y a un académisme de la tradition. »

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Dim 17 Fév - 21:16


chapitre 37

dimanche à hors lit

dimanche 17 février

On dort encore, on se dit rien,
l'après-midi, de quoi rêver
et des fourmis dans les idées.
Quand chez moi à la nuit tombée
le soir je retrouve mon lit,
que j'aime mes oiseaux de nuit,
j'irai bientôt les retrouver.
(1)

en attendant la nuit, je vivais des oiseaux de jour. Ils faisaient grève, en théorie, inimités. À Vincennes, grosse mâtinée, Ronin rentré, soirée chez les rōnins, les vrais, cinéma du réel oblige. Afrodite l'avait corrigé, un peu. À Montreuil, Ali débandait dans ses bandes, Levieux promenait son Pif, Célanie rêvait de peau lisse montée. À Fontenay, Alfonce fonçait, comme d'habitude, sur son clavier. Plus loin, Lauteur fomentait un bon coup. Quelque part ailleurs, Florage comptait à rebours les derniers jours vers son destin nouveau d'héroïne à pointer

et ce matin Alfonce a le croissant des siens, car la rue libérée lui offrit ses trottoirs, au soleil le printemps presque là, la vie jamais ailleurs où l'herbe serait verte et la vertu vêtue de gilets sans frontières, de races sans racisme, de traces sans traqueurs, de tracteurs sans diesel, de dieux sels de la terre et de potes sans taire (2), ni l'amitié qui n'est jamais venue en son temps de méprises (3)

que sais-je d'horizons trop clairs pour ma raison ? que sais-je sous cette ombre en décombres des morts ? que sais-je qui viendra me déchanter encore, que je délogerai car je dérogerai toujours à leurs astreintes, je ne suis pas quelqu'un que l'on contraint, quelconque ou qu'on contient, pauvre con qu'on retient, et retient-on de moi ce rien ou presque je ne sais pas où vont mes pas (4), affranchis du n'importe quoi qui tient non-lieu de tout pour presque tous et toutes

ne venez plus à moi avec vos bonnets d'ânes, ne venez plus marcher sur mes rêves (5), il est venu le temps qu'on se déprenne (6)

Ô mes héros des jours, donnez-moi la gaieté dans la rue, vos perles sous mes pieds en mes vers sains de terre, en mes versets sonnés, en vos saucissonnées sots s'y sont pris épiés, épées rouillées des preux Roland au rond cerveau, pour les veaux marseillais sans savon dans la tête, sans raisons pour la fête à faire des chichis, à chier sur mon tapis, faire petits pipis sur leurs chaussettes sales, jamais punis car jamais pris, jamais épris que de leur nombritude, à l'abri de tous vents par les grands vents du monde (7), et couchés comme on lit n'étant jamais hors lit !

Célanie s'était réveillée, étirée, elle s'était levée, lavée, avait pris son café, son petit déjeuner, sa journée en projet de n'en rien faire ou peu, d'un droit à la paresse et d'un dû d'allégresse, d'aller là-bas plus loin sans bouger près d'ici, d'avec des "si" faire des ça, des sacs de nœuds de poèmes en sac. Elle les offrirait à Ali pour Niki, ou bien à Afrodite pour Ronin, ou au vieux pour son chien, va savoir les poèmes dadaïstes...

Détruisons l'économie a écrit:@alessiu122 #luttedesclasses #classstruggle #ταξικήπάλη #luchadeclasses
Bon je sais pas dans quel langue te le dire mais j'en ai rien a faire de tes blagues, tes écrits, tes poèmes, ton forum et ta certitude d'avoir raison. Donc peux tu me lâcher la grappe et arrêter de me citer ?
moi a écrit:je vous cite parce que vous êtes concerné, tout simplement. Mais vous avez loisir de me bloquer si vous ne voulez pas savoir, c'est dans votre logique, après tout, théorie, politique et pratique de l'autruche en gris supposé rouge

bonne journée de lutte avec les #GiletsJaunes
il y a des gens, c'est plus fort qu'eux, ils sont doués pour le théâtre, le spectacle de leurs illusions, ils feraient une carrière d'exception comme héros de romans réalistes, ou de bandes décidées... à se tourner en ridicule. Qui ne tue pas...

les jours s'essuient, ne se ressemblent pas, comme on suit son idée ou qu'on est suicidé, qu'à chaque jour suffit sa pleine lune de sang sur les mains, censure des copains, sens interdit de dire, essuyé tout le plâtre aux salons libertaires, les sabots décrottés par l'icône du maître, à penser à l'antan le présent dit la messe, l'avenir est promesse, le compagnon revenu de confesse pour ses péchés a récité un notre peu je te salue tari, il se poursuit taré c'est marrant son parti sans parti c'est pareil, appareil sans leader avec ou son candeur c'est toujours la laideur, l'aideront pas les deux roupies de sansonnet, l'étourdit étourneau à son tour détourné, né de la pluie dernière, plumes dans le derrière et paon sur le devant, la roue faite en roupette de coq on en roupille en guenilles de l'âme, avec des armes sans critique ça lui tient de viatique pour les jours où il suit, car toujours il suivra et se ressemblera, et se rassemblera, comme on suit son idée : parce qu'on s'est suicidé (8 )

sur son pieux alité Ali lisait...

Sous les doux vents alizés qui règnent dans ces climats la mer uniformément irait d'un flot régulier, si elle ne trouvait ces digues vivantes qui la forcent de reculer sur elle-même, dissipent la vague en poussière et lui donnent un éternel tourment.
L'Insecte, Michelet, 1857
... quand, il n'en revint pas, un merle chanta. C'était le Merle Noir, au plumage commun mais au ramage hors pair, qu'il reconnut et plus que ça comprit puisqu'il tenait de lui le langage des merles, faute de grive à qui causer (9). « Que fais-tu là, bel oiseau ? - Je t'ai sifflé, l'Ali ? - T'as le bec en colère ? - Il n'est pas ri que de bon merle... - Quel rapport ? - Ça dépend. - Tu vas t'y mettre, toi aussi ? - Pas de merlophobie primaire, je te prie. - On dit mélophobie, peur de la musique... - Je suis siffleur, pas musicien et je te dis pas d'ornitophobie du merle. - Tu as toujours le dernier mot, je vois, c'est le printemps ? - Pas encore, j'ai mes règles. - Nom d'une merlette, mais t'es un mâle ! - Mes règles de conduite, machophali... - Tu conduis quelle auto ? - Une automatique à ma mesure, le Grand véhicule. - Véhicule biliaire ? - Très drôle... Le daijō, du bouddhisme zen japonais. - T'es devenu mystique ? - Non, les moustiques, je les gobe. En vérité, je m'en tape, du Bouddha, c'est pour le yoga. - Ah bon ? - Oui, la théorie je m'en fous, je me concentre sur la pratique. - Laquelle ? - Tous les aspects physiques, nerveux, psychologiques et spirituels de notre constitution aviaire. - Dans quel but ? - Aucun, juste pour prendre ma patte. - Tout seul ? - Ça dépend. - Avec qui, alors ? - Je te demande, moi, si tu couches avec Célanie, Niki, ou Afrodite ? - Comment tu sais ? - J'ai des ailes pour voler des instants charnels. - Des instincts, tu veux dire... - Je dis ce que je veux dire, tu comprends le français, oui ou merle !? - T'as pas dû baisé depuis longtemps... - T'occupes d'ornitho-orgie, j'ai pas de plâtre moi, et je bande d'oiseau ! » (10)

c'eut pu durer mais ça ne dura lex, sed lex : la loi est dure, mais c'est la loi. Et nul oiseau ne met de capote en glaise



Ronin racontait à sa mère Afrodite les scènes des Sept Samouraïs qu'il avait préférées, presque toutes en fait, et son histoire dura presque aussi longtemps que le film en version longue : l'attaque du village par les bandits, le recrutement des rōnin, l'auto-organisation de la défense, les pièges et les ruses, les scènes de combat, le courage de tous même les moins balèzes... par contre pas du tout l'histoire du jeune et de son amoureuse : « Ils se touchent même pas ! - C'est un film pour tous y compris les enfants... - Si j'aurais su yaurait des plans-cul-séquence... - On dit un plan-séquence ou un plan culte, mais je vois que tu fais des progrès en français ! Dis donc, t'as pas trop révisé pendant ta fugue en là, mineur, et tu m'as pas appelée... - Tu m'as dit que j'aura un portable à 12 ans, j'a pas 12 ans. - Dans bientôt, le 29 février... - Yen na pas cette année ! - Alors t'as que 2 ans. - Tricheuse ! J'en pécho un ! - Pécho c'est péché... - Je suis un Grand Péché... », et ils se marrent. « Tu veux du thé ? - Si yen na du thé vert matcha. - C'est pour la cérémonie... - Non, les samouraïs c'est ça qu'i boivent... - Tu confonds avec le saké, pour quand t'auras 5 ans. - Je suis plus ton bébé ! - En attendant va prendre ton bain au chocolat, il faut que je corrige la mise en ligne d'Alfonce, il écrit pire que toi. - Si j'aurais su j'aurais pas revenu. » Il boude et elle se marre, drôle de ménage à deux

Lauteur songeait sans frein : « Moi non plus chui pas un bébé, baigneur bambin chiard lardon loupiot môme marmaille marmot mioche mouflette moutard moutatchou petit-salé polichinelle poulpiquet poupard têtard ! Je suis un amour ! un baby ! un chéri ! un chou ! un poupon ! un trésor ! Là quand les couches-culottes et les produits chimetoques ? (11) Je t'y foutrais la torgnole à ce samouramour de sa mère "couche-toi là mon Ali" ! L'a pa duré leur grève de romanichiants ! Faut que j'appelle Alfonce, et dans trois jours tu viens ma Dame Florage, dégage intello purge ! »

on me demande aussi des nouvelles de Niki Kleur, mais j'en n'ai pas, elle a disparu de mon compte romanesque. Vous savez, la vie d'une estorque-girl n'est pas un long fleuve des ras clitoris, on ne prend pas deux fois son pied dans le même queutard que j'aimais sans y laisser son plumard aux morpions, queue j'dis !

au lit !
la nuit tomba sur Fontenay-sous-Bois, Alfonce se baissa pour la ramasser : « Tant que c'est pas le ciel... » Puis il posta ce dernier morceau, l'enregistra en document texte, éteignit sa machine à rêves, se leva, donna la gougoutte à sa chatte, bien fraternellement embrassa ce félin, s'il se nettoie c'est donc son frère (12), se lava dedans, les dents de devant, le derrière un peu, et aussi là que... Et puis se coucha, sitôt s'endorma, et rêva d'un chat avec un rose pif qu'il avalait cru, mais toi l'eût-ce tu cru ?


notes :
1. Dimanche à Orly, Gilbert Bécaud. J'ai tiré des paroles ces 7 octosyllabes

2. Édouard Glissant, Tout-monde, 1993

Ils sont le sel de la Diversité. Ils ont dépassé les limites et les frontières, ils mélangent les langages, ils déménagent les langues, ils transbahutent, ils tombent dans la folie du monde, on les refoule et les exclut de la puissance du Territoire mais, ils sont la terre elle-même, ils vont au-devant de nous, ils voient, loin devant, ce point fixe qu'il faudra dépasser une fois encore.
3. Henri Lefebvre, Le temps des méprises, 1975
Un philosophe, un combat. Entre le stalinisme et les événements de Mai. Entre l'histoire et l'utopie. L'un des plus grands penseurs contemporains se penche sur son passé, et sur notre avenir. Il y découvre que, depuis le début de ce siècle, nous cultivons à loisir les méprises et les illusions.
4. Vladimir Jankélévitch, Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1957
L’oiseau n’est pas un docteur ès sciences qui puisse expliquer pour ses confrères le secret du vol. Pendant qu’on discute sur son cas, l’hirondelle, sans autres explications, s’envole devant les docteurs ébahis... Et de même il n’y a pas de volonté savante qui puisse expliquer à l’Académie le mécanisme de la décision : mais, en moins de temps qu’il n’en faut pour dire le monosyllabe Fiat, l’oiseau Volonté a déjà accompli le saut périlleux, le pas aventureux, le vol héroïque du vouloir ; la volonté, quittant le ferme appui de l’être, s’est déjà élancée dans le vide.
5. Williams Buster Yeats
Moi qui suis pauvre je n'ai que mes rêves,
Sous tes pas je les ai déroulés.
Avance doucement, tu marches sur mes rêves.

retraduction Patlotch

6. Arthur Rimbaud, Chanson de la plus haute tour, derniers vers, deuxième version, octobre 1873
dans Une saison en enfer
Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.


7. Saint-John Perse, Vents, 1946
C'étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde

8. voir DICTIONNAIRE DES IDÉES QU'ON SUIT

9. rappelons qu'AliBlabla est linguiste, qu'il écrit une thèse sur les langages comparés des animaux et des hommes. Voir MICROCOSME, roman initiatique, chapitre 5, AliBlaBla et l'écart hante vos leurres, épisodes 51 et suivants

10. voir Bouddhisme mahāyāna, un terme sanscrit signifiant « Grand Véhicule », et bouddhisme zen japonais

11. présence de produits chimiques dans les couches-culottes pour bébés. 3 Occitanie 25 janvier 2019

Depuis 4 ans, une société de conseil de Béziers alerte sur les risques potentiels liés aux produits chimiques présents dans les couches-culottes. Le rapport de l'Agence Nationale de Santé du 23 janvier lui donne raison, mais les fabricants s'en défendent.
12. d'après Alphonse Allais, de mémoire car ce fut un de mes premiers délires à 17 ans, quand j'étais trop sérieux
Si tu vois un chat,
De sa patte légère
Laver son nez rosé,
Lisser son poil si fin,
Bien fraternellement
Embrasse ce félin

S'il se nettoie, c'est donc ton frère.

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Lun 18 Fév - 19:22


chapitre 38

train-train commun lundi ça va ?

lundi 18 février

Célanie a trouvé une place assise dans le métro ligne 9, 19 stations puis changement à Miromesnil pour la 13 et 7 stations avant Clichy. Quand ça marche, elle compte en moyenne une minute et demi entre deux stations, plus les changements, en tout normalement 39 minutes, en moyenne 50, sans "trafic perturbé", "accident voyageur" ou "colis suspect"

en octobre 2016, une enquête indique 215 incidents sur l'ensemble du réseau francilien, soit 7 par jour : « Les pointes 6-9 heures et 17-20 heures concentrent près de 50% des incidents alors qu’elles ne représentent que 30% des heures d’ouverture du métro... La banlieue est moins bien lotie que Paris. L’ensemble des RER mettent bien plus de temps que le métro à retrouver un trafic normal. 2 h 04 pour le RER A, 1 h 59 pour le RER D, 2 h 17 pour le RER C ou encore 2 h 09 pour le RER B. Dans le métro, la moyenne tourne plutôt autour d’une heure. Le STIF, Syndicats des transports d'Île-de-France, reconnait "un système perfectible »... (1)

partie de Montreuil à 6h28, il est 7h00, elle arrive à Nation

à 7h54, la cheminote rouge pointe au tourniquet du Centre de maintenance SNCF de Clichy-Levallois, où elle est employée au Technicentre, qui  fonctionne 24h/24h et 7j/7j : la "grosse maintenance" est effectuée en journée, car elle nécessite un nombre de personnel plus important. Ce sont les changements d’essieux, des réservoirs d’airs pour la pressurisation des portes, l’approvisionnement en air du système de freinage... (2)

depuis la grève SNCF du printemps 2018 pour la retraite des cheminots, il manque trois techniciens dans l'équipe de Célanie. Ce matin, il y a un nouveau, pas un jeune, la quarantaine, une mutation. Il s'appelle Maurice, il vient de Lapalisse (3), le pays des Vérités, pas évident quand on le connaît

les Vérités de Lapalisse sont des bonbons, un caramel enrobé dans une fine couche de sucre, parfumé au café, à la noisette, à la myrtille ou à la framboise, la création en 1922 d'un confiseur, Jean Sauvadet, réveillant la mémoire du Monsieur de La Palice de la célèbre ritournelle : « S'il n'était mort, il serait encore en vie », déformation de « S'il n'était mort, il ferait encore envie. » Tout ça à cause de la façon dont s'écrivait le « f » à l'époque... (4)

quant aux vérités de Maurice, elles enrobent un bonbon... à la mentir-pas-vrai (5), ce qui n'échappa pas à Célanie dès ce lundi matin

Maurice et Célanie furent affectés ensemble à la réparation de la porte d'un train qui revenait pour la même panne, déjà réparée et remise en service trois fois. La précédente, l'ensemble des pièces et du mécanisme avaient été changés. Alors les agents du Technicentre étaient partis pour « suivre » ce train. La porte en question était située au niveau d’un escalier et ils ont constaté, lors du signal de fermeture, que cette porte était « bloquée » par des voyageurs pour de monter à bord du train. Pour une maintenance de porte, il faut prévoir en moyenne 3 heures pour la remise en service, et la réparation peut s’élever à 2.000 euros. Cette maintenance supplémentaire non prévue s’ajoute à celle des trains en cours de rénovation. Le fait de bloquer la fermeture dérègle l’ensemble du système de fermeture et d’ouverture, que ce soit en maintenant la poignée, en bloquant la porte avec le pied, ou en appuyant sur les caoutchoucs. Résultat, un train de moins en circulation sur la ligne ou qui roule avec des portes condamnées…

Maurice était un grand baraqué, haut, large, et fort en cuisse. En gueule aussi, d'une voix de baryton raté. Il arborait chevalières aux deux mains, bacchantes à la française, des cheveux grisonneux en queue de cheval attachée par un élastique bleu-blanc-rouille. En salopette de travail il paressait plus grand encore, et vous auriez pu craindre qu'il vous écrasât un pied sous ses croquenots de sécurité ou pis de les recevoir quelque part

le train était sur la rampe de réparation et déjà la porte malade désossée. Maintenant, Maurice déposait le mécanisme d'ouverture et Célanie en étiquetait soigneusement chaque organe avant d'en vérifier un par un le bon état, surtout les parties fonctionnelles en frottement, alésages, axes, cames... pour la mécanique, fils, soudures, circuits imprimés, puces... pour l'électronique et l'informatique, le tout de plus en plus mêlé au fur et à mesure des innovations, et nécessitant des appareils de contrôle sophistiqués. Là on avait à faire à un matériel relativement daté, comme souvent à la SNCF ou à la RATP, et les compétences d'un technicien formé dans les années 90-2000 pouvaient encore s'avérer suffisantes. C'était le cas de Célanie

ce dont s'occupait Maurice n'était pas le plus délicat, elle eût pu l'assurer aussi bien, mais il lui avait fait comprendre d'un geste sans équivoque que cette tâche relevait d'un homme, qui plus est galant comme le prouvait son sourire de série B. Bref, et sans qu'il eût dit grand chose, elle l'avait cerné, elle devrait s'en méfier, le tenir à distance, ce qu'elle ne tarda pas à vérifier.

- ya rien qui cloche, dans ces pièces, pas usées, pas faussées, pas fissurées... - T'as pas dû bien regarder, petite...

l'appeler "petite" ne relevait question taille que d'une stricte objectivité, bien qu'elle fît son mètre 75. Il continuait :

- J'ai fini le démontage, je vais te montrer.

Il n'avait pas vérifié les pièces mais il savait déjà... Elle ne dit rien

- Pousse-toi, va plutôt me chercher une Kro.
- L'alcool est proscrit pendant le service...
- C'est pas toi qui a écrit MON règlement !
- Bof, puisque tu insistes, c'est pas moi qui cafterai à Gabriel.
- Au fait, il est comment, ton compatriote ?
- Il est martiniquais, moi marie-galantaise, nous sommes donc aussi français que toi, cher compatriote.
- Ça m' ferais mal au sauciflard, et depuis combien de générations ?
- Lui ché pas. Mes ancêtres sont arrivés sur l'île quelques décennies après sa découverte par Christophe Colomb le 3 novembre 1493, lors de son second voyage et il l'a nommée Maria Galanda qu'il réservait dans son journal à la Santa Maria sa plus grande caravelle, naufragée à Noël 1492 au Cap-Français, au large d'Haïti.
- T'en sais des choses !
- Laisse-moi finir. Les premiers colons français débarquent en 1648, deux siècles pile poil avant l'abolition Schœlcher, et ceux qui insistent, après quelques viols de femmes autochtones, sont massacrés en représailles par les Caraïbes. L'île, achetée en 1649 à la Compagnie des Isles d'Amérique est revendue en 1664 à la Compagnie des Indes Occidentales. L'île étant "pacifiée", les conditions technologiques et humaines sont réunies pour le développement de l'économie marchande fondée sur l'habitation comme unité de production et sur le travail des esclaves noirs importés d'Afrique. À ton tour, cher Momo plu haut que l'autre.
(6)

il termina sa bière et la jeta au fond de la fosse de réparation

- Mes parents sont venus d'Espagne en France à la mort de Franco, ils craignaient des représailles, mais la vieille famille a traîné du côté de Guam et de Porto Rico, j'ai encore de lointains parents aux Philippines et à Cuba...
- Alors tu vois, pour le match des générations d'"issus de...", c'est kif-kif zéro-zéro la balle au centre.
- Je veux la mettre dans tes buts, tu préfères quel jeu ?
- Avec toi, aucun, garde tes mains et le reste pour la mécanique ferroviaire, t'as perdu assez de temps, je vais chercher ta bière.


quand elle revint :

- Alors l'expert, t'as trouvé quelque chose ?
- Pas vraiment, pour ainsi dire...
fait-il en décapsulant sa bière avec les dents
- Ainsi dire que j'avais raison ?
il boit...
- En apparence seulement, ça prouve pas que...
- Que quoi ?
- Rien. On va remonter la porte comme ça, avec un peu de bol et beaucoup de graisse, ça pourrait marcher...
- Tu te fous de ma gueule ou du boulot ? Lang en bwa, kwa en fer, toi t'en foutre, t'en enfer
- Ça veut dire quoi ?
- Ça dépend...
- De quoi ?
- Tu comprendrais pas.
- Dis que je suis con !
- J'en sais rien, je te connais pas...
- Écoute, la même gwaloutre, si tu me cherches, tu vas me trouver !
- Je t'ai déjà trouvé. Tu m'impressionnes pas, ni ta grande taille, ni ta grande gueule, ni ta grande conneries, et si on te demandes, t'as qu'à dire que je t'emmerde !


sur ces mots le temps qu'il encaisse, elle le laisse et pour tout pourboire la monnaie de ses pièces roulant la mécanique, de sa porte qui ne la ferme jamais, et de son train-train débile quotidien issu de la grande Europe immaculée conception du monde

en langue jésuite des tartuffes de la communisation apôtres du Savant de Marseille, on appellerait ça une « situation singulière de rapports inter-individuels déterminés et aliénés par la segmentation "genrée" et "racisée" dans le kaléidoscope du prolétariat. » Pour moi, ladite situation était parfaitement comprise par les deux protagonistes, dans leurs chairs, leurs esprits et leurs cœurs respectifs, sans besoin des concepts allant biquet de marxieux spectraux dont eux-mêmes ne savaient rien plus faire qu'une poule borgne et unijambiste ayant trouvé un couteau sans manche, ou sans lame, je te laisse choisir ma chère lectorate

une heure plus tard, Célanie quittait le boulot. En sortant du vestiaire des femmes, son chef Gabriel l'avait interpellée et convoquée immédiatement dans son bureau : « J'ai fini mon service, demain si tu veux, mon grand. - Bon, d'accord, mais à la première heure, et pour que tu ne sois pas surprise, j'aimerais bien que tu laisses le petit nouveau tranquille - Mon cher Gaby de ses deux boules malades, c'est la conspiration des machos qui dirige TON service ? Ne compte pas sur moi pour t'aider en bonne "Sister" des Caraïbes. », et elle sortit en le plantant là

rentrée à 18h52, à 19h06 elle était couchée. J'y vais de ce pas, elle a fait ma journée


notes :
1. source : Métro, RER : le palmarès des perturbations ligne par ligne, Le Parisien, 6 novembre 2016

2. source : La découverte du centre de maintenance de Clichy-Levallois MALIGNEL.TRANSILIEN.COM blog SNCF

3. la SNCF, mes personnages, et moi
Maurice est le véritable prénom d'un cousin germain de mon père, qui fut Chef de gare à Lapalisse-Saint-Prix, à l'époque des vapeurs et des michelines. Il avait un sifflet à roulette, je l'entends encore sur le quai. La gare, sur la ligne de Paris ou Nantes à Lyon passant par Roanne, est fermée au trafic voyageur. Le cousin Maurice est mort en novembre 2017 à 91 ans. Son prénom et la SNCF sont les seuls points communs avec mon personnage

Alfonce, le personnage, doit son prénom tant à Alphonse Allais qu'à mon oncle Alphonse, frère de mon père, et au fait que ma grand-mère m'appelait Alphonse quand j'étais gamin, faisant la confusion avec son fils. Si j'ajoute que cet oncle était peintre du dimanche, ce masque est donc un mentir-vrai, voir note 5. Ma grand-mère appelait mon frère aîné du prénom de mon père... Mon grand-père était ouvrier-cheminot à la maintenance des locomotives en gare de Saint-Germain-des Fossés, et un autre grand-cousin y était employé dans les bureaux. Cette ville était une ville-chemin-de-fer comme d'autres furent ville-mine-charbon, ville-sidérurgie, ville-industrie-textile, ville-automobile...

ce n'est donc pas un hasard si Célanie, la Chabine de Marie-Galantes, première héroïne à entrer en scène dans MICROCOSME, roman initiatique, est la cheminote rouge du chapitre 2 et la cheminote noire du chapitre 4

j'ai évoqué ce passé en 1990 dans LIVREDEL, poème-roman, II LIVRE DE CATHERINE, chapitre 4

Patlotch a écrit:(six cent quarantième et unième nuit)

« La poésie n'est certainement pas dans les choses... Quand, un jour, certains poètes prétendirent qu'il y avait autant de poésie dans les gares et dans une locomotive*... Il n'y a pas plus de poésie dans une diligence que dans une locomotive. Ni plus, ni moins. Il n'y en a pas. » Pierre Reverdy, Circonstances de la poésie, entre 1946 et 1950
*« Crains qu'un jour un train ne t'émeuve / Plus/ Regarde-le plus vite pour toi / Ces chemins de fer qui circulent / Sortiront bientôt de la vie / Ils seront beaux et ridicules /... / Songe que les chemins de fer / Seront démodés et abandonnés dans peu de temps », Guillaume Apollinaire, La Victoire, 1917

Par les chemins de fer. Siècles.

Fenêtre d'un train. Dont Aragon, citant Apollinaire, disait qu'ils appartenaient aux vieilleries poétiques. Je m'avoue sans honte le survivant de cette émotion-là. Le sentiment n'est pas la poésie. Certes. Et, d'avion, la beauté d'un champ de colza auprès d'un labour frais, la silhouette déplumée des ormeaux fidèles sur les lignes tordues des clôtures de pierres, et les troupeaux de tâches colorées dans les verts infinis des campagnes...? Le train c'est un musée de paysages et de saisons. C'est très semblable aussi au cinéma. Quelque chose du même érotique mystère. Et le parfum estampillé de chaque gare ?

Le train, c'est mon grand-père. Le temps des vapeurs. Et je suis à la fenêtre d'un train qui me ramène au pays enterrer ma grand-mère. Cette mort-là c'est les racines qu'on me coupe. Mes blés et ma luzerne. Certes... la peine... la famille... Mais plus profond. Les racines populaires. Ce cheminot fils de paysans. Dont je tiens mes ancrages. En raccourci l'histoire d'un siècle brisé entre hier et demain. Les champs entrent à l'usine. Et déjà on en ressort. Parfois pour la poubelle. Siècle charnière des siècles. Siècle où la femme advient. Donc l'homme. Siècle d'âmes déchirées par l'histoire. Où l'on nous annonçait la fin de la préhistoire humaine...

On n'est qu'un brin de paille incandescent.

(six cent quarantième-deuxième nuit)

Par les demeures. Lointains.

C'est un enclos serré. Par quatre murs. Battus du froid retard d'avril. Ni Morrison ni Chopin. On ouvre en grand pour ceux qui ne ressortent pas. Le portail. La terre. En trois longueurs croisées et quatre pas crissants on apprend tous les noms des gens d'ici. Simples et carrés comme la pierre qui les garde. Le corbillard et les cousins sont en avance. Jamais vu que là. Reconnus aux yeux de grand-mère. Un bleu d'ici. Puis le siècle descend dans le

trou

Pas un oiseau. On referme la terre. On s'embrasse une dernière fois avant la mort du suivant et on ressort. Sauf grand-mère. Alors on ferme le portail. Et le froid nous engouffre au café.

« Aux funérailles, toute la famille de la mère se retrouva. Mais la mère n'étant plus là, personne ne tenta de transformer le deuil en banquet funèbre, et le cortège se dispersa rapidement. »Milan Kundera. L'immortalité
une de mes premières chansons évoque à la fois le train et le travail, le train-train quotidien que reprende le titre de ce chapitre, tels certains blues ou la chanson ouvrière américaine, pas étonnant donc qu'il en soit
Patlotch a écrit:Le turbo train
Blues traditionnel, 27 décembre 1983

Tous les matins, j'prends l'turbo train, Oh la la, Oh la la
Et dans ce train, j'me sens pas bien, Oh la la, Oh la la
Mais c'est comm'ça, tous les matins, quand j'prends le train train quotidien

Un jour j'en parle, à mon méd'cin, j'lui dis "- Dans l'train, j'me sens pas bien"
Alors i'm'dit "- Où qui va c'train ?" qu'i'm dit, "- Oh la la , Oh la la docteur,
C'est l'turbo-train, qui tous les matins, m'emmène au turbin, au turbin"

Alo' l'méd'cin i'm'dit "- Cherch' pas plus loin", moi j'le regarde "- Qu'est-ce que j'ai docteur ?"
Alo' l'méd'cin i'm'dit "- C'est pas l'mal du train, c'est l'mal du turbin - L'mal du turbin ?
- C'est pas l'turbo-train, c'est l'trop d'turbin, pas l'turbo-train, mais trop d'turbin"

(Reprise)
Tous les matins, j'prends l'turbo train, Oh la la, Oh la la
Et dans ce train, j'me sens pas bien, Oh la la, Oh la la
Mais c'est comm'ça, tous les matins, quand j'prends le train train quotidien

Mais quand le soir, j'vais à la gare, alors là, j'prends l'aut' train
J'arrive chez moi, j'prends ma guitare, ben voilà, c'est cell' là
Train du matin, chagrin, train du soir... espoir (bis)

4. source : La vérité de Lapalisse, la petite histoire derrière la confiserie

5. contrairement au mentir-vrai principe du roman selon Aragon, et titre d'un livre publié en 1980 deux ans avant sa mort

6. Histoire de Marie-Galante de l'an 850 à nos jours

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mar 19 Fév - 21:11


chapitre 39

Niki, estorque-girl ?

mardi 19 février

alors que toute la bande s'inquiétait de l'éloignement de Niki Kleur, elle vaquait à ses activités de « prolotte sexuelle » : « Je vends mon cul, pas mon âme. » Depuis sa romance avec AliBlabla elle ne recevait plus de client chez elle, craignant que sa jalousie maladive n'y trouva trace d'un mâle concurrent. Elle avait flairé son histoire avec Afrodite et se sentait menacée d'abandon. Ali, c'était son soleil de minuit dans la brume des jours sans amour

Niki s'était bien un peu attachée à certains, clients fidèles et parfois amoureux, plus ou moins réguliers selon leurs marges financières, mais ne voyait là que rapports amicaux plus respectueux que l'ordinaire de la prostitution sur Internet. Elle n'avait pas connu la rue : « Je ne suis pas une pute ! », distinction qui n'engageait qu'elle, mais que la clientèle renvoyait parce quand ça l'arrangeait : « Oui je fréquente des escort-girls, c'est un contrat à égalité, donnant-donnant...», passant allègrement sur le fait que pour la plupart des filles, c'est leur gagne-pain dans un rapport qui n'a rien à envier à l'exploitation par un patron ou qui peut se payer une femme de ménage. Certains donnent ainsi leur avis sans modération ni pudeur, c'est anonyme, sur les sites qui le proposent : « Quand je paye pour un service, j'attends qu'il soit à la hauteur du prix et de l'offre commerciale », pas loin de plaintes aux Associations de Consommateurs et dans de termes où une femme c'est comme une bagnole

Niki se promouvait sur plusieurs sites spécialisés comme "indépendante" et "occasionnelle", mettait en avant son "service de GFE" (Girlfriend Experience) : « Je serai votre petite amie ou votre femme...» Elle avait ajouté : « Hygiène irréprochable exigée...» Déduction faite des frais d'annonce, avec des tarifs de 100€ la demi-heure et 150€ l'heure, elle se faisait de 1.000 à 10.000 euros par mois, selon la productivité de son travail, car si la demande était surabondante elle était « très sélective », exigeait une photo et même un mail de motivations. Elle ne faisait pas d'accompagnement au restaurant, au cinéma, à des soirées branchées ou réunions et séminaires de cadres stupérieurs, et ne supportait pas un rapport vénal pour la nuit

ni escort "haut de gamme", VIP demi-mondaine à 500€ l'heure et 2500€ la nuit, ni multipliant les passes d'un quart-d'heure à 50€ dans les hôtels du périphérique et de la périphérie, ou 15€ la pipe au Bois de Vincennes par le lumpenprolétariat importé d'Afrique, Niki représentait typiquement l'escort de couche moyenne pour couche moyenne, et son appartenance à un prolétariat de la prostitution était très relative, elle le savait

elle ne se prétendait pas non plus "pute libertaire" et ne participait pas à la "lutte des travailleuse du sexe", sans parler du cynisme de certaines acceptant de satisfaire les fantasmes sans frontières de politiques, people, millionnaires... car la prostitution gauchiste a bonne cote chez les bourgeois petits ou grands...

par ces temps de misère sexuelle généralisée malgré les apparences de partout, Niki acceptait volontiers de répondre à une demande d'écoute de la part de puceaux vierges et timides, célibataires mal endurcis, mariés sans amour, veufs sur le retour d'âge, car elle les acceptait de 17 à 87 ans... elle ne se voyait pas en assistante sociale pour frustrés en tous genres

à propos de genre, oui elle avait aussi des clientes, « pas plus mal, moins de mâles, non ? », mais refusait la "domination" dans un sens ou dans l'autre, même simulée. Au fond, ce qu'elle préférait, c'était faire l'amour sans amour, et d'y trouver son compte sans extorquer ses partenaires, avec une philosophie : « Rester moi-même en toutes circonstances. »

ce matin, elle avait reçu une demande un peu spéciale, mais à la réflexion dans l'air du temps : « Votre annonce étant sous toutes coutures parfaite, je ne doute pas que vous aussi. Accepteriez-vous de me recevoir en gilet jaune, avec un Sans-Culottes dans le dos et une Marianne sur le devant ? Je vous propose de venir moi-même tel que je suis sur mon rond-point dit "de la mort", à Bonneuil-sur-Marne. Vous ne seriez bien sûr responsable que de ma "petite-mort". Dans l'espoir de votre adhérence à ce projet, et dans l'attente de plaisirs partagés... PS : j'apporterai le gilet jaune tel que décrit. »

elle avait sauté sur la proposition, qui l'amusait beaucoup bien qu'elle ne soit pas adepte des déguisements et autres jeux de rôles, incompatibles avec sa philosophie de la vie : « Votre idée me plaisante à souhait. À quelle heure contez-vous venir et pour combien de temps ? Vous pourrez prendre une douche froide avant ou après la cérémonie du gilet, moi je suis chaude mais pas l'eau. »

le rendez-vous avait été prévu à midi, à l'Hipotel Paris Père-Lachaise, dans une chambre à 89€ bien qu'il y en eût à partir de 59€. Niki avait insisté, car, disait-elle « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. » Pour une heure et le carburant, ça lui faisait la bagatelle de 240€, mais accroché par sa voix, car il n'avait pas résisté à l'appeler, il avait fini par accepter. Elle ne lui avait pas dit qu'il payait ainsi la journée, qu'elle pourrait y recevoir d'autres clients à leurs frais et empocher pour chacun le prix de la chambre, qui était équipé du wifi...

mes à bon nez et à bonnettes de Touiteur se bousculaient pour lire la suite du chapitre, Lauteur avait raison « Le cul ça marche mieux que tout ! Un feuilleton sans fesse est pas bon pour l'abbesse. » (1)

7 minutes avant l'heure dite le Gilet jaune de la mort appelait Niki, mais elle ne répondit pas. « Avant l'heure c'est pas l'heure. Les impolis sont en retard, les pas patients en avance, les gens bons sont à point. Encore un éjaculateur précoce !» Alors, il envoya un SMS plein d'enthousiasme : « Je suis arrivé, j'ai tout ce qu'il faut pour vous ! » Pas de réponse... À 11h59, il rappelle, elle décroche : « Je me préparer, passentez sur le trottoir. Je vous appellera... » Il allait dire quelque chose, mais elle avait raccroché. Elle le rappela : « J'oubliette, soyez chou, venez me chercher un paquet de Camel Activer Double. Merci. »

sur le coup il pensa qu'elle avait besoin de stimuler sa libido mais au tabac du coin, on lui expliqua que ces cigarettes de la célèbre marque au chameau contenaient deux capsules dans le filtre et, qu'une fois cassées, la première ajoutait une saveur menthol, la seconde, appelé pourpre, un goût de fruits rouges. Quand il revint devant l'hôtel, il était 12:13, elle appela : « Allez directivement à l'élévateur à droite dans l'antichambre, sans passer par la cueille. C'est au deuxième fleur, à droite au fond du couloir à gauche, porte 2.23. »

Niki lui ouvrit, elle fut surprise, elle ne s'attendait pas à un type aussi jeune, dans la trentaine, dégaine décontractée, chemise à carreaux remontée aux coudes, gilet pas jaune, Levis' 501 délavé sous la taille et large ceinturon imitation Clavin Klein d'œil, qu'il rajouta la croyant complice, chaussures Jack & Jones bien crades, tocante Bobo Bird "Sobriété" à 39,99€, cheveux bruns tirés en arrière, gel gras, sourire de Winner, bref, le vrai cow-boy parisien. Il portait en bandoulière une sacoche en cuir rétro

« Entrez, je ne vous voyais pas comme ça... - Moi c'est Charlie Abdos, et toi ? - Je préfère pas se tutoyer avant l'amour. Mon prénom, c'est Niconne, comme les caméras intelligente. - J'aime les femmes savantes. - Et moi les gentils hommes - Vous voulez le douche froide avant, ou après ? - Je sors du bain, ça ira. Voici votre petit cadeau. » Il lui tendit une enveloppe qu'elle ouvrit, et compta les billets. Il n'y avait que les 150€ de la passe. « Et l'hôtel, c'est gratuit ? - Je croyais... - Faudrait pas, c'est 90€. » Il pose sa sacoche, enlève son gilet et ses pompesouvre sa sacoche, en sort un portefeuille imitation croco marqué Skype. « Skype my Husband ! - Oui, ma belle j'ai pour us de bander pour vous. - Avec ou sans coutumes ? - J'aime pas les habitudes. - Je les préfère rudes. - Comment ? - Black & Decker. »

il s'approche, la prend dans ses bras, essaye de l'embrasser... « - Non, pas de baisers... - Votre annonce dit GFE - French Kiss c'est FK, et 50€ de plus. - Bon, ça fait beaucoup tout ça. Montrez-moi vos talents. - J'ai le talent agile ! », et sans qu'il puisse réagir elle lui fait un Ashi-Waza Guruma, technique de jambe tournante de judo, et il se retrouve sur le dos, sur le lit, et surpris : « Vous aimez les tournantes, je vois, mais je préfère le duo. » Elle ne répond pas, se met en culotte et soutif, s'assied sur lui, déboutonne sa chemise (pour elle-même : « Un velu, tout ce que je déteste...») Elle continue avec les boutons du Levi's, (« Comme Ali, le sens pratique... »), lui enlève son futal en le secouant comme un prunier, empoigne son vit pour le branler sans le sucer, et quand il est à point lui enfile une capote, puis se passe du gel lubrifiant et l'enfourche

comme Gabriel avec Célanie (2), il est coincé, ça dure 2'35 de bonheur Elle enlève le condom avec une demi-feuille de Sopalin, lui nettoie la bite avec une lingette humide de ménage, se lève et se rhabille. Il ne dit rien, puis « Je peux prendre ma douche froide, au moins ? - Mais voyons Charlie Abdos, ce n'est là que métaphore... - Mets ta quoi ? - Laisse béton, t'es trop con, et j'ai une course à faire. - J'ai payé pour une heure ! - T'es tout mou, pour faire quoi ? - On pourrait discuter tranquillement... - C'est ça, en attendant Godot ? - T'as déjà un rencard à 12h30, salope ! - Non 12h22, v'là l'printemps... - OK, je me casse mais tu perds rien pour t'étendre. - C'est bien ce que je pense, Bye Bye ! », et là, contre toute attente, ma lectorate, elle lui roule un patin comme jamais parquet n'en fut traité de bave, qu'il s'en souvienne pour l'éternité

méfiez-vous des belles étrangères (3), qui vont aux corps oui-da mais pas trop niaises (4)

je te passe, chère Lectorate, la réaction de Lauteur, dont tu te doutes bien, c'est la même qu'au chapitre 32. Des hommes, comme les autres

Lauteur assouvi avait suivi sans en perdre une lettre la scène torride... : « Enfin, ça repart d'un bon pied, je l'avais bien dit, ya que le cul pour faire un bon roman ! »
Alfonce était du bite hâtif mais pas éjaculateur précoce en matière littéraire. Il trouvait ça « amboulé, bavurd, buvard, chiclique, ronflé, itéractif, ras-bûché, redondon, répâté, toujours-recommensal, réculrang, rapetitif, superflou... bref ce truc est inutile un fait con et futinutile. C'est un roman pour rien qui mérite mieux sons sort : sans papier ni frontières, pas édité donc pas vendu, pas lu et au pis long. »

alors il partit faire ses courses, car il n'y avait plus rien à manger

quand il rentra à FoSoBo de la supérette des Grands Pêchers à la frontière de Montreuil et Fontenay mes deux sous-bois, où il allait à pied « pour mon sport cérébral », car en marchant il pensait qu'il pensait mieux encore qu'en faisant la vaisselle, il se fit à la poêle une tranche de foie de veau - « moins cher que de veau, plus fin que de génisse, mais le lapin reste mon préféré » -, le foie donc au beurre d'escargot avec de l'ail et le premier persil de la terrasse-jardin, avec un peu d'huile, - « c'est plus sain et ça cuit mieux » disait sa mère. En accompagnement des ptits pois, un des seuls aliments qu'il acheta en conserve, et puis comme on dit « On a toujours de petits poils dans la main. »

tout en dégustant ce structulent quatre-heure à 17h08[/i], il songea qu'il n'avait plus de pain sauf au chocolat : « Pourquoi pas ? », et qu'il lui faudrait écrire avant la manifestation sacrée quelques lignes contre l'antischématisme dans sa nécessaire distinction de l'antéchionisme, celui d'avant les tas disraptistes

pendant ce temps-là, Ali marchait, car il marchait maintenant avec un béquille, « Adieu Ali gâteux ! », ne tenait plus en place, tournait autour de Chavaux et de La parole navrante où, avec Célanie et Levieux, ils avaient joué un bon tout au Grand Débat imposé à Montreuil par les rares Macrogneugneux qu'on y comptait (5). Se sentant merdeux de ses écarts avec Afrodite et Célanie, il hésitait à appeler Niki, mais ayant tourné tous les théodorisques sept fois dans sa cervelle : « Allo c'est moi t'es où ? - Ô, mon soleil de minou dans la brume des jours sans amour ! - T'es où ? - Dans mon bain, tu viens ? - Avec du chocolat ? - Oh oui ! s'il-te-plaît, à la mandarine ! - No problem, ma concubine, mais ton bain, au chocolat ? - Non, au thé vert et à la méduse... - C'est bon pour quoi ? - Pour être propre. - Pas le bain, le thé... - Pour la digestion. - Tu bois l'eau du bain ? - Faut pas jeter le bébé qu'a d'homme, mon Ali. - Tout est bon chez toi... j'arrive, tu seras sèche ? - Comme les chaussures de l'archiduc... »

ç'eût pu mais ne dura lex, sed lex

au Père-Lachaise,- je dis comme ça, c'est plus court et c'est tout près chez Kini Kleur -, Ali se précipita sur elle dès qu'elle lui ouvrit? « Oh là, mon BelAli, doucement, ce soir, je cuve... - T'es bu l'eau du bain ? - Non, j'ai asséché la merde à voir. - Ça veut dire quoi ? - Rien d'importé, la vie quotidienne sous l'empire du mâle. Passons à autre chose, et si on faisait des pochoirs poétiques ? On n'a plus de réserves... - D'accord, mais avec ma guibolle et ma béquille, plus tard pour le taguage-bandage. - Bon, je vais préparer les journaux... »

ç'a pas l'air, mais pour en tirer sept ou douze mots et en faire un poème, ça te prend des heures, et encore, c'est jamais garanti. De fois ça vient tout seul, d'autres ça peine à jouir. En plus on sait jamais pourquoi. On va les laisser carburer, et pendant que j'y suis-je...

Patlotch a écrit:HOMME DONNÉ, DIEUX VOLÉS, CLASSE PERDUE
à Roland et Rosa Amélia

Un valet noir sous un roi blanc a jeté son joker
Nègre bravant bradant le sort d'une boule de suif
Aux faces de colons promus de vendre au nom des Juifs
La mémoire deux fois sur le marché de Nüremberg

Nos prêtres démocrates chantent la messe de l'Homme  
Multicolore au monde fou de sa flemme olympique
Le vrai semblable est un moment du faux culte atlantique  
En tous genres lancé des vers accouchés dans la pomme

D'Adam et Eve on a idée des choses ingénue  
Faut-il en rire ou en pleurer se donner tant de mal  
Pour ignorer ce que l'on est sous ce bon capital
Croire en ce que l'on n'est jamais qu'à s'en retrouver nu

Le conte démocratique se paiera de sa haine
Du réel et fera la guerre au prix de son mensonge
Choisir c'est renoncer sortir de classe est plus qu'un songe
Les prolétaires pour la perdre ont assez de leurs chaînes

Cachan, 22 février 2005
TRANS'IT, Livre du retour, VIII 5 SORTIE DES CLASSES, février 2005
à 20h59, Nilki et AliBlabla s'arrêtèrent, presque satisfaits. Ils avaient pondu quatre poèmes de sept vers, avec répétitions de mots du journal,

(J moins 274)

(Par les mots. GAMME MÉTHODE ÉCARTS

ONDE PAROLE ONDE PAROLE ONDE PAROLE ONDE
PAROLES DE MOISSON
CHEMIN DE PAROLES
CIEL PAROLE CIEL PAROLES ACIER PAROLE ACIER
PAROLE D’ACIER
PAROLE EN SUEUR
SUEUR D’ONDE EN ACIER


(J moins 273)

(Par les mots
FILS DU TRAVAIL FACES DU TRAVAIL

HOMME L’AUTRE LA MORT L’AUTRE
L’HOMME L’AUTRE L’AUTRE
TROMPE LE TEMPS LE TEMPS
TROMPE LE REGARD L’ŒIL
TROMPE LA MORT L’HOMME
LA MORT A L’ŒIL
L’AUTRE A L’ŒIL
L’HOMME EN TROMPE L’ŒIL


(J moins 272)

(Par les mots.
LA BELLE DE RETOUR BAISER DE MORT

FORTUNE HUMAINE ORDURE HUMAINE
VAGUE HUMAINE VAGUE
SILENCE VILLE VAGUE VILLE HUMAINE
LUMIÈRE VILLE VAGUE VILLE HUMAINE
VAGUE VILLE VILLE VAGUE VAGUE VILLE
VAGUE VILLE
HUMAINE


(J moins 271)

(Par les mots.
TANGO PAROLES

HOMME D’OMBRE D’OMBRE D’HOMME D’HOMME D’OMBRE
HOMME MASQUE D’ENFANT
ENFANT D’ENFANT MASQUE D’ENFANT
MASQUE BLANC MASQUE NOIR
MASQUE D’HOMME MASQUE D’OMBRE
HOMME TRICOT DE MASQUES
HOMME TRICOT D’OMBRES

(6)

l'ayant bien mérité, ils allurent se coucher

(à suivre)


notes :
1. abbesse, en argot, maquerelle, tenancière d’une maison de passe.

Ce mauvais lieu était placé sous la dépendance d'une gouvernante, qu'on appelait l'abbesse, et qui n'obtenait cette charge lucrative que sous certaines conditions singulières. Il ne lui était pas permis, par exemple, de passer plus d'une nuit aux passants qui voudraient loger dans son hôtel.
Pierre Dufour, Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde, 1852
2. voir chapitre 17, canapé antillais, lundi 28 janvier

3. belles étrangères
- Aragon évoque, en 1956 dans le poème L'étrangère du recueil Le roman inachevé, la pension de famille que tenait sa mère, où il avait pris habitude très tôt de rendre visite aux belles étrangères :

Aragon a écrit:J'ai pris la main d'une éphémère
Qui m'a suivi dans ma maison
Elle avait des yeux d'outremer
Elle en montrait la déraison.
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon,
J'aimais déjà les étrangères
Quand j'étais un petit enfant !
- Jean Ferrat, 1965 : Les belles étrangères

4. oui-da mais pas trop niaises
« Je dédie cette chanson à toutes les dames patronnesses qui ne veulent surtout pas que "leurs pauvres" remettent en cause le système qui leur permet de continuer à tricoter. » Blog du vieux singe, La dame patronnesse, Jacques Brel, 1960

5. voir chapitre...

6. LIVREDEL, poème-roman, 1990, III LIVRE SANS NOM, chapitre 6

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Mer 20 Fév - 21:48


chapitre 40

la Dame de Corps

mercredi 20 février

mémoire du temps perdu, 20 février:

- Judas Maccabée († -160), 3e fils de Mattathias, chef des Juifs
- 197 : fin de la bataille de Lugdunum, actuelle ville de Lyon qui avait embrassé la cause de Clodius Albinus face à Septime Sévère
- 1220 : Sainte Aimée, Aimée d'Assise, en italien Amata (de Corano) d’Assisi, née vers 1200, morte en 1252, est reconnue comme sainte dans l'Église catholique, elle est fêtée le 20 février
- 1530 : l'université Albertina de Fribourg-en-Brisgau condamne les thèses de Luther
- 1631 : Guerre de Trente Ans, les princes protestants allemands s'allient avec le roi de Suède Gustave II Adolphe
- 1809 : la Cour suprême des États-Unis institue la primauté du pouvoir fédéral sur celui des États
- 1816 : Première du Barbier de Séville de Gioachino Rossini à Rome.
- 1820 : Gustave Nadaud, goguettier, poète et chansonnier français († 28 avril 1893)
- 1894 : Jimmy Yancey, pianiste afro-américain de boogie-woogie († 17 septembre 1951)
- 1895 : † Frederick Douglass, abolitionniste américain (° 1818)
- 1928 : à Tokyo, premières élections au suffrage universel
- 1988 : le carnaval de Rio tourne à la tragédie, alors que des inondations gigantesques et des glissements de terrain font quelque 275 morts et plus de 12.000 sans-abri dans l'état de Rio de Janeiro
- 1996 : † Tōru Takemitsu, compositeur japonais (° 8 octobre 1930)

Bonne fête aux : Aimée et ses variantes Aimeline, Aimelyne, Amée ou Amy.
aimées de nos amies, vos âmes sont de neige : « Souvent à la sainte Aimée, la campagne est enneigée. »

mais aujourd'hui, l'événement des événements était pour nous l'arrivée de Florage, Dame de Corps, dans le jeu de cartes, et maîtresses du chapitre 27

Alfonce posa le canevas de l'intrigue à venir : « Quelles sont mes cartes maîtresses ? Sept personnages en quête de hauteurs, qui amoureuses, qui culineuses, qui estudieuses, qui célébreuses, qui ténébreuses, et, cerise pas gâteuse : heureuses !

Les voici par ordre d'entrée en scène : AliBlabla, Levieux, Célanie, Lauteur, Niki Kleur, Alfonce, Florage, Afrodite. Quelle carte pour quel personnage ? Sept : Niki. Huit : Lauteur. Neuf : Alfonce. Dix : Afrodite. Valet : AliBlabla. Dame : Florage. Roi : Levieux. As : Célanie. »
depuis, Dame Florage par sa carte alléchée allait chercher ce qui n'existait que dans l'inconstance capricieuse de sa frivolité, que ma Lectorate a pu suivre dans les lettres de La Liseuse, adressées tantôt à Lauteur, à son nègre blanc Alfonce ou à moi, sans qu'on pût connaître leurs passés communs

Florage a aujourd'hui rendez-vous avec Alfonce, missionnée en cela par Lauteur, en coup lisse par moi derrière eux, chacun de nous contant bien couillonner les deux autres, s'envoyer Florage et rester maître à bord du roman. Elle de son côté nourrit en son sein, l'un des deux, un dessein aussi transparent que sous son corsage un corps peu sage et un cœur mi-mondain

voilà pourquoi, cherchant à ce chapitre un titre au rapport le plus rigoureusement adéquat à ce qu'était Florage, plutôt que Dame de Cœur, repoussant Dame de Cul, j'optai pour Dame de Corps

elle avait pris le premier TGV direct de Marseille Saint-Charles, 05h19, à Paris Gare de Lyon, 08h41. Durée du trajet : 3h22. Marseille, ou quelque part pas loin, voilà donc l'«Ailleurs» d'où écrivait La Liseuse depuis le 23 janvier 2019, correspondance sans réponse d'un train de lettres littéraleuses ou brûlant d'euphorie énamourée, emmurée qu'elle était dans un narcissisme à couper au couteau

elle réserva une chambre à l'Hôtel Trianon 3 étoiles, à 5 minutes à pied de la gare de Lyon, à 95€ avec un grand lit, "parfaite pour une personne mais petite pour deux". « - Encore mieux ! De quelle distance aurions-nous besoin ? » Elle aurait préféré plus de luxe et de calme, pour plus de volupté, mais, comptant s'y installer tout le temps nécessaire, ne pouvait s'autoriser cet écart budgétaire

leur rendez-vous étant à 12h04 au Relais d'Alsace juste en face de la Tour de l'Horloge, deuxième plus haute du monde après Big Ben. C'était une "grande brasserie servant des spécialités alsaciennes dans un décor chaleureux aux tons rouges et boisés." Fallait-il oublier qu'à cet emplacement était la prison Mazas, où avaient été incarcérés, lors du coup d'État du 2 décembre 1851, 220 députés protestataires dont Victor Hugo et François Arago, Raspail qui, le 22 février 1848, rappelle Karl Marx, est l’un des premiers à proclamer la République, ou Jules Vallès futur leader de la Commune, et qu'elle avait accueilli Arthur Rimbaud, condamné au prétexte d'être un espion prussien ?

c'est Alfonce qui avait proposé à Florage l'endroit, dont il avait le meilleur souvenir, quand maintes fois il y avait dîné depuis célibataire, rentrant de son boulot à La Défense sur le chemin de son chez lui près de Nation

il y aimait particulièrement en entrée le Blanc de poireaux tièdes mousseline à l'estragon, le Persillé d'Alsace et lentilles vertes en vinaigrette; la Soupe à l’oignon gratinée; les Escargots au beurre aillé et persillé, et pour suivre les Choucroutes "Maison" de chez Angsthelm, « un chou travaillé, assaisonné et préparé par nos cuisiniers chaque jour », la Brasserie, saucisses de Francfort et Montbéliard, poitrine fumée, saucisson à l’ail; l'Alsacienne, Munichoise sur le gril, Francfort, Montbéliard et lard fumé, et en cas de grand appétit ne regardant pas la dépense, la Spéciale relais d’Alsace, saucisses Munichoise, Francfort, Montbéliard, poitrine fumée, jarreton de porc 500g ou la Choucroute et son jarret de porc demi-sel

avec la choucroute pour lui jamais de bière, un blanc frais en carafe qu'on servait là exquis. Il ne prenait pas de dessert, préférant finir sur le fromage, mais ils n'était pas ici aussi bein affinés que le chou blanc

l'endroit était plaisant, on pouvait s'y mêler à l'affluence dans la proximité des tables ou s'y nicher de préférence dans un loge discrète. Étant seul, son goût le portait à voir et entendre du monde, et, jamais en mal d'engager la conversation, espérant toujours quelque rencontre, il ne manqua pas depuis trente ans d'en faire : une hôtesse de l'air malaisienne, une représentante en dessous féminins, un marchand de sable touarègue, un tailleur de pipe jurassique, et même un anarchiste d'extrême-droite disant apprécier la théorie de la communisation, ce qui, ayant saisi l'opportunité qu'elle offrait à cette inattendue symbiose, ne l'étonna pas

Florage, bien que logeant à côté, fit attendre Alfonce 21 minutes, qu'il mit à profit pour examiner soigneusement la nouvelle carte. Il s'en tiendrait à ses classiques et réserva à l'étage une table pour deux au fond de la salle, sous la lumière tamisée de rouges abat-jour

arrivée bouche en cœur et souris en coin, elle s'avançait pour l'embrasser mais il la salua à distance, à la japonaise, le dos plat le regard vers le bas, le mouvement de la taille entraînant en même temps le torse et la tète, les bras sur le côté. Il ne savait pas trop pourquoi, car il l'eût bien baisée à même le trottoir. Ils entrèrent, accueillis par un garçon hors d'âge qui les accompagna et instabla à la place réservée

ils refusèrent les apéritifs, préférant tous les deux un Riesling en pot qu'il apporta deux minutes plus tard avec petites cochonnailles d'Alsace et bretzels salés. Ils commandèrent, lui escargots et choucroute Brasserie, elle Omelette aux fines herbes, Flammekueche  alsacienne « l’Authentique », Oignons, lardons, crème fraîche et sans attendre, un dessert, Café gourmand, macaron, mousse au chocolat, sorbet fruits rouges et coulis. Il la laissa parler, ce qu'elle faisait encore une demi-heure plus tard quand ils terminaient leurs entrées. Qu'avait-elle dit, parlé de quoi ? On lui aurait demandé qu'il n'aurait pas su, la tête ailleurs

ailleurs c'était : « Comment faire pour me la faire et en même temps éviter qu'elle foute le bordel dans le roman ? », question si épineuse qu'on ne doit pas s'étonner qu'elle lui prît une demi-heure. Alors qu'on apportait les plats fumants, une solution hardie et lumineuse lui vint à l'esprit, du coup parfaitement réveillé et disponible pour apprécier pleinement sa voisine. La faubourienne marseillaise commençait à s'empiffrer de sa flammekueche dégoulinante de graisse de lardons et de crème fraîche sur ses lèvres, son menton, son corsage et dessous, mais qu'il ne pouvait voir...

me connaissant, chère Lectorate, tu te doutes bien que je n'avais aucune idée de qu'Alfonce avait en tête. Le roman s'avérait imprévisé au-delà de mes espérances, comme quoi la réalité nous réserve des surprises. Seraient-elles déterminées comme aux yeux d'aucuns religieux de toutes fois, bondieusardes ou athérées, nous sommes tous et toutes au pied de l'impossible à les deviner. Les prophètes et leurs moines copistes, soldats ou missionnaires en seront toujours pour leurs frais à l'ombre de leurs jeunes filles en pleurs (1)

c'est dans cette expectative quant à la suite que j'avais marqué une pause-déjeuner, guidé mes pas sous le soleil de FoSoBO jusqu'à Verdun, commandé, avec un quart de Côtes et un verre d'eau, Endives au Roquefort et Choucroute maison, et qu'elle refroidissait devant moi sans personne en face pour réchauffer ces lignes aux yeux de Lauteur :

« Mais qu'est-ce qu'ils en ont à foutre les lecteurs, de tes doubles et masques, de ce qui, par principe même du roman, est censé être connu de moi et non d'eux. De ce roman, ils savent aussi que je suis le seul maître reconnu, puisque mon nom en majuscules sera l'an prochain en haut de la première de couverture sur les présentoirs des best-seller. Ce que veulent les lecteurs d'aujourd'hui comme d'hier, et les lectrices plus encore, c'est une belle histoire qui les fasse rêver, oublier leurs vies de merde dans ce monde de merde. Alors tes doubles, tes masques et ta propa grande en contrebande, tu te les fous bien profond dans le culte de toi-même ! »

Lauteur avait un alter-égo plus discret mais pas avare en vacheries depuis qu'il ne savait plus quoi dire pour apparaître encore crédible aux yeux de ses ouailles mêmes : le Savant de Marseille

R.S a écrit:les commentaires de l'ânonime [mézigue] ont les mêmes charmes que les ciels changeants d’une fin de printemps en Bretagne. Une invitation au voyage
sûr que lui n'aura jamais fait voyager ses lecteurs et lectrices que dans les boucles de sa dialecte-trique alambiquée, qui n'a rien cassé, ne casse et ne cassera rien, que les possibles discussions qu'il s'évertue d'éviter, confortablement “assis” comme disait Rimbaud, « L'âme des vieux soleils s'allume... S'écoutant clapoter des barcarolles tristes... Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales... Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières, Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés, » (2), lui le pilote universel d'un avion d’avant, quand c’était mieux, car, personne ne l’ayant repéré dans le ciel toujours d'orage du Capital, il pouvait alors gardé son cap en pilotage automatique de sa norme prolétarienne, dont il ne changea que des virgules en un demi-siècle

le savant de Marseille ne veut d'autre “voyage” que celui dans sa théorie, adéquate à communiser le monde sans qu'il le sache ni donne son avis, depuis une personne aussi étriquée physiquement qu'étroite d'esprit, et bien qu'intellectuellement "cultivée" dans son champ clos de barbelés contre la pensée critique : « - Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage... » Voilà, sous son monocle, un auteur à la hauteur de son monde

Alfonce, un œil à sa choucroute l'autre à sa damnée Dame, s'adressa à elle en ses termes choisis : « J'ai écouté très attentivement ce que vous m'avez si brièvement condensé, et j'y suis très sensible. Je pense que nous allons trouver un terrain d'entente cordiale et de partage des eaux. Que penseriez-vous, chère Madame, de retourner en vos terres marseillaises pour y être notre correspondante exclusive attitrée, en même temps que ma représentante intime auprès de Lauteur, et naturellement ma confidente dans les conditions garantissant de vous apaiser, assouvir, étancher, calmer, combler, contenter, rassasier, remplir, repaître et envoyer repaître au septième ciel et demi ? »

la Dame de Corps, plus que pompette, les joues rouges et des traces de son repas comme des médailles de la légion étranglaise, ravala un os de lardon, se trégloussa sur sa chaise, rajusta sa robe à petites fleurs qui laissait voir le haut de son string, se frotta le nez comme elle avait vu faire le Gilet jaune Éric Drouet en live au volant de son camion, leva les yeux au plafond de verre, et finit par répondre « Excusez-moi, je dois passer aux toilettes », le geste joint à la parole se levant et se dandinant vers les chiottes

Alfonce en profita pour y aller aussi, mais au rez-de-chaussée pour ne pas la croiser. Il y resta un certain temps, à contempler le papier peint à petites fleurs, se souvenant de la vanne de Sidney Bechet répondant à la question : « Comment vous est venue l'idée de Petite Fleur ? - Un jour d'été à la New-Orleans, aux W.C. Handy cap Piss (3), le papier peint m'a inspiré la mélodie... » L'histoire veut plutôt qu'il l'ait piquée à un autre...

quant il revint à leur table, les affaires de Florage avait disparu. Écartant qu'on lui ait volées, il comprit qu'elle s'était envolée. Le garçon sans âge apportait son dessert, Alfonce lui dit de la manger. Il avait été dur, mais il avait gagné... en attendant la suite

Florage rentrée à son hôtel s'était réfugiée dans sa chambre "parfaite pour une personne mais petite pour deux", « Farpaite en fait pour les deux cas, en attendant j'ai plus de place sans cet Alfonce enfoiré de son père ! » Elle demanda qu'on lui monte une bouteille de rouge, le plus alcoolisé, et deux verres. Pour qui l'autre ? Va savoir. À Paris elle avait bien quelques connaissances mais pas de leurs nouvelles depuis... attendez, elle réfléchit...

« Oui, ça fait bien plus de vingt ans que j'ai pas revu Pierre et Jocelyne, quinze ans au moins Pascal, Anne-Marie et les autres, Bernard et sa bande un peu moins... les appeler maintenant, à quoi bon, et j'en n'ai pas vraiment envie... Il n'y a bien qu'Henry qui m'intéresse encore, mais avec son nègre blanc en garde du corps de son caractère, c'est pas gagné de déglacer sa fonte, et laquelle depuis le traitement de texte comme qui dirait la traite des noires, les vraies : la fonte ! les Parisienne, Nompareille, Mignone, Petit-texte, Gaillarde, Petit-romain, Philosophie, Cicéro, Saint-Augustin, Gros-texte, Gros-romain, Petit-parangon, Gros-parangon, Palestine, Petit-canon, Trismégiste, Gros-canon, Double-canon, Triple-canon, Grosse-nompareille... »

elle était barrée dans ses souvenirs de typographe à l'ancienne, une des dernières, quand elle était jeune, à bosser du plomb dans la tête avec son CAP de compositeur-imprimeur des métiers graphiques. Et quoi que je pensasse d'elle, la poésie était peut-être nichée quelque part entre ces choses-là d'avant, et leurs noms disparus, un peu plus que dans les trains, quelque part donc entre Apollinaire et Reverdy (4), parce que selon le nom qu'on leur donne, aux choses de la vie, la poésie s'y glisse ou pas. Mais Florage en était-elle souciée ou trivialement nostalgicle ?

sa bouteille et ses verres arrivaient, un jeune beau l'ouvrit, la servit, attendit un je ne sais quoi, un presque rien, qui vint : « Quel âge as-tu, beau gosse ? - 17 ans aujourd'hui, Madame. - C'est rin beau ça dis-donc, ça se fête, on n'est pas sérieux quand on a 17 ans - Non Madame. - T'es de service jusqu'à quelle heure ? » Elle remplit l'autre verre de rouge et lui tendit : « Plus tard, Madame, je veux bien, je suis libre à 20h05. - Alors viens à 20h23 et apporte une autre bouteille, meilleure que celle-ci, je vais la finir. - Oui Madame. »  

à 20h23 précises, le jeune homme toque à la porte de Florage. « Entre, c'est pas fermé. » Il s'est changé, plus beau encore en noir de la tête au pied, d'une élégance inattendue, par elle du moins, agréablement surprise. «T'as apporté quoi, comme pinard ? » Il lui tend un "sac de luxe une bouteille à vin ou champagne choix de couleur en 150 grammes par mètre carré. Poignées cordelette nouées main".

« Celui-ci est rouge, Madame, comme vous l'avez souhaité. - Le pinard, idiot, le sac je le bois pas ! - "C'est un G.H. Mumm Cordon Rouge Brut", Madame, "la cuvée la plus emblématique de la légendaire maison, dans laquelle le Pinot Noir, prédominant, côtoie un Chardonnay très présent et un soupçon de Pinot Meunier, vieillit 30 mois dans une galerie souterraine longue de 15 kilomètres." - Le champagne rouge, ça n'existe pas ! Et la tienne elle est longue de combien ? - Ça dépend, Madame. - Je m'en doute, je te demande pas pour pisser, montre-moi ça... - Madame... - T'es venu pour quoi, à part réciter la pub ? - Le pourboire, Madame... - Pour boire, on a les verres. - Ouvre-là ! »

alors le garçon obéissant défait sa ceinture et ouvre sa braguette, à fermeture Éclair à faire rêver Ali, Kini, et des millions d'hommes et femmes victimes sexuelles du Levis's 501. Il sort son vit, et quand le vit, livide, Florage le toisa de toute son expérience de cougar méridionale : « Ya pas de quoi fouetter une chatte ! - Je m'en voudrais, Madame, j'adore les animaux. - Chez les femelles, tu préfères quelle race ? - Aucune, Madame. - T'es pédé, ou quoi ? - J'aime les mâles aussi, mais non, je ne suis pas zoophile. - Tu fais la différence avec les hommes ? - Bien sûr, Madame, les animaux ne perdent pas leur temps à écrire et lire des romans. - C'est une idée qui se soutient. Alors, tu l'ouvres ou t'attends qu'elle explose ? - Vous inquiétez pas pour le champagne, Madame, je l'ai piqué au patron. »

elle lui prend la bouteille des mains, la secoue, dévisse le collier de serrage du muselet en faisant 7 demi-tours, enlève le muselet, enroule le bouchon et le goulot dans sa robe à petites fleurs, pousse le bouchon avec ses pouces en tournant la bouteille qu'elle secoue encore une fois, et quand le bouchon commence à sortir, le dirige vers le garçon qui le reçoit dans l'œil et commence à hurler tandis qu'elle l'asperge de champagne de la tête au pied. Une bouteille à 30€ qu'elle jette dans la corbeille, et saute sur le garçon qui tombe sur la moquette trempée

s'en suivit une orgie magistrale que les limites de la décence littéraire nous interdisent de mettre sous les yeux de nos bonnes nettes à bons nez, et qui dura jusqu'aux heures où commencerait le chapitre 41


notes :
1. voir pourquoi leurs filles sont sourdes ?, 15 février 2019

2. Arthur Rimbaud, Les Assis, septembre 1871

3. W.C. Handy : William Christopher Handy, né le 16 novembre 1873 et mort le 28 mars 1958, est un chanteur et compositeur de blues américain souvent considéré comme « The Father of The Blues ». On lui doit Memphis Blues en 1909, Yellow Dog Blues en 1912, Saint-Louis Blues le "Hamlet des Jazzman" en 1914, Loveless Love (Careless Love), Beale Street Blues en 1916, Chantez-Les-Bas (Sing 'Em Low), hommage à la culture créole de la Nouvelle-Orléans, Atlanta Blues, Ole Miss Rag en 1917...
l'anecdote sur Petite Fleur aux toilettes est vraie, vrai aussi que le thème n'est pas de Bechet mais celui emprunté serait sans lui resté inconnu, et le génie du soprano ne l'a pas raconté comme moi...

4. allusion à la controverse sur la controverse "Crains qu'un jour un train ne t'émeuve plus" vs "la poésie n'est pas dans les choses". Voir Chapitre 4. Train-train commun lundi ça va, note 4.

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Jeu 21 Fév - 22:05


chapitre 41

quatre je dits : Merle adore !

jeudi 21 février

tradition oblige. Nos trois héros Célanie, Levieux et AliBlabla - l'As, le Roi et le Valet, tierce majeure dans le jeu de cartes maîtresses d'Alfonce -, se réuniraient ce jeudi midi pour une ultra-bouffe dans la cuisine de Levieux

on dit "jamais deux sans trois" mais on vérifie aussi souvent "jamais trois sans quatre"

On parle à tort et à travers de trois Rois mages venus d'Orient à Bethléem, quidés par une étoile plus brillante que les autres, apporter leurs cadeaux pour célébrer la venue au monde du petit Jésus, Gaspard, Melchior et Balthazar. On ne l'a déduit que du nombre de cadeaux au futur "Roi des Juifs" : l’or symbole de la royauté, l’encens symbole de la divinité, et la myrrhe symbole de l’humanité de Jésus. Tout le reste n'est qu'interprétation par différents auteurs de la seule référence à ces Rois, dans l’Évangile selon Saint-Matthieu. Ces fameux mages sont deux sur les ornements muraux des catacombes de Saint-Pierre, trois dans les catacombes de Priscille ou quatre dans les catacombes de Domitille. La tradition syrienne considère même qu’ils étaient douze (1)

2000 ans après, malgré les progrès fulgurants de l'information en temps réel de par le monde, les plus puissants hésitent encore quant à ce qui va se passer. Ainsi, peu que cela se passe, on ignore ce qui se passerai. Exemple en octobre 2018, « Donald Trump a annoncé que les préparatifs pour son nouveau sommet avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un avaient avancé et que "trois ou quatre" lieux étaient maintenant envisagés. » (2)

mais l'exemple qui nous concerne au plus au point est celui des Trois Mousquetaires dont le plus important était un quatrième : d'Artagnan. Pourquoi ? Il faudrait voir à suivre, car c'est écrit au chapitre 5 de Microcosme..., AliBlaBla et l'écart hante vos leurres, épisode 47 du jeudi 24 mai 2018 :

Levés tôt, ils entrèrent dans le parc à l'heure où les oiseaux chantent encore pour eux seuls. La voix d'un merle se détacha des autres et leur flûta : « Les Trois Mousquetaires étaient quatre. Je suis le quatrième. » Célanie seule pouvait traduire, qui avait reconnu le chant incomparable de son merle noir.
Alfonce ce matin levé à 5 heures l'avait entendu siffler sur FoSoBo endormi : « Tiens, le Merle noir, sommes le 21, demain "22 V'là l'Printemps" ? » (3). Il se doutait que le Merle couvait quelque œuf au plat du jour

ils s'étaient donc retrouvés tous trois, l'As Célanie l'As, le Roi Levieux, le Valet Ali, autour de la nappe Cinq fruits et légumessur laquelle s'offraient à eux une ensemble de petits plats à la manière japonaise présentés tous ensemble et en même temps, contre la tradition française de la succession entrée, entremet, plat de résistance, fromage, dessert. Il faut même dire que chez les mémé-pépé de Levieux, la viande, quand il y en avait, était servie séparément des légumes ou pâtes, qui en constituent aujourd'hui "l'accompagnement", tel qu'on le propose au choix dans les restaurants

Célanie, dont le père était grand amateur de jazz, avait apporté un LP 33T de Jimmy Smith et mis à jouer le morceau  intitulé Three for Four, puisque ce trio Organ/Guitar/Drums est un faux quartet dans lequel l'organiste remplace le contrebassiste avec le pédalier de basses. Ce thème est aussi un blues, à 4 temps joués par 3 musiciens, et qui de mes lecteurs ça dérangerait est prié instamment d'éjecter, je ne dirai pas deux fois !

« Et le Merle noir ? » Un peu de patience, il viendra en temps et en heure...

la viande servie séparément des légumes, l'accompagnement tel qu'on le propose dans les restos, @BrownStanislas a tranché dans l'art en suggérant que « légume des jours doit toujours accompagner Boris viande de ses joyeux bouchers »

la fenêtre étant tout verte sur la fermaculture de Levieux, ne tarda pas à s'y percher, plumage et ramage, le Merle Noir, d'Artagnan du jour. AliBlabla l'avait entendu le premier mai, bien que linguiste comparatif, n'avait pas aussi bien compris son chant que Célanie (4). Lui ne savait que théoriser la chose en termes abcès cons : « Il n'y a en fait dans aucun langage, humain ou animal, de séparation entre le signifié et le signifiant, mais une continuité sans rupture, bla bla bla... » Elle s'en fit donc l'interpète en temps réel :

« Je vous salue, mes outres de ces moi,
Qu'y aura-t-il, entre la poisse et le fromage ? »
(5)

tenu qu'il outrait très par le roman imprévisé, aucun d'entre eux ne répondire. On entendit voler une mouche, baver un escargot et se lécher le chien. En effet du hasard, d'optique et d'ensemble, il est en cette mise en scène des personnages secondaires qui ne sont pas de simples figurants

le Merle, habitué de la vie sauvage près de chez nous, leur suggéra, sur une proposition de @Bibliobra à 14h47, d'adopter ironèmiquement de « la vaisselle liquide, superbe invention, plus besoin de verres ! - Si si, répondit Levieux, des vers à soi en compost, et des vermisseaux !», faisant par là allusion à leur passé commun dans le chapitre 3 de Microcosme, le vieux qui ramassait des vers de terre

avec tout ça, il est 14h56, et je n'ai encore rien mangé ! On ne dira jamais assez, n'en déplaise à Julien Gracq, que la littérature se fait aussi à l'estomac

le Merle continuait à exposer ses aphorisques et périls à la fenêtre de Levieux, cet interface entre sa sphère privée et la sphère publique du quartier de Montreuil-Chavaux. Je n'en retiens ici que fleur et lège, en traduction chabine :

« 1. Mousquetaire, prends garde à la moustique ère !
2. Aile-toi, l'essieu t'évitera !
3. Je suis Noir et le resterai, et qui te le demande avec grands ses airs, dis-lui que je l'emmerle !
4. Le vers solitaire est à la poésie comme une patte à un moineau.
5. Du pâté faisons table naze, préférons-lui l'épate au nez.
6. Rien ne sert de mourir, il vaut mieux vivre à point.
7. Allons en fan de la pas triste, le jour de boire est à rimer. »


il va sans l'écrire, mais mieux encore en le criant, que le merle s'avérait là, n'ayons pas peur des maux, le véritable leader de tout ce cycle de l'OUTRE-RÉEL, romanesque et poétique, microcosmique, mélancomique et théorique, comme posé encore inconsciemment au chapitre 2 du tome 2, la cheminote rouge et le merle noir en langage d'oiseaux, et en digne héritier, d'une part du Merle moqueur dans la chanson Le Temps des cerises, celui de La Commune de Paris, et d'autre part de ses aïeux héros de LIVREDEL en 1989-1991 ou du poème Les prisonniers d'émois dans POÉSIE POUR LE FAIRE en 2003-2004 :

Quand percent les rancœurs s'avèrent
Blessés les cœurs mal endurcis
Bercés de mythes bien rassis
Le merle moqueur perd ses vers

D'un don ni farce ni mémoire
L'humain d'être humain se défend
Pour ce qu'il ne sait plus qu'il fend
L'écran devient un champ de foire

Il tombe en lui parfois si bas
Quand la honte règle ses comptes
Plus il compte moins l'homme compte
Trahi l'aveugle y perd ses pas

Cruel défi briser sa foi
Croire ma foi n'est pas son tort
Ses vérités forcent l'émoi
Gare au plus vil s'il est plus fort

Que peu l'on ait ou trop à dire
Si l'on crie l'on entend que soi
Quand son semblable est à maudire
Pire on l'est hors de bonnes fois


comment un Turdus Merula Vulgaris avait-il pu s'approprier pareil pouvoir, je vous laisse comparer, en gilets jaunes, avec tel camionneur disorthographeur, tel Fly ridé, ou telle cosméticienne antillaise. C'est ainsi que si nous n'y prenions garde et gaillardement, notre avenir dépendrait de drôles d'oiseaux

Ali avait étudié les rapports complexes qu'entretient le chant des oiseaux avec la musique, ou plus exactement avec les compositeurs et musicien.ne.s, au chapitre 5 AliBlaBla et l'écart hante vos leurres : « Dans sa perspective comparatiste, il se passait en boucle Les thèmes de l'oiseau et du canard dans Pierre et le loup de Prokoviev, la Conférence des oiseaux du quartet de Dave Holland, ou Le chant des oiseaux de Clément Janequin : « Réveillez vous, cœurs endormis, Le dieu d’amour vous sonne... » »

il savait aussi, grâce au Projet Bestias, que « Dans les rapports de l’homme au monde des oiseaux, des rencontres ont été faites avec des siffleurs de danse dans les veillées ou dans les bals. Cette pratique ne se limite pas à la danse. Elle apparaît comme un ensemble extrêmement riche qui met en jeu des compétences diverses et complexes. Au point de vue musicologique, le sifflé joue un rôle primordial... D’un point de vue anthropologique, il existe un véritable chemin initiatique vers l’apprentissage du langage aviaire qui n’est en réalité qu’une métaphore du langage amoureux. »

il avait complété ses connaissances par les travaux ornithologiques et musicologiques d'Olivier Messiaen ainsi que par ses œuvres musicales, qui en étaient inséparables

mais ce qu'il lui fallait absolument découvrir, c'est la tradition afro-américaine du Quartet vocal, lire au moins How They Got Over: A Brief Overview of Black Gospel Quartet Music de Jerry Zolten, ou le roman bouleversant qui lui rend hommage, Harlem Quartet de James Baldwin (6)

il en avait une petite idée par le très beau, et très bon film Detroit de Kathryn Bigelow, qui la resitue dans le contexte social des émeutes des années 60, et s'était passionné pour les tubes de la Motown (7) dans lesquels baignent les personnages, notamment qu'interprète Algee Smith incarnant Harry, le chanteur du véritable groupe The Dramatics

Lauteur eût-il pu être jamais satisfait par ce que devenait son roman ? « Tu veux mon avis, bouffissure littéreuse ? De la merde en stock de plus en plus abasourdigue, alambicure amourphe amphigourée équivautre évaseuse balbiturique biscornette brouillante cafaryeuse chachotique con-fondue déconfarce et pour la suite démerde toi : http://www.synonymo.fr/synonyme/confuse »

demain est un grand jour, le 42e, car comme l'a suggéré ma lectorate, le chapitre 42 mettra fin à la première partie de ce tome 3, ce qui lui vaudra un autre titre que LE GRAND ÉBAT

bonnuite à toussétoutes


notes

1. source Les Rois Mages n’étaient pas trois !, Culture Générale pour briller en société, 21 décembre 2017

2. source VOA Afrique, 9 octobre 2018

3. 22 v'là l'printemps, est une des compositions de Patlotch, du 16 mars 1984

4. voir Microcosme, chapitre 2, la cheminote rouge et le merle noir en langage d'oiseaux, 20 avril 2018

5. Je vous salue, mes outres de ces moi,..., d'après La Fontaine, Le corbeau et le renard
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.»


6. Harlem quartet de James Baldwin

Dans le Harlem des années cinquante se nouent les destins de quatre adolescents : Julia, la jeune évangéliste qui enflamme les foules, Jimmy, son petit frère souffre-douleur, Arthur, qui manifeste déjà son talent de chanteur de gospel, et Hall, le frère aîné d'Arthur, qui s'apprête à partir pour la guerre en Corée.
Trente ans plus tard, la mort d'Arthur amène Hall à revenir sur leur jeunesse. Il tente alors de découvrir la folle logique qui a conduit la vie de ces êtres liés à tout jamais. Pourquoi Julia a-t-elle subitement cessé de prêcher ? Pourquoi le quartette s'est-il dispersé ? Pourquoi Arthur, l'empereur du soul, n'a-t-il jamais vraiment trouvé le bonheur malgré l'amour de Jimmy ? L'écriture sensuelle de James Baldwin, rythmée par les cris poignants du gospel, nous entraîne dans une Amérique rongée par la haine raciale et le mépris des minorités.
Ce roman bouleversant, dans lequel la violence et l'érotisme se mêlent à la tendresse et l'humour du poète, est un chant d'amour. Chant d'amour de Hall à Arthur et à ses frères noirs, dans un monde qui les rejette avec arrogance.
7. Motown : compagnie de disques américaine créée en 1959 à Détroit dans le Michigan. Le nom Motown est la contraction de Motor Town, « la ville du moteur », surnom de Détroit qui était alors la capitale de la production automobile.

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Re: LE GRAND ÉBAT - L'OUTRE-RÉEL IV.1 - texte intégral

Message par Patlotch le Sam 23 Fév - 5:14


chapitre 42

fin de partie
la révolution n'est pas un dîner de gars là

vendredi 22 février

ce titre est triple allusion :

- à la pièce de Beckett, Endgame en 1957. Résumé :

Une lumière triste, des murs gris.
Hamm, cloué dans son fauteuil à roulettes, est aveugle et infirme. Il ne peut pas se lever.
Clov, lui, ne peut pas s'asseoir : il va et vient sans cesse, au gré des caprices de Hamm. Hamm passe ses journées à tyranniser Clov. Les deux héros répètent devant nous une journée habituelle. Ils dévident et étirent ensemble le temps qui les conduit vers une fin qui n'en finit pas, mais ils en jouent comme le feraient deux partenaires d'une ultime partie d'échecs.
Dès la première réplique de la pièce, Beckett nous parle de la fin : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir ». Dans ce lieu de fin du monde, Hamm régente tout, agressif et bougon : « Peut-il y avoir misère plus haute que la mienne ? » Pour tromper l’ennui de vivre, il pose toujours les mêmes questions, parce que « les vieilles questions, les vieilles réponses, y’a que ça ! ». Même s’il répète souvent que « ça avance !», et en fait « rien ne bouge ».
Ce couple infernal est doublé par celui que forment Nagg et Nell, les parents de Hamm. Ils finissent leur vie dans des poubelles. Ils y meurent tout doucement et apparaissent parfois pour évoquer un vieux souvenir, ou réclamer un peu de tendresse. Cette pièce inoubliable n’est pas sans rappeler la célèbre maxime de Boris Vian : « l'humour est la politesse du désespoir; »
- au texte de Théorie Communiste en octobre 2013, Fin de parti(e), TC expliquant ses raisons de quitter SIC, Revue internationale pour la communisation, entraînant sa disparition. Le (e) renvoie aussi à la critique de Bruno Astarian en octobre 2010, Où va Théorie Communiste ?, avec cette chute dont la vérité est cruelle :
Tout un travail, groupes de diffusion, noyaux stables (plus ou moins seulement, qu’on se rassure) le vocabulaire semble clair : après avoir modestement dit, pour ne pas effaroucher les théoriciens au sens large, qu’elle n’avait pas de rôle, la théorie au sens restreint s’annonce comme chef de parti.
- à ma réplique en février 2014, TC 'Théorie Communiste' : fin de partie truquée

Rolling Eyes

ma Lectorate  avait eu hier une bonne idée :
« As-tu noté que demain 22 février, ton roman fêtera ses 42 chapitres ? Rappelle-toi que MABOUL ISIDORE, roman-feuilleton est en 42 épisodes « 42 moitié de 84 = 7 x 12 = 6 x 14 qui structure LiVREDEL ».

Alors je te suggère deux choses, variante de ce que tu envisageais toi-même. Faire de ces 42 chapitres la première partie de ce tome 3, et lui donner pour titre LE GRAND ÉBAT, ce qui suppose d'en trouver un autre pour le tome entier. Et, en même temps, abandonner ton projet d'un déroulement rythmé par le pouvoir de Macron, puisque son GRAND DÉBAT ne s'achèvera qu'à la mi-mars. Fais preuve d'un peu d'autonomie, que diantre !

Qu'en penses-tu ? »
j'ai retenu ses propositions tout en songeant qu'un auteur qui suivrait la demande de son lectorat plutôt que sa propre idée serait perdu pour la cause littéraire. En vérité, qu'était celle-ci, sinon "la littérature" telle que le mythe en avait été fabriqué et perdurait dans les conditions marchandes du capitalisme ?

avec pour corollaire ce qu'était le modèle dominant de l'écrivain, son statut public, sa statue vivante, et sa stature labellisée par le succès et les prix littéraires, suivis de sa posture artiste, cette imposture contre Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. », qui introduisait les procédés du collage et du détournement dont j'avais fait un principe de création depuis trente ans, tombant dans l'abîme qu'interroge Aragon

« … Marcelin Pleynet dit que ce qui l’a toujours surpris, c’est que les commentateurs de Lautréamont neparlent que d’eux-mêmes. “Ils ne parlent pas de Lautréamont, c’est Lautréamont qui les fait parler”. C’est de propos délibéré, et sur cette phrase que j’ai écrit ce Lautréamont et nous qui ne fait pas que tomber sous ce reproche, mais plonge dans cet abîme.
Lautréamont et nous
cette phrase que j'avais des années durant proprement retournée au miroir d'un transfert pictural. Si un tableau est toujours une sorte d'auto-portrait, eh bien, te voilà obligée, chère Lectorate, de me voir en peinture



'Monsieur s'ombre', ou le Père Ubu
29 septembre 1993, pigments et transfert typo sur toile 30 x 30 cm
Patlotch 'peinture à l'œil'

mais alors, si le roman ne s'intitule plus LE GRAND ÉBAT mais n'est que la partie fine qui s'en achève iambes en l'air (1), comment pourrais-je appeler ce tome 3 autrement que L'OUTRE-RÉEL III ? ce qui présente le bel avantage d'un écho à LIVREDEL et ses parties de I à VII, puis XII, dont je rappelle la présentation en 1991 :
Le but était de dépasser, en l'assumant jusqu'à faire disparaître l'écriture individuelle, le statut d'écrivain, qui reconstruit le monde -son monde- dans son miroir, devenant alors une sorte de metteur en scène d'écrits qui semblent s'imposer à lui. Le titre, qui peut se lire aussi bien L'IVRE D'ELLE que LIVRE-DEL (delate) traduit cette contradiction jusqu'à l'auto-destruction.
incidemment, je tombe sur cette extrait d'une lettre d'Aragon à André Breton datée du 8 novembre 1918, où il  rend compte de sa lecture des Mystères de Londres de Paul Féval, pour en déduire une analyse du schéma du roman-feuilleton, qu’il considère comme figé. On pensera au Chant VI de Maldoror en lisant ces lignes :
Aragon a écrit:Et tu penseras du roman-feuilleton :

Qu’il est construit en trois points à savoir :
a) Présentation de multiples et typifiés personnages ;
b) Confrontation desdits un à un, en dévoilant les parties communes d’un passé mutuel d’abord insoupçonné ;
c) Le dénouement (rapide) quand ce petit jeu est fini.
Et tirez-en les conséquences désirables.
un précieux document pour compléter le chapitre 36. Les loges du feuilleton, ouvrant cette période où, dit Lise Quéfélec, « le divorce entre cette littérature de roman-feuilleton et l'avant-garde culturelle ou la critique n'a cessé de s'accroître ». Avec la publication sans intermédiaire sur Internet par les auteur.e.s, le divorce est consommé, et je fais le pari que la tendance s'inversera si bien qu'un jour la communauté humaine réalisera le vœu de Marx dans L'idéologie allemande
Le fait que le talent artistique soit concentré exclusivement dans quelques individus et qu’il soit, par cette raison, étouffé dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du travail. […]. Dans une organisation communiste de la société l’assujettissement de l’esprit de l’artiste à l’esprit borné du lieu et de la nation aura disparu.[…]. Dans une société communiste, il n’y aura pas de peintre, mais tout au plus des êtres humains, qui entre autre chose, feront de la peinture.
à cette idée marxienne de devenir, dans la deuxième partie du roman, entre autre chose peintre, poète, écrivain, danseuse... mes personnages, sauf Florage, étaient tout excités. Ils fêteraient ce soir ensemble cette fin de partie, dans la cuisine de Levieux, sept autour de la nappe Cinq fruits et légumes : « Mais sans Florage, ça ne fait que 3 femmes pour 4 hommes... », s'inquiéta Niki Kleur, alors Célanie : « L'égalité n'est pas la parité, et chacune de nous n'est-elle pas l'avenir de l'homme ? Levieux qui se marrait déjà : - La révolution n'est pas un dîner de gars là ! » (2)

nonobstant mon admiration d'Aragon comme homme de lettres, poète, romancier et théoricien de la littérature, sa vision du "schéma du roman-feuilleton" comme étant "figé" ne laissait pas de m'amuser, et de me renvoyer plutôt l'image de l'homme politique qu'il était, engoncé dans son attachement au "Parti du Prolétariat", justement parce qu'il n'en était pas, et dont héritent plus qu'ils ne croient ceux qui ceux qui ne l'ont pas lu, vu "beau comme du Jean Ferrat" plutôt qu'anar chanté par Ferré, mais ne voient encore en lui que le "stalinien", posture typique d'intellectuels issus de la petite bourgeoisie bourrés de complexes et ânonnant sur tous les tons la mission révolutionnaire d'un prolétariat qui, aujourd'hui, s'en tape le corbillard

m'amusait plus encore de ne faire désormais de "théorie communiste" que par le roman, ce qui obligerait à se le fader ceux des "camarades" qui ne manquaient jamais de contempler Patlotch du haut de leurs mésaventures théoriques (3)

Alfonce, nègre blanc de Lauteur, pour compenser l'infériorité numérique des trois femmes et se faire pardonner d'avoir à Niki Kleur attribué le 7, carte non maîtresse, la proposa au dîner de gars là comme maîtresse sans cérémonie, ce que toussétoutes apprécièrent au regard de son activité d'estorque-girl telle que décrite au chapitre 39

Célanie était chargé du programme musical, tout sauf un "fond sonore" : « On n'est pas au supermarché ! » Elle dérogerait à sa règle de passer du Jazz, pour ne point apparaître trop sectaire, bien que... Sur une idée d'Adelidé, « membre d’une famille d’insectes lépidoptères (papillon) de nuit, souvent à mœurs diurnes ou crépusculaires, aux antennes des mâles très longues et aux couleurs métalliques. », elle suggérait d'animer la soirée avec la projection sur grand écran des musiques et danses de Dhoad Gypsies of Rajasthan (4). Et puis elle verrait à créer des surprises sur le tas et le tard

Levieux était, « le meilleur cuisinier d'entre nous », préposé à la gastronocomique qu'imposait la conjoncture exceptionnelle, assisté d'Alfonce pour l'entrée et les sauces, et de Lauteur à la pluche et à la vaisselle liquide. Comme il protestait que déjà affublé de la carte 8, devenue maîtresse de rien, Niki le réconforta : « La pluche et la vaisselle sont deux mamelles pour la défense de l'infini (5), et puis en Chine, le 8 exprime la totalité de l'univers. La mythologie indienne relie le signe au dieu Vishnu et il peut exprimer la connaissance universelle, l’éternité et la fécondité. En amour, le symbole évoque tout simplement un amour inconditionnel, incassable et infini. » (5) Et tous les dieux du monde savent combien le 8 de Lauteur se présente le plus souvent couché en [size=20]∞
, symbole de son infinie bêtise humaine, dont Einstein même se doute fort qu'elle est plus infinie que l'univers

AliBlabla montrerait ses progrès accomplis en linguistique comparative des langages humains et animaux, en consacrant sa soirée spécifiquement aux escargots en situation de danger culinaire

Afrodite ferait tout simplement son métier, corriger tous les autres pour une mise en ligne en temps réel, qu'il pleuve ou qu'il vente sur Touiteur

Levieux préparerait un Coq ovin, sur un ironème de l'ami @BrownStanislas. Il reprendrait une recette traditionnelle, remplacerait le fond de veau par un fond d'agneau, et le tour culinaire serait joué d'un bon mot

il fallait donc que quelqu'un fît les « commissions » comme on disait avant pour courses, de même que les publicités ont remplacé les réclames depuis que de ristourne il n'est pas toujours question, ce que tirait déjà le philosophe Diogène de son tonneau : « Le commerçant qui ne fait pas de réclame ressemble à un homme qui aurait acheté une lanterne, mais serait trop avare pour payer la chandelle. » Acheter les meilleurs ingrédients au meilleur prix relève d'une haute responsabilité, et ne pouvait être confiée, telle une corvée, à Lauteur

iraient donc faire les courses, à la supérette des Grands Pêchers, Alfonce et Célanie, puisque selon "la recette du roman-feuilleton figé" d'Aragon, les deux premiers points sont « a) Présentation de multiples et typifiés personnages ; b) Confrontation desdits un à un, en dévoilant les parties communes d’un passé mutuel d’abord insoupçonné. », et jusque-là lesdits lady Célanie et lesieur Alfonce, qui n'est pas une huile de marque mais un nègre blanc, n'ont pas encore été "confrontés l'une à l'autre", et tout reste "insoupçonné" de leur "passé mutuel", car Célanie n'est pas Florage, dont elle pourrait être la fille, à la couleur de peau près et de paupières

le fond d'agneau n'aurait rien de chimique puisqu'offert par Djamel, le boucher halal en bas de la rue Émile Zola à FoSoBo, un fort et bel homme qui portait bien son prénom arabo-musulman, Djamel signifiant la Beauté : « Elle était bonne, l'entrecôte marinée d'hier soir ? - Pour sûr, tendre et goûteuse ! - Ce fond d'agneau, tu m'en diras des nouvelles, il est tout frais. Avant-hier encore mes enfants jouaient avec à la maison...» Il en avait quatre, 9 et 7 ans, 20 et 2 mois

rude était la tâche d'Afrodite à la correction, car je ne publiais pas le même texte sur @patlotch et dans cette version complète, pour contenir les fragments dans la limite des 280 caractères liens compris, ce qui, en même temps, favorisait l'émergence à la dernière minute de quelque trouvaille pas toujours reprise dans le texte intégrable et bio des gras doubles de ce livre

et pourquoi un roman ne serait-il qu'une histoire inventée, avec ou sans rapport de mentir-vrai à la réalité ? S'il doit rendre compte de la complexité de la vie au tout-monde, il ne saurait s'interdire l'expression de ce qu'il est sous toutes formes et dans tous langages, certes différents, que sont ceux du roman classique, joycien, proustien ou célinien, du so called "nouveau roman", de l'autofiction avec modération... du théâtre écrit, de la poésie "en vers" ou "en prose", mais aussi des sciences, de la "philosophie" et de la "théorie", ou tous essais de métathéorie sur le roman même, mémoires, correspondances ou journal de l'écrivain... sans parler de coupures de presse ou copiés-collés de textes divers et variés ? Et surtout depuis qu'existe liens et hyper-liens internet, pourquoi se priver des renvois internes ou externes relayant les seules notes écrites que permet le livre-papier, et qui allègent grandement la tâche ardue des lecteurs et lectrices qui peuvent alors se concentrer sur le roman lui-même, et bonnes lectures à toussétoutes !

vous le voyez bien, la supériorité potentielle du roman "virtuel", feuilleton ou non, est établie sur le roman d'édition papier. Le seul obstacle, et je me répète, le seul obstacle est dans les limites qu'impose le capitalisme aux concepts de littérature et de roman, et ça, personne n'en veut, ni les écrivains, ni les éditeurs, ni les soutiers divers de l'imprimerie à la correction, ni les libraires et la clique de commerciaux autour d'eux. Aucun de ces corps de métiers-là n'a d'intérêt individuel ou collectif, en tant que tel, à abolir ce qui le fait vivre dans le capitalisme, et partant le Capital non plus !

à qui rétorque : « C'est bien beau tout ça, mais dans ta société communiste, comment feront ceux qui, selon Marx, seront entre chose romancier, pour subsister ? », je réponds tranquillement que leurs activités, pour celles qui ne sont pas inutiles car liées uniquement au profit, pourront fort bien se passer d'échanges marchands, de salaires, etc.

Alfonce et Célanie étaient rentrés des courses, et le coq baignait à la fermaculture de le fenêtre-balcon dans la marinade (la marinade en mélangeant tous les ingrédients (vin, laurier, thym, clou de girofle, baie de genièvre). Ce serait court pour une cuisson à petit feu et tant pis pour "bien meilleur le lendemain", Lauteur n'avait qu'à prévenir que c'était le dernier chapitre Levieux sortit alors sa grande cocotte en fonte, fit revenir la poitrine fumée coupée en lardons jusqu’à ce qu’elle soit bien dorée, la retira en en laissant le gras, dans lequel il jeta les morceaux de coq, côté peau. Il rajouta un peu de beurre, et, une fois le tout bien dorés, les sortit de la cocotte, et recommença deux oignons de Roscoff et trois gousses d’ail hachés. Après quelques minutes, il remit le coq dans la cocotte, déglaça immédiatement au cognac, et fit flamber le tout. Il ajouta la marinade au vin, et compléta à hauteur avec le fond de coq préparé avec la carcasse ; des gousses d’ail en chemise

maintenant, le tout mijotait feu doux à couvert, et dans deux heures il retirerait le couvercle pour faire réduire la sauce. Il contrôlerait régulièrement le niveau de liquide et n’hésiterait pas à rajouter un peu d’eau ou de fond de coq si besoin

on trouvait de telles recettes entièrement décrites dans les romans de Manuel Vázquez Montalbán et se son héros, Pepe Carvalho, enseignant à la retraite après une vie politique tourmentée...

Habitant désormais une villa de Vallvidriera, sur les sommets de Barcelone, Pepe Carvalho a été militant communiste avant de travailler pour la CIA.  Reconverti en détective privé, ayant tout lu depuis "Cantos Gitanos" de Garcia Lorca jusqu'à la "Philosophie de l'histoire" de Hegel en passant par "l'Histoire universelle de l'infamie" de Jorge Luis Borges, il brûle consciencieusement, chaque soir, un livre dans son âtre...  Partageant sa couche mais pas sa vie avec Charo, une prostituée,  il s'est entouré d'un duo de choc dans les personnes de Biscuter - ex-compagnon de prison où il résida "pendant les quinze années d'une longue adolescence : de quinze à trente ans" et de Bromure - un ancien cireur de chaussures paranoïaque : il doit son sobriquet au fait qu'il est persuadé que les autorités versent du bromure dans l'eau potable de la ville afin de contenir les débordements de la population...
un mien poème du 22 juillet 2011 dans CRISE EN VERS, est dédié à Pepe Carvalho, ou une autre Pepe bien connu de mes sévices

VOUS VERREZ BIEN

« Pour des raisons obscures, il semblerait que le jeu de boules ait été interdit au peuple de 1629 à la Révolution »Wikipedia

Ah ! Pepe ! Quand tu brûlais Hegel
Le soir, au fond du foyer
Ah ! quel bel âtre en gueule
De bois. Fin de l'histoire, voyez

Quelle valeur d'usage ont les livres usés
Par l'ennui de les lire
En place d'en sourire et vivre énabusé
Sous la pluie délétère,

Vide aux as, las des piques
Et rouillé des échanges.
Retour au port, épique,
Y mouiller comme un ange

À pétard de sirène
Qu'une queue de hasard
Enfile par tout trou...
Qui a lancé le cochonnet ?

Les hommes, tous des... !?
Quoi ? Toutes les mêmes ?!
Qui a dit ça que je me tue
Combien de fois, l’énième

À trop me taire mais qu'y faire
- Suis-je mal entendant d'un bien tant attendu, l'assassin,
La censœure du ciel, suis-je ce mâle ce malsain, l'insensé
Forgeron de ses fers ?

- Mais non, mais non, tu n'es
Que l'heureux riverain d'un fleuve de malheurs
Remontant le courant en marchant sur les os, les yeux crevés creusant,
(La taupe ah ah parle seule à présent, à personne au présent)  
Tué, tu es, tu t'es autorisé l'inter-diction,

Chanter entre les lignes, de front,
Cet absent de tout quai, ce mot nouveau blindé
Avec un train d'avance – E pur si muove -
Zorro est toujours déjà tard tarrivé,

La femme au bras, des autres, galamment abolie,
L'avenir du prolo est en passe
Gratuit tout au fond de l'impasse,  
Le second sexe est premier de la classe, à vos lits !

(Voilà la contrôleuse, sortez vos revolvers,
Position du tireur ? Couchette)


- Révolution ! À mort les révolus !
Camarades, il va falloir rapprendre à lutter russe,
Et puis, tout d' suite après, pendant longtemps pendantes, comme on dit des affaires,
Apprendre à ne rien faire

Que de chacun-e selon ses ruses
À chacun-e selon sa paresse,
Attendre rien, que vienne rien dont on s'éprenne,
Le plus troublant repos d'un-e obligé-e guerrier-e.

Et bien qu'à l'aise ça paraisse,
Si facil que paraître ça puisse,
De l'intercuisse à l'entrefesse,
Encor faudra-t-il que ça jouisse

On verra bien, nous verrons bien, vous verrez bien...


au bout d'un feu doux de 119 minutes, le coq quitta la cocotte pour un plat plat mis au four à thermostat 6 et demi afin que croustillât la peau sur les os. Dans la cocotte Alfonce compléta la sauce avec des carottes en biseau, des oignons grelots, le fond d'agneau et le chocolat noir, et laissa réduire à feu moyen 42 minutes pour qu'elle soit onctueuse. Un peu avant la fin de la cuisson, il fit revenir des champignons dans un peu de beurre, qu'il ajouta à la sauce avec les lardons pour les réchauffer. Il poivra et sala malique

au bout de cette ultime étape, Levieux sortit son coq du four, le remit dans la votre cocotte avec la sauce. Pour servir chaud, il ne dressa pas. Les autres attendaient attablés. Sur l'écran plat de leur nuit blanche passait la vidéo choisie par Célanie, Beautiful Gypsies of Rajasthan, India

au moment précis où le cuisinier allait poser la cocotte sur la table, on toua. Sans code. « Qui c'est ? - C'est l'brigadier ! - Qu'est-ce tu veux, encore ? », mais Alfonce avait ouvert et tomba nez à nez que se grattait Sergent Major de la main gauche et le derrière de la main droite puis le crâne, puis s'effaçant pour laisser apparaître derrière lui, regard perçant sourire perfide, talons hauts et bottes de cuir, jupe courte encolure ouverte, Florage en toute sa splendeur de Dame de Corpus Cul

le brigadier expliqua : « Cette dame a porté plainte contre ta page nocturne, que je vérifie à l'instant même encore. Vous allez nous suivre au commissariat, pour nuit sans aggraver d'une musique ethnique portant atteinte à l'identité culturelle de chez nous. - Quels sont les textes qui... - C'est le droit coutumier du peuple français d'être maître chez soi... - Aboli par la Révolution française ! et le légicentrisme révolutionnaire exclut la normativité de règles d'origine non étatique, seule peut créer du droit la volonté générale et nous ne sortirons pas par la force de ballots nets... »

mais le keuf le coupa d'un coup de sifflet, surgirent les bêtes du RAID sous leur barda digne d'un Bataclan destin. Tous protestèrent, aucun ne résista, sauf le vieux : « Et mon coq, mon chien, mes escargots ? - T'occupe, coupa le Brigadier, j'en prendrai soin comme de coutume. », et, comme conduites par la délétère, les deux troupes, la militaire encadrant la libertaire, se fondirent en une évanouie dans la nuit montreuilloise...

la fête était gâchée, la fin était finie


notes

1. iambe en l'air

En poésie, l’iambe, ou ïambe est un pied composé d’une syllabe brève suivie d’une longue : en scansion. Il trouve son origine dans la poésie grecque antique, où il est le pied de base du trimètre iambique : ce vers, composé de trois paires d’iambes, est souvent employé dans les dialogues des tragédies et des comédies.

En français, l’ïambe est plus difficile à illustrer, car le pied correspond à la syllabe et les syllabes sont assez homogènes (diphtongues brèves, plus de distinction claire entre syllabe brève et longue, peu d'accentuation). L'exemple le plus familier où le pied ne correspond pas à la syllabe est celui du e muet à la fin d'un mot : un pied peut alors être constitué de deux syllabes, ici une longue et une courte (trochée). Si l'on prononce le mot « pieuse » sur un pied (synérèse), on s'approche d'un ïambe, la première partie ("pi") étant brève et la seconde ("euse") plus longue. Mais une plus claire illustration est encore le mot "ïambe" lui-même, constitué d'une syllabe courte, "i", suivie d'une longue, "ambe".

Dans la poésie française, on n'utilise guère le terme qu'au pluriel, pour désigner des pièces lyriques.
2. La révolution n'est pas un dîner de gars là !
Mao c'est tout a écrit:La révolution n'est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une oeuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s'accomplir avec autant d'élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d'amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d'âme. La révolution, c'est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre.
Mao Zedong, Le Petit Livre rouge, 1966
3. voir MÉSAVENTURIERS DE LA CLASSE PERDUE et THÉORISATIONS POUR LE COMMUNISME : PROSPECTIVE !

4. voir le 21 février Nomads in Times of Xenophobia and Mass Migration dans QUESTIONS OUVERTES SANS FRONTIÈRES NI ŒILLÈRES découvert grâce à l'ami Adé, Denis Amutio, émérite traducteur de l'espagnol, romans sud-américains, textes divers parfois avariés, mais que voulez-vous, on ne peut traduire que ce qui a été écrit...

5. Aragon, La défense de l'infini

Des centaines de pages écrites presque en secret depuis mai 1923 , déchirées et brûlées à la fin de 1927 : échec d'un projet ruiné d'avance par sa folle démesure ? Inachevé et mis à mort, ce roman des romans dont rêvait Aragon nous dérobe à jamais son architecture. Mais il revit en fragments éclatés, fascinante Babel où chaque personnage suscite un roman singulier : Blanche, Michel, Anne, Amanda, Firmin... - prénoms initiateurs d'autant de destins qui s'ignorent ou se croisent, dans les portes battantes de la vie ; et cette figure énigmatique, Irène, au cœur d'un texte qui dépasse de loin le roman «érotique», dans la sublimation lyrique et la sinistre parodie, dans une interrogation sur les pouvoirs de l'écriture, et dans le désespoir d'aimer.

Romans, poèmes, digressions, l'unité de l'ensemble est dans la splendeur de la phrase aragonienne, frémissante, équivoque, exaspérée, blasphématoire - qu'elle dise dans le monde une sensualité qui se perdrait sans les mots qui la saisissent, ou qu'elle invective, en la parodiant jusqu'à la nausée, la bassesse d'une société. Inséparables des grands textes contemporains, du Paysan de Paris au Traité du style, ces pages si longtemps occultées ont pourtant irrigué toute l'écriture ultérieure d'Aragon. Roman enfin, l'histoire de leur résurrection-jusqu'aux feuillets deux fois sauvés par Nancy Cunard, qui donnent à ce volume dix-neuf chapitres inédits et superbes.

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