SÈVES de Jean-Paul Chabard alias Patlotch
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Message par Patlotch le Mar 2 Oct - 23:14

il y a des livres qui font leur époque, et celui-ci je vous le dis en est un. Il est donc à lire indépendamment du succès qu'il aura, durable, parce qu'il est paradigmatique des changements en cours dans "les rapports de l'homme à la nature". C'est un peu comme avec la permaculture : mode ou révolution ?

ce livre est à lire parce qu'il ne ressemble à aucun autre, et parce qu'il est bien écrit, du moins si j'ai pu en juger par la traduction

dans ce sujet, je parlerai de livres que j'ai bien aimés, lus il y a longtemps ou récemment. Celui-ci m'a suffisamment marqué pour que je m'en inspire dans la création de ce nouveau forum (voir ici)

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Richard Powers embrasse un sujet aussi vaste que l'univers : celui de la nature et de nos liens avec elle.

Après des années passées seule dans la forêt à étudier les arbres, la botaniste Pat Westerford en revient avec une découverte sur ce qui est peut-être le premier et le dernier mystère du monde : la communication entre les arbres. Autour de Pat s'entrelacent les destins de neuf personnes qui peu à peu vont converger vers la Californie, où un séquoia est menacé de destruction.

Au fil d'un récit aux dimensions symphoniques, Richard Powers explore ici le drame écologique et notre égarement dans le monde virtuel. Son écriture généreuse nous rappelle que, hors la nature, notre culture n'est que " ruine de l'âme ".

« Si Powers était un auteur américain du 19e siècle, qui serait-il ? Il serait probablement Herman Melville, et il écrirait Moby Dick. » Margaret Atwood

extrait p. 503-504
Disons que la planète naît à minuit et que sa vie court sur un jour.

Au débit, il n'y a rien. Deux heures sont gaspillées par la lave et les météores. La vie n'apparaît pas avant deux ou trois heures du matin. Et même alors, c'est seulement d'infimes bribes qui se dupliquent. De l'aube à la fin de la matinée - un milliard d'années de ramification - rien n'existe que de maigres cellules simples.

Et puis il y a tout. Quelque chose de fou arrive, peu après midi. Une variété de cellule simple en asservit deux ou trois autres. Les noyaux acquièrent des membranes. Les cellules développent des organelles. Un camping solitaire donne naissance à une ville.

Les deux tiers du jour sont passés quand animaux et plantes prennent des chemins séparés. Mais la vie n'est encore que cellules simples. Le crépuscule tombe avant que la vie composée s'impose. Tous les grands organismes vivants sont des retardataires qui n'arrivent qu'à la nuit. À neuf heures du soir apparaissent méduses et vers de terre. L'heure est presque écoulée quand survient la percée : épines dorsales, cartilage, une explosion de corps possibles. D'une minute à l'autre, d'innombrables tiges et branches nouvelles éclatent et s'égaillent dans la frondaison qui s'étend.

Les plantes parviennent à la terre juste avant vingt-deux heures. Puis les insectes, qui aussitôt décollent. Quelques minutes plus tard, les tétrapodes s'arrachent à la boue des marées, en charriant sur leur peau et dans leurs tripes des univers entiers de créatures plus anciennes. Vers onze heures, les dinosaures ont fait leur temps, et laissent la barre aux mammifères et aux oiseaux pour une heure.

Quelque part dans ces soixante minutes, très haut dans la canopée phylo-génétique, la vie se fait consciente. Des créatures commencent à spéculer. Des animaux apprennent à leurs enfants le passé et le futur. Des animaux apprennent à avoir des rituels.

L'homme moderne au sens anatomique se pointe quatre secondes avant minuit. Les premières peintures rupestres apparaissent trois secondes plus tard. Et en un millième de clic de la grande aiguille, la vie résout le mystère de l'ADN et se met à cartographier l'arbre de vie lui-même.

À minuit, la plus grande partie du globe est convertie en cultures intensives pour nourrir et protéger une seule espèce. Et c'est alors que l'arbre de vie devient encore autre chose. Que le tronc géant commence à vaciller.

un tronc géant du 19e siècle écrit que « Toute l'histoire des sociétés est l'histoire de la lutte des classes. » (Marx, Le Manifeste), mais ça, c'est dans la dernière seconde avant minuit. Et le même que « l'essence humaine n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé. Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux » (Thèses sur Feuerbach, VI)

si rapports sociaux, pas d'essence ! mais c'est vrai, l'individu n'existe pas. Dans sa réalité, la fourmi aussi, apparue il y a 100 millions d’années, est l'ensemble de ses rapports sociaux, et même sociétaux. Comme individu, elle ne pèse pas grand chose, mais l'ensemble de ses 12.000 espèces, un pour cent des races d'insectes, excède en poids l'humanité

l'homme ne fait donc pas le poids, ni sa pensée

c'est le genre de considérations auxquelles il va falloir s'habituer. L'idée de ce nouveau forum est d'aborder les choses tout autrement que je l'ai fait jusque-là, que ce soit dans le fond, ou dans le style. Pourquoi ? parce que je n'avais pas envie d'en crever !

James Sallis a écrit:Et pourtant un si grand nombre d'entre vous ne vivent pas dans ce monde.

Vous vous contentez de lui rendre visite et vous choisissez, à la place, de vivre dans un monde de mots, de théories.

Vous êtes coincés, prisonniers de votre langage, otages de votre obsession de comprendre.

Les théories mènent votre monde, et elles vont le détruire.


James Sallis, 'Le tueur se meurt', Rivages/Thriller 2013 p.192


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Message par Patlotch le Sam 6 Oct - 4:21

pas encore lu, une belle chronique

Régis Jauffret : La souffrance est une sale habitude
Les Lettres françaises 29 septembre 2018

C'EST À LIRE 41GHDUNJO6L

Le dernier “roman” de Régis Jauffret est une grande réussite. L’auteur y dissèque une fois de plus l’être humain malade du corps, de l’esprit et de l’âme. Il semble s’acquitter de sa tâche avec une joie mauvaise et délicieusement cruelle. Son style ramassé en quelques phrases, en peu de mots, fait mouche à tous les coups. L’écrivain y évoque encore quelques-unes de ses obsessions, le temps qui passe, la vieillesse et la mort. Le corps décrépit « à l’état de restes sans beauté ».

Après les microfictions publiées en 2007, « toutes les vies à la fois », sont ici nouvellement croquées, à travers plus d’un millier de micro-histoires qui se suivent et se répondent dans l’ordre alphabétique. La première a pour titre Aglaé « une plante qui ne fleurira jamais ». Dans la dernière intitulée Zéro baise, on trouve la terrible phrase : « voilà je t’ai violée ».

Ces résumés de quotidien sont enchifrenés de maux divers, électrocutés de cauchemars, de faillites, de misères, de traumatismes singuliers. Il s’agit de réalités ébranlées, cabossées, de vies condamnées sans appel, disséquées, coincées entre hier et demain, « abandonnées à l’imaginaire sans issue où vivent les fous », de parcours insignifiants où « l’avenir est une meurtrière derrière laquelle tombe la nuit ». L’échec semble tissé page après page comme s’il se transmettait « par les infimes postillons qu’on échange inéluctablement à l’issue d’une conversation ».

Ces vies microscopiques bien gâchées, « où la charrette du quotidien se traîne », sont peuplées de victimes, de personnages sadiques, insupportables et méchants. L’auteur dévoile ici une manière de « chronique de la haine ordinaire », qui n’est évidemment pas exempte de violences : le meurtre, le viol, le suicide, les coups, l’inceste, l’humiliation sont présents dans ces pages où le soleil lui-même insistant et vicieux semble « bombarder de reproches et de questions sans réponses » celui qui s’y brûle.

« Inventée pour humilier les femmes », la lumière du jour elle-même en est trop cruelle. Elle « vous dessine à l’encre de chine, vous creuse au fusain, vous achève à la sanguine » dit l’une de ses protagonistes. Et quand il pleut « c’est de la sueur que le ciel noir transpire à grosses gouttes ».

L’amour ? Ce n’est rien de plus qu’une croyance comme une autre qui ne dure jamais. Aussi tel personnage n’a-t-il point envie d’aimer : « il suffit de trouver un dieu et de l’adorer le temps qu’il vous trahisse, vous lasse, vous ridiculise, disparaisse avec une sainte, une femme adultère, une putain ». Et un autre de dire, qu’une fois les enfants partis, « demeurent deux êtres irrités de s’être trop frottés l’un contre l’autre dans le même lit, les mêmes pièces, d’avoir occupés les années de leur vie comme autant de domiciles abandonnés l’un après l’autre à l’état de taudis ». Aussi le vide est-il souvent préféré à l’amour.

La vieillesse ? une panoplie : un jour, dit la narratrice de Comme une trempe, « on vous enfile une cagoule toute ridée, une combinaison de peau molle, tavelée et on remplace vos jambes par une paire d’échasses qui vous oblige à marcher au pas, à vous traîner, à craindre de tomber et de briser ces frêles accessoires en bois d’allumette ». Alors que « [sa] main tremblante suffit à remuer les braises de [sa] sexualité en voie d’extinction ».

Parfois, comme subrepticement, le bonheur semble s’inviter dans la conversation à l’humour glaçant. Au détour d’une page, il est « comme un vin nouveau, léger, vif », mais ne nous y trompons pas, celui-ci n’est pas pour autant « un vin de garde auquel chaque année apporterait un arôme supplémentaire ». Bien au contraire, le bonheur s’empâte. Telle la vie vieillissant comme un corps, à force de satiété, il devient ennuyeux quand il dure trop longtemps. Qu’il rayonne divinement et c’est le feu de l’enfer qui viendra le consumer.

Comme toujours chez Jauffret, c’est le temps qui s’écoule, le temps « qui grignote, passe comme un missile et n’est guère plus long que l’infarctus qui nous emportera », qui pose question. Imperceptible parfois, « l’hémorragie à sang de monnaie » n’en est pas moins réelle. Écoutons encore un de ses personnages : « Chaque seconde nous coûte quelques globules, chaque mois est une pinte de notre temps qui s’est écoulée. Au cours de mon siècle d’existence j’en ai perdu une barrique entière dans laquelle un de ces jours je me noierai ».

Tout cela n’est que fiction, science-fiction même, se dit-on dans un frisson, quand la dernière page du livre se referme. Et l’auteur d’écrire : « ceux qui sont condamné à se contenter de la réalité n’ont pas l’insouciance des personnages de fiction à qui rien ne coûte ». Le salut serait-il dans l’écriture ? Si, comme disait le poète, le mot « tombe sur l’âme comme la rosée sur l’herbe », le chant n’est peut-être pas au fond si désespéré…

Marc Sagaert

C'EST À LIRE Microfictions
2008

Livre monstre, Microfictions rassemble cinq cents histoires tragi-comiques comme autant de fragments de vie compilés. De A à Z, d'«Albert Londres» à «Zoo», ce roman juxtapose le banal de vies ordinaires tout à la fois fascinantes, cruelles, monstrueuses, à travers le quotidien d'un journaliste cynique, d'un cadre déphasé, d'un vieillard pédophile, d'un flic, d'un voyou, d'un SDF, ou d'un enfant mal aimé, incarnations successives d'une humanité minée par la folie, le désespoir, et qui pourtant se bat et espérera toujours. Le lecteur traverse ce livre comme une foule, il reconnaît certains visages, et croit parfois apercevoir sa propre silhouette au détour d'une page.


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Message par Patlotch le Dim 21 Oct - 18:53

puisqu'inspiré par L'arbre-monde de Richard Powers (voir plus haut) dans la structure du forum, autant parler du livre qui lui a inspiré ce roman

C'EST À LIRE 91d7-MBTdSL

« Si vous lisez ce livre, je crois que les forêts deviendront des endroits magiques pour vous aussi. »
Tim Flannery, auteur de Sauver le climat

« Un livre passionnant et fascinant… Wohlleben est un merveilleux conteur, à la fois scientifique et écologique. »
David George Haskell, auteur d’Un an dans la vie d’une forêt

Dans ce livre plein de grâce, acclamé dans le monde entier, le forestier Peter Wohlleben nous apprend comment s’organise la société des arbres. Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…

Prodigieux conteur, Wohlleben s’appuie sur les dernières connaissances scientifiques et multiplie les anecdotes fascinantes pour nous faire partager sa passion des arbres. Une fois que vous aurez découvert les secrets de ces géants terrestres, par bien des côtés plus résistants et plus inventifs que les humains, votre promenade dans les bois ne sera plus jamais la même.

Peter Wohlleben a passé plus de vingt ans comme forestier en Allemagne. Il dirige maintenant une forêt écologique. Son livre a été numéro un des ventes en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus et est devenu un étonnant best-seller aux États-Unis. Il est traduit en 32 langues.

Traduit de l’allemand par Corinne Tresca.


dès les premières lignes de l'avant-propos, le décor capitaliste est pour ainsi dire planté
Quand j'ai commencé ma carrière de forestier, j'en savais à peu près autant sur la vie secrète des arbres qu'un boucher sur la vie affective des animaux. La sylviculture moderne produit du bois, en d'autres mots elle abat des arbres puis replante des jeunes plants. La lecture des revues spécialisées permet de comprendre que la bonne santé d'une forêt n'a d'intérêt que dans la mesure où elle participe d'une gestion optimale. Cette perception suffit également au quotidien du forestier qui finit par avoir une vision déformée des choses. Une large part de mon travail consistant à estimer les qualités intrinsèques ou la valeur marchande de centaines d'épicéas, de hêtres, de chênes ou de pins, je ne voyais les arbres que sous cet angle

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saule, pleure pour moi

un des standards de jazz les plus chantés et joués a été composé par une femme, Ann Ronell, en 1932 : Willow weep for me (le saule pleure pour moi). La composition en est tout à fait intéressante. Dans une structure de 32 mesures en AABA, les 8 premières mesures de A suivent l'harmonie d'un blues. Le pont (B) fait hésiter entre Do mineur et Sol mineur

C'EST À LIRE Willow%20Weep%20For%20Me-396

il en existe d'innombrables enregistrements, par Louis Armstrong Billie Holiday, Thelonious Monk (Milt Jackson au vibraphone), Serge Chaloff, Nina Simone, Cannonball Adderley, Sarah Vaughan, George Benson quand il jouait encore du jazz

une des premières, en 1932 est avec le recul particulièrement drôle, où le saule ne pleure pas vraiment : Ted Fio Rito Orchestra with Muzzy Marcellino on vocal. Paul Whiteman était plus romantique, mais une des plus mauvaise fut au Top40 en 1964 : Chad & Jeremy "Willow Weep for Me". En 1968, une version française de Bob Asklöf rivalise de nullité. On avait déjà commencé de massacrer les arbres...

une de mes versions préférées est celle du guitariste Wes Montgomery en 1965, avec Wynton Kelly, Paul Chambers et Jimmy Cobb, soit la rythmique du quintette de Miles Davis avec John Coltrane dans Kind of Blue, où il n'est certes pas question d'arbres, mais vous pouvez toujours écouter Autumn Leaves, alias Les feuilles mortes



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un autre documentaire passionnant, Arbres de Sophie Bruneau, 2001, commentaire lu par Michel Bouquet


Arbres est une histoire de l’Arbre et des arbres. Il commence par les Origines puis voyage à travers le monde des arbres et les arbres du monde. Le film raconte les grandes différences et les petites similitudes entre l’Arbre et l’Homme avec l’idée prégnante que l’arbre est au règne végétal ce que l’homme est au règne animal. Arbres est un parcours dans une autre échelle de l’espace et du temps où l’on rencontre des arbres qui communiquent, des arbres qui marchent, des arbres timides ou des arbres fous... Arbres renverse quelques idées reçues en partant du constat que l’on voit toujours l’animal qui court sur la branche mais jamais l’arbre sur lequel il se déplace.


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Message par Patlotch le Dim 28 Oct - 15:25

j'ai lu ça

C'EST À LIRE 415LWAFVSTL

Marseille, 2017. Les vidéos d'exécutions qui circulent sur l'internet donnent des idées macabres à un groupe d'adolescents, subjugués par la détermination et la froideur des bourreaux de Daech. Le commissaire Massonnier, lui, enquête sur une affaire de trafic de drogue et d'islamisme. Affaire qui va le concerner personnellement quand il s'apercevra que sa fille Maï y est intimement mêlée ! L'adolescente, en révolte depuis le divorce de ses parents et la nouvelle vie de son père, a décidé en effet d'entrer dans la cour des grands. Mais sera-t-elle à la hauteur du jeu proposé ?

Dans ce nouveau polar, Ahmed Tiab nous entraîne dans les rapports complexes entre parents et adolescents, confrontés à la brutalité nouvelle du monde. Un roman implacable... mais d'où l'humanité n'est jamais absente.

l'avis de Bob Polar Express
TRANSGRESSION ET TERRORISME

Introduction* : " L'autre c'est toi, c'est moi, c'est nous."

La trilogie oranaise n'a pas encore pris fin avec Gymnopédie pour une disparue dernier récit mettant en scène le commissaire Kémal Fadil, personnage récurrent de l’auteur, qui fait une courte apparition dans ce nouveau roman. Une traversée de la Méditerranée suffit pour s’amarrer dans les cités du nord de Marseille. C’est dans cette ville malmenée par le nouveau banditisme qui s'installe dans les quartiers - remplaçant le traditionnel « corso-marseillais » - que le commissaire de police Franck Massonnier va enquêter sur l’assassinat d’une femme arabe. On ne saura jamais si le tueur avait les pieds « tanqués » lorsque qu’il a fracassé son crâne avec une boule.Sur les lieux de ce jeu de massacre un indice est repéré. Puis c’est un véhicule qui brûle où l'on retrouve les deux corps calcinés de jeunes connus des services de police - dont un à la main tranchée. Les soupçons se dirigent immanquablement vers les petits caïds du trafic de drogue et les nouveaux adeptes de la charia - les signes ne trompent pas. Massonnier est dans la mouscaille. Maï, sa fille, est de plus en plus distante voire absente depuis que son père a quitté son épouse pour former un couple avec un nouveau partenaire, son collègue l’inspecteur Lofti Benattar – "beur, flic et homo" c'est ainsi qu'il se définit. Maï semble traîner avec un dealer puis est kidnappée. La mouscaille.

Ahmed Tiab ne plonge pas ses ingrédients - ils sont nombreux - dans la grande marmite des malaises sociaux, des replis identitaires ou du business de la drogue en se contentant de touiller énergiquement pour renifler la puante pitance. Sa « patte » reconnaissable jongle avec les sphères privée et publique sans pathos, sans sentence mais avec une poigne suffisamment ferme pour partager ses profondes impressions dans cette intrigue brûlante. En abordant le thème du rejet de l’homosexualité par le biais de Maï on entre au cœur du désordre familial et de ses répercussions – il en est de même avec la mère de Lofti. C’est encore avec Maï que l’on s’introduit dans le cercle de ceux qui sont désormais considérés comme les épouvantails des banlieues françaises - alors que les recruteurs ne puisent pas essentiellement dans les cités, loin de là. L'auteur a fait ce choix mais évoque aussi cet islamisme radical qui se répand via les réseaux sociaux et qui touche ces jeunes immigrés ou d'origine immigrée qui le plus souvent n'ont jamais lu les sourates et sont en recherche d'identité dans ce pays qui n'est pas vraiment le leur. C'est dans une atmosphère tendue que le duo d'enquêteurs va tenter de percer le mystère de ce nouveau groupuscule de soldats de Dieu, lové dans les quartiers sinistrés de Marseille.

Que Ahmed Tiab soit d'origine algérienne, qu'il ait fuit le régime qui s'est installé dans son pays à l'orée des années 90 – il se considère comme un "réfugié culturel" -, qu'il soit désormais établi en France – où il enseigne l'espagnol - et qu'il écrive des romans noirs n'est pas anodin. Mais il insiste sur le fait qu'il a choisi la fiction pour grossir le trait, que l'idée d'introduire des affaires criminelles lui est venu en écrivant. C'est donc naturellement que le problème identitaire devient le thème principal de ce roman que l'auteur met en lumière avec un exemple frappant. Ceux-là mêmes, ces français, qui se sentent rejetés en France reconnaissent leur identité et la mettent en avant en visitant un pays étranger – leur voyage en Thailande. Mais le sectarisme est également au cœur du récit. Cette intolérance qui ne connaît pas de frontière, de religion ou de génération. Car la jeune française et la mère maghrébine expriment la même homophobie.

Pour donner la mort, tapez 1 est un drame contemporain. Ahmed Tiab avec sa plume aussi incisive que généreuse ne nous épargne pas, exclut le répit et enfonce le clou - la fin est tragique. Transgression et djihadisme se partagent le désordre qui s'ancre dans ce roman. La reconnaissance identitaire est un combat – les uns le livrent les armes à la main, les autres préfèrent la prévention. Fanatisme et rejet de l'autre se répandent sur la toile dite sociale. D'un clic pour donner la mort il suffit parfois de taper 1.

premières pages
« Putain, mais t'as vu les mecs ! Ils attendent peinards, chacun derrière son condamné, couteau à la main. Et aucun ne tremble ! Ils vont les saigner comme des porcs, sans aucune hésitation ! Des vrais oufs, macha'Allah ! »

Comme chaque fin de semaine, Sofiane et Hocine se retrouvent en bas de l'immeuble pour bavarder de longues heures durant en attendant d'être appelés pour dîner. Ils profitent de ces petites réunions du week-end pour visionner ensemble les dernières vidéos en provenance de Syrie tout en fumant quelques joints. Ils jouent les affranchis et commentent avec une excitation teintée d'admiration les courts reportages de téléréalité sanglante charriés par les sites djihadistes, souvent camouflés derrière de fausses images de chatons à cliquer ou de promesses pornographiques qu'ils savaient retrouver sur leurs smartphones. Ils connaissent par cœur les stratagèmes des sites islamistes pour irriguer la toile de leur exhibitionnisme morbide. Les deux jeunes hommes se paient de mots en reprenant les formules entendues des dizaines de fois sur les réseaux. Phrases souvent dites en arabe, une langue à laquelle ils n'entendent souvent rien. Ils répètent à s'en goinfrer les mots venus du Shâm, contrée dont ils sont incapables de dessiner les contours, patrie fantasmée de ceux qui n'en ont plus.

Ils se remplissent ainsi des quelques phrases apprises pendant le mois de vacances qu'ils passaient au bled en été lorsqu'ils étaient encore minots. Trop vieux pour être obligés d'obéir à leurs darons à présent, ils refusent d'y aller, prétextant des stages bidons ou bien des jobs d'été minables. Ils ne veulent plus qu'on les traite d'immigrés, de moitié de musulmans dans la patrie de leurs parents. Ils ne supportent plus qu'on mate leurs frangines parce qu'elles sont habillées comme en France, c'est-à-dire presque comme des putes à leurs yeux ; qu'on lorgne sur leurs fringues et leurs tennis de marque, qu'on convoite leurs iPhones et qu'on les considère comme des proies, des pigeons juste bons à dépouiller.

Tant qu'à partir à l'étranger, autant aller loin dorénavant. Ils avaient expérimenté une ou deux fois la nouvelle destination à la mode sur les conseils des copains de la cité : la Thaïlande. Mais ça n'avait pas duré.

Lorsqu'ils allaient encore au bled, quelques années auparavant, les départs étaient vécus comme des moments de fête. Toutes les familles, voire presque tout l'immeuble, s'y préparaient longtemps à l'avance, et plus la date approchait, plus les vieux se remettaient dans le bain originel en reparlant le dialecte de leur enfance à toute occasion ou bien en remettant dans leur français l'affreux accent blédard. Comme pour s'entraîner, s'assurer qu'ils n'avaient pas oublié, pour ne pas paraître ridicules devant les cousins et se foutre la honte.

« Honte », ce mot détesté et craint de tous. La hchouma, comme ils disaient dans le quartier. Ce mot fourre-tout qui sert à discréditer ou à mépriser l'autre. Ordonne une certaine règle, impose une attitude à tenir sur leur territoire et institue une coutume dictée par un ensemble d'interprétations culturelles. La plupart des mots prononcés en langue arabe revêtent un aspect moralisateur, voire sacré, lorsqu'ils sont accolés au suffixe Allah.

La honte, sentiment qui annihile tout acte transgressif au sein de la communauté, réduit la défense au silence ou la contraint à la surréaction, parfois même à la violence. La honte, compagnon fidèle de leurs grands-pères toujours murés dans leur différence depuis qu'on les avait jetés dans les usines, les champs, les mines, les cités et l'indifférence durant les années cinquante et soixante. Les pères ensuite, tiraillés entre leur droit du sol et celui du sang qu'on leur discutait dans le pays d'origine, vivaient, eux, la honte permanente de n'appartenir à aucun camp, de n'être acceptés par personne. Ils laissèrent leurs descendances bardées de doutes, dans l'ignorance de leur propre histoire, et déléguèrent la question aux prédicateurs de haine, aux prédateurs idéologiques et à la drogue.

j'ai lu ça. Ce n'est pas à lire absolument. Côté intrigue, c'est assez bien ficelé. Coté écriture, pas emballant, sans originalité, plus intello que littéraire, comme si l'auteur voulait démontrer sa maîtrise du français. Côté personnages, crédibles mais un peu trop fabriqués, chacun condensant des caractères qu'on ne trouve que chez plusieurs dans la vie. Côté véracité, "mentir-vrai", un réalisme cru mais trop pour sonner juste, en quoi c'est assez marseillais

bref, ce n'est pas ce que j'appellerais un bon roman quoi qu'en disent les critiques emballées. Les ingrédients sociologiques sont bien là, densément collés, on croit en apprendre beaucoup sur Marseille, les banlieues, l'islamisme, la radicalisation, l'homophobie et même l'accent, mais pour moi un je ne sais quoi ne sonne pas juste, une lourdeur très certainement. Étonnant, cet absence véritable de rythme, chez un auteur qui aime et joue du jazz, il est pianiste...

il y a quelques années, je me serais régalé de ce polar immergé dans "la vraie vie" que je ne pouvais connaître que par les livres, mais depuis sur ces thèmes j'en ai lu d'autres bien plus sensibles et faisant vibrer les personnages de l'intérieur*, peut-être moins analytiques, moins intellectuels, et même moins " bien écrits", mais combien plus "vrais", et correspondant à ce qu'in fine j'ai pu apprendre par moi-même à travers mes errances

* écrits par des femmes, le plus souvent musulmanes des "quartiers", des vrais morceaux de vie en direct, et pas d'interview à France Culture

PS : je connais mal Marseille, n'y suis allé que deux fois à trente ans d'intervalle, et quelques Marseillais. À une exception près, un (ex?) membre de TC dans son fauteuil roulant dont je n'ai plus de nouvelles, je n'en ai que de mauvais souvenirs. La première fois, en 1973 en stop avec ma copine, je m'étais cogné à l'Armée du Salut et à un routier qui voulait bien la prendre dans sa cabine, moi dans la remorque ; la seconde en 2007 à une sorte de Témoins de Jéhovah du communisme

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Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 17:24

au programme de lecture, peut-être

Catherine Poulain et Makenzy Orcel
Le Temps des écrivains France Culture, 03 septembre 2018

C'EST À LIRE 838_poul
Makenzy Orcel, Catherine Poulain
Crédits : Christophe Ono Dit Biot - Radio France

Cette semaine, dans le temps des écrivains, un dialogue entre deux auteurs qui à merveille parlent des femmes, de leurs combats, des dangers qu’elles encourent et de la force qu’elles déploient contres les hommes, leurs pouvoirs, leur désir : Catherine Poulain qui, après le succès énorme du « grand marin », publie «  Le cœur blanc » aux éditions de l’Olivier, et Makenzy Orcel, l’auteur haïtien très remarqué des « Immortelles », et qui publie « Maître-Minuit », aux éditons Zulma.

Dans « Le cœur blanc », on est en Provence, dans la chaleur d’un été où surgissent deux héroïnes plongées dans un milieu d’hommes, celui des saisonniers. Rosalinde, venue du Nord, surnommée « La boche », et qui enflamme le désir des hommes avec « sa petite tête rousse de gibier des bois », comme l’écrit Catherine Poulain. Mais aussi Mounia, « l’Algérienne aux yeux verts », fille de harkis. Catherine Poulain nous raconte leurs vies, leurs luttes au milieu de ces hommes qui leur tournent autour, et ce travail qui assomme les têtes et les cœurs, au cœur d’une nature qui rend ivre autant que l’alcool qui sert à tenir. « Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska », nous disait-elle dans le Grand Marin. Avec « Le cœur blanc », c’est une Alaska brûlante qu’elle dépeint, où les femmes jouent le rôle d’étincelles, surtout quand elles refusent de se plier à la loi des hommes. Pourquoi Catherine Poulain, qui se refuse à parler de roman « féministe », a t-elle choisi le feu pour dire ces femmes, ces « femmes du feu » comme chez Nerval du feu il y avait les « filles » ?

Dans « Les Immortelles », Makenzy Orcel, né en Haïti en 1983, donnait la parole à une prostituée. Dans « Maître Minuit », c’est une autre femme qui apparaît, shootée à la colle dans les rues de Port-au-Prince. Elle nous est racontée par son fils Poto. Son fils, ou plutôt celui qu’elle a kidnappé dans une maternité pour pouvoir aller mendier un enfant sous le bras. On est en Haïti, entre l’ère de Duvalier et celle d’Aristide, et on va suivre le destin de cette femme, Maria Elitha Demosthène Laguerre, qui n’a comme seul refuge cette drogue bon marché, ainsi que celui de Poto, qui ne connaît pas son père, marin de passage, et se débrouille comme il peut, avec comme seul trésor, dans son sac à dos, les dessins, qu’il transporte avec lui depuis l’enfance. Roman d’apprentissage, « Maître Minuit » est aussi une fresque sur le pouvoir politique qui aliène, et la résistance qui s’impose. Notamment pour les femmes, les plus beaux personnages du roman de Makenzy Orcel. Mais quel rôle joue donc ce « Maître Minuit », géant marcheur de la mythologie vaudou qui règne sur la vie et les espoirs, peut-être, de ces femmes ?


et toujours peut-être

C'EST À LIRE DrFAndkWwAEFH3N

In this edited collection of work spanning more than 20 years, Silvia Federici provides a detailed history and critique of the politics of the commons from a feminist perspective. In her clear and combative voice, Federici provides readers with an analysis of some of the key issues in contemporary thinking on this subject. Drawing on rich historical research, she maps the connections between the previous forms of enclosure that occurred with the birth of capitalism and the destruction of the commons and the “new enclosures” at the heart of the present phase of global capitalist accumulation. Considering the commons from a feminist perspective, this collection argues that women and reproductive work are crucial to both our economic survival and the construction of a world free from the capitalist hierarchies. Federici is clear that the commons should not be understood as happy islands in a sea of exploitative relations—but rather autonomous spaces from which to challenge the existing organization of life and labor.
il s'agirait aussi de questionner à nouveaux frais la problématique des Communs en la confrontant dans ces variantes à mon point de vue actuel. Ce nouveau livre de Federici pourrait en être l'occasion, si la traduction française ne tarde pas trop

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Message par Patlotch le Ven 23 Nov - 19:00


classe, race, genre, KKK, mafia, police, politique, économie...
tout un roman !

C'EST À LIRE 9782330103323

Ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississippi, sa ville natale, Penn Cage a appris tout ce qu’il sait de l’honneur et du devoir de son père, le Dr Tom Cage. Mais aujourd’hui, le médecin de famille respecté de tous et pilier de sa com­munauté est accusé du meurtre de Viola Turner, l’infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960. Penn est déterminé à sauver son père, mais Tom invoque obstinément le secret professionnel et refuse de se défendre. Son fils n’a alors d’autre choix que d’aller fouiller dans le passé du méde­cin. Lorsqu’il comprend que celui-ci a eu maille à partir avec les Aigles Bicéphales, un groupuscule raciste et ultra-violent issu du Ku Klux Klan, Penn est confronté au plus grand di­lemme de sa vie : choisir entre la loyauté envers son père et la poursuite de la vérité.
Imprégnées de l’atmosphère poisseuse du Sud, tendues par une écriture au cordeau et un sens absolu du suspense, les mille pages de ce Brasier noir éclairent avec maestria la ques­tion raciale qui continue de hanter les États-Unis. Dans ce volume inaugural d’une saga qui s’annonce comme l’un des projets les plus ambitieux du polar US, Greg Iles met à nu rien de moins que l’âme torturée de l’Amérique.

parmi les avis chez Babelio
Labelettedusud a écrit: 1 juillet 2018
Depuis l'arrivée de Trump à la Maison-Blanche, je me plonge plus souvent dans la littérature américaine pour tenter de comprendre l'origine des démons qu'il a pour fond de commerce.

Brasier noir fait partie de ces romans qui apportent, de manière passionnante mais implacable, un éclairage intelligent et sensible sur une partie de ces démons : la ségrégation, le racisme profond, la suprématie blanche.

Dans Brasier noir, Greg Iles m'a fait rencontrer Belzebuth en personne : des hommes qui trouvaient le Ku Klux Klan « un peu mou » et ont créé une branche encore plus violente que « les chapeaux pointus ».

Mêlant habilement vérité historique et personnages romanesques à la psychologie très nuancée, il m'a embarquée dans les années 60 à Natchez dans le Mississipi, entre lutte pour les droits civiques et assassinats non résolus des minorités noires. Pire, en me ramenant en 2005 au même endroit après l'ouragan Katrina, il m'a fait comprendre qu'au fond, sous l'administration Bush, rien n'avait changé. Au contraire, le racisme y était entretenu par les élus locaux au nom des intérêts économiques.

La seconde moitié du roman est un régal : c'est un modèle parfait de construction d'intrigue. Patiemment, avec méthode et intelligence, Greg Iles jongle avec les destins d'une foule de personnages, resserre les mailles du filet, fait monter l'angoisse jusqu'au dénouement final.

Cerise sur le gâteau : comme c'est le premier tome d'une trilogie, la fin reste ouverte pour tout une série de personnages. Après 1046 pages, j'en redemande encore tant le style est fluide, la lecture aisée et la traduction excellente.

à propos de l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005, pages 488-490
Aujourd'hui, c'était l'avenir de la ville dont il était question. Au contraire de la majeure partie de l'Amérique, les parrains politiques de Forrest [un des pourris + que KKK devenu officier de la police d'État de Louisiane] considéraient l'ouragan Katrina non comme une catastrophe naturelle, mais comme une intervention divine. En moins d'une semaine, l'ouragan apocalyptique avait purgé La Nouvelle-Orléans de la saleté humaine qui l'avait infectée et quasiment tuée. L'inondation causée par les brèches de la digue avait provoqué la plus grande relocalisation forcée d'une minorité en Amérique depuis le déplacement des Indiens survivants dans les réserves. Les bénéfices de cet exode de masse étaient facilement observables : avant l'ouragan, La Nouvelle-Orléans avait constamment affiché le taux le plus élevé de meurtres au niveau national, ainsi que le plus bas niveau de vie parmi les plus grandes villes des États-Unis ; l'épidémie d'homicides avait disparu après la fuite de trois cent milles résidents, dont presque tous les Noirs pauvres de la ville. Le taux de meurtres de La Nouvelle-Orléans était désormais plus bas qu'il l'avait jamais été depuis des décennies. Mais personne ne se faisait d'illusions. Si on autorisait ces pauvres Noirs à revenir dans ces trous à rats autrefois grouillants de St Thomas, St Bernard, Desire, Florida, Caliope, Lafitte, Melpomene et Iberville, le fléau du crime et de la violence reviendrait avec eux.

Les mécènes de Forrest voulaient s'assurer que cela ne se produirait pas.
Ils faisaient déjà pression pour que ces cités soient démolies et laissent la place à des projets de mixité sociale, qui modifieraient en profondeur le paysage démographique de la ville, le rendant plus blanc et plus aisé. Tout locataire noir revenant en ville serait obligé de trouver un logement en périphérie, loin des touristes et du nouveau type de citoyens. La transformation n'était pas simple. Comme, dans les années 1940, les cités avaient été construites dans le style des casernes en briques, certains bâtiments avaient survécu à Katrina en subissant très peu de dégâts. Mais la politique pouvait faire des miracles : on avait chaîné de nombreux logements sociaux pour éviter que leurs occupants  les réintègrent, et le processus était en marche pour en condamner la plupart.



L'avantage économique était énorme. La cité d'Iberville seule - située sur un terrain hors de prix entre le Quartier français et Tremé - vaudrait avec le temps des centaines de millions aux yeux des bons promoteurs immobiliers. Et les anciens logements sociaux n'étaient pas les seules cibles. Six semaines plus tôt, le Gouverneur Blanco avait levé l'interdiction des expulsions, et les propriétaires ne perdaient pas de temps ; ils se servaient des "loyers impayés" comme prétexte pour mettre à la porte des locataires "indésirables" qui avaient fui la ville vers un endroit plus sûr. Maintenant que les habitats les plus pauvres de La Nouvelle-Orléans étaient relocalisés dans d'autres villes, les leaders noirs avaient perdu le cœur de leur électorat. Avec de la chance, on voterait bientôt des réglementations qui permettraient de concentrer les efforts de reconstruction sur ces zones conformes à la vision partagée par ceux qui détenaient l'avenir entre leurs mains. Des quartiers comme le Lower Ninth Ward seraient tout d'abord abandonnés à la décrépitude tandis que ceux possédant un potentiel immédiat d'embourgeoisement seraient exploités par les promoteurs avides. Les zones mortes finiraient par être rasées au bulldozer et les décombres emportés. Des ruines se dresseraient de nouvelles maisons étincelantes, des foyers qui attireraient le genre de personnes sachant travailler et vivre ensemble, en harmonie.

Mais pour que cette vision devienne réalité, l'Amérique allait devoir adhérer à l'idée que La Nouvelle-Orléans était une ville sûre - et qui s'ouvrait aux affaires. La police de La Nouvelle-Orléans était en gros le dernier organisme sur terre à pouvoir accomplir cette mission. C'était inscrit dans son histoire, la ville avait toujours toléré une certaine proportion de corruption dans la police - la réputation du Quartier français comme lieu de débauche était une de ses principales attractions touristiques - mais, depuis les années 1970, la ville avait dévalé, encore plus vite et encore plus bas, une pente qu'il paraissait difficile de remonter. En 1993, La Nouvelle-Orléans tenait la première place nationale en matière d'homicides, et sa police était devenue à ce point inefficace que le Département de Justice avait envisagé de la rendre fédérale. Deux années plus tard, après que quatre officiers de la NOPD eurent été inculpés de meurtres, une policière noire avait exécuté son ancien partenaire et deux enfants vietnamiens au cours d'une attaque à main armée. Quand les détails écœurants de ce crime furent révélés, les habitants de la Louisiane commencèrent à prendre conscience que cette affaire sordide n'était que le sommet du volcan immergé. Il faudrait encore pourtant dix ans avant que Katrina s'abatte telle la colère divine et accomplisse ce dont les mortels étaient incapables.

ça se passe ici :

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le titre du livre, Natchez Burning, est emprunté à Howlin' Wolf, 1956




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Message par Patlotch le Lun 3 Déc - 22:48

hautement instructif et conseillé

GILETS JAUNES ET EXTRÊME DROITE : LES LEÇONS DE MAÏDAN
« Une chose : la présence de l’extrême droite ne signifie pas son hégémonie. »
lundimatin#168, 3 décembre 2018

Il y a plusieurs moyens d’envisager la présence de l’extrême droite au sein du mouvement des Gilets Jaunes. Nous ne pensons pas pouvoir régler la question en observateurs lucides attelés à déterminer le pourcentage de nuances « brunes » au sein du mouvement. Il ne s’agit pas de nier leur présence mais plutôt de l’envisager autrement. Dans cet article, nos amis du journal international Liaisons ont demandé à Alexey Samoedov de nous livrer ses impressions et quelques leçons à tirer, selon lui, de Maïdan et du soulèvement survenu en Ukraine en 2014. Si la situation ukrainienne était très différente et que la guerre avec la Russie a définitivement fermé certaines possibilités, on retiendra tout de même qu’il ne faut jamais se laisser aller au fatalisme : « Il existe pourtant une anecdote à propos de Kharkiv (deuxième ville d’Ukraine) pendant Maidan. Les anarchistes sont arrivés à l’occupation juste avant les nazis et s’y sont installés. Quand les fascistes ont débarqué et aperçu des bannières à la symbolique anarchiste, ils sont repartis chez eux en se lamentant que les ’communistes’ s’emparaient de la révolution. »

En prenant à cœur les manifestations locales de phénomènes politiques planétaires, Liaisons interroge les horizons multiples et parfois effacés d’amis qui ne cèdent pas à l’indigence de l’époque. Au printemps 2018, nous nous sommes penchés sur la question populiste, dans Au Nom du peuple (Editions Divergences). Entre la déliquescence certaine de la politique classique et une crise environnementale palpable, entre les replis nationaux et les crises migratoires mondiales, sans oublier les éternelles trahisons de la gauche et les montées en puissance d’un post-fascisme 3.0., nous sentions et nous sentons toujours que quelque chose de décisif se joue dans cette phase de réaction qui s’est abattue sur le monde depuis le reflux des Printemps Arabes comme des mouvement de places aux États-Unis et en Europe.

L’heureuse folie qui s’était emparée des Champs-Élysées le 24 novembre a ressurgi le samedi 1er décembre, dans la plus grande émeute que Paris ait connue depuis 1968. Qui sait si les événements insufflés par le mouvement des gilets jaunes pourraient prendre les allures d’un mouvement insurrectionnel dans les semaines à venir ? Pourtant, la confusion de l’époque régnant, celle-ci se répand au sein du mouvement même. Pendant que la presse nationale est occupée à gloser sur la déraison des gilets jaunes qui accueilleraient des casseurs, l’extrême droite la plus crasse tente de s’approprier l’élan du mouvement, la gauche des syndicats se jette très timidement dans la bataille et une certaine autonomie, pourtant révolutionnaire, ne sait pas comment se rattacher à un phénomène qui la dépasse. Entre-temps de douteux drapeaux flottent sous les gazes et sur les barricades, des chants à l’histoire sordide sont partagés ; ce qui amène un grand nombre de personnes à se questionner sur la tournure du mouvement et la pertinence de se solidariser avec les Gilets Jaunes. En effet, nous voyons les forces fascistes s’organiser, fleurir et prendre de l’importance autant physiquement que dans le discours médiatique, ce qui ressemble fort à la dernière situation insurrectionnelle qu’a connue l’Europe.

Le dernier soulèvement d’ampleur en Europe fut celui qui se cristallisa avec la révolution de Maïdan en 2014. Il aboutit à la destitution du Président ukrainien Victor Ianoukouvitch, mais aussi à une guerre de plus ou moins basse intensité entre l’Ukraine et la Russie. De par leur caractère opaque, rendant toute lecture idéologique bien fragile, les événements ukrainiens résonnent, d’une certaine manière, avec le contexte français de ces dernières semaines. Dans le cadre de la section Correspondances de Liaisons, nous avons donc demandé à Alexey Samoedov de nous résumer rapidement quelques leçons tirées de Maïdan. Nous publions également quelques extraits de son texte - ’Un très long hiver’ paru au préalable dans Au Nom du peuple -, qui montre comment les mythes et imaginaires nationaux furent mobilisés et détournés, ce qui déstabilisa une grande parti de la gauche et eut pour effet final de l’éloigner. Ne faisons pas la même erreur.

Les leçons de Maïdan.

Maïdan jette une lumière étrangement familière sur le contexte français actuel. Puisque cela semble être un enjeu important du mouvement des gilets jaunes, il convient peut-être de commencer en abordant la question de l’extrême-droite.

D’abord, n’abandonnez pas trop facilement le combat contre les fascistes. Il existe un proverbe russe qui dit ’si tu mets une cuillère de merde dans un pot de miel, il devient un pot de merde’. C’est un principe qui semble guider les anarchistes et la gauche dans leur perception des mouvements sociaux. À peine voient-ils une poignée de fascistoides agir publiquement dans un mouvement de plusieurs milliers de personne qu’ils maudissent le tout et retournent à leur chaumière se plaindre des masses inconscientes. Il existe pourtant une anecdote à propos de Kharkiv (deuxième ville d’Ukraine) pendant Maidan. Les anarchistes sont arrivés à l’occupation juste avant les nazis et s’y sont installés. Quand les fascistes ont débarqué et aperçu des bannières à la symbolique anarchiste, ils sont repartis chez eux en se lamentant que les ’communistes’ s’emparaient de la révolution. Le proverbe marche donc dans les deux sens. J’imagine que ce mode de fonctionnement est utile pour une tolérance zéro vis-à-vis de la réaction dans nos lieux, espaces et événements, mais cela ne marche absolument pas à l’échelle d’un mouvement de masse. Il faut venir, voir, observer et en être, puis aviser par la suite. Une chose : la présence de l’extrême-droite ne signifie pas son hégémonie. Si existe une telle hégémonie, c’est bien souvent une production de la couverture médiatique. À Maïdan par exemple, l’extrême-droite n’était définitivement pas une force décisive du mouvement, mais les images de nazis à l’avant-garde de la rébellion - une image produite par les médias russes et relayée par certains libéraux ukrainiens - était si forte que la droite ukrainienne en a bénéficié et elle en bénéficie toujours à l’heure actuelle. Par ailleurs, cette droite doit également remercier une grande partie des réseaux d’information de la gauche et des anarchistes pour avoir colporté ces conneries jusqu’à aujourd’hui. Dans ce cas, les constructions médiatiques dominent bel et bien les autres histoires. Terrible leçon par ailleurs : on peut ’accidentellement’ aider la droite en ne participant pas au mouvement, puis en relayant le récit que les fascistes y ont l’avantage.

Une autre grande leçon que j’ai retenue fut la conséquence d’un certain sentiment de perdre pied. Nous étions complètement dépassés par les événements autour de nous et les standards activistes ne nous ont guère aidé. Nos petites théories étaient basées sur des assomptions qui ne reflétaient en rien ce qui se passait sous nos yeux. L’aspiration de maintenir la situation politique sous son contrôle théorique, d’avoir une explication stable sur la suite des événements, une tendance pourtant si caractéristique dans certains groupes radicaux, est véritablement paralysante. Nos idées du ’Peuple’ et des comportements ’normaux’ sont ainsi immédiatement devenues obsolètes et il est devenu évident que nous ne connaissions pas beaucoup de gens en dehors de nos milieux. Normalement, on s’attend de quelqu’un qu’il ait une attitude politique plus ou moins claire, de telle sorte qu’une interaction ’politique’ consiste à combattre certaines idées et à en défendre d’autres qui - on l’espère - vont germer.

Cela semble paternaliste et avant-gardiste, mais je crois que la plupart des radicaux pensaient ainsi - et agissent toujours de la sorte. À Maïdan, l’absolue majorité des manifestants n’avait aucune expérience politique préalable mais avait définitivement une perception politique de la situation. Celle-ci n’était évidemment pas toujours clairement articulée et changeait souvent. Les militants professionnels n’avaient guère d’influence et ne définissaient pas l’agenda et les tactiques du mouvement. Il serait très trompeur de vouloir expliquer les discours et directions du mouvements par la seule présence de tel ou tel groupe politique. Par exemple, les symboles et slogans qui apparurent avaient peu à voir avec leurs usages traditionnels et étaient sans cesse réinventés. Il n’y avait pas une idée qui arrivait, circulait et gagnait de l’hégémonie. Maïdan fonctionnait plutôt de manière bien plus créative et il fallait être parti prenant du mouvement pour le comprendre.

L’insurrection fut absolument rafraîchissante et radicalement ouverte, à tel point que c’en était effrayant : tout le contraire de l’événement clos et fermé qu’on en a fait historiquement. Les gens autour de nous, nos propres camarades également, se sont transformés d’une manière fulgurante et souvent surprenante.

Un second aspect dérivant du sentiment de perdre pied, de se noyer dans un flot d’évènements, fut de dépasser le pessimisme - si omniprésent dans l’espace post-soviétique - et de réaliser que tout était encore possible. Si nous avions été plus ouverts face à l’événement dès le départ, nous aurions aperçu ses immenses possibilités plus tôt. Hélas, la plupart des radicaux (activistes, gauchistes, anarchistes, etc.) n’étaient pas prêts à concevoir l’ampleur que pourrait prendre un tel évènement. D’une manière générale, ils étaient contents que ’quelque chose se passe’, sans pour autant compter sur le fait que les ’masses’ agiraient correctement.

Il est difficile d’encadrer théoriquement un tel événement, mais une chose est certaine : l’expérience de Maïdan nous a tous changé. Ce fut un événement radical et ouvert - j’imagine, comme toute insurrection. C’est pour cela que je me sens souvent triste lorsque je vois passer des textes radicaux qui parlent de Maïdan comme d’une énième insurrection matée, renforçant l’idée que seule l’extrême-droite et les capitalistes ont pu tirer profit de masses dupées.

Alexey Samoedov

UN TRÈS LONG HIVER

Comme presque tous les soulèvements contemporains, Maïdan prit par surprise les anarchistes, les gauchistes et les milieux politiques en général et ce, des deux côtés de la frontière. Historiquement, les milieux radicaux russes, ukrainiens et biélorusses ont toujours été très proches, entretenant de nombreux contacts. Entre toutes les situations, l’Ukraine était considérée comme la moins mauvaise, jouissant de plus de liberté – c’est-à-dire d’un peu moins de répression. Mais la réalité sociale ukrainienne n’en était pas moins cruelle : Ianoukovitch tentait de concentrer toutes les ressources et les pouvoirs entre ses mains, et resserrait les boulons des libertés civiles tout en imposant des réformes néolibérales. Lorsque nous nous retrouvions entre camarades des différents pays, nous plaisantions que bientôt l’Ukraine deviendrait la Russie, la Russie, la Biélorussie et la Biélorussie, la Corée du Nord. Il semblait que tout ne pouvait qu’aller de mal en pis. Si quelqu’un avait prophétisé au jour de l’an 2014 que Maïdan deviendrait l’un des soulèvements les plus importants des dernières décennies en l’Europe de l’Est, il aurait été accueilli par des éclats de rire.

Au départ, une bonne partie des milieux de l’extrême gauche en Ukraine ne croyaient pas aux perspectives ouvertes par ce mouvement. Quelques-uns se souvenaient encore de l’échec du mouvement anti-corruption de 2004, qui n’avait abouti qu’à un léger remaniement du personnel politique, et ne voyaient dans les manifestations de 2014 que des « pièges à cons ». D’autres, au contraire, ne voulaient pas s’embarrasser de tant d’analyses, et considéraient simplement qu’il est important de prendre part à toute initiative populaire. Et Maïdan était effectivement – dans l’expérience, du fait de son esthétique et par sa composition – un tel soulèvement « populaire ».

La majorité d’entre nous n’arrivaient pas à cesser de tergiverser. La présence de slogans vaseux sur le rattachement à l’Union européenne, la participation de la droite et des néonazis, tout cela nous mettait mal à l’aise. Bien que l’extrême droite n’arrivait pas à dicter ses directions au mouvement, elle était manifestement la frange la mieux organisée et n’hésitait pas à exclure ses ennemis. Ce qui jouait pour elle, c’était aussi le fait que toute la symbolique de la gauche était unilatéralement perçue par Maïdan comme un rappel de l’URSS, et en cela impérialiste et rattachée au régime de Ianoukovitch. Pour leur part, les franges anarchistes et radicales n’étaient pas assez nombreuses ni organisées pour participer au mouvement en tant que groupe distinct.

À la fin décembre 2014, le mouvement, qui était alors devenu massif, semblait néanmoins à court d’idées et condamné à devenir un simple campement dans le froid et l’ennui. Mais à la mi-janvier, le président décida soudainement de durcir la répression et passa des lois d’exception. La police attaqua violemment l’occupation, faisant plusieurs victimes. Après ces attaques, la situation changea radicalement : il s’agissait à présent d’une lutte contre une véritable dictature. Laissant de côté leurs doutes, les milieux radicaux s’investirent corps et âme dans le mouvement. Ils furent rapidement rejoints par des camarades venant de pays voisins. Nous avons vu de nos yeux comment la soi-disant russophobie de Maïdan avait été inventée de toutes pièces par les médias russes. Sur les barricades, personne ne se gênait pour parler russe, même avec un accent de Moscou. Au pire, les gens plaisantaient que vous pouviez être un espion – mais ajoutaient aussitôt : « On se reverra sur les barricades à Moscou et on dégagera Poutine aussi ! ». Maïdan grandit par vagues, en prenant une forme de plus en plus radicale alors que davantage de gens s’y plongeaient. Autour des occupations, on construisait les infrastructures nécessaires au maintien de la lutte : cuisines en plein air, hôpitaux, ateliers d’arts martiaux, réseaux de transport et de distribution. Il y eut même des tentatives de faire émerger des structures décisionnelles similaires aux assemblées ou aux soviets, sans qu’elles aient assez de temps pour vraiment s’enraciner. Car la Berkout se mit tout à coup à tirer – souvent à balles réelles – sur les manifestants de Kiev. Par suite de quoi l’insurrection gagna tout le pays, occupant les bâtiments, et dégageant la police. Le régime s’essaya à une dernière offensive, mais surestima ses forces : Ianoukovitch dut déposer les armes et s’enfuit en Russie.

En apparence, Maïdan avait gagné. Quantité de gens en Ukraine avaient acquis une précieuse expérience d’auto-organisation et savaient dorénavant comment tenir la rue. Cette expérience paraissait une réussite, et les sacrifices ne semblaient pas avoir été vains. Les gens sentaient que le jeu s’était inversé et qu’ils pouvaient désormais dicter leurs conditions au pouvoir. Cependant, parmi les cercles anarchistes et gauchistes, l’euphorie s’est vite dissipée. Grâce aux efforts, pourtant opposés, des médias ukrainiens et russes, l’extrême droite réussit à donner l’image qu’elle avait formé l’avant-garde radicale de Maïdan. Une partie de ceux que l’on affrontait hier dans la rue obtinrent tout à coup des postes dans les nouvelles structures de pouvoir. Peut-être voulaient-ils régler de vieux comptes ? Chez plusieurs d’entre nous, la joie fut vite remplacée par la panique.

Pour le nouveau pouvoir ukrainien, cette guerre était certes difficile, mais elle s’avérait également une occasion inespérée de solidifier son assise. L’énergie qui était née à Maïdan fut vite canalisée vers l’assistance volontaire à l’armée ukrainienne. Cette armée faible et à moitié ruinée n’était manifestement pas en mesure de faire face à l’armée russe. Ainsi apparurent les bataillons de volontaires, qui absorbaient d’ailleurs certains éléments des forces d’autodéfense de Maïdan. Désormais, défendre la « Révolution de la dignité » ne signifiait plus se retrouver sur les barricades à Kiev, mais sur le front. Et soudain, le mouvement s’éteignit complètement : on ne proteste pas alors que le pays est en guerre.

EAUX TROUBLES

Dans les années qui ont suivi les événements de Maïdan, avec la guerre, un état d’intense confusion s’est répandu des deux côtés de la frontière russo-ukrainienne. Les discussions du mouvement tournaient presque exclusivement autour du thème du fascisme et de l’antifascisme. Les autres lignes de séparation s’en trouvaient éclipsées. Dès le début du soulèvement ukrainien, la propagande russe – recyclant le vieux vocabulaire soviétique – proclama que tous ceux qui avaient fait partie du mouvement ne pouvaient être que des fascistes, des nazis et leurs complices. Après cela, les anarchistes et les gauchistes en Ukraine se mirent à vouloir prouver qu’en réalité, c’était le gouvernement russe qui était le plus fasciste d’entre tous. Les antifascistes de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, mais aussi d’Espagne, d’Italie et du Brésil déferlèrent soudainement vers le front, d’un côté ou de l’autre. Le plus souvent ils se retrouvèrent aux côtés de fascistes, qui se battaient aussi des deux côtés.

Rappelons que dans les premiers temps, lorsque les manifestants ordinaires se faisaient face dans la rue, ils réalisaient souvent qu’ils avaient en commun plus qu’ils ne le pensaient. Par exemple, à Kharkov, les rassemblements pro-Maïdan et anti-Maïdan se tenaient face à face sur la Place de la Liberté. Maïdan invita ses opposants à venir expliquer leurs récriminations au micro. Quelques-uns d’entre eux décidèrent, sur le coup, de changer de camp. Bien sûr, cela n’avait rien pour plaire aux nationalistes radicaux des deux côtés, ni aux organisateurs russes de l’anti-Maïdan. Ces derniers cherchaient à créer une image d’un vrai soulèvement, avec ses martyrs, au lieu de quoi ils avaient des réunions interminables et des pourparlers qui donnaient lieu à une certaine fraternisation. En outre, les deux mouvements prétendaient à l’hégémonie dans la rue, qui devait démontrer lequel des deux était réellement un mouvement « populaire ». Ainsi, les accrochages et les provocations devenaient inévitables et de plus en plus violentes. Après les événements du 2 mai 2014 à Odessa (incendie de la Maison des syndicats, ayant causé la mort de 42 militants pro-russes) et le début des combats dans l’Est, les protestations dans la rue cessèrent presque totalement et nombre d’organisateurs de l’anti-Maïdan s’exilèrent en Russie ou à l’Est, dans les Républiques populaires nouvellement créées.

Les gauchistes occidentaux, séduits au départ par les images des vieux bus soviétiques de la Berkout (police spéciale ukrainienne) se consumant dans les rues glacées de Kiev, avaient soutenu Maïdan. Toutefois, après avoir appris que les drapeaux rouge et noir étaient aussi utilisés par les fascistes, la majorité d’entre eux changèrent leur fusil d’épaule et se mirent à soutenir le « soulèvement antifasciste » dans l’Est. Puis, un reportage de Vice montra que les soi-disant antifascistes pro-russes étaient en fait aussi des fascistes. Cela acheva leur confusion. Mais il n’y avait pas que les Occidentaux qui étaient déroutés. Même les anarchistes et gauchistes de la Russie voisine en vinrent à constamment vouloir déterminer qui était devenu fasciste et qui était un vrai antifasciste. En fait, peu d’entre nous avaient une idée claire de ce qu’il fallait faire. Nous essayions de trouver des réponses là où l’on pouvait, entre autres dans le passé. Or, la réalité de la guerre et de la mobilisation générale qui l’accompagne n’était pas un objet d’analyse pour nous. Mis à part ceux qui venaient du Caucase, nous avions grandi en ne pensant pas que la guerre pouvait avoir lieu ici. Nous pensions que ces choses ne pouvaient se passer qu’en périphérie, dans un espace sur lequel nous ne pourrions avoir aucune influence. La seule histoire de guerre que nous avions en Russie était un récit simple et massivement partagé : celui de la Seconde Guerre mondiale. Un récit qu’on pouvait peu remettre en question ; une histoire à la portée de tous, schématique et émotive – ce qui en fait un instrument si efficace pour unifier le peuple russe, lui donner un mythe et un sens à ses souffrances. Voilà pourquoi mon ami et moi tentions de nous souvenir de l’histoire des partisans d’Ossip, un récit passablement négligé et oublié.

LE PRINTEMPS RUSSE CONTRE MAÏDAN

Le mouvement de l’hiver 2014 en Ukraine était profond et de longue haleine. Lorsque le président Ianoukovitch s’enfuit, la majorité des participants de Maïdan se disaient prêts à rester dans la rue pour continuer la « Révolution de la dignité », nom qu’on donnait au mouvement en Ukraine. Le régime de Vladimir Poutine, quant à lui, se retrouvait dans une position délicate. La crise économique perdurait depuis 2012 et son gouvernement était encore ébranlé par les manifestations de 2011-2012. Ce genre de soulèvement à sa porte, particulièrement un mouvement victorieux, n’avait rien pour lui plaire. Le régime trouva rapidement une façon ingénieuse non seulement de créer une unité interne, mais aussi de délégitimer tout soulèvement et toute résistance. Les événements de Maïdan n’étaient pas encore terminés que la Russie annexait la Crimée, créant de facto une guerre là où il y avait eu un soulèvement « populaire ». Le régime de Poutine montrait ainsi aux peuples voisins comment les soulèvements ont pour effet d’affaiblir une nation, en faisant une proie facile pour l’annexion.

En Russie, l’annexion de la Crimée suscita une vague spectaculaire de soutien au régime de Poutine dans les sondages. Territoire-clé dans l’identité impériale russe, la Crimée était considérée, depuis l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août 1991, comme la première sur la liste des territoires à récupérer. Krimnash (« la Crimée est à nous ») est vite devenu un mème viral et la base d’un nouveau consensus impérial. C’est à ce moment que sont apparus deux nouveaux slogans, dont peu de gens se souviennent aujourd’hui – Le « Printemps russe » et le « Monde russe ». Le Printemps russe se voulait une référence sarcastique aux Printemps arabes. Ces derniers, déclaraient le plus sérieusement du monde les idéologues russes, n’avaient été que des opérations de la CIA dirigées contre des dirigeants légitimes. Le Printemps russe, par contraste, était un mouvement authentique de populations russes dans les pays limitrophes qui voulaient se rattacher à l’État russe en vue de ressusciter le « Monde russe ». Comme toute idée populiste, ce Monde Russe était présenté comme quelque chose qui allait de soi, sans besoin d’aucune justification : il était tout à fait naturel que des russophones aient envie d’être annexés à leur mère patrie. Dans cette opération discursive habile, ce n’est pas l’empire qui envahit ou reprend des territoires, mais bien les populations elles-mêmes qui se libèrent d’un gouvernement ennemi – soutenu par la force impériale occidentale – et retournent à leur berceau. De la même façon que l’Armée rouge n’a jamais occupé de nouveaux territoires en Europe et en Asie Centrale pendant la Grande Guerre patriotique, mais a simplement libéré ces peuples du joug du fascisme. Ainsi, la Crimée avait tout simplement « réintégré sa patrie », et l’on souligna à grands traits combien cette annexion correspondait à la volonté de sa population, qui ne pouvait être qu’exclusivement russe. Les Tatars de Crimée, qui étaient bien organisés politiquement et qui avaient protesté contre l’annexion, entre autres en boycottant le nouveau pouvoir, ont été soit ignorés ou bien présentés comme des traîtres. Après l’occupation, tous ceux qui n’étaient pas pro-russes – les activistes, les anarchistes, les membres d’associations un tant soit peu politiques – ont tous dû fuir. Certains ont été emprisonnés, certains ont tout bonnement disparu. Toute activité politique publique est devenue inimaginable. Il s’agit de la Russie, après tout – et la Russie, c’est la guerre.

APRÈS 2014

Après le choc des premiers mois, la majorité des milieux radicaux en Russie se désintéressa progressivement de cette situation décidément trop complexe. Ou bien la question de la guerre ne les concernait pas, ou encore ils n’y pouvaient rien. Simultanément, une nouvelle vague de répression secoua la Russie, dans le contexte d’un soutien populaire inouï à l’égard de Poutine. Il y avait de moins en moins d’initiatives politiques publiques, et plusieurs se tournèrent vers des projets matériels, autant des coopératives que des maisons d’édition. D’autres choisirent d’émigrer, vers l’intérieur du pays ou à l’étranger.

Quant à la gauche russe, elle se joint au concert de la propagande d’État et se mit à critiquer vivement le fascisme ukrainien. Des personnalités connues de la gauche radicale, comme Boris Kagarlitsky, se mirent à décrire les nouvelles républiques du Donbass comme le fruit d’un soulèvement antifasciste prolétarien. On pouvait désormais voir ces intellectuels prendre le thé avec les nationalistes russes à un sommet pour le Monde russe en Crimée. Les plus jeunes et les plus actifs se portèrent volontaires pour partir à la guerre, bombarder des villages, ou à tout le moins prendre quelques photos glorieuses, kalachnikov à la main. D’autres s’improvisèrent journalistes de guerre en accompagnant des brigades du Donbass comme la brigade Prizrak, dont le chef, après avoir réuni quelques néonazis de renom, appela à violer les femmes qui ne respectaient pas le couvre-feu. Tout ceci ne semblait pas troubler la gauche, aussi longtemps que ces milices continuaient à brandir les drapeaux rouges, à reprendre les chants de la Grande Guerre patriotique, agrémentés d’histoires de soldats ukrainiens entraînés par l’OTAN et d’images d’enfants tués. Une portion de la gauche occidentale se trouvait pour sa part en terrain connu, pouvant se complaire dans le récit d’une nouvelle guerre froide contre l’impérialisme américain en menant des campagnes de support pour les « antifascistes du Donbass ».

En revanche, les milieux radicaux ukrainiens poursuivirent la lancée de Maïdan. Mais les choses bougeaient vite. Les sous-cultures antifa et hardcore s’alignaient en général vers des positions de plus en plus nationalistes et patriotiques. Les milieux anarchistes n’étaient pas épargnés non plus. Les « nationalistes autonomes » du groupe Autonomous Resistance, qui avaient été présents sur les barricades de Maïdan, prônaient désormais l’idée d’un nationalisme des peuples opprimés, entendu comme un mélange d’anti-impérialisme et d’idées issues de la nouvelle droite. Selon leur logique, la nation et la classe ne sont qu’une seule et même chose, la guerre contre la Russie incarnant le combat d’un peuple opprimé contre l’impérialisme. Beaucoup suivirent une pente similaire. En voulant démasquer le caractère fasciste de l’État russe, ils se retrouvaient à supporter l’armée ukrainienne ; en appelant à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, ils se faisaient le miroir de la propagande russe et se mettaient à accuser de fascisme quiconque critiquerait la position du gouvernement ukrainien. Une partie du mouvement ukrainien, se référant toujours à la Seconde Guerre mondiale, se dit qu’il valait mieux s’unir avec le dernier des démons pour combattre le Mal absolu, c’est-à-dire la Russie. Cette collaboration de la dernière chance impliquait de soutenir l’armée ukrainienne, les bataillons de volontaires et le gouvernement ukrainien. Une partie de nos ex-camarades décida d’aller combattre les pro-russes, ou soutenait une telle décision. Évidemment, personne ne voulait devenir la chair à canon des capitalistes et de l’État. Certains estimaient cependant que se battre du côté ukrainien était la seule manière de résister à l’invasion des bataillons russes et au régime de Poutine. Les plus naïfs voulaient croire à l’imprévisibilité révolutionnaire du « peuple » et pensaient pouvoir faire de l’agitation anarchiste parmi les combattants et les soldats, jusqu’à ce qu’ils retournent leurs armes contre leurs vrais oppresseurs. Certains y allèrent par simple désœuvrement, les plus cyniques y voyant une occasion d’« acquérir une expérience de combat ». Le support à la lutte armée engendra une véritable fascination pour le domaine militaire ; une partie du mouvement semblait complètement hypnotisée par tout ce camouflage et ces mitraillettes. Bientôt, il devint périlleux d’aborder le sujet de la guerre. La propagande ne faisait pas seulement des ravages en Russie, mais aussi en Ukraine. Là-bas, les discours antimilitaristes étaient associés aux pro-russes, et dénoncer la guerre pouvait rapidement entraîner l’accusation d’être un agent de Poutine. D’autant que tenir un discours public contre la conscription était devenu une infraction pénale. Bien des gens se sentaient simplement fatigués de ces conflits, et quittèrent le mouvement. La crise économique ukrainienne faisait pression et forçait les gens à travailler plus ou à se débrouiller avec ce qu’ils avaient sous la main. Alors que l’énergie de Maïdan continuait encore d’alimenter des projets autonomes, cette stagnation frappa le mouvement de plein fouet, précisément au moment où la société ukrainienne était en crise et que le gouvernement n’avait pas encore repris le contrôle de la situation.

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Message par Patlotch le Dim 16 Déc - 11:35

d'hier, avec quelques mots en chapeau... bas

on a lu pire...

le grand paradoxe et toute la qualité de ce texte, c'est qu'il parle de "LA France", de sa France entre souffrances et petits bonheurs, comme tant d'autres pourraient en parler, alors qu'hormis ce qui est le plus spécifique comme qui dirait "le steak frites, salade, gros rouge qui tache et petites pépés", cela pourrait être écrit de partout, par un homme et pas un femme, un homme qui aime son pays sans être nationaliste, son pays mais pas au sens politique de sa nation ni même de sa patrie

je ne veux pas dire que n'existerait pas un "caractère français" (supposé moyen), qui fait "notre" réputation dans le monde, mais que tous les pays ou communautés ont le leur, et leur sensibilité "populaire". Un texte bien senti donc sur ce ce que fut ce mouvement et comment "nous sommes tous dedans", un texte qui remet quelques pendules à l'heure, mais sans grand intérêt théorique

Je suis vulgaire comme un Gilet jaune
Didier Maïstro Lyon Capitale 15 décembre

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ÉDITO - On ne peut pas aimer la France et ne pas être touché par les Gilets jaunes.
Les Gilets jaunes c’est la France laborieuse, la France de ceux qui fument des clopes et roulent au diesel, des ouvriers et des petits patrons.
La France des troquets, du tiercé et des plats du dimanche.
La France ni de droite ni de gauche –ou d’un peu des deux.
Celle de ceux qui ne sont rien, mais pas personne, la France des illettrés, des harkis, des légionnaires, la France des prostituées et des poissonnières, la France de ceux qui ont choisi la France pour y vivre, y travailler et y mourir.
Celle des parents qui mettent des torgnoles à leurs gosses pour leur apprendre à se tenir.
Des fins de mois difficiles, qui sont autant de fins du monde, sans cesse renouvelées.
La France qui se baisse pour ramasser une pièce, éteint la lumière de la cuisine et met les restes au frigo dans un tupperware.
La France des types qui matent le cul des filles et celle des filles qui font semblant d’être offusquées.
Celle de ceux qui appellent un arabe un arabe et un noir un noir. "Diversité", "minorités visibles", "#balancetonporc", "covoiturage", "transition énergétique"… ces mots sont vides de sens pour cette France, LA France.
La France qui vanne, invective, s’insulte puis se réconcilie devant un verre de rouge, pas forcément avec modération.
La France modeste et fière, qui compte les centimes en rêvant de gagner au Loto, qui n’aime pas trop les riches et n’en peut plus d’être pauvre.
Celle qui déteste les sous-chefs et adore haïr les chefs, pourvu qu’ils en aient la stature et l’humilité.
La France qui se branle de l’Europe, mais qui adore les Italiens, les Espagnols, les Portugais ou les Grecs. Enfin, ça dépend des jours.
La France qui se fout de l’écologie, mais qui connaît le nom des arbres, des champignons et des oiseaux.
La France ni raciste, ni xénophobe, ni fasciste, ni homophobe, celle qu’il faut juste respecter et pas trop emmerder avec des histoires de cornecul.
Celle qui veut vivre de son boulot et se sent humiliée quand on lui fait l’aumône ou la leçon.
Celle qui sait que ses ancêtres n’étaient pas forcément des Gaulois, mais ne peut s’empêcher de chialer quand elle entonne La Marseillaise, dans un stade ou dans la rue.
La France pétrie de contradictions, qui dit rouge et qui dit noir, qui se signe à l’église et bouffe du curé.
La France de ceux qui n’envisagent pas une seconde de ne pas se faire enterrer en France, même –et peut-être surtout- si leurs racines sont ailleurs.
Celle qui tient la porte, cède sa place dans un bus et se gèle toutes les nuits sur les ronds-points des nationales.
Un seul coup de klaxon et… je serai guéri.
La France des pantalons qui piquent, celle des antimilitaristes qui ne manquent aucun défilé du 14 juillet à la télé, celle des pulls en acrylique et du Tour de France, la France de Coluche, d’Audiard, d’Akhenaton, la France des Fragione, des Perez, des Cavanna, des Cherfi et des Matombo, du Père Noël est une ordure, des Deschiens, des Nuls et de tous les inconnus célèbres, celle de Bebel et des Valseuses, d’Higelin et d’Herrero, la France du film pourri du dimanche soir, celle des héros du quotidien, celle qui pense que Céline n’est qu’un vendeur de sacs, mais dont la culture et l’intelligence sont magnifiques, parce qu’elles viennent de loin, de très loin, de plus loin encore.
La France des femmes de ménage et des ramasseurs de poubelles, celle des artisans et des commerçants près de leurs sous, la France qui sait que c’est le travail qui libère et l’oisiveté qui asservit.

On ne peut pas aimer la France et ne pas être touché par les Gilets jaunes. Mépriser les Gilets jaunes c’est mépriser la France et les Français, c’est se mépriser soi-même. Chaque fois que je vois un Gilet jaune sur un rond-point, j’ai envie de le serrer dans mes bras. J’ai envie de lui dire "continue mon gars, je t’aime, je suis avec toi, je suis exactement comme toi, j’ai souffert et si aujourd’hui ça va un peu mieux, je sais d’où je viens et où je ne veux plus être". Je suis un beauf. J’aime les Gilets jaunes. Sans restriction. Avec tous leurs excès, tous leurs manques, tous leurs défauts et toutes leurs frustrations. Je prends tout, absolument tout, en bloc, comme mon pays, la France, mon pays contre lequel je râle et ne cesserai de râler. Oui : je prends tout. Et tant pis si je dois me fâcher avec quelques-uns. Parce que je sais que le jour où je serai à nouveau dans la merde, c’est un putain de Gilet jaune qui m’aidera à en sortir. On ne peut pas aimer la France et ne pas être touché par les Gilets jaunes.

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Message par Patlotch le Dim 30 Déc - 15:48

on dira, moi aussi, que "l'analyse" n'est pas "juste", mais...

Ô saints justes, le malheur est une idée nouvelle en Europe

Gilets jaunes, l’overdose
Hugues Serraf Atlantico 30 décembre 2018

Pour les téléspectateurs qui n’auraient pas la couleur, il y a bien deux ou trois actes que le rouge et le brun ont totalement noyé le jaune.
Pour cette dernière chronique de l’année, je vais faire du Zemmour inversé. C’est à dire que je vais me plaindre de ce qu’il y ait des choses qu’on ne puisse plus dire puis je vais les dire juste après. Mais « inversé » parce que ces choses qu’on ne peut plus dire et que je vais quand même dire, c’est à peu près le contraire de ce que Zemmour en dirait (du moins s’il en parle, je n’en sais rien, je suppose que oui, je ne suis pas allé voir en fait…).

Donc, voilà, je vous le balance tout net : je n’en peux plus, des gilets jaunes. Je ne peux plus les voir en peinture, les gilets jaunes. Ils me sortent par les trous de nez, les gilets jaunes. Un « acte » après l’autre, même les gens modestes authentiques qui se les gelaient sur les ronds-points et demandaient juste qu’on leur rende un peu de dignité ne me font plus couler une larmichette.

C'est que les gilets jaunes du moment, ceux que l’on entend partout, les, hum, « représentatifs » qui préparent tranquillement leur coup d’État militaire sur paperboard comme autant de commerciaux Médiator planifient leurs tournées chez les toubibs, je ne me sens strictement rien de commun avec eux. Et ils me le rendent bien, d’ailleurs.

Jugez plutôt : ils détestent la presse, bloquent la sortie des journaux, y mettent le feu à l’occasion, montent des barricades devant les radios et moi, justement, je suis journaliste. Ils n’aiment pas non plus l’Europe et moi, zut alors, l’Ode à la joie me sert de sonnerie de téléphone portable. Ils n’aiment pas les juifs et, moi, tiens donc, je suis circoncis et et mon pif est pratiquement un pic, un cap, que dis-je une péninsule. Ils n’aiment pas les étrangers et, patatras, j’ai la planète entière ou presque dans mon arbre généalogique. Ils n’aiment pas les institutions démocratiques, qu’ils remplaceraient bien par une armée de Robespierre aux yeux injectés de sang, et bing, moi, je n’ai jamais loupé un scrutin de toute ma vie. Ils adorent la violence aveugle et moi, figurez-vous, je n’aime rien moins que la paix des ménages, l’harmonie et les petits oiseaux qui chantent. Ils n’aiment pas les gays et, bon, OK, je ne le suis pas pour le coup, mais nobody’s perfect…

Bref, ils n’aiment rien de ce que j’aime, rien de ce que je suis, mettent mon pays à feu et à sang depuis des semaines, foutent Noël en l’air, occupent tellement d’espace qu’on ne parle même plus de ces pauvres kurdes ou de ces malheureux yéménites abandonnés à leur sort et nous pompent tellement l’air que mon énorme tarin sémite est à deux doigts de l'asphyxie…

Mais surtout, ils se sont tellement bien débrouillés pour brouiller les pistes, ont si soigneusement mélangé rouge et brun au jaune fluo de leur veston ridicule qu’on ne sait même plus, lorsqu’une effigie de Macron est décapitée, si c’est par un type qui réclame la collectivisation des moyens de production ou par un cousin à lui plus porté sur la révolution nationale. Si ça se trouve, les gangs dont étaient issus Clément Méric et Esteban Morillo, dont on sait qu'ils avaient déjà les mêmes goûts en matière de fringues et de baston, ont fini par remplacer leurs polos Fred Perry par des gilets jaunes pour mieux fraterniser sur les Champs.

Bon voilà, c’était mon coup de sang pré-réveillon. Dans deux jours, 2018 passe à la trappe et la vie normale reprend. Bonne année 2019 à (presque) tous.

accessoirement le logo d'Atlantico, dont la réputation est plutôt "à droite" comporte ce sous-titre

ÊTES-VOUS PRÊT À CHANGER D'AVIS ?


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Message par Patlotch le Sam 5 Jan - 18:33


Bouvard et Pécuchet
Gustave Flaubert

VI

Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades, et, le lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.

Ce grand événement stupéfia les bourgeois.

Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d’appel, la Cour des comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l’Ordre des avocats, le Conseil d’État, l’Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au gouvernement provisoire, les poitrines se desserrèrent ; et, comme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le conseil municipal décida qu’il en fallait à Chavignolles.

Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe du peuple ; quant à Pécuchet, la chute de la royauté confirmait trop ses prévisions pour qu’il ne fût pas content.

Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers qui bordaient la prairie au-dessus de la Butte, et le transporta jusqu’au « Pas de la Vaque », à l’entrée du bourg, endroit désigné.

Avant l’heure de la cérémonie, tous les trois attendaient le cortège.

Un tambour retentit, une croix d’argent se montra ; ensuite, parurent deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé avec l’étole, le surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants de chœur l’escortaient, un cinquième portait le seau pour l’eau bénite, et le sacristain le suivait.

Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier, garni de bandelettes tricolores. On voyait, en face, le maire et ses deux adjoints, Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil, Coulon, le juge de paix, bonhomme à figure somnolente ; Heurtaux s’était coiffé d’un bonnet de police, et Alexandre Petit, le nouvel instituteur, avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte, celle des dimanches. Les pompiers, que commandait Girbal, sabre au poing, formaient un seul rang ; de l’autre côté brillaient les plaques blanches de quelques vieux shakos du temps de Lafayette, cinq ou six, pas plus, la garde nationale étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans et leurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines, des gamins se tassaient par derrière ; et Placquevent, le garde champêtre, haut de cinq pieds huit pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croisés.

L’allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même circonstance.

Après avoir tonné contre les rois, il glorifia la République. Ne dit-on pas la république des lettres, la république chrétienne ? Quoi de plus innocent que l’une, de plus beau que l’autre ? Jésus-Christ formula notre sublime devise ; l’arbre du peuple c’était l’arbre de la croix. Pour que la religion donne ses fruits, elle a besoin de la charité et, au nom de la charité, l’ecclésiastique conjura ses frères de ne commettre aucun désordre, de rentrer chez eux paisiblement.

Puis il aspergea l’arbuste, en implorant la bénédiction de Dieu.

— Qu’il se développe et qu’il nous rappelle l’affranchissement de toute servitude, et cette fraternité plus bienfaisante que l’ombrage de ses rameaux ! Amen !

Des voix répétèrent Amen ! et, après un battement de tambour, le clergé, poussant un Te Deum, reprit le chemin de l’église.

Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une déférence, un hommage rendu à leurs principes.

Bouvard et Pécuchet trouvaient qu’on aurait dû les remercier pour leur cadeau, y faire une allusion, tout au moins ; et ils s’en ouvrirent à Faverges et au docteur.

Qu’importaient de pareilles misères ! Vaucorbeil était charmé de la Révolution, le comte aussi. Il exécrait les d’Orléans. On ne les reverrait plus ; bon voyage ! Tout pour le peuple, désormais ! et, suivi de Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le curé.

Foureau marchait la tête basse, entre le notaire et l’aubergiste, vexé par la cérémonie, ayant peur d’une émeute ; et instinctivement il se retournait vers le garde champêtre, qui déplorait avec le capitaine l’insuffisance de Girbal et la mauvaise tenue de ses hommes.

Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju, au milieu d’eux, brandissait une canne ; Petit les escortait, l’œil animé.

— Je n’aime pas cela ! dit Marescot, on vocifère, on s’exalte !

— Eh ! bon Dieu, reprit Coulon, il faut que jeunesse s’amuse !

Foureau soupira :

— Drôle d’amusement ! et puis la guillotine au bout.

Il avait des visions d’échafaud, s’attendait à des horreurs.

Chavignolles reçut le contre-coup des agitations de Paris. Les bourgeois s’abonnèrent à des journaux. Le matin, on s’encombrait au bureau de la poste, et la directrice ne s’en fût pas tirée sans le capitaine, qui l’aidait quelquefois. Ensuite, on restait sur la place, à causer.

La première discussion violente eut pour objet la Pologne.

Heurtaux et Bouvard demandaient qu’on la délivrât.

M. de Faverges pensait autrement :

— De quel droit irions-nous là-bas ? C’était déchaîner l’Europe contre nous ! Pas d’imprudence !

Et tout le monde l’approuvant, les deux Polonais se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin.

Foureau riposta par les 45 centimes.
— Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l’esclavage.

— Qu’est-ce que ça me fait, l’esclavage.

— Eh bien, et l’abolition de la peine de mort, en matière politique ?

— Parbleu ! reprit Foureau, on voudrait tout abolir. Cependant, qui sait ? Les locataires déjà se montrent d’une exigence !

— Tant mieux ! les propriétaires, selon Pécuchet, étaient favorisés. Celui qui possède un immeuble …

Foureau et Marescot l’interrompirent, criant qu’il était un communiste.

— Moi ! communiste !

Et tous parlaient à la fois. Quand Pécuchet proposa de fonder un club, Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n’en verrait à Chavignolles.

Ensuite Gorju réclama des fusils pour la garde nationale, l’opinion l’ayant désigné comme instructeur.

Les seuls fusils qu’il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait. Foureau ne se souciait pas d’en délivrer.

Gorju le regarda :

— On trouve pourtant que je sais m’en servir.

Car il joignait à toutes ses industries celle du braconnage et souvent M. le maire et l’aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.

— Ma foi ! prenez-les, dit Foureau.

Le soir même, on commença les exercices.

C’était sur la pelouse, devant l’église. Gorju, en bourgeron bleu, une cravate autour des reins, exécutait les mouvements d’une façon automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.

— Rentrez les ventres !

Et tout de suite, Bouvard s’empêchant de respirer, creusait son abdomen, tendait la croupe.

— On ne vous dit pas de faire un arc, nom de Dieu !

Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à gauche ; mais le plus lamentable était l’instituteur : débile et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux, de vieux habits d’uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les flancs ; et chacun prétendait « n’avoir pas le moyen de faire autrement ». Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit 5 francs, malgré sa haine de la République. M. de Faverges équipa douze hommes et ne manquait pas à la manœuvre. Puis il s’installait chez l’épicier et payait des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les ouvriers. On briguait l’avantage de leur appartenir. Ils devenaient des nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands ; d’autres travaillaient dans les manufactures d’indiennes ou à une fabrique de papiers, nouvellement établie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans étaient plus nombreux et, les jours de marché, M. de Faverges, se promenant sur la place, s’informait de leurs besoins, tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre, comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement pourvu qu’on diminuât les impôts.

À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu’on le porterait à l’Assemblée.

M. de Faverges y pensait comme lui, tout en cherchant à ne pas se compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot. Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi ; un rustre, un crétin. Le docteur s’en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris, et c’était la conscience de sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste allait se développer ; quelle revanche ! Il rédigea une profession de foi et vint la lire à MM. Bouvard et Pécuchet.

Ils l’en félicitèrent ; leurs doctrines étaient les mêmes. Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l’histoire, pouvaient aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas ? Mais lequel devait se présenter ? Et une lutte de délicatesse s’engagea.

Pécuchet préférait à lui-même, son ami.

— Non, ça te revient ! tu as plus de prestance !

— Peut-être, répondait Bouvard, mais toi plus de toupet !
Et, sans résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.

Ce vertige de la députation en avait gagné d’autres. Le capitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde, et l’instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi, entre deux prières, tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire :

— Faites, ô mon Dieu ! que je sois député !

Le docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et lui exposa les chances qu’il avait.

Le capitaine n’y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute, mais peu chéri de ses confrères et spécialement des pharmaciens. Tous clabauderaient contre lui ; le peuple ne voulait pas d’un Monsieur ; ses meilleurs malades le quitteraient ; et, ayant pesé ces arguments, le médecin regretta sa faiblesse.

Dès qu’il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux militaires, on s’oblige. Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau, refusa net de le servir.

Le curé démontra à M. de Faverges que l’heure n’était pas venue. Il fallait donner à la République le temps de s’user.

Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu’il ne serait jamais assez fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l’emplirent d’incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.

Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que, s’il échouait, sa destitution était certaine.
Enfin Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

Donc, il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son avarice, et même persuadèrent à Gouy qu’il voulait rétablir l’ancien régime.

Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l’exécrait d’une haine accumulée dans l’âme de ses aïeux pendant dix siècles, et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme, beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire ; et, le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s’en doutât, pouvaient réussir.

Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha rien, et ils allèrent consulter là-dessus le docteur.

Il leur apprit une nouvelle : Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande : chacun, outre la sienne, ressentait celle de l’autre. Mais la politique les échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes. Flacardoux l’emporta.

M. le comte s’était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir l’épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer Beljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les manœuvres, et émettre des observations. N’importe ! Il trouvait monstrueux qu’on préférât un aubergiste à un ancien capitaine de l’Empire, et il dit, après l’envahissement de la Chambre au 15 mai :

— Si les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne m’étonne plus de ce qui arrive !

La réaction commençait.

On croyait aux purées d’ananas de Louis Blanc, au lit d’or de Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin, et comme la province prétend connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne doutaient pas de ses intentions, et admettaient les rumeurs les plus absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre l’arrivée en Normandie du Comte de Chambord.

Joinville, d’après Foureau, se disposait, avec ses marins, à vous réduire les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte serait consul.

Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient dans la campagne.

Un dimanche (c’était dans les premiers jours de juin), un gendarme, tout à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d’Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.

Les auvents se fermèrent, le conseil municipal s’assembla, et résolut, pour prévenir des malheurs, qu’on ne ferait aucune résistance. La gendarmerie fut même consignée, avec l’injonction de ne pas se montrer.

Bientôt on entendit comme un grondement d’orage. Puis le chant des Girondins ébranla les carreaux ; et des hommes, bras dessus, bras dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur, dépenaillés. Ils emplissaient la place. Un grand brouhaha s’élevait.

Gorju et deux de ses compagnons entrèrent dans la salle. L’un était maigre et à figure chafouine, avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. L’autre, noir de charbon, un mécanicien sans doute, avait les cheveux en brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur l’épaule.

Tous les trois restaient debout, et les conseillers, siégeant autour de la table couverte d’un tapis bleu, les regardaient blêmes d’angoisse.

— Citoyens ! dit Gorju, il nous faut de l’ouvrage !

Le maire tremblait ; la voix lui manqua.

Marescot répondit à sa place que le conseil aviserait immédiatement ; et, les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs idées.

La première fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d’Angleville à Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

On pouvait curer la mare ! ce n’était pas un travail suffisant ; ou bien creuser une seconde mare ! mais à quelle place ?

Langlois était d’avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas d’inondation ; mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères. Impossible de rien conclure ! … Pour calmer la foule, Coulon descendit sur le péristyle, et annonça qu’ils préparaient des ateliers de charité.

— La charité ? Merci ! s’écria Gorju. À bas les aristos ! Nous voulons le droit au travail !
C’était la question de l’époque, il s’en faisait un moyen de gloire, on applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné jusque-là, et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait ; la mairie était cernée ; le conseil n’échapperait pas.

— Où trouver de l’argent ? disait Bouvard.

— Chez les riches ! D’ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.

— Et si on n’a pas besoin de travaux ?

— On en fera par avance !

— Mais les salaires baisseront ! riposta Pécuchet. Quand l’ouvrage vient à manquer, c’est qu’il y a trop de produits ! et vous réclamez pour qu’on les augmente !

Gorju se mordait la moustache.

— Cependant …, avec l’organisation du travail …

— Alors le gouvernement sera le maître !

Quelques-uns, autour d’eux, murmurèrent :

— Non ! non ! plus de maîtres !

Gorju s’irrita.

— N’importe ! on doit fournir aux travailleurs un capital, ou bien instituer le crédit !

— De quelle manière ?

— Ah ! je ne sais pas ! mais on doit instituer le crédit !

— En voilà assez, dit le mécanicien, ils nous embêtent, ces farceurs-là.

Et il gravit le perron, déclarant qu’il enfoncerait la porte.

Placquevent l’y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés :

— Avance un peu !
Le mécanicien recula.

Une huée de la foule parvint dans la salle ; tous se levèrent, ayant envie de s’enfuir. Le secours de Falaise n’arrivait pas ! On déplorait l’absence de M. le comte. Marescot tortillait une plume, le père Coulon gémissait. Heurtaux s’emporta pour qu’on fît donner les gendarmes.

— Commandez-les ! dit Foureau.

— Je n’ai pas d’ordre !

Le bruit redoublait, cependant. La place était couverte de monde ; et tous observaient le premier étage de la mairie, quand, à la croisée du milieu, sous l’horloge, on vit paraître Pécuchet.

Il avait pris adroitement l’escalier de service, et, voulant faire comme Lamartine, il se mit à haranguer le peuple :

— Citoyens !

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de prestige.

L’homme au tricot l’interpella :

— Est-ce que vous êtes ouvrier ?

— Non.

— Patron, alors ?

— Pas davantage.

— Eh bien, retirez-vous !

— Pourquoi ? reprit fièrement Pécuchet.

Et aussitôt, il disparut dans l’embrasure, empoigné par le mécanicien. Gorju vint à son aide.

— Laisse-le ! c’est un brave !

Ils se colletaient.

La porte s’ouvrit, et Marescot, sur le seuil, proclama la décision municipale. Hurel l’avait suggérée.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui mènerait au château de Faverges.

C’est un sacrifice que s’imposait la commune dans l’intérêt des travailleurs.

Ils se dispersèrent.

la suite ici

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Message par Patlotch le Mar 8 Jan - 6:32

c'est, au rythme où sont allées les choses, un texte déjà ancien, entre les Actes 4 et 5, à un moment où ne s'étaient pas introduites dans les luttes des revendications sociales que portent habituellement les syndicats. Un texte décalé donc aujourd'hui, avec une grille "anti-fasciste" dont j'ai dit au début du mouvement qu'elle n'était pas en mesure d'en rendre compte. Un texte où manque le mot capitalisme, et d'autres. Un texte certainement partiel et partial, excessif dans ses vues, mais avec des remarques si pertinentes qu'elles dépassent le caractère "anti-fasciste" de cette grille

ce texte n'entre pas dans mon analyse mais... je ne sais pas quoi vraiment en faire, alors je le pose là, à méditer, et pour le communisateur de pacotille qui n'a pas compris que "porter plus loin le désordre", c'est le porter vers le fascisme

Gilets Jaunes, violence et anomie
Antonin Grégoire Chroniques du déni 12 décembre 2018

Les Gilets Jaunes sont l’anti-barrage au fascisme. Le slogan « Macron démission » permet d’unir ceux qui n’ont aucun horizon politique et ceux qui ont pour horizon de rejouer le second tour ou d’abolir la république. C’est en cela que ce mouvement est un mouvement fasciste, car c’est un mouvement qui peut convaincre des gens de se tourner vers le fascisme.


C'EST À LIRE Pompiers-eteignant-des-poubelles-en-feu-le-8-12-2018

C’est aussi l’anti-barrage au fascisme qui est exprimé par cette gauche tentée de rejoindre les Gilets Jaunes. Celle là ne supporte pas qu’on lui rappelle la réalité du fascisme du mouvement et développe tout un argumentaire destiné à briser, dépasser, oublier le barrage au fascisme. “Ils ne sont pas tous comme ça; c’est du mépris de classe; justement il faut aller sur le terrain avec l’extrême droite pour pas lui laisser le terrain; j’ai un ami du comité Adama qui y était; c’est pas représentatif; c’est minoritaire; y’a des fascistes partout donc c’est normal on ne peut rien y faire”. La gauche se construit consciencieusement son déni et ses justifications, qui resserviront par la suite.

Des milices fascistes venues recruter et le retour de “l’identité nationale”

Les milices d’extrême droite ne sont pas là par hasard, c’est un lieu qu’elles ont identifié comme étant un terrain favorable et elles viennent faire quelque chose. Ce n’est pas non plus un hasard si les milices d’extrême droite osent arborer leurs symboles, brassards et drapeaux. C’est très rare que les fascistes disent qu’ils sont fascistes et ils ne le disent que lorsqu’ils savent qu’ils peuvent séduire. Un phénomène invisible à l’œil qui s’est convaincu de l’idée que le fascisme n’était qu’une conséquence du libéralisme et qu’il ne pouvait pas être un mouvement de masse par lui même.

Cette constitution d’un mouvement anti-Macron comme un anti-barrage au fascisme est le résultat de la politique de Macron. En cherchant à briser le front anti-fasciste qui l’avait élu pour ne pas avoir de comptes à lui rendre, Macron a permis la constitution de ce mouvement. Le rejet des syndicats, le refus de la négociation, l’écrasement des forces démocratiques de gauche qui avaient appelé à voter pour lui pour faire barrage à Le Pen, voilà ce que Macron a mis en place durant toute la première partie de son mandat et qu’on retrouve pris au mot par les Gilets Jaunes. Macron pensait que le libéralisme seul pouvait tenir face à l’extrême droite, il a, de son coté, consciencieusement mis en place le face à face qui a lieu aujourd’hui.

Il perd et il organise alors ce que le libéralisme peut céder à la droite et à l’extrême droite. Hausse du SMIC par la hausse de la prime d’activité, défiscalisation des primes, défiscalisation des heures supplémentaires, prise en compte du “malaise” face à une “laïcité bousculée” et promesse d’affronter la question de l’immigration pour mettre la Nation en accord avec son identité profonde.

Mouvement de poujadistes victoire de poujadistes…

Et la gauche qui soutient les Gilets Jaunes pour “ne pas laisser le terrain à l’extrême droite” se demande pourquoi le Président n’a pas parlé du chômage, de l’éducation, des lycéens, des hôpitaux…

Et la gauche qui veut soutenir
L’ignominie, la plus grande des trahisons, c’est cette gauche qui cautionne. L’insoumis qui, lorsqu’un Gilet Jaune crie « A bas la république » se précipite pour dire « Non mais seulement la Vème » ; ce bourgeois social démocrate qui dit « non mais regardez la présence des racistes c’est la preuve que c’est la révolution parce que la révolution c’est avec tout le monde ». Cet autre qui, dès que tu mentionnes la présence des fascistes te demande de te taire parce que ça nuit au fantasme qu’il veut garder de l’image d’un « mouvement populaire »; « il y a pas que des fascistes », sorte de « not all men » réinventé pour protéger ceux qui cautionnent. Ils se sentent dérangés par ceux que l’extrême droite dérange, on est prié de se taire.

Il y a aussi ce petit bourgeois en révolte contre ses parents depuis 40 ans qui vibre pour l’émeute. Il est prêt à lâcher l’ultra gauche pour une belle barricade aux côtés des gudards. Tu l’as vu dans le cortège de tête tu sentais bien qu’il n’était pas là pour les mêmes raisons que toi et puis là tu le revois avec l’extrême droite et il est au comble de son bonheur. Parce qu’enfin il est avec les siens, il peut déchaîner son ultra violence avec des gens qui veulent vraiment littéralement tuer des flics et qui, faut bien l’admettre, sont beaucoup plus efficaces pour les violences.

Ce petit bourgeois là, souvent a aussi fantasmé sur Daech. Maintenant il a son propre mouvement nihiliste fascisant et ultra violent.

Détruire l’idée même de révolution en la réduisant à la violence
Il y a aussi le rêve de détruire définitivement mai 68. Cette révolution honnie, libération sexuelle, libération de la parole, livret de naissance du gauchisme, victoire de la négociation syndicale, chute du pouvoir réactionnaire vieillissant, le rejet total, absolu et viscéral des groupes d’extrême droite. Ici chaque comparaison avec mai 68 est une oblitération de ce qu’a été mai 68 et que ce fut autre chose qu’une émeute. Tout ce que mai 68 fut au delà de l’émeute est aboli, l’imagination au pouvoir, les slogans, les AG partout, tout ça est oublié. Mai 68 était une émeute et les gilets jaunes c’est la même chose. Ce comparatif réducteur à l’extrême pour fournir un gros titre devient ligne politique. Ceux qui ont toujours voulu se débarrasser de mai 68 peuvent enfin le faire en disant « on fait pareil, on est le nouveau mai 68 ».

Et pas seulement Mai 68, les soutiens aux Gilets Jaunes s’empressent de comparer le mouvement avec toutes les révolutions connues et ainsi de toutes les vider de leur substance. 1789, les Printemps Arabes, la Commune, tout y passe. Ceux là même qui haïssaient 1789 pour avoir inventé les droits de l’homme et la démocratie représentative, les printemps Arabes pour avoir redonné de l’autonomie politique ou la Commune qu’ils ont toujours trouvée un peu trop organisée, d’un coup se jettent sur ces révolutions pour les comparer aux Gilets Jaunes. On fait ainsi d’une pierre deux coups, on enfonce les révolutions (qu’on déteste au fond car elles refusent d’appartenir à personne) et on rehausse le prestige révolutionnaire de l’extrême droite qui en manque historiquement.

On arrive ainsi au summum de la fascination pour la violence à expliquer que c’est par la violence que se fonde l’événement historique. De 1789 il ne faudra retenir la décapitation de Louis XVI, la prise de la Bastille, la terreur mais pas la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. A ce jeu là les fascistes ont déjà gagné : ils sont beaucoup plus efficaces dans la violence que la manifestation syndicale démocratique, que les blacks blocs du cortège de tête aussi, ce qui explique pourquoi ceux qui venaient dans le cortège de tête uniquement pour la violence ont tôt fait d’aller prendre des leçons d’émeutes avec les fascistes en jaune.
On voit aussi comment cette fascination pour la violence agit sur l’acceptation du fascisme : arrêtez de pointer le sale comme le racisme, l’homophobie, le sexisme, l’islamophobie, l’antisémitisme, c’est quand même bien beau ce qu’ils font.

Le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie deviennent des imperfections et des impuretés qui, une fois esthétisées, rendent la chose encore plus belle, encore plus authentique. Et celui qui esthétise ces “impuretés” se sent encore plus courageux d’affronter le réel pas noir ou blanc mais gris. Décrire le racisme des jaunes comme le noir sur la joue du prolétaire qui sort de la mine c’est se sentir Zola.

Le fasciste exalte la beauté des corps mais le soutien de gauche des jaunes aura lui, le courage d’encore plus exalter le corps du prolétaire en détaillant aussi ses “impuretés”.

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Les fantasmes sur “la peur du bourgeois” participent de cette mythologie sur la violence. Elle permet au bourgeois ami des gilets jaunes de se donner des frissons en se mettant à la place du bourgeois qui a peur. Un jour il faudra faire le compte des morts et des yeux perdus pour que certains puissent, en confondant violence et révolution, se rêver Che Guevara l’espace d’un instant. Et aussi regarder un peu qui on envoie à l’abattoir aux côtés du Gud pour même pas 100 balles. Entre le bourgeois qui a peur de la violence et le bourgeois qui s’excite dessus, c’est lequel qui gagne ?

C’est aussi là qu’on voit à quel point personne n’a retenu la leçon des révolutions arabes ni de ce que doit être une révolution au XXIe siècle. Pour les révolutions arabes ce qui terrifiait le pouvoir c’était la démocratie et la non-violence. Ici on en est à se réjouir que le pouvoir démocratique soit plus terrifié par la violence que par un mouvement social avec des grèves et des manifs.

Violence ou anomie
Il y a deux sortes de révolutionnaires. Ceux qui rêvent au bonheur futur et ceux qui rêvent à la violence et la destruction immédiate. La fracture est aussi là. On peut aimer une émeute comme moment de basculement social si elle porte en soi un désir d’après. Mais ici il ne semble n’y avoir que de la violence et de la destruction. Il y a des gens qui aiment ça, et seulement cela, le bruit et la fureur. Si le mouvement des Gilets Jaunes était pareil mais pas violent, on verrait de nombreuses franges le déserter. Jamais dans le cortège de tête ou le mouvement contre la loi travail les affrontements avec les flics n’ont été aussi violents. La différence c’est que chez les gilets jaunes, ils veulent les tuer. Vraiment. Et ce n’est pas vrai que toutes les révolutions sont comme ça, toutes sont violentes mais toutes n’aiment pas cela.

Car ce mouvement est bien l’inverse d’un mouvement social. C’est un mouvement a-social (et bien sur “a-politique”). Un mouvement où on agrège des individus avec un seul slogan “Macron Démission” qui porte deux sens, un seul chant la Marseillaise qui lui aussi peut-être du football ou du fascisme, un seul symbole qui lui aussi porte plusieurs sens. Et oui on a entendu des blagues sur l’agent d’entretien avec un gilet jaune qui balaie pour nettoyer après le passage de la manifestation des Gilets Jaunes…



Barricade initialement montée par des fascistes qui sont partis ensuite sur un autre point puis démonté par les flics qui sont partis poursuivre les fascistes, les Gilets Jaunes remontent ici la barricade.

Ce qui frappe c’est à quel point personne ne se parle, c’est l’anomie. Sans la violence les Gilets Jaunes ne savent pas pourquoi ils sont là. Ils montent et descendent les Champs Elysées, ils regardent passer la manifestation des chômeurs et précaires, ils regardent au loin dans la direction d’où les flics vont venir…

Les gilets jaunes attendent la violence. Ils sont là pour ça. Ils pensent que c’est par la violence qu’on fait changer les choses. Alors ils attendent. Dans l’anomie, le silence. C’est surement différent sur les barrages où les gens se rencontrent. Toujours dans la violence car bloquer des gens dans leurs voitures ne peut qu’amener à des situations de violence extrême. A Paris c’est encore pire. Les Gilets Jaunes sont là, comme des zombies, regardant dans le vide en direction des flics qui ne sont pas là. Il ne se passe rien. Puis un petit groupe de gilets jaunes fasciste arrive. Ils montent une barricade. Une barricade ultra violente, on ne se contente pas de barrières de chantier ou d’éléments mobiles, on met réellement à contribution la destruction. Là les gilets jaunes s’animent, ils vont défendre la barricade pendant que le petit groupe d’extrême droite repart ailleurs.

On attend l’Acte V, ça va être encore mieux…

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Message par Patlotch le Mer 16 Jan - 21:02

ça vaut ce que ça vaut, mais ça existe, alors...


Moi, Christian Garcia, retraité de la police, observe avec horreur la folie de ce moment.

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Durant mes 30 ans de vie professionnelle, j’ai agi avec conscience avec en tête les valeurs de la République, attaché que je suis aux droits de l’homme. Je n’ai eu de cesse de faire honneur à l’article XII de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui rappelle : « que la garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique. Cette force est instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ».

Aujourd’hui, il ne m’est plus possible de me taire !

Une déchirure s’opère sous nos yeux entre notre peuple et sa police, avec des ordres de gouvernants qui prônent la répression. En 2015, nous étions tous « Charlie », et en 2019, les actions de maintien de l’ordre ressemblent à de véritables attaques contre des femmes, des hommes des jeunes et des anciens à coup de matraques, de gaz, de grenades…

Cette folie n’est pas digne de notre démocratie !

J’en appelle à mes anciens collègues, à leurs hiérarchies, a celles et ceux syndiqués qui ont encore le sens de la République pour que cesse le massacre des innocents. Il n’est plus possible de voir ces mains déchiquetées, ces visages tuméfiés, ses centaines de blessés-es en 2 mois qui font de ce mouvement le plus violent de ces dernières années. Ou sont les valeurs d’une police qui prévient, protège le peuple et donc la démocratie ?

J’en appelle à mes anciens collègues, à leurs familles et leurs amis, à tous les progressistes à se rassembler pour faire cesser cette répression indigne d’un XXIème siècle et de notre société. Oui ordre doit rester à la loi mais cela ne peut être la loi du plus fort ! Quand allez-vous refuser de faire de notre peuple votre ennemi ?

J’ai milité et je milite encore pour une autre société, plus juste, plus humaine, plus sociale, plus démocratique et plus écologique et je ne vais pas baisser les bras, encore moins maintenant que hier.

Militant de la paix et du respect de l’humain, je continuerai autant que j’en aurais l’intelligence et la force.

Je vous invite à me rejoindre dans ce combat comme dans tant d’autres.

Christian Garcia, ancien CRS, retraité de la police, syndicaliste CGT et communiste.

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Message par Patlotch le Jeu 31 Jan - 6:21


ceci n'est pas un roman

Sur les pentes enneigées de Fontenay-sous-Bois, les habitants s’organisent
Nicolas Scheffer Le Parisien, 30 janvier 2019[/size]

Les Fontenaysiens ont leurs astuces pour ne pas faire de glissade car les rues en pente ne manquent pas.

C'EST À LIRE 8000124_6f07169e-247f-11e9-9d7c-c7515d5e5794-1_1000x625
Pelle à la main, Philippe s’active ce mercredi matin pour déblayer devant chez lui les quelques centimètres de neige qui se sont déposés dans la nuit. Bonnet sur la tête, il sale pour éviter que son trottoir ne se transforme en patinoire. « Si j’étais plus jeune, je sonnerais aux portes pour proposer de dégager la rue contre quelques euros, il y a de l’argent à se faire », s’amuse-t-il. [s'amuse-t-il ? Moi non, ce n'est pas ce qui me vient à l'esprit]

Les allées et venues des voitures ont dégagé la neige sur la route alors que les trottoirs sont encore bien blancs. « Ici, rue de la Planche, c’est peut-être moins dangereux de conduire une voiture que d’aller dans le centre-ville à pieds ! », s’exclame-t-il avec amusement. Trois saleuses sont mobilisées dans la ville pour déneiger les routes. Et 10 bacs à sable sont disponibles pour les habitants.

Un peu plus loin dans la rue, Enzo, 68 ans, est emmitouflé dans une robe de chambre. Il passe un coup de balai devant sa porte. Il a été pris par surprise par la neige mais il est bien décidé à sortir malgré tout. « Ce serait bien que la mairie sale les trottoirs en plus des routes. On aurait moins peur de glisser », espère-t-il. D’autant que les rues en pente ne manquent pas à Fontenay.

Bataille de boules de neige
Dans le centre-ville, une dame a sorti les bottes pour la neige et des bâtons de ski. Prudemment, elle marche plus lentement alors elle est un peu pressée et ne s’arrête pas. Élève de 3e au collège Duruy, Lisa attend le bus. La neige lui est tombée dessus hier, alors qu’elle rentrait chez elle en marchant. Elle n’aime pas trop le froid hivernal. Anne, 51 ans et Fontenaysienne depuis 20 ans, est rassurée, ses enfants ont pu prendre le RER pour aller à l’école. Elle se souvient qu’il y a une dizaine d’années, il y avait une couche d’un mètre.[2010, photos dessous] Elle avait même vu des personnes faire du ski de fond. « Là, c’est dommage, il y a à peine assez pour que les enfants puissent faire une bataille avec quelques boules », détaille-t-elle.

Olivier se souvient de cette année où les trottoirs étaient impraticables. Il pense que les 150 agents municipaux mobilisables ne sont pas assez nombreux pour déblayer les trottoirs. Pas question pour autant de rester à la maison. Il habite Fontenay-sous-Bois depuis 16 ans mais il est surtout originaire d’Auvergne, alors il connaît les temps glacés. Sa technique : marcher sur la route qui est souvent moins glissante, quitte à se faire klaxonner par les voitures. Surtout, il joue la solidarité et demande à ses voisins âgés s’ils ont besoin d’une course. [doit pas être "socialiste laïc", voir ci-dessous]

C'EST À LIRE Hdv-1978-7-.jpg_img
1978

Fontenay sous la neige, 8 et 9 décembre 2010
photos "Une culture laïque du socialisme",
Michel Tabanou, directeur de Centre Culturel

(pas mal mais en Overblog, pas importables, au PS, on n'est pas pour la culture gratuite...)



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Message par Patlotch le Dim 17 Fév - 9:07


repéré par Lola Miesserhoff, facebook


TERRES COMMUNES ET DE FEUX
non éteints

parfois le Monde est petit, mais majuscule. On est plus près par les lectures communes. Ici avec Pierrepont, Leiris, Mingus... je suis chez moi plus près encore, et j'explique plus bas pourquoi avec le poète, critique de jazz, anthropologue, essayiste hors sentiers battus qu'est Alexandre Pierrepont, du même chant jazzistique que moi, plus loin que le jazz au cœur de ce qu'il est, avec ou sans son nom

Les mots en cérémonie
François-René Simon, En attendant Nadeau

On connaissait le « poète noir, blanc de visage » : Xavier Forneret. Voici maintenant « le poète nègre, blanc de visage » : Alexandre Pierrepont. « Nègre », adjectif honni, est bien sûr à entendre au sens où Aimé Césaire l’a dépouillé de son insupportable acception colonialo-raciste pour le magnifier et lui donner une dimension pourquoi pas universelle.


C'EST À LIRE 67355
Préface de Jean-Yves Bériou. Pierre Mainard, 90 p., 14 €
On ne sait pas où ranger les œuvres si bousculantes d’Alexandre Pierrepont : bibliothèque ou discothèque ? Anthropologue, auteur d’ouvrages de référence sur la permanence et les mutations du jazz jusqu’au plus inventif (Le champ jazzistique, La nuée, l’un et l’autre aux éditions Parenthèses), diseur de bonne aventure enregistré en compagnie de musiciens forcément aventureux (Maison hantée et Passages chez RogueArt, De fortune avec le groupe Bonadventure Pencroff chez MZ Records, Traités et accords chez Vents du Sud), fomenteur d’une association, « The Bridge », qui dresse un pont non de pierre mais de sons entre les États-Unis (principalement Chicago) et la France, il vient de publier son quatrième recueil de poèmes. Le premier, J’ai du bon tabac, écrit en collaboration avec Bertrand Schmitt, a paru en 1993 sous le label « éditions surréalistes » : à vingt ans, Alexandre Pierrepont faisait partie du groupe surréaliste de Paris, maintenu contre un soi-disant vent de l’histoire par feu Vincent Bounoure et quelques autres. Voilà pour la présentation.

Cinq longs poèmes – un sixième, plus court, nous attend par surprise derrière un dessin de Massimo Borghese dont la ligne claire donne existence à toute sa fantasmagorie –  dessinent les Frontières du Monde habité (on notera la majuscule), monde à la beauté duquel Pierrepont veut décidément s’unir corps et âme, alors même qu’elle ne cesse d’être souillée. Et il veut nous le faire savoir de mille et une façons pour nous inciter à une union identique, chacun selon son registre. Le sien, ici, se déploie dans une langue qui chante et surtout qui résonne. Votre oreille sera sa forêt. Car pour bien entendre, il est préférable de lire à haute voix, entendre les réverbérations, les échos, les doubles rugissants :

Je tourne ma langue dans le bec de la planète
Je tourne ma langue dans la bouche du monde
Et dans la boue du monde
dans la bouche du monde
dans la boue du monde
dans la bouche du monde
dans la boue du monde
dans la bouche du monde
dans la bouche du monde


Pour Pierrepont, ce n’est pas que les images balbutient, mais il n’a besoin que de tourner une seule fois sa langue pour la déployer tous azimuts. La répétition rythme la phrase ; la strophe, comme la cymbale high-hat d’une batterie, soutient le phrasé pour que le sens ou la vision apparaisse nettement :

Seule la pluie est réelle
La pluie qui tombe stridente
Stridente
Et s’arrête à quelques mètres du sol
Au-dessus
de nos têtes coupées
Seule la pluie est réelle
La pluie singe bleu
La pluie les bras ballants et stridente
De guerre lasse
De guerre lasse dans le monde envahi
La pluie seule qui ne porte pas de nom
Sur sa seule lèvre
Et toutes ses langues tournant dans le ciel
Stridentes
Le squelette de la pluie


(Notons en passant que l’avantage du livre sur l’enregistrement ou l’audition lors d’une lecture en public – que Pierrepont pratique assez souvent – est qu’on peut revenir en arrière, faire halte, rebondir et bien sûr se taire, laisser les mots parler en silence.)


C'EST À LIRE Pierrepont_2_article
Charles Mingus en 1976 ©️ Tom Marcello

La liberté est chez elle dans ce recueil : toutes les formes sont bonnes à prendre, toutes les tonalités sont les bienvenues, y compris dans la mise en page, dûment pensée sans être extravagante. Ainsi, la chambre 20 du premier poème, « Maison hantée », occupe deux colonnes, on croirait deux lits. Le troisième poème, « De fortune », au titre aussi vague qu’une échappée sur l’océan, joue avec le corps et la graisse des caractères pour suggérer la polyphonie de la parole (la version enregistrée fait tonner les cuivres !). Pierrepont ne néglige pas non plus la narration : il sait ne faire qu’un du poète et du griot. Cette liberté formelle, ces images trouvées au détour du laisser-aller, n’empêchent pas de penser qu’il y a préméditation : puisqu’il s’agit de (re)sacraliser le monde, rien comme le cérémonial des mots pour y parvenir. Le mot monde est ici omniprésent, tout autant que le mot mot (« Mau-Mau ? », s’interrogeait le contrebassiste Charles Mingus particulièrement africain dans son magnifique Passions of a Man, comme si nous l’étions tous). Malgré l’abondance d’images dont la provenance automatique fait peu de doute, telle

La longue rangée des visages
Dans la pleine maison en h
L’aile du g de l’aigle


le verbe d’Alexandre Pierrepont est sous le contrôle paradoxal d’une conscience qui revendique l’imaginaire comme sa source et son aboutissement, d’une lucidité où le poétique et le politique ne sont pas vécus contradictoirement. « Le jardin des crânes », dans sa forme journal de voyage, serait-il destiné à faire mentir, mais en toute complicité, André Breton et son péremptoire « L’acte d’amour et l’acte de poésie / Sont incompatibles / Avec la lecture du journal à haute voix » ? Pierrepont laisse parler la sienne, la laisse se nouer à d’autres langues, à la langue réitérative, lancinante et dansante venue d’Afrique, à la langue des cérémonies vaudoues, langue de chair et d’os autant que de mémoire et de savoir.

Je vois trouble
Je vois l’atome et le vautour
Je lis sur toutes les lèvres
Je suis saoulé par les Loas
Docteur-Feuilles à qui faut-il que je m’adresse
Puisque toute parole n’est possible qu’adressée
Porte-parole, parole-porte
Béquille de Legba, Nom-vaillant
Faut-il que je m’adresse


Michel Leiris cherchait le sacré au plus intime de sa vie quotidienne [Ah bon ? Je ne l'ai pas lu comme ça...]. Lieux, objets, faits de langage, personnes, tout pouvait franchir les frontières du monde ordinaire pour revêtir « un caractère sacré », comme il l’explique et le détaille dans L’homme sans honneur [1]. Alexandre Pierrepont fait exploser son moi ou plutôt son je en une multitude de nous, comme si le dedans n’était que le dehors retourné comme un gant. Comme si l’amour, c’était soi dans l’autre et réciproquement (le lyrisme de Pierrepont est en langage « pétrifié », il ne donne pas dans l’épanchement). Comme si ce qu’il y a en nous de plus singulier était pluriel. Voilà ce que tambourinent ces poèmes où le chiffre trois – je, nous, elle – se laisse deviner comme la pierre (ou la bière !) sous la mousse. Des poèmes qui tonnent, ressassent, s’enfuient, reviennent, se taisent, éclatent, s’apaisent. Des poèmes faits pour habiter sans frontières notre monde.

1. Le sacré dans la vie quotidienne, Allia, 2018.
dans les années 90, je lisais en premier, dans Jazz Magazine, les Terres de feu d'Alexandre Pierrepont, un encadré comme à l'écart de la ligne générale qu'il critiquait, comme je le ferai plus tard dans JAZZ ET PROBLEMES DES HOMMES, Livre, 2002 et son concentré JAZZITUDE. Il quitta la revue de Philippe Carles en claquant la porte. L'auteur, avec Jean-Louis Comolli en 1971, Free jazz/Black power, ce petit manifeste bien français du gauchisme esthétique alors en vogue, n'avait pas daigné lui me répondre à l'envoi de mes manuscrits, ce qui somme toute était de bonne guerre

je ne me souviens plus comment il en avait eu vent, peut-être par une revue underground de jazz et musiques improvisées où le second avait été livré en feuilleton. Toujours est-il que nous nous sommes rencontrés, que je lui ai donné des tirages de ces deux textes, le long et le court, qu'il a lus, lui. Il fut le seul critique de jazz à m'avoir renvoyé l'ascenseur, avec Christian Béthune (Le Jazz et l'Occident ; Adorno et le jazz, un déni esthétique...), à propos de Mingus, entre autres...

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Message par Patlotch le Mer 20 Fév - 21:16


ALAIN BADIOU
SINISTRE COMÉDIE D’UN RACISTE HABILLÉ EN ANTI-RACISTE
Alain Badiou LeMédiaPresse 20 Fév 2019

C'EST À LIRE Dzy-wiFX4AcKOT-
image ajouté, que je trouve bien,
même si on peut y voir tout et son contraire

La chasse des réseaux sociaux, des complotistes de tout genre, des enragés de l’Occident et de la race blanche est aujourd’hui ouverte contre, en particulier, mon amie de longue date, celle avec qui j’ai longtemps réalisé sur le net l’émission totalement libre « Contre-courant », notamment diffusée par Mediapart, et qui tente aujourd’hui d’échapper, à la direction de la rédaction du Média, au contrôle total du journalisme par les actionnaires du CAC 40.

Que s’est-il passé ?

L’homme qui a dit que l’équipe de France de foot comportait trop de nègres et qu’elle était à ce titre la risée de l’Europe ; l’homme qui a dit que les noirs et les arabes corrompaient les jeunes blancs dans les banlieues ; l’homme qui a soutenu que la « mixité » raciale était une menace pour l’Europe ; l’homme qui a également soutenu qu’il ne fallait jamais dire de mal des États-Unis, sauf à provoquer un désastre de la « civilisation » ; l’homme qui maintient aujourd’hui encore que le colonialisme – des millions de morts, de déportés, de suppliciés, d’esclavagisés – a apporté en Afrique la dite « civilisation » : cet homme-là a trouvé un truc pour que lui, intellectuel bien blanc et bien réactionnaire, académicien du suprématisme occidental, devienne l’image de la pauvre victime. Il a mis au point sa technique dès le mouvement Nuit Debout, en 2016 : il va rôder du côté de démonstrations publiques souvent sympathiques, mais dont le tort est, par « démocratisme » stérile, de ne pas contrôler qui est là, qui est un réel participant à ce qui se passe, et qui est un infiltré, un policier ou un fascisant ; et du coup, de n’avoir pas les moyens de neutraliser les provocateurs.

Exploitant cette faiblesse, le promeneur Finkielkraut devient l’instrument complaisant, réjoui, de provocateurs antisémites et fascisants, ou de déchaînés obtus de la violence, infiltrés, comme lui, dans une protestation collective légitime, mais que son désordre individualiste affaiblit sans remède. L’académicien promeneur se réjouit de la présence de ces parasites, qui le supplicient verbalement, le couvrent des sobriquets infâmes issus de leurs convictions fascisantes, et lui permettent ainsi, en retour, de cracher son venin sur la part populaire et activement anti-gouvernementale de la démonstration en cours. Après quoi, pauvre offensé, il appelle au secours les médias – largement, il faut le dire, vendus à sa cause. Et puis, finalement – il faut bien ça pour assurer le salut d’un tel bijou venu des profondeurs abyssales de la pire réaction – il se fait introniser par toute une partie du personnel politique et du gouvernement en place comme drapeau de la défense de la démocratie et de la « civilisation » (dont nous savons ce qu’elle recouvre), sans oublier l’État d’Israël, dont pourtant bien des actions ne semblent ni très démocratiques, ni particulièrement civilisées, ni même clairement exemptes d’un certain racisme anti-arabe. Mais ces écarts sont sans doute, pour notre imposteur, d’authentiques obligations pour que l’emportent, à la fin, les inégalables vertus occidentales.

Je voudrais dire au passage que, très malheureusement, les procédés de notre imposteur sont extrêmement actifs sur les fameux « réseaux sociaux » où l’on observe l’afflux parasitaire de cochonneries diverses, tout comme le faisaient autrefois les très pénibles « rumeurs ». Tout cela pour le plus énorme profit des milliardaires qui possèdent ces réseaux. Il serait temps de comprendre que la politique a pour noyau véritable la bonne vieille réunion, où l’on discute collectivement, en face à face, et de boycotter au niveau mondial les réseaux tels qu’ils existent, ruinant ainsi au passage toute une clique de milliardaires, ce qui n’est pas un plaisir à dédaigner.

En attendant, je veux assurer toutes les victimes, directes ou indirectes, de la jactance du parasite haineux des manifestations progressistes de mon amical soutien, à commencer par Aude Lancelin.

Légende : Alain Finkielkraut, le 8 septembre 2015

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Message par Patlotch le Mar 5 Mar - 5:03


biscotte ou madeleine, ça le fait !

Proust, c'est plus fort que les neurosciences
Laurent Sagalovitsch Slate.fr 4 mars 2019

La façon qu’a l'écrivain d’interroger la moindre de nos émotions supplantera toujours en exactitude et en authenticité les pâles et froides auscultations d’un scanner, aussi performant soit-il.

C'EST À LIRE 4237287790_c628d88d28_z
La langue de Proust pénètre si profondément
dans nos cerveaux qu’elle agit comme un scalpel.
Antoine via Flickr

Certes, je suis de parti pris: je n’entends rien à la science et ne tiens pas à en savoir davantage. Quand j’entends prononcer l’expression «progrès technologique», je ricane bêtement comme ce garnement ignare que je suis souvent. Je trouve ahurissante de bêtise toutes les nouvelles merveilles engendrées par notre culte de la modernité, les voitures autonomes, les enceintes connectées, les téléphones supra intelligents, les sex-toys sans fil, l'intelligence artificielle, tout ce fatras de notre époque qui me laisse froid comme un saumon congelé confronté à un vol d’hirondelles.

Les neurosciences et leurs adeptes aussi, dont on nous bassine les oreilles à longueur de journée avec la forfanterie de premiers de la classe qui sauraient tout sur tout. Ce bavardage incessant qui désormais consiste à nous expliquer en long et en large qui nous sommes, comment nous pensons, la manière dont naissent nos émotions par le seul biais de la science, de ces images à résonnance magnétique, de ces scanners et autres machines extraordinaires qui prétendraient nous rendre intelligibles à nous-mêmes.

Foutaises, admirables foutaises!

De toute éternité, nous ne savons presque rien sur rien et, aussi longtemps que l’homme prévaudra sur cette planète, il demeurera un étranger à lui-même –c’est d’ailleurs là la seule condition de sa survie. Nous ne sommes même pas fichus d’expliquer le pourquoi et le comment de nos rêves, leur signification et leur élaboration, et l’on voudrait m’expliquer la façon dont je pense comme si j’étais une vulgaire tranche de jambon sous cellophane vendue par paquets de dix à ma supérette de quartier.

Une seule phrase de Proust m’apprendra toujours plus sur la manière dont vont et viennent les émotions que les études les plus élaborées des plus grands de nos neuroscientifiques, ces techniciens de l’âme dont la plupart se servent uniquement de livres pour régler la hauteur de leurs machines infernales. Et tant que j’y suis, je prétends que celui qui aura achevé la lecture d’À la recherche du temps perdu en saura mille fois plus sur l’être humain et ses sortilèges que n’importe lequel de ces Diafoirus des temps modernes qui s’ébaubissent d’avoir découvert que la mémoire occupe le flan gauche ou droite de notre cerveau tandis que le centre de nos émotions siègerait au beau milieu de notre front, découvertes fondamentales aussi utiles à savoir que notre intestin mesure deux mètres et des poussières.

Car si le cerveau possède bel et bien la cartographie d’une salle de spectacle avec ses rangées bien distinctes, ses loges, ses balcons, ses sorties de secours, ses rampes d’accès, la pièce qui s’y joue demeure une énigme absolue dont seuls des esprits particulièrement éclairés –osons ce mot devenu grossier– des artistes, et parmi eux les plus grands, parviennent parfois à nous expliquer les tenants et les aboutissants.

À LIRE AUSSI Quand Zola racontait les violences faites aux femmes

La façon qu’a Proust d’interroger la moindre de nos émotions, de plonger au plus profond de notre matière cérébrale, de tracer l’intensité et les variations de nos palpitations sentimentales, supplanteront toujours en exactitude et en authenticité les pâles et froides auscultations d’un scanner aussi performant soit-il. Au mieux ce dernier parviendra-t-il à confirmer les ressentis et les intuitions de notre Marcel quand, sur une phrase d’une longueur hébétée, il s’attarde par mille détours à saisir au plus près cette évanescence de notre moi, l’évocation de nos tourments intérieurs dans la lente élaboration d’une langue dont les longs et parfois interminables développements seraient comme des coups de sonde destinés à percer nos secrets les plus intimes.

Mieux que n’importe quel laser à la pointe de la technologie, la langue de Proust pénètre si profondément dans nos cerveaux qu’elle agit comme un scalpel qui parviendrait, couche après couche, en une exploration méticuleuse de l’âme, à rendre palpable ses atermoiements, les contradictions du cœur en conflit avec lui-même, ces mille et une subtilités de nos pensées devant lesquelles la science toute-puissante ne nous est d’aucune utilité si ce n’est de nous informer que des milliards de synapses sont à l’œuvre quand une pensée nait à nous.

Mais de la pensée elle-même, de son immanence, de son irréductible mystère, de sa sublime étrangeté, de sa naissance, de sa folie, de ses incongruités et de ses sortilèges, de son articulation, de son mécanisme intérieur, de ses détours et de ses contours, de sa magie, les neurosciences n’en sauront jamais rien. Elles buteront toujours sur leur parfaite impénétrabilité comme croyants et athées continuent à buter sur le pourquoi et le comment de nos origines.

La science ne peut pas tout.

Si les neurosciences –et je n’ai aucun doute là-dessus– parviennent à accomplir des progrès substantiels dans le traitement des maladies dégénératives et autres troubles du comportement, c’est tant mieux et nous ne les remercierons jamais assez de leur contribution mais de grâce, qu’elles n’envisagent pas de nous expliquer qui nous sommes ou le cheminement pris par nos émotions, cela doit rester affaire d’intelligence humaine et non de technique.

Ce serait comme d’essayer d’expliquer la musique.

Du temps perdu !
si vous voulez mon avis, on peut l'étendre d'une part à d'autres écrivains que Proust, à d'autres sciences, et d'autres théories. La raison scientifique et philosophique n'est jamais la meilleure


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Message par Florage le Dim 24 Mar - 12:27


l'émouvant du 22 mars

le Moine bleu cesse sa publication et s'en explique. Il eût pu faire un bon adversaire, se revendiquant d'un marxisme humaniste, mais entre deux étincelles savantes trempées dans les Lumières européennes et non dépourvue de fatuité, il sombrait généralement dans le philo-sophisme, le narcissisme de l'entre-soi propre aux avant-gardistes prenant les autres pour des cons, l'obsession antidécoloniale et son ignorance crasse du monde des autres, et tout ça pour finir, comme encore dans ce texte, par une apologie des Gilets Jaunes et de leur "héros" le boxeur Dettinger, qui a fini par lasser ses plus proches amis. La suite sous son (beau) texte

On va s'arrêter ici
Le Moine Bleu, 22 mars 2019


C'EST À LIRE ONE-A.M-O
Le Moine Bleu a écrit:Il y a plein de belles choses en ce monde. Les Gilets Jaunes, par exemple, sont ce genre de choses. Pas parce que ce sont les Gilets Jaunes en particulier, de même que Spartacus ou Thomas Münzer étaient, en leur moment, ce qu'ils étaient, mais parce qu'ils sont l'espoir éternel. Il y a toujours de l'espoir en ce monde : c'est le principe de la matière, dont nous sommes faits. La matière est espoir et puissance, et énergie, irréductible énergie. Tout cela, c'est de la physique. Et nous en sommes faits, nous sommes la matière à son meilleur, nous sommes le vivant à son meilleur, non que nous soyons meilleurs que les autres vivants, les autres animaux, comme disait le grand Aristote, mais parce que nous avons un cerveau et une conscience faits de telle sorte, par hasard, que nous parlons pour les autres animaux, qui sont nos frères, que nous pouvons parler pour eux, et les représenter. Nous sommes la matière vivante à son meilleur, à son point culminant, son point subjectif.

Il y a plein de belles choses, mais aussi plein de vilaines choses en ce monde, beaucoup de souffrance, d'injustice et de laideur. Ce monde n'est pas comme il devrait être, c'est-à-dire n'est pas encore ce qu'il est : il est ce qu'il sera. L'homme est ce qu'il sera. L'homme devra changer et nouer avec la nature, qui est belle, un pacte reconnaissant simplement qu'il en est issu et partie intégrante, quoique consciente. L'espoir est matière. L'espérance est principe : ontologique et épistémologique. La morale ne peut être première. La matière, qui est puissance objective, qui est énergie, n'est pas d'abord et avant tout morale : elle le devient, assurément.

Ces derniers temps, chez nous, en nous, l'équilibre n'est plus atteint. Nous sommes frappés de beaucoup trop de douleur et d'injustice pour pouvoir apprécier comme ils le mériteraient les signes de beauté de ce monde, signes de puissance matérielle se déployant sans aucun doute, partout, en tous sens, mais ne nous atteignant pas comme ils le mériteraient car nous sommes tristes, et nous avons mal, et nous souffrons d'une série de choses différentes. La balance n'est plus faite, si vous voulez.

Bref. Nous nous arrêtons ici. Nous disons à nos amis, à nos grands amis de partout, aux garçons et aux filles, à nos camarades, que pour le moment ça ira bien et que nous n'avons désormais plus qu'une très faible envie de partager ici nos sentiments, lourds-légers. Qu'ils trouvent ailleurs ce qui les mène, de temps à autre, ici. Ils n'auront aucune difficulté à trouver cela. Le monde regorge de belles choses, et de gens pleins de haine talentueuse, ce que nous nous flattons d'être lorsque nous sommes en forme. Ne l'étant plus des masses ces temps-ci, étant bien tristes, nous saluons nos amis et leur disons à bientôt, ici ou ailleurs. À plus tard, les gars.
dès lors qu'il sombrait dans l'ironie facile remplaçant l'argumentation, le ricanement le Gai savoir, l'"humour" même annonçait une défaite qui ne fut que la sienne et celle de ses copains, « les gars » Schizosophie et Vilbidon, l'ami Claude-Guillon-écrivain-anarchiste...

reste, il le dit bien, la matière, le vivant, la beauté... Belle lucidité qu'écrire : « Ces derniers temps, chez nous, en nous, l'équilibre n'est plus atteint...», mais à mon avis, il se trompe de diagnostic quant à la source de sa « douleur » :

Ces derniers temps, chez nous, en nous, l'équilibre n'est plus atteint. Nous sommes frappés de beaucoup trop de douleur et d'injustice pour pouvoir apprécier comme ils le mériteraient les signes de beauté de ce monde, signes de puissance matérielle se déployant sans aucun doute, partout, en tous sens, mais ne nous atteignant pas comme ils le mériteraient car nous sommes tristes, et nous avons mal, et nous souffrons d'une série de choses différentes. La balance n'est plus faite, si vous voulez.
la source de sa douleur est en lui, et se résume dans sa revendication d'appartenir aux « gens pleins de haine talentueuse, ce que nous nous flattons d'être lorsque nous sommes en forme. »

« La haine est l'amour qui a sombré
Søren Kierkegaard, Ou bien... Ou bien, 1843
Dans cet ouvrage, Kierkegaard présente essentiellement l'alternative entre le style de vie esthétique et la vie éthique. Il relève d'un « choix » personnel de tout un chacun de décider quelle vie il veut mener : « ou bien » celle de l'esthète « ou bien » celle de l'éthicien. Bien qu'à la lecture le stade éthique apparaisse préférable au stade esthétique par son refus de faire de l'homme l'esclave de ses désirs, la vie de l'éthicien, par contraste avec celle de l'esthète, peut paraître ennuyeuse ou répétitive et par là, perd un peu de son attrait.
non seulement le Moine bleu avait perdu son « attrait » aux yeux des autres, ses rares lecteurs, mais à ses propres yeux en cherchant sa belle image dans son reflet à la surface de son blogue à part. J'avais pourtant essayé de lui dire : laisse tes tics, reste éthique !...

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Message par Florage le Ven 12 Avr - 6:17

de ces livres en marge qui disent un essentiel, Jean Lacoste rapproche ceux de Denis Grozdanovitch, Dandys et excentriques. Les vertiges de la singularité et Romain Bertrand, Le détail du monde. L’art perdu de la description de la nature. Du premier j'ai donné trace dans LA ZAD EN L'ÉTROIT TERRITOIRE - L'OUTRE-RÉEL IV.2. On lira sa belle chronique Des papillons et des hommes sur le blog En attendant Nadeau
Deux ouvrages qui, chacun à sa manière, chacun dans son univers, plaident pour la singularité, la diversité du vivant et les variétés de l’existence, en réaction à un monde technique uniformisé. Deux appels discrets, l’un en faveur de la biodiversité et l’autre en faveur de l’excentricité, deux livres aux enjeux différents, entre nature et littérature, mais très séduisants, qui nous fascinent l’un et l’autre par le récit de vies étonnantes.
C'EST À LIRE Dz6wamWWkAAfdWG

Notre tâche la plus importante, pour le moment, est de bâtir des châteaux en Espagne.
Lewis Mumford, The Story of Utopias (1922)
Prologue
L’entaille du monde

La roche appelle l’entame,
Et la terre le sillon ;
Tout serait impraticable, sans nul répit ;
Mais ce qu’il fait, lui, le fleuve,
On ne sait.

Friedrich Hölderlin, « L’Ister » (1843)


J’étais cet enfant cruel et joyeux, qui pourchassait les lézards dans la rocaille brûlante, débusquait les truitelles sous les pierres plates des torrents, encageait grillons et sauterelles, froissait toutes choses entre ses doigts impatients.
J’étais cet adolescent gauche, embarrassé de lui-même, qui quêtait le compliment de son père et pour cela s’évertuait à abattre perdreaux et faisans au débouché des haies, lièvres au sortir des chaumes, sangliers et chevreuils dans la paix matinale des sous-bois.
Je suis devenu – par mégarde – cet adulte inattentif au monde, portant sur les choses un regard distrait et distant.
Puis j’ai appris comme tout un chacun, un matin qui était loin d’être beau, la disparition des abeilles et des papillons, et qu’il n’était plus de martres ni d’alouettes. Quelque chose en moi, le petit garçon d’autrefois peut-être, s’est mis alors à sangloter : apeuré, oui, honteux aussi.
Il y a près de deux ans, comme l’une de mes enquêtes m’avait mené en pays de mangroves, sur la côte nord-est de l’île de Bornéo, à mi-chemin des lagons où le corail se meurt et de la forêt tropicale qu’effilochent les plantations de palmiers à huile, je contemplai un univers à l’agonie, un monde à claire-voie dont les surfaces s’étiolaient, de toutes parts livrées aux outrages de l’entaille. Sols perforés, collines tailladées, écorces balafrées – et jusqu’au tégument marin couvert de cicatrices, maculé de sillons graisseux, de la glaire chimique des grands mollusques mécaniques qui rampent sur les océans, absurdement chargés de babioles luminescentes.
Et puisqu’il me fallait planter le décor de l’histoire que je m’apprêtais à raconter, je me mis à observer, dans le détail de leurs troncs émaciés et de leurs ramées tourmentées, les grands êtres ligneux qui faisaient front. Comme le pèlerin que la vue d’une source rappelle à sa soif, j’éprouvai soudain mon incapacité à décrire au plus près de leur texture, au plus juste de leurs teintes, les frondaisons ajourées. Moi qui avais disserté sur tant de palais jusque dans le détail de leur bossage, la verdure me laissait sans voix. Comment camper en une phrase le galbe d’une palme, l’échancrure d’un branchage ? De quelle façon, mot à mot, rester dans le ton d’un buisson ? Le peintre sait bien, lui, qu’une feuille n’est jamais seulement verte, qui use de jaune et de blanc pour rendre l’éclat de la lumière qui s’y prélasse.
Car les mots nous manquent pour dire le plus banal des paysages. Vite à court de phrases, nous sommes incapables de faire le portrait d’une orée. Un pré, déjà, nous met à la peine, que grêlent l’aigremoine, le cirse et l’ancolie. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Au temps de Goethe et de Humboldt, le rêve d’une « histoire naturelle » attentive à tous les êtres, sans restriction ni distinction aucune, s’autorisait des forces combinées de la science et de la littérature pour élever la « peinture de paysage » au rang d’un savoir crucial. La galaxie et le lichen, l’homme et le papillon voisinaient alors paisiblement dans un même récit. Aucune créature, aucun phénomène ne possédait sur les autres d’ascendant narratif.
Comme les splendeurs les cruautés se valaient. Équitablement audibles, les douleurs appelaient d’unanimes compassions.
Ce n’est pas que l’homme comptait peu : c’est que tout comptait infiniment.
Mais à rebours de l’antique savoir des surfaces, pour qui la raison tenait dans un regard, contre la connaissance par assonances, qui se contentait d’effleurer les êtres pour recueillir sur leurs ailes et leurs pétales les lois de leur présence, ont œuvré ceux qui voulaient à tout prix être profonds, ceux qui désiraient aller au fond des choses, quitte pour cela à les éviscérer. Le parti de l’entaille l’a peu à peu emporté sur l’art du détail, et avec lui la loi des ensembles, qui conduit souvent à ne plus penser que par cheptels. Le temps n’est plus – mais la tendresse a ses saisons – où d’aucuns faisaient promesse et profession de croquer le monde au cas par cas, s’efforçant de saisir les choses dans l’éclat de leur apparition, ourlées de la dentelle de l’instant, à jamais singulièrement belles.
L’un de ces grands portraitistes de la nature avait posé son chevalet à Bornéo même, à deux pas – quelques centaines de kilomètres – de l’endroit où je me tenais. À écouter Alfred Russel Wallace faire récit de la jungle en chacune de ses aspérités, sans omettre aucune des existences qui la trament, on s’aperçoit que mille mots nous font défaut pour dire nos forêts, et surtout que si nous ne savons plus aimer les êtres naturels, c’est que nous ne savons plus les nommer. Le syrphe, la prêle, le chabot nous sont devenus étrangers. Effrayé déjà par les villes sans verdure, Jean Tardieu écrivait en 1951, au
temps où il y avait encore des hannetons, des machaons et des bouvreuils :


Mais je veux avouer, je veux être présent
Je nomme les objets dont je suis l’habitant
Ne me refusez pas ma place dans le temps.
Car si je me connais je sais ce qui me passe
Si je vois ma prison je possède ma vie
Si j’entends ma douleur je tiens ma vérité.


À chacun son métier : j’ai suivi le conseil du poète, mais à la manière de l’historien, et me suis mis en quête de cette langue perdue – moins d’ailleurs pour la recouvrer que pour renseigner la chronique de son oubli.
La traque m’a mené plus loin, mais aussi plus près que je ne m’y attendais – de la Prusse du XVIIIe siècle à la France des années 1930, de Goethe à Francis Ponge, des fjords du Spitzberg aux palus du pays picard. Car bien que brisé par le divorce de l’art et de la science, puis réduit en miettes par les chamailleries de leurs rejetons, le rêve de la description juste et joyeuse du monde n’a jamais pris fin. Hantant les naturalistes, les poètes et quelques philosophes, il a perduré jusque dans les premières décennies du XXe  siècle – amenant alors certains à tenter, pour la dernière fois peut-être, de faire le portrait du monde en ses surfaces.

CHAPITRE 1
La vie rêvée des coléoptères


Et vous, allez ! Le monde est ouvert devant vous,
Vaste est la terre, grand et sublime le ciel ;
Observez, étudiez, rassemblez les détails ;
Que la nature en vous balbutie son mystère.
J. W. von Goethe, Élégie de Marienbad (1827)


Les grands naturalistes du XIXe siècle – celles et ceux qui se vouent à dresser l’inventaire du monde – débutent ordinairement dans leur entreprise par le plus petit : la fleur, l’insecte, l’éclat d’améthyste, le moustique pris dans l’ambre. À bien y réfléchir, la chose va de soi : les vocations s’éveillent à l’enfance ou au sortir de l’adolescence, à des âges où la modestie des moyens commande l’intérêt pour le minuscule. La botanique et l’entomologie ne requièrent rien d’autre que des matériaux de fortune : pinces, loupe, papier buvard, filet à papillons, épingles, deux planchettes de bois tendre en guise d’étaloir. Mais il y a autre chose encore.
Ceux qui font carrière dans les « sciences naturelles » sont fréquemment des autodidactes. Ils ne pénètrent pas dans la maison des savoirs par la grande porte des systèmes, mais par l’entrée de service où se pressent les phénomènes. Leur art consiste à assembler des fragments épars de connaissance au moyen de charnières de leur invention : leur pensée n’est qu’éclisses.

[suite de l'extrait ici]

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Alexandre von Humboldt par Friedrich Georg Weitsch (1806)


Florage

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Message par Florage le Ven 21 Juin - 11:30


un style pas assez "furtif" ?
POURQUOI JE NE POURRAI PAS LIRE DAMASIO
Patlotch a écrit:depuis l'interview ci-dessous il y a deux mois, le livre d'Alain Damasio Les Furtifs est passé dans "les meilleures ventes", sa critique est globalement dithyrambique : un exploit littéraire, une puissance poétique...

le paradoxe, souvent le cas chez moi entre propos d'un auteur et ma perception de son œuvre, est que je n'aies pas envie de le lire, pour les raisons qui me retiennent, ses positions politiques et philosophiques, particulièrement sa proximité avec Deleuze et Foucault, le côté "ode épique à la résistance... et à la fuite", l"innovation typographique" que je trouve finalement désespérante de naïveté, et même, contrairement à ce que pourrait laisser penser mes dernières lubies, l'"éloge existentiel de la déconnexion"

j'ai trouvé de rares critiques négatives, et parmi elles, celle ici de Nicolas Winter, qui me confirme l'impression que m'a donné la lecture d'extraits : ce bouquin me tomberait des mains

Si la chose fait froid dans le dos, elle s’avère tout simplement cruellement décevante en termes d’anticipation/science-fiction pure. Non seulement de nombreux romans récents ont mieux traité le même thème [...] si bien que l’univers de Damasio fait un peu réchauffé, pour ne pas dire totalement dépassé.
[...]
i Viva la revolucion !
Soyons clairs pourtant, outre son côté science-fictif sauce dystopie discount (même si souvent éminemment vraie sur le fond), Les Furtifs s’avère avant tout un roman politique, engagé et militant. Féroce même.

Si vous êtes allergiques à l’idéologie d’extrême-gauche, vous allez devoir prendre quelques caisses d’adrénaline sur vous car, tout le roman se construit autour d’un proto-manifeste politique virulent à l’encontre des riches, des puissants, des politiques, des propriétaires et de toux ceux qui, en somme, préfèrent l’entre-soi que l’ouverture aux autres. Tous les curseurs de La Zone du Dehors sont ici poussés à leur paroxysme et l’on passe par de longues démonstrations souvent fastidieuses d’Alain Damasio sur le bien-fondé de sa pensée politique. Une pensée uni-dimensionnelle qui n’admet aucune nuance.

Ce qui manque ici très clairement, c’est une subtilité dans le discours pour infiltrer le message politique lui-même au cœur du récit. Le résultat donne quelque chose de lourd, frontal et rébarbatif qui finit par tomber continuellement dans les mêmes travers. Pire encore, la chose tourne à la parodie lorsqu’Alain Damasio glorifie (s’auto-glorifie ?) en faisant intervenir un philosophe du nom de Varech pour expliquer de façon fumeuse la plupart de ses théories. Pour la vulgarisation des idées, on repassera plus tard.

Ce qui n’ôte pourtant pas au roman nombre de charges sociales particulièrement justes autour du monde du travail, de la continuelle exploitation des classes moyennes, de la manipulation politique et médiatique, de l’absence de solidarité véritable, de la violence désormais intolérable quelque soit les circonstances… Le vrai problème, c’est que tout cela est noyé dans une gangue prétentieuse et surexplicative qui lasse. D’autant plus que cette fois, le style d’écriture n’aide pas…

voilà, c'est tout-à-fait ce que je craignais, et que j'ai rangé concernant la création artistique dans le gauchisme esthétique, ce qui ne risque pas d'arriver à Michel Houellebecq, dont je n'ai eu aucun mal à lire les romans, et alors qu'ils sont aux antipodes littéraires et idéologiques de ceux de Damasio. Bref je ne lis pas un roman pour y chercher les idées politiques de l'auteur...

quant à la science-fiction, je suis tout sauf un expert, mais il me semble que sa projection en 2041 est excessivement focalisée sur la technologie numérique, et passe complètement à côté de la probabilité d'autres dimensions, à commencer par la guerre, dans laquelle les "furtifs" auront bien peu de poids sur le cours des choses (voir mon billet sur le nouvel épisode du feuilleton de Hic Salta, Ménage à trois: Episode 11 – Le ménage à trois dans la crise qui vient

une chose à laquelle je serais plus sensible, et bien que Damasio ait mis quinze ans pour écrire ce livre, tout sauf improvisé donc, c'est ce qui renvoie à un défaut qui pourrait être le mien :

Alain Damasio, bien déterminé à montrer au lecteur qu’il sait jouer avec les mots (mais on le savait déjà, il ne fait que surenchérir alors qu’il était déjà sur la corde raide), nous balance du slam, de la poésie-hybride fumeuse et du jeux-de-mots à tour de bras… dans un monde qui semble de plus totalement incompatible avec ce genre d’effets de manche et fanfaronnades vaines et absconses. Le résultat s’avère d’une lourdeur extrêmement embarrassante et met en lumière la longueur abusive d’un roman qui aurait mérité une solide amputation d’au moins 200 pages…

pour ma défense, je dirais que j'use des jeux de mots dans toute l'éventail des possibles, très connotés de références intellectuelles et savantes, ou au contraire très lourds, un peu comme le faisaient Pierre Dac et Francis Blanche, à la limite du non-sens comme chez Raymond Devos, ou populaires et "ploucs" à la Fernand Raynaud

19 avril

LIRE DAMASIO, POURQUOI PAS ?
Patlotch a écrit:je n'avais pas une grande sympathie pour Alain Damasio, l'idée que j'en avais étant celle que je m'étais faite à la lecture de ses articles pour lundimatin. Coincé dans les bouchons parisiens hier après-midi, alors que j'étais allé acheté des cordes de guitare assez rares (La Bella 900 à basses polies), j'ai pu écouter intégralement l'émission La méthode scientifique de France Culture lui consacrait pour la sortie de son troisième roman, Les furtifs

C'EST À LIRE 5cb6bd6b24000076000680cd

Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet aussi bien pierre, déchet, animal ou plante pour alimenter leurs métamorphoses incessantes.

Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka – volatilisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l’armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Là, il va découvrir que ceux-ci naissent d’une mélodie fondamentale, le frisson, et ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Peu à peu il apprendra à apprivoiser leur puissance de vie et, ainsi, à la faire sienne.

Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d’IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d’écoute et d’échanges. Partout où cela s’avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d’auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif.

France Culture a écrit:15 ans ont passé depuis la parution de "La Horde du Contrevent", deuxième roman d’Alain Damasio, qui a propulsé son auteur au firmament des auteurs de science-fiction française. Mais faut-il vraiment parler de science-fiction ? L’œuvre de Damasio, depuis La Zone du Dehors, en passant par ses nouvelles, un jeu vidéo, la musique qui accompagne ses récits, ses performances… est une oeuvre totale, aussi résolument politique que poétique.

Pour parler de ce nouveau roman très attendu, Alain Damasio est l'invité de Nicolas Martin dans La Méthode scientifique.


j'ai trouvé passionnant et assez impressionnant ce qu'il a dit sur son travail d'écrivain et toutes les dimensions qu'il y introduit comme romancier, la répartition des langages et "voix" selon les personnages, la différenciation du son faisant appel à une grande connaissance et expérience pratique de la phonétique, mais aussi de la forme des lettres, d'où l'appel à un typographe pour le rendu dans ce roman

les considérations politiques voire théoriques de Damasio me semblent parfois plus fumeuses et sans doute, il n'est pas le seul, plus pauvres que celles de son écriture romanesque, sans doute parce que tranchées par une parole "engagée" (on a vu le triste résultat chez Aragon et bien d'autres, et Damasio militant n'y échappe pas), alors, il le dit lui-même, que ses personnages permettent au lecteur de naviguer entre plusieurs points de vue sans que lui soit imposé un choix par le narrateur comme dans certains types d'écriture (il cite Houellebecq...)

c'est au fond ce que j'ai tenté depuis 2012 avec les personnages de L'OUTRE-RÉEL, cycle romanesque et poétique, microcosmique et musical, mélancomique et théorique, mais dont le caractère improvisé et réalisé en quelques semaines ne permettait évidemment pas un résultat aussi aboutit que Les Furtifs, sur lequel Damasio a travaillé une quinzaine d'années...

Florage

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