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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Patlotch le Lun 25 Fév - 22:51

du 23 février, déplacé à l'occasion de ce nouveau sujet

le Capital détruit le vivant, exemple

L’effondrement de la biodiversité met en péril l’alimentation mondiale
Lorène Lavocat, Reporterre, 22 février 2019

Un rapport de l’Organisation mondiale pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) fait le constat alarmant que la perte de la biodiversité fragilise la capacité des humains à se nourrir. Garantir les droits collectifs des communautés paysannes sur les semences et les races d’animaux permettrait d’endiguer cette disparition.

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Et si la sixième extinction de masse se passait dans nos assiettes ? C’est le constat alarmant que dresse l’Organisation mondiale pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) dans un « état du monde » publié ce vendredi 22 février. « La biodiversité, qui sous-tend nos systèmes alimentaires, à tous les niveaux, est en déclin dans le monde, avertit le rapport. Une fois perdues, les espèces de plantes, d’animaux et de microorganismes qui sont critiques pour nos systèmes alimentaires ne peuvent être récupérées. L’avenir de notre alimentation est donc gravement menacé. »

Voilà qui a le mérite d’être clair. Pour arriver à cette conclusion, l’organisation onusienne a compilé et recoupé les informations recueillies par plus de 90 pays. « Ce travail nous a pris plus de cinq ans, confirme Julie Bélanger, coordinatrice du rapport. La FAO avait déjà réalisé des évaluations mondiales de l’état des ressources génétiques chez les plantes, animaux domestiques, ressources forestières et aquatiques mais il n’existait aucun regard global sur l’ensemble de la biodiversité liée à l’alimentation. » Au bout du compte, cet état des lieux mondial s’intéresse à tous ces êtres vivants, de la bactérie au palmier en passant par la vache, qui contribuent à la production agricole.

Et donc mauvaise nouvelle, cette biodiversité ne va pas fort. Sur 6.000 espèces végétales cultivées à des fins alimentaires, neuf d’entre elles représentent 66 % de la production agricole totale. Plus d’un quart des races locales d’animaux d’élevage sont en danger d’extinction ; sur la quarantaine d’espèces animales domestiquées, la production de viande, de lait et d’œufs repose essentiellement sur quatre d’entre elles : bovins, ovins/caprins, porcins et volaille. Près des deux tiers des stocks de poissons ont atteint leur limite durable. Au-delà de cette diversité domestique, ce déclin sans précédent frappe aussi les pollinisateurs, les oiseaux, les chauves-souris et les insectes auxiliaires des cultures, ou encore les micro-organismes présents dans les sols.

« Les filières industrielles érodent la biodiversité. Leurs monocultures et leurs produits agrochimiques détruisent la biodiversité et les moyens de subsistance »

À cela s’ajoute l’homogénéisation au sein d’une même espèce. « En France, on a observé, pour le cas du blé mis en culture, un remplacement des variétés paysannes dites “populations” ou “variétés de pays”, présentant une certaine diversité génétique à l’intérieur de ces variétés, par des variétés modernes beaucoup plus homogènes. Alors que ces variétés de pays étaient plutôt cultivées localement ou régionalement, on a observé une généralisation des variétés modernes, basées sur un nombre de géniteurs limité, sur l’ensemble du territoire français, entraînant une homogénéisation génétique entre ces différents territoires », dit Robin Goffaux, chargé de mission à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. Sans compter que les variétés dites « anciennes » sont telle une population humaine : chaque « individu » — plant de blé ou pied de tomate — diffère de l’autre. À l’inverse, les variétés dites « modernes » sont « des clones, des hybrides, sans aucune diversité génétique », explique Frédéric Latour, du réseau Semences paysannes. Pour résumer, il y a donc de moins en moins d’espèces de plantes et d’animaux différentes, de moins en moins de variétés et de races différentes, et de moins en moins de différence génétique au sein d’une même race ou d’une même variété.


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Sur 6.000 espèces végétales cultivées à des fins alimentaires,
neuf d’entre elles représentent 66 % de la production agricole totale.

Mais où est le problème, me direz-vous, tant qu’on a suffisamment de quoi nourrir tout le monde ? « S’il y a de la biodiversité dans l’agriculture, il y aura de la diversité dans nos assiettes, et c’est mieux pour notre santé, dit Julie Belanger. Une alimentation peu diversifiée peut avoir de lourdes conséquences, alors que 800 millions de personnes souffrent déjà de malnutrition. » Les systèmes de production qui manquent de diversité peuvent être plus vulnérables aux chocs, tels que les épidémies de maladies et de ravageurs, que ceux dont les populations sont plus diversifiées. « Si une seule variété est largement cultivée, un ravageur ou une maladie auquel elle n’est pas résistante peut entraîner une chute spectaculaire de la production », précise le rapport de la FAO, citant le cas de la famine causée par le mildiou de la pomme de terre en Irlande dans les années 1840.

« Ce péril de la biodiversité n’est pas nouveau, les paysans et paysannes le ressentent et l’observent partout dans le monde », explique Bob Brac, de l’association Bede. Il a participé, au sein de la Coordination internationale pour la souveraineté alimentaire, à la rédaction d’une contribution des mouvements paysans au rapport de la FAO. « Nous nous considérons comme faisant partie intégrante de la biodiversité, écrivent les auteurs de ce document. Ces êtres vivants nous permettent non seulement de nous nourrir, mais aussi de construire des abris, de nous vêtir, de nous protéger du froid, de soigner nos malades et de garantir un environnement sain pour les abeilles, les vers, les microbes et la myriade d’êtres vivants qui assurent la santé de nos cultures, de nos animaux et de nos sols, la pureté de nos eaux et de notre air. » À elle seule, la disparition des pollinisateurs pourrait affecter les trois quarts des cultures vivrières qui en dépendent pour se reproduire.


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« Si une seule variété est largement cultivée,
un ravageur ou une maladie auquel elle n’est pas résistante
peut entraîner une chute spectaculaire de la production. »

Pas besoin d’après eux d’aller chercher loin les racines du mal. « Les filières industrielles érodent la biodiversité, écrivent les organisations paysannes. Leurs monocultures et leurs produits agrochimiques détruisent la biodiversité et les moyens de subsistance. » Le document cite les éleveurs autochtones d’alpagas, dans les Andes, qui « identifient 11 couleurs de laine, dont certaines jouent un rôle important dans les cérémonies ». Bien que les alpagas de couleur soient adaptés aux conditions locales, les troupeaux sont désormais dominés par l’alpaga blanc, dont la fibre, plus fine, se vend à des prix supérieurs sur le marché, dominé par la fabrication à grande échelle. Mais ces animaux sont plus vulnérables aux maladies.

Accaparements de terres, expansion des industries extractives, monopoles de l’agrobusiness sur les semences et les produits chimiques, multiplication des droits de propriété sur le vivant viennent compléter la dynamique mortifère. Sans oublier le changement climatique, « exacerbé par ce modèle », qui « exerce de nouvelles pressions sur la diversité locale des cultures et des animaux d’élevage, au fur et à mesure que les régimes climatiques se modifient, qu’apparaissent de nouveaux nuisibles et que prolifèrent de nouvelles maladies ».

« Si les producteurs, gardiens de cette biodiversité, sont fragilisés, voire clochardisés, au bout d’un moment, ils n’ont plus la possibilité d’entretenir cette biodiversité »

Sans surprise, le rapport final de la FAO se montre moins incisif, citant comme « moteur de la perte de biodiversité », « les changements dans l’utilisation et la gestion des terres et de l’eau [l’artificialisation des sols par exemple], l’absence de politiques adéquates pour préserver la biodiversité, la pollution, la surexploitation et le changement climatique ». L’organisation internationale préfère se concentrer sur les « nombreuses mesures favorables à la biodiversité » mises en place à travers le monde.

Pour Julie Bélanger, il est encore possible d’enrayer le déclin : « Il y a un essor des initiatives et une volonté forte de changer les choses », observe-t-elle, tout en admettant que ces mesures soient pour le moment « insuffisantes ». « En Afrique de l’Est, le système du “push and pull” se développe rapidement, raconte-elle. Cela consiste à planter entre les rangs des cultures des plants qui attirent et piègent les insectes nuisibles, et en bordure d’autres qui attirent les insectes bénéfiques. »

Outre la diversification et le développement de pratiques agricoles plus vertueuses, telles l’agroécologie et l’agroforesterie, le rapport met en avant les efforts de conservation « hors site », c’est-à-dire dans des banques de gènes, des zoos, des collections cultivées, des jardins botaniques. Avec d’autres, Robin Goffaux réfléchit au sein de la section « ressources phytogénétiques » du comité technique pour la sélection : « Il s’agit d’identifier et d’accompagner les personnes et les structures qui préservent des variétés, en les cultivant ou en les gardant dans des conservatoires ou des banques de graines par exemple. »

Une approche « conservationniste » qui ne fait pas l’unanimité auprès des paysans, comme en témoigne Frédéric Latour : « La biodiversité est vue comme un stock de gènes à disposition des États et de l’industrie, et les paysans sont désormais considérés comme de gentils gestionnaires de ces ressources génétiques, analyse-t-il. D’un côté, on reconnaît leur rôle dans la conservation et le renouvellement de cette biodiversité cultivée, de l’autre on les maintient dépendant du système agro-industriel, qui lui a toujours la main mise sur la sélection et in fine sur le type de plantes cultivées en bout de chaîne. » Pour lui, une des clés du problème demeure les droits de propriété sur les semences : « Tant qu’il n’y aura pas de remise en cause des brevets, des biotechnologies, des méthodes intrusives de modification du génome, paysans et mangeurs resteront otages de ce système. »

« Si les producteurs, gardiens de cette biodiversité, sont fragilisés voire clochardisés, au bout d’un moment, ils n’ont plus la possibilité d’entretenir cette biodiversité, ajoute Bob Brac. Ce sont eux qui sont en relation directe avec le vivant, ils doivent être partie prenante des décisions politiques, des recherches et des mesures mises en œuvre. Et tout cela passe par des organisations paysannes autonomes et auto-organisées. »


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« Ce sont les producteurs qui sont en relation directe avec le vivant*,
ils doivent être partie prenante des décisions politiques,
des recherches et des mesures mises en œuvre.
Et tout cela passe par l’organisation des communautés rurales. »

* "le vivant", c'est ce dont le Savant de Marseille et Pape de la communisation, RS/TC,
prétend qu'on ne sait pas ce que c'est, autant que grâce à lui le Capital...
voir le 24 déc.2018 dans L'HUMANITÉ CONTRE LE VIVANT ? ET LE CAPITAL ?


Parmi les actions proposées par les organisations paysannes pour préserver la biodiversité, « la reconnaissance des droits collectifs des paysannes et paysans et des peuples autochtones à utiliser, échanger, obtenir, sélectionner et vendre leurs semences, leurs races d’animaux » figure en bonne place. À ce titre, des « maisons des semences » se disséminent peu à peu, qui permettent aux paysans d’échanger des savoir-faire, de se répartir certaines activités, de participer à des programmes de recherche, de conserver ou sélectionner de nouvelles variétés adaptées localement.

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Message par Patlotch le Lun 25 Fév - 23:02


"néo"... capitalisme
ou perspective de rupture avec l'agriculture capitaliste ?

ça dépend, mais pas seulement d'elles et œufs


« La transition agricole viendra des néo-paysans »
Entretien avec Virginie Raynal Reporterre 23 février 2019

Ce samedi 23 février s’ouvre à Paris le Salon international de l’agriculture, la vitrine du modèle industriel. Pourtant, il existe d’autres façons de cultiver la terre et d’élever des animaux, explique Virginie Raynal, paysanne dans l’Aubrac. Ces formes alternatives ne demandent qu’à croître et à inventer un nouveau rapport à la société et à l’alimentation.

SPÉCIAL SALON DE L’AGRICULTURE — À l’occasion du Salon international de l’agriculture, la vitrine des « puissants » du secteur, Reporterre a choisi de mettre en avant les « petits », ceux qui bousculent les codes du milieu. Avant de mettre les pieds dans les champs la semaine prochaine, nous faisons le point, ce samedi, sur le développement des agricultures alternatives, avec une agricultrice observatrice et participante de ce mouvement.

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Virginie Raynal est une maraîchère en phase finale d’installation dans l’Aubrac. Elle est administratrice au bureau de la Fadear, la Fédération des associations pour le développement de l’emploi agricole et rural.
Reporterre — Que pensez-vous du Salon de l’agriculture ?

Virginie Raynal — Ce salon reste celui de l’agriculture industrielle. Nous, paysans porteurs d’une alternative pour la société, on s’y sent minoritaires. Mais, on a à cœur d’utiliser quand même cet espace pour sensibiliser le grand public et échanger avec les acteurs du monde agricole. Donc, la semaine prochaine, on sera présent pour parler de la politique agricole commune de l’Union européenne et du fait que ce doit aussi être une politique alimentaire. On va évoquer l’accueil des nouveaux paysans dans le monde agricole, discuter des questions de transmission des fermes.

L’agriculture paysanne, les agricultures alternatives au système industriel se développent-elles vraiment, ou est-ce juste qu’on en parle plus qu’avant ?

L’indicateur principal est la demande. On n’arrive pas à y faire face. Le nombre de personnes que l’on accompagne dans leur projet agricole est en croissance constante. Dans les départements où nous sommes présents, les équipes sont sollicitées par de plus en plus d’acteurs différents. Ce sont à la fois des porteurs de projet qui veulent s’installer comme agriculteurs ; des paysans qui veulent changer leurs pratiques et s’associer à des dynamiques innovantes — comme les semences paysannes ou les démarches d’installation collective ; des collectivités et territoires qui nous sollicitent, par exemple quand ils veulent approvisionner la restauration collective avec des aliments produits localement. On devient des acteurs au même titre que les chambres d’agriculture ou les groupements d’agriculture biologique, on nous invite à la table, nous, organisations de développement d’une autre agriculture, parce qu’on apporte de l’innovation.

Depuis la création de la Fadear, mesurez-vous une évolution ?

On existe depuis 1984. À l’époque, c’était l’unique organisation à rassembler des paysans de la France entière qui se questionnaient sur le système agricole et l’industrialisation de l’agriculture. Il n’y avait alors qu’un seul syndicat et qu’une seule voix pour l’agriculture [c’est-à-dire, le syndicat agricole majoritaire, tenant d’une agriculture productiviste, la FNSEA]. Il y avait un besoin de réflexion et de recherche sur comment réinventer une agriculture avec pour valeurs des fermes à taille humaine, l’autonomie, la répartition des terres plutôt que l’accaparement, etc. Une ferme n’est pas seulement un moyen de produire et gagner de l’argent ; elle a une place dans son village et dans la société et elle a pour fonction de nourrir. On est désormais présents dans plus de 65 départements, avec encore des demandes de création dans d’autres, qui émergent localement de la part des paysans.

En une trentaine d’années, ce qui a évolué, c’est la problématique du renouvellement des générations. Il y a actuellement environ 500.000 exploitants agricoles, mais ça diminue de manière drastique. Beaucoup de paysans n’ont pas de successeurs. Ou alors, leurs enfants partent faire des études avant d’envisager de reprendre la ferme et puis finalement ne la reprennent pas. De ce bouleversement est apparue la question de l’installation de personnes non issues du milieu agricole. Or, parmi ce nouveau public, il y a beaucoup de personnes qui arrivent avec une aspiration environnementale ou sociétale. Ils veulent s’inscrire dans un tissu rural riche, participer à la vie du territoire et sur lequel ils s’installent, faire de la pédagogie… En installant ces gens qui ont une autre vision de l’agriculture, on facilite la transition agricole. C’est d’ailleurs humainement plus simple pour eux de remettre en question le modèle agricole parce qu’ils n’ont pas le poids de l’histoire de leur famille sur la ferme.



Quelles innovations apporte cette agriculture alternative, paysanne ?

On travaille beaucoup sur les innovations sociales. Les formes d’installation collective sont plus fréquentes qu’avant. Les gens recherchent une ferme avec un lieu de vie où plusieurs foyers peuvent vivre ensemble, avoir une complémentarité des productions, et avoir une qualité de vie car à plusieurs sur une ferme, on peut se relayer. Certains, aussi, s’installent en agriculture mais pas sous le statut agricole, notamment parce qu’ils veulent rester dans un collectif associatif ou une coopérative d’activité. Il y a beaucoup de réflexions sur la forme juridique que peut prendre une ferme. On explore aussi la possibilité de faire une installation pour dix ans, et d’ensuite transmettre l’activité à quelqu’un d’autre. Donc, la ferme perdure, mais celui qui y travaille va peut-être faire autre chose après ou a peut-être fait autre chose avant. Et puis, ils innovent en créant des passerelles entre l’agriculture et la culture ou le social, notamment en pratiquant l’accueil à la ferme.


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Les onze néo-paysans de la ferme de la Tournerie.


Cela correspond à une évolution du profil des paysans. On a la chance d’observer dans nos réseaux une vraie transformation sociale, sans doute parce qu’il y a la liberté de l’exprimer. Alors que dans le circuit classique de l’installation, on accompagne moins les gens à aboutir selon leur imagination.

Certains deviennent un peu des paysans-chercheurs, mènent des expérimentations. Vous observez cela ?

Oui, en tout cas, le fait de créer des groupes de travail sur un territoire, pour réaliser des essais sur un sujet agronomique, c’est plus fréquent, plus assumé et plus communiqué qu’avant. Par exemple dans le maraîchage, il y a beaucoup d’essais autour du travail — ou pas — du sol.

Chez moi, un groupe de paysans et de chercheurs travaille sur la flore des prairies. On est dans un secteur où les prairies sont encore naturelles. Ils se demandent comment la composition d’une prairie influe sur l’organisme de l’animal pour ensuite avoir un produit à manger qui soit sain, riche en certains nutriments. Ils mesurent la différence entre une prairie homogène avec peu de variétés de fleurs et une plus diversifiée.

Quelles évolutions voyez-vous entre les « vieux » et les « jeunes » paysans ?

La différence majeure est que la majorité de notre public est constitué de gens qui ne sont pas issus du milieu agricole, alors que les fondateurs de la Fadear étaient issus de familles de paysans. Pour nous, il est très important d’accompagner les personnes venant de la société civile qui veulent entrer dans le monde agricole. Parce que ce n’est pas facile d’y accéder, et pour assurer le renouvellement nécessaire.

L’autre différence est dans les projets agricoles. On voit plus d’installations collectives, mais aussi de plus petites fermes. La nouvelle génération arrive aussi souvent avec l’envie d’avoir une diversité d’ateliers sur la ferme. C’était une idée des fondateurs du réseau mais qui a été ébranlée par l’élan général de la société à aller vers une spécialisation de chaque région dans un type d’agriculture.


PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Hahn-3741136_960_720


Enfin, les nouveaux profils sont des personnes un peu plus âgées, qui viennent alors qu’elles ont déjà une expérience de vie dans un autre domaine, qui arrivent en ayant déjà réfléchi au type d’agriculture qu’elles souhaitent pratiquer. Cela apporte un vrai renouveau des pratiques culturales.

Aujourd’hui, le nombre de paysans continue de diminuer et la taille moyenne des fermes continue d’augmenter. La montée des alternatives n’enraye pas le mouvement général. Quels sont les freins ?

Effectivement, on déplore que les politiques publiques ne soient pas plus révolutionnaires !

L’un des problèmes principaux est le dispositif national d’aide à l’installation agricole, qui cadre très strictement les aides financières à l’installation. Il a un peu évolué mais n’est toujours pas adapté, et une grande proportion des installations se font en dehors de ce cadre. L’un des critères limitants est l’âge : après 40 ans, on ne peut plus demander d’aide à l’installation. Or, l’évolution de la société fait que beaucoup de gens qui s’installent en agriculture ont déjà un certain nombre d’années d’études et de vie professionnelle, donc, le temps qu’ils s’installent, ils ont bien souvent dépassé l’âge. Notamment, beaucoup de femmes abandonnent ou s’installent en dehors du cadre. Quand on souhaite s’installer, c’est à ce moment-là qu’on a éventuellement des enfants, mais on ne peut pas prolonger les délais d’installation en cas de grossesse.

Après une autre difficulté est l’accès au foncier. Il y a un fort enjeu économique sur les terres agricoles qui sont en concurrence avec plein d’autres activités industrielles ou commerciales. Et dans le monde agricole, il y a une forte compétition entre les systèmes productivistes, qui ont besoin d’une grande surface, et le fait d’accepter de céder une petite part des terres à des nouveaux. Sur le principe, les organismes de gestion des terres agricoles doivent donner la priorité à l’installation. Mais, en pratique, il y a beaucoup de pressions et ce n’est pas évident pour des candidats non issus du milieu agricole, qui arrivent avec des projets innovants, d’être crédibles.

Enfin, la formation est ce qu’il y a de moins problématique. Mais, récemment, un fonds de formation qui permettait à beaucoup de personnes de financer une formation pour entrer dans le monde agricole a changé de politique et a restreint nettement la possibilité de se former pour les non-issus du milieu agricole. Il va y avoir un creux le temps que l’on mette en place des alternatives de financement des formations. Cela traduit le manque de volonté politique que l’on observe de manière générale.

Dans ce contexte de forces contraires, comment voyez-vous l’avenir ?

Pour moi, il n’y a pas le choix. On ne peut pas continuer avec un système ambivalent, dual, où l’on a une agriculture dévastatrice des autres. Ce n’est pas envisageable de continuer à espérer que les initiatives locales suffiront à compenser les dégâts causés par une agriculture productiviste et mondialisée. ll faut rapidement inverser la tendance. Je vois l’avenir de manière assez sombre, s’il n’y a pas un mouvement de la société civile pour se réapproprier les politiques nationales et européennes sur l’agriculture et l’alimentation.

Propos recueillis par Marie Astier

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Message par Patlotch le Mar 26 Fév - 16:36

importé de KARL MARX : BONNES FEUILLES... BONNES LECTURES ?

j'ai constaté que les trois classes décrites par Hic Salta, Bruno Astarian et RF, dans Le ménage à trois de la lutte des classes, la classe moyenne supérieure (CMS), et leur théorie de l'interclassisme ne sont pas celles que décrivait Marx dans un texte essentiel du Capital : hasard ou nécessité ? évolution depuis ou invariance oubliée par les théoriciens de la communisation ? Je retiens cette dernière hypothèse est la mienne, puisque depuis 2015, j'ai abordé la problème de la rente foncière, sous le double angle de l'extractivisme et du travail agricole des paysans, prolétaires ou non, pour produire de quoi nourrir la planète, rien que ça...

PS : je ne saisis pas comment cela a pu échapper à Bruno Astarian, dont sauf erreur l'activité salariée était économiste dans une grosse boîte d'import-export en denrées alimentaires, blé, riz, céréales...

pour Marx :

le capital, le prolétariat, la paysannerie : jamais 2 sans 3


Le Capital - Livre III
Le procès d'ensemble de la production capitaliste

§ 7 : Les revenus et leur source
XLVIII : La formule tripartite

en vérité, dans ce texte de 1865, si Marx parle de trois classes, la troisième, avec la classe capitaliste et le prolétariat ouvrier qu'elle exploite dans la production de marchandises donc de la valeur, n'est pas la paysannerie, mais la classe des propriétaires fonciers
Marx a écrit:Ces trois parties de la valeur produite annuellement et les fractions du produit annuel qui les représentent, peuvent être dépensées - nous faisons abstraction de l'accumulation - année par année, sans que la source de leur reproduction tarisse. Ils représentent les fruits annuels d'un arbre perpétuel ou plutôt de trois arbres, les revenus de trois classes - capitalistes, propriétaires, ouvriers [...]

Le moyen de production, capital de par sa nature, devient ainsi la source du profit et la terre, la source de la rente.

D'autre part il est naturel que les agents effectifs de la production se trouvent très bien de la formule irrationnelle Capital-Intérêt, Terre-Rente, Travail-Salaire, qui reflète fidèlement les apparences an milieu desquelles ils se meuvent et avec lesquelles ils se trouvent journellement en contact.

Enfin à côté du capital, engendrant par lui-même de la plus-value, vient se placer la propriété foncière, assignant une limite au profit moyen et transférant une partie de la plus-value à une classe qui ne travaille pas elle-même, qui n'exploite pas directement des travailleurs [...]
plus long
Marx a écrit:Quand on examine de près cette trinité économique, on constate que les trois sources de la richesse annuellement disponible appartiennent à des sphères disparates et qu'il n'y a pas plus d'analogie entre elles qu'entre la taxe notariale, les betteraves rouges et la musique. Capital, Terre, Travail !

Ce qui frappe d'abord dans cette formule, c'est que le capital s'y trouve juxtaposé à la terre et au travail : le Capital, la forme de l'un des éléments d'un système de production déterminé, propre à une phase historique du procès de production sociale ; la terre et le travail, deux éléments du procès de travail en lui-même, appartenant sous cette forme matérielle à tout système et tout procès de production, quelle que soit sa forme sociale. Ensuite le capital, la terre, le travail y figurent respectivement comme sources de l'intérêt (substitué au profit), de la rente et du salaire, leurs produits, leurs fruits. L'intérêt, la rente et le salaire sont trois parties de la valeur du produit : d'une manière générale des parties de valeur, et en argent des parties de prix.

Mais comment la terre peut-elle créer une valeur, c'est-à-dire une quantité socialement déterminée de travail et surtout comment peut-elle créer cette partie de la valeur de son produit qui constitue la rente ? La terre fonctionne comme agent de la production d'une valeur d'usage, d'un produit matériel, du blé, par exemple; mais elle n'intervient d'aucune manière dans la formation de la valeur du blé. Le blé n'a de la valeur que pour autant qu'il est l’expression matérielle d'une quantité déterminée de travail social, quelle que soit la matière dans laquelle ce travail est incorporé et quelle que soit la valeur d'usage de cette matière.

Quelque disparates que puissent paraître les rapports du capital, de la terre et du travail, ils ont cependant quelque chose de commun. Bon an, mal an, le capital produit du profit pour le capitaliste, la, terre fournit de la rente au propriétaire et la force de travail - dans des conditions normales et aussi longtemps qu'elle peut être utilisée - rapporte du salaire à l'ouvrier. Ces trois parties de la valeur produite annuellement et les fractions du produit annuel qui les représentent, peuvent être dépensées - nous faisons abstraction de l'accumulation - année par année, sans que la source de leur reproduction tarisse. Ils représentent les fruits annuels d'un arbre perpétuel ou plutôt de trois arbres, les revenus de trois classes - capitalistes, propriétaires, ouvriers - dont la répartition est faite par le capitaliste producteur, qui met le travail en œuvre et prélève directement la plus-value. Le capital, la terre et la force de travail ou plutôt le travail sont pour le capitaliste, le propriétaire et l'ouvrier les trois sources de leurs revenus spécifiques, le profit, la rente et le salaire.

Il semblerait que tout au moins « Travail-Salaire » devrait être l'expression d'un rapport rationnel. Il n'en est ainsi pas plus que de « Terre-Rente ». Le travail, créateur de valeur et s'extériosant dans la valeur des marchandises, n'a rien à voir dans la répartition de cette valeur entre différentes catégories, et le travail, caractérisé socialement par le salaire, n'est pas créateur de valeur.

D'ailleurs lorsque nous considérons le travail comme créateur de la valeur, nous ne l'envisageons pas sous sa forme concrète comme condition de la production, mais dans sa destination sociale, qui est différente de celle du travail salarié.

Nous nous trouvons ainsi en présence d'un procès social très compliqué...

La rente, le profit et le salaire semblent donc résulter du rôle que la terre, les moyens de production artificiels et le travail jouent dans le procès de travail, même si nous considérons ce procès comme se déroulant uniquement entre l'homme et la nature et si nous faisons abstraction de toute cause historique déterminante.

Le moyen de production, capital de par sa nature, devient ainsi la source du profit et la terre, la source de la rente.

D'autre part il est naturel que les agents effectifs de la production se trouvent très bien de la formule irrationnelle Capital-Intérêt, Terre-Rente, Travail-Salaire, qui reflète fidèlement les apparences an milieu desquelles ils se meuvent et avec lesquelles ils se trouvent journellement en contact.

Enfin à côté du capital, engendrant par lui-même de la plus-value, vient se placer la propriété foncière, assignant une limite au profit moyen et transférant une partie de la plus-value à une classe qui ne travaille pas elle-même, qui n'exploite pas directement des travailleurs et qui ne peut même pas, comme le capital productif d'intérêts, s'adresser cette consolation qu'elle court un risque ou s'impose une privation.

La trinité économique Capital-Profit ou mieux Capital - Intérêt, Terre - Rente, Travail - Salaire, qui rapproche de leurs sources les parties constitutives de la valeur et de la richesse, achève la mystification de la production capitaliste, complète l'objectivation des rapports sociaux et marque l'interdépendance des conditions matérielles de la production et de leur rôle historico-social. Elle est la formule de ce monde ensorcelé et renversé, dans lequel Monsieur le Capital et Madame la Terre font les revenants et apparaissent tantôt avec leurs caractères sociaux, tantôt comme de simples objets.

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Patlotch le Ven 1 Mar - 7:18


Paysans prolétaires et propriétaires
La «rurbanisation» dans le bassin de Nara (Japon)

Philippe Pelletier
Bulletin de l'Association de Géographes Français, 1984

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Message par Patlotch le Ven 1 Mar - 19:05


en liaison avec PERMACULTURE : mode ou 'révolution' ? Expériences et réflexions, mais à grande échelle du moins potentielle...



Après avoir repris la ferme de son oncle, Félix Noblia a bouleversé la manière de travailler les sols. Il lance des expérimentations en agroécologie en souhaitant semer les graines d’un renouveau du monde paysan.

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SPÉCIAL SALON DE L’AGRICULTURE — À l’occasion du Salon international de l’agriculture, la vitrine des « puissants » du secteur, Reporterre a choisi de mettre en avant les « petits », ceux qui bousculent les codes du milieu. Toute la semaine, nous présenterons des alternatives qui marchent. Samedi, nous avons fait le point sur la situation des néo-paysans, lundi, nous avons enquêté sur la floraison des microbrasseries lorraines, mardi, nous avons rencontré des producteurs d’amandes et aujourd’hui, le « paysan-chercheur » Félix Noblia nous fait découvrir ses expérimentations agroécologiques.

Bergouey-Viellenave (Pyrénées-Atlantiques), reportage
Trois rues longées de maisons blanches composent le petit village basque de Bergouey avec, en contrebas, la partie Viellenave qui se love contre la rivière. Tout autour, des collines vertes sur lesquelles se succèdent des cultures, des pâturages et des forêts. C’est dans ce décor que Félix Noblia a déboulé au début des années 2010. Lui, l’enfant de la côte, qui a grandi entre Bidart et Biarritz, aimant le surf et la guitare et dont les parents ne sont pas agriculteurs, a décidé de reprendre la ferme de son oncle sans réelles connaissances en agriculture. Il est pourtant vite devenu un « paysan-chercheur » et a fait de son exploitation un lieu d’expérimentation pour les techniques d’agroécologie.

Au bord d’un de ses champs, d’un coup de bêche, le jeune homme sort une motte de terre : « Regardez, le réseau racinaire et la faune qui s’y développe, la biologie travaille pour nous ! » En surface de la motte, un paillage en décomposition nourrit le sol. Ce paillage est la recette du fonctionnement de sa ferme, car Félix Noblia pratique le semis direct sous couvert végétal en agriculture biologique.

En agriculture conventionnelle, le semis direct — c’est-à-dire que le sol n’est pas travaillé au préalable — est répandu, les mauvaises herbes étant détruites par du glyphosate. En agriculture biologique, le travail de la terre par le labour pour arracher les plantes indésirables est souvent présenté comme inévitable. Or, les deux systèmes ont leurs inconvénients. En conventionnelle, l’usage des pesticides a des effets nocifs sur la biodiversité et la santé humaine. En biologique, l’érosion et l’épuisement des sols menace la durabilité de l’agriculture. Pour Félix Noblia, le dilemme se résume ainsi : « En utilisant des pesticides, on tue des humains ; en travaillant le sol, on tue l’humanité. » Il a refusé de choisir entre les deux et a converti sa ferme en agriculture biologique tout en pratiquant le semis direct.


« Si tous les agriculteurs se mettaient à cette technique,
nous pourrions stocker tout le carbone émis par les énergies fossiles
et stopper le réchauffement »

Il s’est inspiré d’agriculteurs étasuniens qui ont développé le semis direct sous couvert végétal. Le principe consiste à semer des plantes qu’il passe ensuite au rouleau cranté quand elles ont atteint leur taille optimale. Elles forment alors un paillage recouvrant le sol, qui se décompose pour former de l’humus. Puis, il sème les espèces qu’il cultive : du maïs, de l’orge, du soja, du colza, etc. Sur ses 150 hectares de terres, il a eu l’occasion de tester de nombreuses combinaisons d’espèces et, grâce aux réussites et aux échecs, d’observer les rendements les meilleurs : ainsi, il a pu constater que le pois fourrager constitue le meilleur couvert végétal pour du maïs. Mais, la nouveauté par rapport à ses prédécesseurs aux États-Unis, c’est sa conversion en agriculture biologique. Félix Noblia parvient à se passer de produits phytosanitaires en jouant sur les temporalités : le paillage étouffe les mauvaises herbes jusqu’à ce que la taille des plantes issues de ses semis soit suffisante pour concurrencer toute autre pousse.

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Le rouleau cranté que l’agriculteur a fait fabriquer exprès pour pratiquer le couvert végétal.

Selon Félix Noblia, les avantages de cette technique sont innombrables. Elle lui permet notamment de stocker du carbone dans ses sols grâce aux plantes en décomposition. « Si tous les agriculteurs se mettaient à cette technique, nous pourrions stocker tout le carbone émis par les énergies fossiles et stopper le réchauffement », explique-t-il. Des scientifiques ont calculé que, pour stocker l’ensemble du carbone émis par les activités humaines, il faudrait que le sol absorbe 0,4 % de carbone supplémentaire chaque année. L’initiative « 4 pour mille » lancée au moment de la COP21 reprend ce calcul. Or, les paysans qui utilisent cette technique depuis deux décennies ont vu la croissance du stock de carbone augmenter de 2,5 %. Pour Félix Noblia, « ça veut dire que, aujourd’hui, on sait comment faire pour arrêter le réchauffement, mais on constate que les coopératives et les institutions traînent des pieds, et c’est un euphémisme ! ».

Les sols en bonne santé évitent également les inondations et contribuent à filtrer l’eau et donc à la dépolluer. Lors du débordement d’une rivière sur une de ses parcelles, Félix a pu constater que la théorie fonctionnait et annonce, non sans fierté : « Je n’ai pas perdu un kilo de terre dans mon champ. » Lui voudrait que les paysans soient rémunérés aussi pour ces services rendus à la société. « La dépollution de l’eau aujourd’hui, c’est cinq fois le budget de la PAC », dit-il.

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L’agriculture de conservation des sols permet aux vers de terre d’être plus présents. Ils sont un maillon essentiel de la bonne santé d’un sol.

L’agriculteur est également éleveur. Il a un troupeau d’environ 60 vaches, de races angus et blonde d’Aquitaine. Dans ce domaine aussi, Félix Noblia a changé le mode d’élevage : elles sont en pâturage tournant dynamique, c’est-à-dire qu’elles ne restent pas plus de 48 heures sur la même parcelle afin de redynamiser les herbes. Cette technique, très utilisée en agroécologie, a pour objectif de se rapprocher le plus possible des comportements des animaux en savane. Les pâturages étant moins sollicités et étant fertilisés par les déjections des animaux, ils repoussent mieux et avec des apports alimentaires plus importants.

« De l’alimentation tu feras ta première médecine »,
disait Hippocrate

L’autre avantage de cette technique avancé par l’agriculteur concerne l’alimentation humaine. Dans sa vie précédente, Félix Noblia a fait une première année de médecine : « Je me suis aperçu que le nombre de cancers explosait et que l’âge auquel ils se déclenchaient avait été avancé de vingt ans ! Or, comme l’a dit Hippocrate, “de l’alimentation tu feras ta première médecine”. Actuellement, les aliments que nous mangeons ont beaucoup perdu en richesse car les sols sont pauvres en azote, en phosphore et surtout en oligo-éléments à cause des techniques d’agriculture moderne. Le taux d’oméga 3 dans le cerveau humain a baissé de 20 %. » En pratiquant une agriculture de conservation des sols, il espère changer la donne.

Outre ses innovations déjà en place, l’agriculteur hyperactif continue d’expérimenter pour inventer de nouvelles façons de construire avec la nature. Il vient d’installer des panneaux solaires sur l’étable dans laquelle ses vaches passent les mois d’hiver, de décembre à février. Cela lui permet d’être autonome en énergie et de revendre le surplus de production à Enedis. Il envisage également de se lancer dans le maraîchage en construisant des terrasses et en utilisant la pente pour irriguer les plantations. Il souhaite aussi innover en agroforesterie et planter des mûriers blancs qui serviraient également de pâturage pour son troupeau. Selon sa propre estimation, environ 8 % de ses terres sont aujourd’hui utilisées pour des expérimentations : « Cela fait un trou dans ma trésorerie, mais on n’a plus le temps d’attendre », estime-t-il.

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  P1000516
Les panneaux solaires sur l’étable.

Toutes ces expériences sont chronophages et Félix Noblia passe du temps sur les routes et en conférences pour expliquer ses manières de faire. Assis au soleil à l’arrière de sa maison où deux ruches sont déjà actives en ce mois de février à cause d’un temps particulièrement clément, le jeune homme admet une certaine fatigue : « Dans une autre vie, je faisais du ski, j’allais à des concerts. Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de faire la fête. » Il a trouvé un sens dans cette nouvelle vie consacrée au travail pour la santé des sols et le renouveau de l’agriculture. Alors que sa compagne est enceinte de leur deuxième enfant, il confie se battre également pour eux. Il a lu les essais de collapsologie et est persuadé que, « si on ne fait rien, en 2100, il n’y aura plus qu’un milliard d’êtres humains sur terre ». Pour éviter d’en arriver là, Félix Noblia a bien l’intention de continuer à innover et à convaincre. Autour de lui, des voisins se sont déjà mis au couvert végétal et il échange avec des agriculteurs de divers pays sur les techniques d’agroécologie. Les graines d’espoir qu’il a contribué à semer commencent doucement à germer.

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Message par Patlotch le Mar 19 Mar - 18:18


pas mesquin, mesclun !

MARSEILLE
Bienvenue chez le dernier paysan de la ville,
niché sur les hauteurs des quartiers Nord

Adrien Max 20 minutes 28/02/19

Alors que la ville comptait pas moins de 3.000 agriculteurs autrefois, Lionel Garnerone, installé sur les hauteurs des quartiers Nord, est aujourd'hui le dernier paysan de Marseille.

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Adrien Max / 20 Minutes
Comme un air de campagne, dans la deuxième ville de France. Le dernier paysan de Marseille fait de la résistance sur les hauteurs du quartier de Sainte-Marthe, dans le 14e arrondissement. Entourée par la cité des Micocouliers, connue pour son important trafic de stupéfiant et ses réglements de comptes et celle du Castelas, l’exploitation agricole apparaît comme un havre de paix au milieu des  quartiers Nord. Il y cultive une dizaine de variétés de salades et de jeunes pousses, qu’il revend aux meilleures tables de Marseille. Il accueille positivement le développement de l’agriculture urbaine et la volonté de la métropole de réintégrer des terres agricoles à Marseille.

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  648x415
Adrien Max / 20 Minutes

Elle a été reprise en 2013 par Lionel et Delphine Garnerone à leur père Lucien, qui l’avait lui-même rachetée dans les années 80. « Mon père était agriculteur à Mazargues [quartiers Sud], puis il est parti à Chateau-Gombert, déjà à cause des expropriations et de la pression foncière. Quand j’ai voulu reprendre, l’exploitation était trop petite donc j’ai racheté ici. L’exposition est très bonne et nous sommes proches du marché des Arnavaux », explique Lucien, désormais retraité.

De 3.000 agriculteurs à un seul
C’est lui qui a eu l’idée de se spécialiser dans la salade. « Au début, je faisais comme les autres, des tomates et des courgettes. Et puis j’ai voulu me démarquer en lançant des herbes nouvelles que j’étais le seul à produire. Comme ça, je ne dépendais plus du marché, en vendant mes salades à des prix stables, et raisonnables », se justifie-t-il.


PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  648x415
Près d'une dizaine de variété de salades et de jeunes pousses
sont cultivés sur les hauteurs de Marseille.
Adrien Max / 20 Minutes

A cette époque, près de 3.000 agriculteurs peuplent Marseille. Trente ans plus tard, la ferme Garnerone est la dernière de Marseille. La dizaine de variété de salades, dont une au goût de moutarde et autres herbes cultivées ici font de la résistance au soleil frappant, sur les 10 hectares que compte la propriété.

« Les meilleurs restaurants de Marseille se fournissent chez nous »
Il faut dire qu’elles plaisent, « quasiment tous les meilleurs restaurants de Marseille se fournissent chez nous », racontent fièrement Lucien et Lionel. 90 % de la production est d’ailleurs écoulée directement au marché d’intérêt national des Arnavaux, à quelques centaines de mètre du lieu de production, sans intermédiaire. « L’avantage c’est que le produit peut mettre moins d’une heure du champ à l’assiette du client », explique Lionel. Une stratégie qui permet à Lionel et à sa sœur de vivre correctement de leur métier.


PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  648x415
Le mesclun Marseillais, pur produit de l'exploitation agricole.
Adrien Max / 20 Minutes

Si la pression foncière demeure toujours, ils sont parvenus à racheter deux hectares de terrain supplémentaire qu’il va cultiver en bio. « Nous sommes déjà en agriculture raisonnée, mais vu la demande qu’il y a en bio on a voulu tester », raconte Lionel. Conscient de l’importance des circuits courts, le dernier agriculteur de Marseille traite même ses salades contre les insectes au savon de Marseille.

Redévelopper l’agriculture à Marseille
Face à la demande toujours plus croissante de produits locaux, l’agriculteur n’est pas inquiet de la concurrence des différents projets d’agriculture urbaine. « On est un peu dans un entre-deux, les gens prennent conscience qu’il faut mieux manger, plus localement, mais les prix peuvent parfois les rebuter. Mais il y a de la place », estime Lionel.

Il accueille également très favorablement une récente volonté politique de la métropole de réattribuer des terres agricoles sur toute une bande démarrant justement de sa propriété, vers l’Est de la ville. Une occasion supplémentaire, sans doute, d’apercevoir davantage de coccinelles à Marseille.

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Message par Florage le Mer 27 Mar - 18:57


pour Le marxisme du XIXe au XXIe siècle :
la paysannerie, une classe en trop ?


Révolutionnaires et paysans
Le cas chinois et l'héritage du marxisme classique

L'Homme & la Société 2009/2-3 (n° 172-173), pages 195 à 220

1
Lucien Bianco a consacré ses recherches principalement au monde paysan chinois sous la République (1912-1949). Il s’est aussi penché sur la révolution mao ïste longtemps considérée comme une révolution authentiquement paysanne ; une vision qu’il a remise en cause. Pour lui, il s’agit d’une révolution menée par des révolutionnaires urbains agissant en milieu rural ; la paysannerie est plus agie qu’agissante. Le soutien paysan est indispensable au succès des révolutionnaires venus des villes, mais cet appui n’est pas obtenu sans peine, sans de considérables efforts destinés à convaincre une paysannerie peu disposée à accepter des intrus, étrangers à la vie rurale. Il s’agissait « d’une alliance inégale » où un parti révolutionnaire entraînait et canalisait une masse paysanne fragmentée  [1]

2
Les conceptions de Lucien Bianco sont aujourd’hui partagées par nombre de chercheurs travaillant sur le mao ïsme et la paysannerie d’avant 1949. Il n’a, pour sa part, cessé d’aller plus loin dans la remise en cause de l’imagerie idéalisée, en Chine et naguère par certains en Occident, du mao ïsme à la conquête du pouvoir ; au point que la révolution chinoise apparaît après coup comme l’une des moins paysannes qui soient, dans le sens d’un manque d’initiative, d’engagement révolutionnaire des paysans. Leur vocation révolutionnaire n’est en effet guère visible. L’absence de participation spontanée de la paysannerie chinoise est frappante. La paysannerie russe, elle, a fait sa révolution agraire en 1917-1918, encore que son action se situe à distance de la révolution que les citadins accomplissent au même moment.

3
La complexité des rapports entre révolution et paysannerie se marque aux origines du mouvement révolutionnaire moderne, y compris dans sa composante marxiste. C’est ce dont je voudrais traiter dans cet article, en me concentrant sur ce qu’on appelle le marxisme classique (de Marx à la révolution russe) et en insistant sur la position paradoxale adoptée par Lénine en 1905. Cette position illustre la difficile relation entre le marxisme et le monde paysan. L’espoir et l’incompréhension de Lénine face aux paysans nous amèneront à réfléchir sur Mao et à la révolution chinoise.

Le marxisme du XIXe siècle : la paysannerie, une classe en trop
4
La paysannerie a posé bien des problèmes à la révolution, à toutes les révolutions se situant dans un contexte de modernité. La source d’inspiration des révolutionnaires du XIXe siècle, c’est la révolution française : pour eux, la révolution future devait sortir de la radicalisation du projet français. Il s’agissait d’une forme de continuité ou de modification du projet jacobin. L’enjeu essentiel se situait donc dans la bataille pour le pouvoir, dans le champ politique. Comptait alors celui qui participait directement à l’action politique. La paysannerie n’y participait pas.

5
Un des thèmes fondateurs de la pensée de Marx et du marxisme est l’opposition entre la ville, conçue comme lieu de progrès, et la campagne, perçue comme source de régression. Marx reliait tout projet de modernité (bourgeois ou postcapitaliste) à la victoire des villes sur le monde rural arriéré. Mettre fin à la cassure entre les deux mondes, cette exigence du socialisme, ce n’était pas procéder à une réunification harmonieuse, c’était déruraliser les campagnes, au moins socialement et économiquement. « Hiéroglyphe » pour les citadins, la paysannerie incarnait la « barbarie au sein de la civilisation ». Ces formules si fortes et célèbres de Karl Marx  [2] ne s’adressaient pas à la paysannerie de quelque lointain pays enfoncé dans l’arriération, mais visaient le monde rural français des années 1850. Dans le Manifeste du parti communiste (1848), Marx n’avait-il pas considéré que l’un des grands mérites de la bourgeoisie c’était d’avoir « arraché une grande partie de la population à l’idiotisme de la vie des champs  [3]

6
Certes, la paysannerie devait jouer un rôle dans la phase de révolution agraire et dans la liquidation des séquelles de l’ancien régime. Marx était conscient que sans le soutien paysan la lutte des ouvriers en faveur d’un pouvoir prolétarien ne pourrait qu’aboutir à un désastre. « En désespérant de la restauration napoléonienne, le paysan français perd la foi en sa parcelle, renverse l’édifice d’État construit sur cette parcelle et la révolution prolétarienne réalise ainsi le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre.  [4]

7
À la possible exception de l’Angleterre et de la Belgique, le monde rural forme partout la majorité de la population vers la fin du XIXe siècle. La ville, censée préparer le monde à venir, est minoritaire. Si la paysannerie incarne souvent aux yeux des révolutionnaires l’arriération, le poids du passé à abolir, elle est une présence trop grande pour ne pas être prise en compte. Les révolutionnaires de la deuxième moitié du XIXe siècle se tirent de cet embarras en mettant l’accent sur l’importance numérique du monde rural prolétarisé : ouvriers agricoles ou paysans pauvres, décrits comme fortement rétrogrades et soutiens de l’ancien régime, finiraient, pensait-on, par rejoindre leur allié, l’ouvrier industriel des villes  [5]

8
Le marxisme reprendra inlassablement le diagnostic célèbre émis par Marx sur la paysannerie, en 1852, dans Le Dix-huit brumaire : Marx  [6] ne conteste pas la capacité révolutionnaire des paysans, mais il leur dénie une aptitude à l’action autonome. La paysannerie est décrite comme le sac de pommes de terre, une masse amorphe — au sens politique du terme — incapable de fixer une orientation propre. L’image renvoie aussi à la dispersion des unités paysannes : structures fragmentées, inaptes à nouer des liens entre elles, et multiples parcelles dispersées. La paysannerie ne peut se représenter politiquement ; elle doit être représentée. Son représentant ne peut qu’être son maître. Elle tombe de ce fait sous la coupe de grandes forces sociales considérées comme porteuses d’un projet propre : la noblesse, la bourgeoisie ou le prolétariat.

9
Perçue ainsi, la paysannerie est un fardeau immense pesant sur l’action des révolutionnaires ; la charge est néanmoins allégée par la foi, surtout présente dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dans la montée en nombre et en vigueur politique du monde ouvrier. La solution est attendue de la victoire du monde industriel et d’une « dépaysannisation » du monde social.

10
Marx analysant les réalités qu’il a sous les yeux est quelquefois plus prudent, plus ouvert aux interrogations de son temps. Dans les articles qu’il donne au New York Daily Tribune au sujet de la révolution espagnole des années 1854-1856, il attribue au mouvement populaire en partie paysan — reprenant l’héritage des guérillas anti-napoléoniennes du début du XIXe siècle — une dynamique radicale, révolutionnaire et prolétarienne capable de dépasser les blocages d’un pays encore arriéré  [7]

11
Les vues de Marx sur la Russie sont plus connues et plus significatives. Marx était russophobe comme bien d’autres révolutionnaires et libéraux de son temps : la Russie tsariste lui apparaissait comme le bastion de la réaction, le verrou qui arrêtait l’essor révolutionnaire en Europe, l’obstacle à la libération des peuples. Vers la fin de sa vie, dans les années 1870, Marx change ou, du moins, nuance son opinion. Il s’exprime en réponse à des questions que lui posent des disciples russes, des intellectuels populistes, intéressés et intrigués par les particularités de la paysannerie communautaire regroupée dans le mir  [8] Marx rejette alors explicitement une vision linéaire, une philosophie de l’histoire qui donnerait la prééminence au modèle occidental moderne. De ce point de vue, il n’exclut pas la possibilité que la communauté rurale traditionnelle du mir — une forme de communisme paysan, estimaient nombre de membres de l’intelligentsia russe — devienne la matrice d’un bouleversement de la Russie qui permettrait à celle-ci d’éviter le capitalisme. La Russie arriérée donnerait ainsi l’exemple révolutionnaire à l’Europe avancée. [9] Ce n’est pas sans prudence ni sans hésitation que Marx émet cette proposition peu « marxiste » (mais on sait qu’il ne se considérait pas comme marxiste, au sens de la vision simplifiée, voire simpliste qui se propageait de son vivant)  [10]

12
L’essentiel concerne cependant la possibilité d’une paysannerie révolutionnaire par elle-même, dans les conditions très particulières de la Russie. La prudence de Marx devient quelques années plus tard le scepticisme avoué d’Engels, pourtant lui aussi proche de certains intellectuels populistes et admirateur de leur ferveur révolutionnaire. Engels était à la fois plus « classiquement marxiste » et plus conscient des limites du mir, ou plus sensible à ce qui lui semblait un processus de décomposition de la communauté paysanne traditionnelle. [11] Ou tout simplement, il était plus réaliste. Car une tentative de jonction des révolutionnaires et de la paysannerie avait bien eu lieu, mais sans aucun succès. C’est le populisme russe qui en avait pris l’initiative. Le populisme rassemble les intellectuels russes radicalisés, l’intelligentsia qui se constitue autour de 1848, et prend toute sa force dans les années 1860-1870. Le populisme se réclame du socialisme européen ; mais, à la différence des autres forces révolutionnaires du continent, il attribue à la paysannerie la capacité de construire, à partir de ses traditions communautaires, une forme inédite de communisme : une voie russe vers la libération sociale.

13
En optant pour cette stratégie, les populistes cherchent aussi à se créer un lieu d’existence et un levier d’influence. La tentative concrète de jonction avec la paysannerie, tentée en 1874, fut un échec presque immédiat. Une paysannerie méfiante ne répond pas aux appels pleins d’admiration des citadins descendant dans les villages.

14/15
Bien que le populisme se maintienne et survive jusqu’à la révolution de 1917, la rencontre des intellectuels et du peuple est infructueuse. Si bien que des courants du populisme s’orienteront vers le marxisme, donc vers une théorie plus motivée par l’action en direction du monde urbain et ouvrier, l’un et l’autre numériquement faibles quand, en 1883, l’ex-populiste Plekhanov fonde le premier petit groupe marxiste. Pour les intellectuels radicalisés qui, de plus en plus nombreux, se rallieront au marxisme à la fin du siècle, la paysannerie est perçue comme une force inerte et rétrograde, un fardeau pour toute tentative d’européanisation du pays — on dirait aujourd’hui de modernisation. La priorité va à l’action politique du parti de classe  [12] Il s’agit, pour les intellectuels, moins d’un a priori que du constat des bornes de l’action paysanne, un constat lucide, du moins en ce qui concerne la paysannerie russe du XIXe siècle. Cette dernière ha ïssait certes sa condition servile et refusait la libération incomplète, octroyée dans l’urgence par le régime en 1861, mais dans une large mesure, elle restait attachée à la personne du tsar, donc prisonnière de l’autocratie.

16
De façon générale, la doctrine de la Deuxième Internationale, qui se crée en 1889 et dont l’action correspond à la montée en puissance du socialisme européen et à une visibilité croissante de l’action ouvrière, reste caractérisée par un mélange de prudence et de méfiance à l’égard de la paysannerie et par la conscience aiguë de l’antinomie des intérêts. Au surplus, la présence socialiste militante dans les campagnes est très faible.

17
« La Deuxième Internationale, soucieuse de se rallier la classe paysanne, renonce d’emblée et solennellement à socialiser la " petite propriété paysanne " (au moins provisoirement).  [13] Les figures de proue de ce socialisme, Engels en tête, sont conscientes de certaines spécificités du monde paysan et, avant tout, de son attachement à l’appropriation privée de la terre, celle que le paysan possède ou celle qu’il voudrait confisquer aux propriétaires fonciers. La solution serait donc, à terme pas trop lointain, une industrialisation de l’activité agricole qui rapprocherait le statut des paysans de celui des ouvriers, que ce soit par la percée du capitalisme moderne à la campagne ou par une socialisation réalisée par le régime post-révolutionnaire  [14]

18
Karl Kautsky, le plus influent des théoriciens marxistes allemands et de l’Internationale, publie en 1899 l’ouvrage classique Die Agrarfrage, traduit dès l’année suivante en français, qui donna de nombreux arguments dans ce sens. L’ouvrage servira de référence à toute une génération de marxistes, dont son admirateur russe, Lénine  [15]

19
En attendant, la prudence s’impose. Il est indispensable de composer avec les attentes des paysans, pourtant considérés comme orientés vers le passé. Il ne faut ni les forcer, ni les brusquer. Engels a encore insisté sur ce point dans un de ses ultimes écrits de 1894-1895. Et il est suivi par les autres animateurs du socialisme européen. Mais il s’agit de prudence et non d’un engagement de fond à l’égard des espérances de la paysannerie. On peut parler d’un mélange « entre concession tactique  [16] et méfiance persistante. La réforme agraire, tâche par excellence de la révolution bourgeoise, doit être réalisée là où elle n’a pas encore été accomplie, mais toujours elle correspond à une phase qu’il faudra dépasser le plus vite possible. Dans de nombreux discours et textes des socialistes de cette époque, on sent que la méfiance vire aisément à l’hostilité contre ce monde paysan trop lié aux valeurs de l’ancien régime. Plus d’une fois, on trouve des déclarations qui insistent sur la nécessité de tenir compte d’une soif de terre, considérée comme petite-bourgeoise ; mais cette aspiration doit être compatible avec les objectifs de l’État issu de la révolution. L’altérité entre le monde paysan, y compris ses couches pauvres, et les forces radicales des villes ne se réduit pas. On espère que le paysan finira par comprendre où se situe son intérêt et par rejoindre de lui-même la grande exploitation collective  [17]

20
De façon générale, il y d’ailleurs une sous-estimation du poids du monde paysan, dans son nombre et dans sa capacité de révolte à partir de ses propres aspirations. Les socialistes surestiment l’importance et le rôle possible du prolétariat agricole, du paysan sans terre, considéré comme l’allié du prolétariat. En revanche, en vrais citadins, ils ignorent la vie propre, les particularités économiques et sociales, les modes de résistance de la paysannerie dans son ensemble.

21
Le paysan est vu de l’extérieur, dans une perspective moderne globale qui ne prend pas en compte les valeurs du monde rural éclaté : encore et toujours un véritable hiéroglyphe. De ce point de vue, le passé, l’héritage doctrinal du XIXe siècle, avec ses imprécisions flagrantes, ses propositions stratégiques vagues et irréalistes, est déjà un lourd passif. Le socialisme, mouvement qui revendique le pouvoir du plus grand nombre sur une petite minorité (les différents types d’exploiteurs), ne sait en pratique que faire de ce qui forme alors la majorité de la population : le monde paysan. Dans nombre de pays, y compris en Europe, parler du peuple, c’est en effet parler de la paysannerie. C’est ainsi que le narod russe, le peuple paysan, est identifié tout simplement au Peuple. Les socialistes et les élites urbaines réagissent spontanément comme le penseur Marx décrivant l’inertie paysanne, le sac de pommes de terre. Ils considèrent la paysannerie comme un groupe social qui doit être dominé, entraîné et contrôlé. Un actif négatif, comme disent de nos jours les économistes ; une classe en trop, s’il s’agit bien d’une classe.

22
Ceux qui, en Russie, persisteront dans la voie populiste après l’échec des années 1870 et ceux qui fonderont au début du XXe siècle le parti des socialistes révolutionnaires (populiste) se feront plus attentifs aux aspirations réelles de la paysannerie et défendront le droit de celle-ci à la terre, devenant ainsi, dans leur majorité, une force politique plus modérée que leurs prédécesseurs populistes du XIXe siècle. Paysannerie et projet révolutionnaire radical n’étaient décidément pas destinés à une rencontre harmonieuse.

Hésitations et certitudes : Lénine et la révolution russe de 1905
23
Dans la période qui précède la révolution de 1917, peu de marxistes russes s’intéressent à la paysannerie, en dehors de proclamations doctrinales au moment des congrès. Et le débat, quand il existe, concerne plus le statut de la propriété agraire que celui du groupe social des paysans. Lorsque les événements obligent les marxistes à tourner leurs regards vers la majorité rurale, comme en 1905, c’est le plus souvent pour minorer le rôle possible des paysans. Cette attitude résulte de l’acte fondateur du rejet des illusions populistes en faveur de la paysannerie, de la volonté d’européanisation impliquant que la Russie doit en passer par les étapes de la modernité et d’abord par la phase bourgeoise et capitaliste. L’accent est mis sur l’industrialisation, sur la centralité du monde urbain et sur le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière.

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Le marxisme russe, comme force organisée, n’intervient pas ou pratiquement pas dans la paysannerie. Pour ses animateurs, la paysannerie doit se subordonner aux villes, à une direction bourgeoise ou prolétarienne et à ses représentants politiques. Dans un pays à plus de 80 % rural, ils se comportent comme des disciples respectueux des idées de la Deuxième Internationale socialiste.

25
On peut certes trouver des marxistes russes intéressés par la paysannerie ; mais plutôt parmi les quelques socialistes-révolutionnaires influencés par la doctrine de Marx (ou peut-être par les bonnes relations que Marx et Engels avaient entretenues avec des populistes de leur temps). Et parmi les exceptions, il y a aussi Lénine (1870-1924), un des rares révolutionnaires du courant social-démocrate — dont le nom recouvre, avant 1914, l’ensemble du socialisme marxiste organisé — à suivre de près la question agraire et l’évolution du monde paysan. Depuis ses premiers écrits de 1893, il a consacré de nombreux travaux à la question agraire en Russie. Il est particulièrement attentif à l’action politique de la paysannerie durant la révolution de 1905 à 1907. Même avant ces événements, il observe avec attention les premières vagues d’agitation rurale en 1902.

26
Lénine est partagé entre deux positions, qu’il tente parfois de faire coexister, mais qui, le plus souvent, sont séparées. En marxiste qui se veut orthodoxe, dans la lignée de la Deuxième Internationale, il cherche ce qui peut assurer l’hégémonie ouvrière sur une paysannerie entraînée, selon lui, par l’irrésistible processus capitaliste se répandant dans les campagnes russes. Dès ses débuts de publiciste, il combat la position pro-paysanne des populistes qui, répète-t-il, incarnent un illusoire « socialisme paysan » espérant en vain sauter l’étape capitaliste. Cette hérésie est sa principale cible entre 1893 et 1900 dans une phase de sa vie où il se veut fidèle aux canons du socialisme marxiste européen et élève de Plekhanov, le plus illustre représentant de ce socialisme en Russie.

27
Pour Lénine, le parti prolétarien se doit de participer activement à une révolution antitsariste et antiféodale, donc bourgeoise par nature, qui permettrait l’accession de la nation au stade bourgeois-capitaliste seul compatible avec l’état arriéré du pays  [18]
Il s’efforce ainsi de démontrer dans son grand livre sur Le développement du capitalisme en Russie (1899), et dans bien d’autres textes, la vigueur de la pénétration capitaliste dans les campagnes et de prouver l’ampleur des différenciations sociales au sein de la paysannerie. Il tente encore de quantifier la croissance rapide du prolétariat agricole, le salarié des campagnes étant présenté comme l’allié naturel de l’ouvrier des villes. Il ne parle guère de la commune paysanne, pourtant toujours bien vivante de son temps ; ou alors c’est pour décréter qu’elle est moribonde, ce qui rend caducs les espoirs populistes  [19]
Il s’agit d’une vision largement imaginaire, d’un refus d’accepter la paysannerie comme un ensemble. Pis encore, on peut y lire une négation des particularités du monde agricole russe, une inaptitude à voir l’importance et la persistance de la commune paysanne.

28
Malgré l’utilisation abondante des statistiques disponibles, il échoue dans sa double tentative de démontrer le développement du travail salarié et la concentration accélérée des moyens de production dans les mains d’une bourgeoisie rurale. En fait le prolétariat agricole est quasi inexistant à la fin du XIXe siècle et, d’ailleurs, à peine plus important en 1917. Lénine a beau torturer les statistiques, il ne parvient pas à arriver à la conclusion voulue  [20]

29
Les affirmations catégoriques de Lénine, son style énergique et répétitif, dissimulent mal les incertitudes, le problème de fond. L’analyse classique marxiste n’existait pas pour la Russie. Ses grilles d’interprétation ne s’appliquaient pas à l’univers particulier de la paysannerie slave et encore moins peut-être aux autres composantes ethniques de la paysannerie russe ; mais ces dernières étaient souvent en dehors du champ de visibilité des révolutionnaires (parmi les exceptions : le cas géorgien traité selon les schémas marxistes les plus stricts, ou les populations juives, essentiellement non agricoles).

30
Désireux de trouver une stratégie d’action concrète, adaptée à ces situations, Lénine devra en tenir compte. Il le fera en modifiant sa conceptualisation autour de 1905, tout en gardant les apparences d’une orthodoxie marxiste étroite, voire rugueuse. Tout Lénine est dans cette tension entre, d’un côté, le révolutionnaire passionné, — le penseur et le praticien de « l’actualité de la révolution », comme dira plus tard, en 1924, le philosophe marxiste G. Lukàcs — créatif, imaginatif, flexible, capable de rejeter du jour au lendemain ce qu’il avait défendu âprement jusque-là ; et, de l’autre, le marxiste qui se refusait à admettre le moindre apport personnel, se présentant dans tous ses tournants, même les plus abrupts, comme un marxiste de stricte obédience, cherchant inlassablement des citations dans Marx et Engels qui justifieraient le cours nouveau. Il n’est pas à cet égard atypique, sauf peut-être par l’acharnement qu’il met à prouver contre toute évidence la continuité et la fidélité doctrinale de sa position. Ce refus de l’originalité est assez étonnant chez Lénine, qui, à partir de sa prise de position sur le rôle du parti et du Que faire ? en 1902 et plus encore à partir de 1905-1906, bouleverse les canons du socialisme de l’époque et introduit des innovations majeures dans le marxisme devenu pratique d’action collective et stratégie de prise du pouvoir.

31
C’est donc la révolution qui fait bouger Lénine. En effet, celui-ci affronte un problème devenu pressant en 1905 : il faut trouver la bourgeoisie révolutionnaire qui accomplira, au sens politique, les tâches de la phase antiféodale. Or, Lénine disqualifie le seul candidat « naturel », à savoir le libéralisme russe qui se regroupe cette même année 1905 dans le parti Kadet. Il n’a pas de mot assez dur pour rejeter les prétentions au pouvoir de cette bourgeoisie, à ses yeux veule, lâche, prête à toutes les compromissions avec le tsarisme. De ce refus, il tire des conclusions stratégiques originales (tout comme Trotsky, lui aussi critique acerbe des faiblesses de la bourgeoisie russe, mais qui en déduira une leçon différente, plus radicale encore que celle de Lénine). S’il scrute avec tant d’insistance les actions du monde paysan en 1905-1906, c’est dans l’espoir qu’une paysannerie active et radicalisée, agissant par elle-même, pourrait occuper la place vacante d’une bourgeoisie révolutionnaire terriblement manquante. En somme, le prolétariat en révolte représenterait la présence du socialisme dans la révolution, les jacobins du XXe siècle ; et la paysannerie formerait une sorte de petite bourgeoisie radicalisée, l’espace du jacobinisme de 1793 dans la révolution russe. De ce point de vue, une alliance des deux forces rendrait possible le triomphe de la révolution antiféodale et préparerait une radicalisation qui mettrait, dans des délais plus ou moins longs, le socialisme à l’heure du jour. C’est l’idée reprise par la formule qui résume pour Lénine le débouché politique de la révolution de 1905 ; « la dictature démocratique des ouvriers et des paysans  [21]

32
Laissons de côté ici la signification précise de cette formule et allons à l’essentiel. En 1905, et en grande partie jusqu’en 1917, Lénine considère comme souhaitable et possible que la paysannerie soit par elle-même une force révolutionnaire, partenaire de la révolution et du futur pouvoir issu de celle-ci. Lénine met sur le même plan la paysannerie — qui accède au statut de classe que lui refusaient ses écrits antérieurs — et les ouvriers qui constituent à ses yeux une classe au profil bien défini. Plus étonnant, il s’agit d’accepter un partenariat, donc « de partager la direction de l’insurrection entre la social-démocratie et la bourgeoisie révolutionnaire  [22]
Pas tout à fait, puisque Lénine déclare dans son style vigoureux, martelé, que le prolétariat (en fait son parti, ou plus exactement le courant bolchevique) doit diriger l’alliance, prendre la tête de la révolution et du futur gouvernement révolutionnaire. On est loin tout de même de l’idée du sac de pommes de terre.

33
L’important ce n’est plus le capitalisme censé être déjà là, mais le féodalisme qui est encore puissamment présent. En 1905, la catégorie qui compte est celle du peuple paysan et ouvrier : du paysan « semi-prolétaire et petit-bourgeois à la fois », luttant contre les seigneurs, donc contre l’héritage féodal  [23]

« Sans devenir pour cela socialiste, sans cesser d’être petite-bourgeoise, la paysannerie est capable de devenir un partisan décidé, et des plus radicaux, de la révolution démocratique. [En cas de succès], la paysannerie deviendra inévitablement le rempart de la révolution et de la République, car seule une révolution entièrement victorieuse pourra tout lui donner dans le domaine des réformes agraires, non pour la suppression du capitalisme, mais pour sortir de l’abjection et du demi-servage, pour améliorer ses conditions d’existence autant que faire se peut dans le cadre de l’économie marchande
 [24]

Il s’agira d’une révolution bourgeoise, antiféodale, protégée par la paysannerie et accomplie sous la direction du prolétariat radicalisé. En somme, un 1789-1793 sous la direction ouvrière radicale, faute de la présence de la bourgeoisie.

34
Dans le mouvement de radicalisation de la révolution, en 1905-1906, Lénine nuancera sa position sur le peuple comme ensemble. La catégorie mise en avant devient celle du paysan pauvre, formant pour Lénine les deux tiers du monde rural, sa grande majorité donc. Ces paysans ne sont plus définis par leur statut de salarié mais par leurs revenus et par ce qu’ils possèdent : l’analyse de classe, si précise mais si irréelle, des textes antérieurs à 1905 devient une théorie plus floue mais plus adaptée aux besoins stratégiques du moment  [25]

35
Le conflit fondamental est celui qui oppose la masse paysanne aux propriétaires fonciers, ce qui correspond à une perception plus réaliste des sentiments et des actions paysannes. Lénine a en effet été impressionné par les formes de lutte des paysans en 1905-1906 ; une lutte qui est directement dirigée contre les propriétaires fonciers et tout ce qui incarne l’ancien régime. Il consacre beaucoup d’efforts à les analyser. Il s’enthousiasme pour la spontanéité paysanne au point que ses adversaires marxistes (y compris dans son propre courant bolchevique) l’accusent d’illusion propaysanne et de régresser du marxisme au populisme  [26]

36
De même, il a suivi de près les interventions du groupe parlementaire « travailliste » représentant la paysannerie dans la première Douma (1906) ; en dépit des illusions populistes qu’elles lui semblent véhiculer, les prises de positions radicales de ce groupe lui paraissent annoncer la création proche d’un véritable parti paysan  [27]

Il laisse cependant ouverte la question du parti paysan, c’est-à-dire de la capacité de la paysannerie à se représenter politiquement elle-même. Mais il n’exclut pas cette possibilité. Le Lénine de 1905-1906 unit ainsi le marxisme classique avec le populisme. C’est une unité boiteuse, inavouée, contradictoire, en rupture avec l’orthodoxie que Lénine prétendait suivre et illustrer jusque-là et qu’il maintient en apparence après 1905. Lorsqu’il présente sa position au printemps 1906 au congrès de réunification de la social-démocratie russe à Stockholm, Plekhanov réitère l’accusation de populisme. Il est mis en minorité et ne parvient même pas à rallier ses compagnons bolcheviques  [28]

37
Après la défaite complète de la révolution en 1907, les convictions de Lénine apparaissent bien incertaines. Son magnum opus de 1899 est republié en 1908, comme si de rien n’était. Il fera d’ailleurs toujours partie des textes canoniques du léninisme, après 1917. En fait, les textes écrits jusqu’en 1917 montrent que Lénine, malgré la vigueur du ton, a beaucoup hésité  [29]
[29]
E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant….

38Il ne s’en tient pas strictement à sa position de 1905 car, au fond, il n’est pas très sûr que la paysannerie soit capable de tenir le rôle révolutionnaire qu’il lui a imparti. Après 1907, Lénine en revient à une vision moins enthousiaste de la paysannerie : les thèmes sur l’arriération paysanne resurgissent plus souvent dans son discours. Et derrière eux se retrouve la hantise de la barbarie, de « l’asiatisme » d’un univers russe si anachronique dans l’Europe moderne  [30]

Il a d’ailleurs quelque peine à définir le futur de la révolution de 1905-1906 qu’il continue à caractériser comme une révolution bourgeoise, dirigée par le prolétariat.

39
Entre 1907 et 1917, l’essentiel dans l’argumentaire de Lénine n’est plus le paysan, mais la lutte contre la bourgeoisie libérale. Et sur ce thème, Lénine remporte aisément une majorité au congrès social-démocrate de mai 1907, à Londres, qui rejette la bourgeoisie libérale comme force dirigeante de la révolution. C’est la cassure décisive avec le menchevisme. Le menchevisme, qui reconnaît la faiblesse révolutionnaire du libéralisme russe, ne voit pourtant pas d’autre solution que de persister à lui attribuer la première place dans la future révolution démocratique.

40
Pour Martov, menchevique de gauche, qui fut un temps un proche associé de Lénine, il faut autant combattre l’esprit petit-bourgeois du bolchevisme, donc les illusions pro-paysannes de Lénine, que les inconséquences du libéralisme. Peut-être que l’enjeu du débat est fourni à ce congrès de 1907 par l’intervention du menchevique Abramovich qui déclare qu’à tous égards la social-démocratie russe est plus proche de la bourgeoise libérale regroupée dans le parti Kadet que de « la sombre paysannerie, prise dans ses tendances spontanées révolutionnaires  [31]

41
Comment et avec qui faire la révolution ? Lénine cherche inlassablement à élargir la base sociale de la révolution dans l’espoir de triompher. Il n’est pas effrayé, bien au contraire, par la violence révolutionnaire que les paysans manifestent en 1905-1906. Les forces modérées, à l’intérieur du socialisme, dans le populisme et dans la bourgeoisie libérale (souvent liée par ses intérêts aux propriétaires fonciers), sont moins sensibles à l’exigence de faire participer la majorité à la direction du pays qu’elles ne sont hantées par la peur de la « barbarie », de la force brutale censée être portée par le déferlement paysan. L’action paysanne, en 1905, réveille la vieille crainte de l’insurrection paysanne à la Pougatchev, le bunt destructeur de toute civilisation. Pour Lénine, la priorité va au succès révolutionnaire, à son action éducatrice et à la confiance qu’il porte à l’homme du commun, face aux hésitations et aux peurs des civilisés des villes, bourgeois et intellectuels.

42
S’il est incertain sur le potentiel de la paysannerie entre 1907 et 1917, il n’a aucun doute sur la trahison de la bourgeoisie libérale ni sur la nécessité de trouver une forme d’appui dans la majorité paysanne. Il est plus indécis, en revanche, sur le devenir des réformes de Stolypine, qui visaient à affaiblir la commune et à créer une classe de propriétaires privés, aisés et conservateurs, susceptible de soutenir le régime en voie de modernisation tardive. Lénine est en faveur de ce qu’il appelle la voie « américaine », celle qui favorise des petits entrepreneurs paysans, un authentique petit capitalisme à la campagne. Il l’oppose à la voie « prussienne », choisie, selon lui, par l’autocratie russe, qui favorise le développement de grands domaines modernisés régis par des propriétaires fonciers reconvertis ou des paysans riches. Il s’agit pour Lénine d’une fausse modernisation, d’un pseudo capitalisme qui maintient l’essentiel de l’autocratie féodale  [32]

43
« L’analyse que fait Lénine de la question paysanne restait cependant largement contradictoire. Ses écrits reflétaient le conflit persistant entre une perception réaliste de la signification politique de la paysannerie et des attentes irréalistes typiques d’un modernisateur du XIXe siècle, rendu insensible par son marxisme à la possibilité que des cultivateurs non capitalistes pourraient survivre et même prospérer.  [33]

44
On sait à quel point Lénine change de position en 1917, pratiquement dés les débuts de la révolution de février. Le problème n’est plus alors pour lui de savoir qui peut occuper l’espace de la bourgeoisie, mais d’aller jusqu’au bout d’un mouvement beaucoup plus radical, impliquant le passage très rapide à la révolution socialiste. Car, selon Lénine, la révolution a atteint, dès février, le stade espéré dans le mot d’ordre de 1905 sur la dictature démocratique. Dans le cours de l’année 1917, et plus encore en 1918, Lénine constate que la paysannerie fait certes une révolution, mais que c’est sa révolution à elle, celle de l’appropriation des terres partagées égalitairement, et par une vaste poussée aboutissant au plein rétablissement des structures communautaires traditionnelles. Les deux révolutions, celle de la paysannerie et celle des forces populaires urbaines, sont de nature différente et ne se rejoignent que dans le désir de paix (en dehors de l’élimination de l’ancien régime qui est obtenue pratiquement d’un seul coup). La jonction espérée en 1918 entre soviets urbains et soviets des comités de paysans ne se concrétise pas  [34]

45
Cet échec est une terrible déception, car pour Lénine la révolution prolétarienne à la campagne devait marquer de son sceau socialiste les événements, en faire une révolution de la majorité et en fixer la nature véritablement anticapitaliste ; tout comme son mot d’ordre de 1905 devait permettre le rassemblement de la plus grande partie du peuple russe. La réalité se situe ailleurs. En 1905 déjà, Lénine avait dû constater que les ouvriers agricoles formaient une force passive et que les plus actifs des paysans, les délégués du premier congrès de « l’Union des paysans de Russie », étaient majoritairement des paysans moyens  [35]

De même le projet de créer des soviets paysans regroupant la paysannerie pauvre et les ouvriers agricoles en 1917-1918 est un fiasco  [36]

46
La paysannerie agit comme une force d’ensemble, sans différenciations majeures internes : elle bouge pour en finir avec le propriétaire foncier et l’ancien régime, réalisant à sa façon et en sa faveur la tâche antiféodale, sans participer en rien à la stratégie anticapitaliste prônée par Lénine qui, elle, rencontre un grand soutien dans le monde populaire urbain. Les deux flots révolutionnaires coulent dans des sens divergents. Pour le reste, et pour le principal, la paysannerie n’agit pas comme une force politique cohérente susceptible de servir de partenaire aux révolutionnaires des villes. Il n’y aura pas de parti paysan et donc pas d’autonomie politique du monde des campagnes. La seule façon de faire aboutir la révolution est d’unir la revendication de la paix exigée par presque toute la population avec celle de la terre, mise en avant par les paysans.

47
Lénine, moins par conviction que sous le poids de la nécessité révolutionnaire (avoir le soutien ou au moins la neutralité du monde paysan)  [37] abandonne le programme socialiste de nationalisation des terres. Il entérine celui des socialistes-révolutionnaires, plus proche des exigences des paysans : l’expropriation des propriétaires fonciers et la répartition relativement égalitaire des terres sous l’impulsion et la direction de la communauté paysanne qui connaît alors une véritable résurrection et une sorte d’apogée avant que Staline, une dizaine d’années plus tard, ne l’anéantisse à jamais avec la collectivisation forcée.

48
Lénine est redevenu ainsi un marxiste classique dans ses rapports avec la paysannerie. Il n’y a pas eu de fusion des mondes populaires ruraux et urbains. À l’évidence, il s’agit de deux mondes séparés, vivant des attentes différentes (en dehors de la paix) et selon des rythmes qui ont peu en commun. La paysannerie pauvre, présentée comme porteuse d’une sorte de jacobinisme d’origine, incarne un espoir et une illusion qui s’évanouissent en 1917-1918 et plus encore les années suivantes. Les conséquences en seront considérables, amplifiées par les effets de la guerre civile de 1918 à 1921 qui isole plus fortement que jamais les villes des campagnes, deux mondes situés en quelque sorte à des siècles d’écart  [38]

Autrement dit, des illusions populistes aux illusions du bolchevisme (ou si l’on veut aux illusions populistes inavouées de son chef de file), c’est le renoncement forcé à un projet de transformation, d’européanisation, de modernisation, ou encore d’une voie russe de changement qui s’appuierait sur la participation active, organisée dans le champ politique, de la paysannerie.

49
Au sortir de la guerre civile, en 1921, la paysannerie reste la question maudite, un bloc qui a sa propre vie, en quelque sorte sa propre civilisation  [39] à l’écart, du développement moderne et du monde urbain. Séparation et hostilité que le monde des villes lui rend bien.

50
L’histoire avait ainsi donné raison à Trotsky dans sa polémique avec le Lénine d’avant 1914, mais pas tout à fait dans le sens qu’il le croyait alors. Trotsky s’était moqué des espoirs que Lénine plaçait en 1905 dans un partenariat entre ouvriers et paysans. Il réaffirmait, en disciple convaincu de Marx, l’incapacité de la paysannerie à agir globalement et par elle-même dans le champ politique. Il répétait que la paysannerie ne pouvait que suivre l’une ou l’autre des grandes forces sociales, qu’il n’y avait pas d’autonomie possible et donc qu’il s’agissait d’une alliance inégale. Un prolétariat décidé pouvait et devait, selon lui, entraîner la paysannerie. Sinon, comme en 1905-1907, les ba ïonnettes du paysan-milicien obéissant à ses officiers rendraient possible la survie de l’ancien régime et la victoire de la contre-révolution  [40]

51
Comme Trotsky partageait la vision très critique de Lénine à propos du libéralisme russe, il en concluait que le prolétariat avait toutes les chances d’amener la paysannerie dans son sillage révolutionnaire.

52
« La bourgeoisie russe abandonnera au prolétariat la totalité des positions de la révolution. Elle devra aussi lui abandonner l’hégémonie révolutionnaire sur les paysans. Il ne restera à la paysannerie rien d’autre à faire que de se rallier au régime de la démocratie ouvrière. Et même si elle ne le fait pas avec un degré de conscience plus élevé que lorsqu’elle se rallie, comme elle en a l’habitude, aux partis bourgeois, cela n’aura que peu d’importance  [41]

53
Selon Trotsky, Lénine était inconséquent, sa formule de 1905 sur « la dictature démocratique des ouvriers et des paysans » signifiait que le prolétariat organisé dans son parti allait jouer un rôle décisif dans le succès d’une révolution qui resterait pour une longue période de nature bourgeoise. Le parti ouvrier qui conduirait la révolution allait ainsi renoncer à établir un pouvoir prolétarien ; il ferait donc, disait en substance Trotsky, de l’ascétisme de classe, ce qui était proprement inconcevable. Il opposait à Lénine sa conception de la « révolution permanente » : si le prolétariat socialiste prenait la tête de la révolution, il ne s’arrêterait pas en chemin et irait jusqu’au bout du processus engagé, passant sans transition de la phase bourgeoise, qu’il accomplirait, à la phase socialiste  [42]

54
C’était bien vu à la fois sur les limites du monde paysan et sur la dynamique d’un mouvement qui ne s’arrêterait pas à un schéma écrit dans les livres sacrés. Mais un aspect de première grandeur échappait à Trotsky : prendrait le pouvoir celui qui l’avait effectivement, celui qui était le maître d’œuvre et le maître de la révolution, le parti plutôt que la classe. Car dans l’illusion, dans la perspective euphorique de Lénine autour de 1905 sur une petite bourgeoisie rurale politiquement active, on pouvait remarquer la continuité avec tout le socialisme du XIXe siècle : la recherche d’une majorité pour appuyer le processus révolutionnaire. L’échec de cet espoir après 1907 et plus encore en 1917-1918, ramènera Lénine vers une logique de commandement sur le social, de la minorité populaire urbaine sur la majorité paysanne ; et très vite de l’avant-garde organisée dans le parti bolchevique sur les villes : une toute petite minorité d’une minorité. Ce qui allait enclencher une dynamique bien différente de ce qui était prévu et espéré mais qui fait la substance du « socialisme réel » du XXe siècle et le centre des rapports entre révolutionnaires chinois et leur monde paysan.

suite et notes dessous

Florage

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Florage le Mer 27 Mar - 18:58

suites et notes

De l’héritage marxiste au maoïsme
55
Je voudrais ici, d’un grand coup d’aile, franchir le chemin qui mène de cet héritage au mao ïsme. J’irai vite car il s’agit de résumer ce qui est maintenant bien connu, entre autres par les travaux de L. Bianco. On peut mettre en évidence l’existence du mélange déjà décrit entre des certitudes tranchées sur l’impuissance politique de la paysannerie et des espoirs, chez certains, dans une autonomie d’action au moins de la paysannerie pauvre : c’est en somme la reprise de la vision léniniste de 1905. C’est aussi le constat de son impossibilité ; ce qui impose une réorientation rapide et irréversible vers une autre perspective, celle de la mobilisation et surtout de la domination du monde rural par les révolutionnaires.

56
L’héritage immédiat du bolchevisme est transmis par la Troisième Internationale — le Komintern (IC) —, fondée en 1919 et placée d’emblée sous la tutelle des communistes soviétiques. Le problème paysan durant les premières années de l’IC est moins traité en tant que tel que par l’intermédiaire de la question des soutiens à trouver pour la jeune révolution russe, menacée et isolée. L’IC reprend alors et adapte une thématique mise en avant par Lénine après l’échec de la révolution de 1905, lorsqu’il tournait ses regards vers l’Orient et espérait y trouver le relais d’une révolution alors défaite en Russie. À partir du 2e congrès de l’IC, en 1920, la question d’Orient vient sur le devant de la scène et, dans son sillage, la question paysanne. Mais comme une question seconde. L’accent est d’abord mis sur la problématique nationale, celle du nationalisme révolutionnaire et de la lutte contre l’oppression coloniale  [43]

57
Ce congrès voit l’affrontement entre Lénine, le chef glorieux d’une révolution récemment victorieuse mais bien fragile, et le jeune révolutionnaire indien Roy. Pour ce dernier, le centre de la révolution mondiale s’est déplacé plus à l’est, vers le monde colonial et semi colonial d’Asie ; et il s’agit bien d’une révolution prolétarienne qui se prépare. Lénine, plus expérimenté, est plus sceptique sur une révolution socialiste dans un univers démuni d’une forte présence ouvrière et privé de la direction d’un parti communiste (à l’époque, en 1920). Il renoue avec certaines de ses idées datant d’une décennie plus tôt sur le potentiel considéré comme authentiquement révolutionnaire de la bourgeoisie nationale dans certains pays d’Orient. Et c’est dans ce contexte que la question de la paysannerie est abordée. Pour Lénine, les partis communistes en voie de constitution se doivent de favoriser, sinon de créer, des « soviets paysans » ou des « soviets d’exploités »  [44]

Même si le débat est alors relativement ouvert, et Lénine d’une inhabituelle courtoisie à l’égard de son contradicteur Roy, un point est clairement établi, celui de la subordination du monde paysan à d’autres forces sociales urbaines, bourgeoises ou prolétariennes. Ce qui est incertain, c’est le rôle de la bourgeoisie nationale dont Lénine espère qu’elle agira avec une détermination qui avait fait défaut au libéralisme russe.

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Sur la paysannerie elle-même, « dès les premières années de l’Internationale communiste, les discussions sont acharnées. À telles déclarations qui sous-estiment ou négligent la paysannerie, plus exactement son potentiel révolutionnaire, on peut en opposer d’autres qui défendent un point de vue diamétralement opposé. Cependant, l’attitude dominante paraît bien être celle de l’incompréhension mêlée à la condescendance  [45] tout particulièrement, n’est pas prise au sérieux  [46]

Il s’agit donc moins de répéter la position défendue par Lénine en 1905 que de constater l’absence, au sens politique, de la paysannerie en 1917-1918, donc de tirer les conséquences de son impuissance à construire son organisation, son parti. Et, plus que jamais, le fait qu’elle n’agisse pas directement sur le champ politique, sur la question du pouvoir et de l’État, a pour conséquence qu’elle ne compte guère, qu’elle ne peut être qu’instrumentalisée, utilisée par d’autres et pour d’autres projets.

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Dans le cas chinois, le monde révolutionnaire actif, c’est avant tout celui de son élite rassemblée dans le parti communiste (PCC fondé en 1921), du moins après le retournement contre-révolutionnaire de l’allié nationaliste du Guomindang, supposé, pour l’IC, représenter la bourgeoisie combattante  [47]

Pire encore, le PCC perd rapidement toute base sociale urbaine large, à partir de la défaite de 1927. Réussir la révolution dans ces conditions très inhabituelles sera l’œuvre du mao ïsme, qui, de ce point de vue, approfondit la nouveauté, la spécificité du socialisme soviétique par rapport à son héritage du XIXe siècle. Le marxisme chinois, qui cherche et trouve pas à pas les moyens d’une victoire révolutionnaire à l’échelle de la Chine, n’a pas d’autre solution que d’en revenir à une forme de marxisme classique : classiquement méfiante, à distance critique du monde paysan. Mais ce retour en arrière impliquera une projection vers du nouveau, non pas tant la révolution paysanne, ni même la révolution des urbains faite en leur absence par les paysans, qu’un modèle original de transformation du monde à partir de la gestion, de l’encadrement de l’univers paysan.

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Pour le marxisme à peine sorti des limbes en Chine, la question paysanne était secondaire avant 1925. Il n’y a pas trop à s’en étonner. Les révolutionnaires du 4 mai (1919), et avant eux ceux de la génération de la révolution de 1911, pensent et veulent un renouvellement de la Chine, à partir de ses forces dynamiques. Ces forces sont peu nombreuses ; elles sont situées dans les villes et pour une bonne part se trouvent dans le petit milieu des intellectuels et des étudiants (nombre d’entre eux sont à l’étranger). Les campagnes souffrent mais sont inertes ou traversées de brusques sursauts de révolte désespérés qui en appellent plus au maintien ou au rétablissement de l’ordre ancien qu’à un nouvel ordre. Bien sûr, sous les coups de butoir du monde occidental, face au danger pressant de la désintégration nationale, les intellectuels modifient leurs positions. Autour de 1920, ils découvrent, au travers de l’expérience de la révolution russe, le potentiel des forces populaires mobilisées ou à mobiliser. Mais on n’insistera jamais assez sur la dimension d’extériorité dans cette découverte : il faut d’abord avoir l’idée de mobiliser le peuple, massivement paysan, avant de savoir s’il est mobilisable. Le peuple est abstrait ; il est un besoin pour d’autres ; il ne parle pas de lui-même ni pour lui-même ; et ce qu’il dit est d’ailleurs inaudible pour l’élite.

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Vers 1925-1926, la rencontre du marxisme chinois avec la paysannerie, comme problème pratique, repose pour l’essentiel sur deux expériences : celle véritablement pilote de Peng Pai, dans les districts Haifeng et Lufeng, sur la côte orientale de la province du Guangdong, au sud du pays, et celle plus connue, mais postérieure, de Mao dans sa province natale du Hunan. D’un côté, l’expérience de Peng Pai est décevante et reproduit ce que les populistes russes avaient expérimenté dans les années 1870 : l’altérité entre mondes urbain et rural, la méfiance et l’incompréhension des paysans pauvres à l’égard de ces étrangers, des privilégiés qui viennent des villes leur proposer leurs services en vue d’améliorer leur situation misérable. Fils d’un grand propriétaire foncier, Peng est l’un des rares intellectuels révolutionnaires qui se tournent vers la paysannerie et lui attribuent de l’importance. Il apprend à ses dépens, dès les premiers contacts en 1922, que la bonne volonté ne suffit pas et qu’il faut s’adapter et adapter son comportement et son langage à un milieu qui n’a rien de spontanément réceptif au discours des révolutionnaires, à tout ce qui est étranger à l’horizon villageois. D’un autre côté, Peng Pai démontrera qu’il est possible de s’implanter dans le monde paysan, de l’influencer par un travail lent, méthodique, qui acclimate la parole et les pratiques révolutionnaires aux habitudes paysannes. Et puis la révolution et la contre-révolution de 1927-1928 révéleront les limites de la tentative qui seront aussi celles de la révolution chinoise. La radicalisation rurale obtenue par la présence et la main de fer des révolutionnaires urbains s’effondre lorsque les forces de la réaction reprennent l’initiative et surtout lorsque les révolutionnaires sont obligés de fuir : en leur absence l’action patiemment menée disparaît presque instantanément. La démonstration est rude.

Elle se répétera partout : la paysannerie révolutionnaire n’existe que dirigée et étroitement contrôlée par des révolutionnaires, extérieurs au monde paysan, qui ont déployé d’énormes efforts pour se faire admettre par les paysans, pour se faire reconnaître comme de nouveaux maîtres, plus bienveillants que les précédents, mais des maîtres quand même.

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L’expérience plus connue de Mao apporte les mêmes informations, les mêmes espoirs et les mêmes désillusions. La différence tient peut-être au caractère plus flamboyant de Mao, à l’enthousiasme qu’il exprime lors de sa rencontre avec la paysannerie, dans une sorte de retour aux sources : Mao est fils d’un paysan riche. À lire le Rapport sur le mouvement paysan dans le Hunan, Mao apparaît comme l’un des seuls révolutionnaires chinois, et l’un des rares révolutionnaires marxistes de toute l’histoire du socialisme, à proclamer avec ferveur que la paysannerie pauvre est la classe révolutionnaire, voire la seule classe révolutionnaire de la Chine. Son bagage marxiste est, il est vrai, encore bien réduit à l’époque : il ne mesure peut-être pas tout à fait l’audace de son propos  [48]

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L’exaltation est compréhensible. La révolution dans cette optique serait effectivement portée par la majorité de la population y compris par celle de ses composantes qui a été la plus dédaignée. C’est comme si la Chine fournissait la réponse que certains révolutionnaires avaient espéré trouver : à savoir que la paysannerie ferait par elle-même sa révolution à partir de ses traditions, de ses formes de vie, de sa propre civilisation. Exactement le rêve populiste qui tourna court si vite. Et ce qui forme l’implicite de la position de Lénine en 1905-1906, position qui représentait le seul espoir de rompre avec la logique du jacobinisme autoritaire et substitutif contenu dans l’argumentaire du Que faire ? de 1902.

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Mao était-il pleinement convaincu de ce qu’il exprimait avec tant de ferveur en 1926-1927 ? Son action, le contexte de l’époque justifiaient-ils cette stratégie inédite, littéralement inou ïe au regard de l’ensemble de l’expérience historique antérieure ? C’est douteux car pour l’essentiel Mao se comporte comme Peng Pai, comme un révolutionnaire qui anime l’action paysanne en s’appuyant sur des réseaux du Guomindang, voire en manipulant le champ local du pouvoir. Car il ne s’agit pas exactement d’un révolutionnaire urbain débarquant et constatant que les paysans pauvres se sont révoltés tout seuls ; et mieux encore qu’ils accomplissent, par eux-mêmes et à leur façon, les tâches de la révolution. La méthode, c’est en fait le monde des élites citadines qui l’apporte. L’élément de spontanéité existe peut-être. Mais, quand on considère l’ampleur de l’activité déployée par les éléments extérieurs au monde rural révolté, on est amené à conclure que cet élément de spontanéité est moins important que Mao ne le dit  [49]

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On peut disserter longuement sur ce qu’il en était effectivement ; mais le bilan qui découle de la contre-révolution de 1927 est sans appel. C’est le même constat que celui qu’on peut extraire de l’expérience de Peng Pai. Celui que dégage, dans un cadre plus large, L. Bianco à partir de ses patientes recherches sur l’action paysanne dans divers lieux du pays. La contre-révolution s’impose aisément ; en l’absence des révolutionnaires, c’est la rapide débandade de l’action paysanne qui révèle une fois de plus sa faiblesse, sa fragmentation, son absence de sens de l’organisation. L’échec de 1927 fait écho en quelque sorte au marxisme classique : la paysannerie doit être politiquement représentée, ne peut se représenter elle-même. Elle peut être agissante dans la mesure où elle est agie. Mao devra en convenir.

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Ce bilan décevant ne peut que ramener les révolutionnaires au scepticisme traditionnel des citadins envers les ruraux. Seulement, dans le cas chinois, ce scepticisme ne fournissait aucune stratégie concrète, adaptée aux circonstances de la Chine à la fin des années 1920. Quand, après 1927, les villes ne seront plus un foyer pour les révolutionnaires, qu’ils auront même de plus en plus de peine à y survivre, le moment viendra d’une action plus centrée sur la paysannerie. Ce sera l’heure de Mao. Mais pas avant que ce dernier ne réussisse à s’imposer contre ses rivaux dans le parti ; et surtout qu’il ne transforme son attente plus ou moins sincère dans une action autonome des paysans en une stratégie d’animation et de commandement sur un monde rural perçu avec plus de sobriété. L’exaltation du cadre Mao peut alors donner naissance au mao ïsme, une stratégie d’une efficacité croissante en vue d’accomplir la révolution dans et par les campagnes, en l’absence de mobilisation des villes.

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Le mao ïsme apparemment si proche du léninisme de 1905, qui proposait l’alliance ouvrière et paysanne, fait plutôt le pont entre le Lénine du Que faire ? et celui qui tire le bilan des luttes révolutionnaires de 1917-1918. Dans le contexte de la Chine des années 1930 et 1940, il reprend à sa façon la problématique qui est au cœur du projet de Que faire ? Si l’activité révolutionnaire du social est fragile, ou même absente, l’essentiel revient alors au politique, en l’occurrence au parti d’avant-garde composé d’intellectuels reconvertis en militants. Le politique construit le social ; le politique vient avant le social. Il s’agit d’un renversement du marxisme classique, de ce socialisme de la Deuxième Internationale qui avait pourtant formé le cadre théorique de Lénine et du bolchevisme, et donc, par influence, du marxisme chinois. C’est en quelque sorte la victoire du projet inclus dans Que faire ?, où le politique doit compenser les manques du social (de la société arriérée russe). Une victoire si l’on veut du Lénine de 1902 sur celui de 1905-1906, alors plein d’espoir révolutionnaire dans la paysannerie.

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On saisit la difficulté concrète et l’originalité de ce qui va survenir après 1927, avec ce mélange de remise en question radicale de l’héritage marxiste et de réaffirmation, de fait, de sa validité face au problème paysan. De surcroît, il faut tenir compte de la mobilisation elle-même comme acte fondateur. La mobilisation populaire n’est pas donnée ; elle est possible mais à construire. Et cette construction est une innovation, une invention qui a sa propre logique, laquelle excède les décisions et actes conscients des acteurs, du parti et de ses animateurs. C’est une construction ad hoc prescrivant ce qu’il faut faire d’abord pour survivre puis prospérer et finalement vaincre.

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En agissant ainsi, quelquefois dans l’improvisation, au coup par coup, les révolutionnaires établissent une forme de la modernité adaptée à leur pays : ils font descendre l’autorité directe du pouvoir — dans leur cas celle du parti, en voie de devenir un Parti-État — dans les profondeurs de la vie sociale, jusqu’à l’unité de base du village et plus tard dans toutes les parcelles de la vie urbaine. Ils le font en suivant la logique de la mobilisation de masse, et pour répondre à leur problème majeur : faire du politique l’acteur, voire le créateur, d’un social nouveau, plus moderne par choix, l’inspirateur d’une conscience nationale qui est loin d’être répandue partout dans le pays. Nous sommes au cœur du marxisme chinois en acte : le mao ïsme réel face à la paysannerie réelle. C’est la rencontre possible mais toujours malaisée, dominée par une altérité persistante. On est proche et très loin d’un héritage du marxisme classique.

Le marxisme et la paysannerie chinoise en perspective historique
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Commençons par un constat qui contient son poids de paradoxe. Les travaux de démystification de L. Bianco sur Mao et la paysannerie, qui atteignent le marxisme mis en pratique en Chine, du moins sa version mao ïste, aboutissent à revalider le marxisme classique, à reconnaître que le scepticisme qu’il véhiculait sur les capacités politiques du monde rural était fondé. Au regard de l’expérience chinoise, l’idée selon laquelle la paysannerie ne peut se représenter elle-même, mais doit être représentée par d’autres, qui deviennent nécessairement les maîtres, n’apparaît en rien exagérée  [50], une révolution purement paysanne à l’échelle nationale est impensable où que ce soit. La paysannerie est trop dispersée pour cela. Elle est aussi prisonnière de sa conscience d’être une force subalterne « qui, sauf exception, n’envisage que des ajustements de la pyramide sociale et non point sa destruction ».

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On peut même dire que la révolution chinoise, impensable sans le soutien du monde paysan, mérite moins que d’autres expériences sociales le terme de révolution paysanne. Le rapport de force entre paysans et révolutionnaires, et après 1949 entre paysans et cadres communistes au pouvoir, est un rapport particulièrement inégal, du faible au fort, même si la force des communistes repose entièrement sur l’appui paysan et avant tout sur celui des jeunes paysans devenus miliciens de l’armée rouge. La paysannerie a certes partout un fort sens de son identité, de ce qui la distingue des autres composantes du monde social, mais elle est incontestablement, comme l’a dit T. Shanin, « une classe à faible caractère de classe  [52]

C’est un monde que les couches supérieures ne peuvent comprendre. Parlant du moujik russe du XIXe siècle, Hobsbawm explique que sa crédulité, sa dévotion au tsar comme ses soudaines poussées de violence incontrôlée représentent un système de valeurs indéchiffrables ou inacceptables pour ceux qui sont extérieurs au monde rural  [53]

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Entre le début du XIXe siècle et le milieu du XXe, voire pour nombre de pays la fin du XXe siècle, la paysannerie a représenté le point aveugle, l’obstacle à tout projet de transformation du monde à partir d’un modèle urbain. Et le marxisme fut par excellence un projet de cette nature. Le groupe de loin le plus nombreux à l’échelle planétaire fait barrage au succès facile, « naturel » des objectifs révolutionnaires pensés dans les villes. Le marxisme est particulièrement mal préparé à la confrontation avec la réalité paysanne. La paysannerie lui apparaît comme une classe, ou un magma social en trop. Sa vision met l’accent sur les villes et se concentre sur la dichotomie entre la bourgeoisie et le monde ouvrier. Autrement dit, la majorité est paysanne, mais il y a une conviction, commune aux forces sociales en mouvement, que l’important se joue entre les deux groupes sociaux liés à la modernité, ceux du moins qui ont pris leur développement en ce XIXe siècle industriel. Sous-estimer le poids de la paysannerie conduisait à des conséquences redoutables. Car toutes les révolutions du XXe siècle impliquent la paysannerie, fondement essentiel de la nation. Les expériences socialistes russes ou chinoises, yougoslaves ou vietnamiennes se heurtent toutes à ce problème. Le marxisme ne pouvait sortir indemne de cette confrontation.

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Aujourd’hui, le contexte est différent ; on peut parler d’un processus planétaire de régression de la paysannerie, voire de sa progressive disparition même dans des pays-continents comme l’Inde et la Chine, encore que le phénomène y soit moins marqué qu’ailleurs. Ce qui change la donne et fixe une perspective différente  [54]

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Le socialisme réel — le marxisme mis en acte — est ainsi situé dans un entre-deux, celui qui part d’un univers fortement paysan et aboutit à son déclin. Autrement dit, il est logé entre une période, où le « nexus paysan » est déformateur de la modernité, et une autre phase, où même si le paysan est encore largement présent, il ne pèse plus de la même façon. Le marxisme du XIXe siècle, dans ses proclamations répétées, et dans l’œuvre de Marx certainement, incarnait une volonté de faire fusionner les deux révolutions fondatrices de la modernité, la révolution industrielle, marquée par le bouleversement des conditions de vie, et la révolution française qui dans sa forme radicale (jacobine) était universellement perçue comme manifestant l’irruption des masses sur la scène de l’histoire. Le marxisme voulait déployer le potentiel de transformation radicale contenu dans cette fusion de l’industrie et de l’appel à l’auto-émancipation de ceux d’en bas. Dans les faits, le dossier est plus complexe. L’auto-émancipation du peuple, et plus spécifiquement de sa composante ouvrière, est loin d’être une figure très visible au XIXe siècle, et loin d’être très répandue.

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C’est une conquête plutôt qu’un fait donné d’emblée. Et chemin faisant, la question de l’auto-émancipation est devenue celle de l’émancipation à promouvoir par les plus conscients. La conscience s’incarne vite dans l’avant-garde, de fait et autoproclamée, des porteurs de la conscience, à savoir les intellectuels (ou de certaines fractions de ce milieu). Plus encore, au fur et à mesure que le socialisme s’organise et étend son influence, les porteurs seront les « fonctionnaires » du socialisme, les cadres devenus un corps séparé de la masse à libérer. Ce qui était un problème sérieux par rapport aux objectifs affichés de l’auto-émancipation, deviendra un obstacle infranchissable dès lors que la question paysanne devra être prise en compte, à l’échelle d’une planète encore à dominante rurale. La question posée aux révolutionnaires, même les plus attachés à l’idée d’émancipation, était celle du commandement sur la paysannerie, de la direction à imposer à celle-ci. Et, de surcroît, il s’agissait d’une option qui devait éviter les tendances spontanées, non modernes et non socialistes de la paysannerie. Même des velléités d’action en faveur de l’auto-émancipation n’avaient alors plus de place et d’ailleurs pratiquement plus de partisans. Le cheminement chinois, celui parcouru par le mao ïsme avant 1949, apparaît ainsi inévitable, du moins dans ses grandes lignes.

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Le marxisme face à une paysannerie devenue son partenaire obligé, un allié que l’on n’a pas choisi et, plus encore, qui ne vous a pas choisi, prenait une voie nouvelle, faisant surgir un édifice original qui modifiait profondément à la fois le projet d’émancipation sociale et la modernité socialiste (ou tout projet de modernité), construisant et inventant à la place, par essais et par erreurs, par choix et par contrainte, cette combinaison inédite, ce « socialisme réel » qui traverse le XXe siècle et disparaît au moment où s’ouvre une autre ère, un autre millénaire.

Notes
[1]
L. BIANCO, Les Origines de la révolution chinoise, 1915-1949, Gallimard, « Folio », Paris, 1967, p. 148 sq., 184-189, 338 sq. ; L. BIANCO, « Peasants and Révolution : The Case of China », The Journal of Peasants Studies, (3), 1975, p. 313-335 ; L. BIANCO, « Paysans et communistes dans la révolution », Historiens et Géographes, 1993, n° 340, p. 113-124.
[2]
Cité in T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », in T. SHANIN (ed.), Peasants and Peasant Societies, Penguin books, Londres, 1976, p. 230 sq..
[3]
H. CARRèRE D’ENCAUSSE et S. SCHRAM, Le Marxisme et l’Asie, 1853-1964, Armand Colin, Paris, 1965, p. 21.
[4]
Ce passage célèbre sur la nécessaire alliance est supprimé dans la deuxième édition, datant de 1869, du Dix-huit brumaire (T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », op. cit., p. 237 ; H. CARRèRE D’ENCAUSSE et S. SCHRAM, Le Marxisme et l’Asie, 1853-1964, op. cit., p. 23).
[5]
C’est notamment la position de F. ENGELS dans la préface de 1874 à ses écrits de 1850 sur La Guerre des paysans en Allemagne (celle du XVIe siècle).
[6]
Cité in T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », op. cit., p. 231.
[7]
T. SHANIN, Late Marx and the Russian Road, Monthly Review Press, New York, 1983 ; E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, Oxford University Press, New York-Oxford, 1985, 1er chap., p. 30-31.
[8]
Le populisme russe n’est pas anticapitaliste parce qu’il pense qu’il y a une possibilité d’établir le communisme en Russie à partir des traditions communautaires paysannes ; c’est plutôt le contraire, il rejette le monde bourgeois en Russie et ailleurs, et il est heureux de trouver dans sa recherche d’une alternative le mir paysan qu’il idéalise d’emblée (M. MEISNER, « Utopian Socialist Themes in Maoism », in J. W. LEWIS (ed.), Peasant Rebellion and Communist Revolution in Asia, Stanford, University Press, Stanford (Calif.). 1974, p. 218-219).
[9]
(MARX cité in T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », op. cit., p. 14.) Sur les quatre versions de la réponse à Zazoulitch de 1881. Marx avait rassemblé, depuis la fin des années 1860, une immense documentation sur le cas agraire russe qu’il n’eut pas le temps de transformer en une étude précise.
[10]
Dans une lettre à Vera Zazoulitch de 1885 (E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, op. cit., p. 34). Engels, qui avait soutenu en 1875 une position assez proche de celle de Marx, ne parle plus en 1894 que de se servir des restes de la tradition communautaire (H. CARRèRE D’ENCAUSSE et S. SCHRAM, Le Marxisme et l’Asie, 1853-1964, op. cit., p. 19-20).
[11]
Plekhanov avait, dès les années 1880, tenté l’exercice bien délicat visant à démontrer l’importance, selon lui sous-estimée, du prolétariat (celui du textile) dans la vie économique russe ; de même, il s’efforce de démontrer l’ampleur de la pénétration capitaliste dans les campagnes, anticipant sur l’effort tout aussi orthodoxe (marxiste) mais plus systématique de son futur disciple Lénine (S. H. BARON, Plekhanov : The Father of Russian Marxism, Stanford University Press, Stanford, 1963, p. 97-100 ; E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, op. cit., p. 32 sq.).
[12]
M. ANGENOT, L’Utopie collectiviste : le grand récit socialiste sous la Deuxième Internationale, PUF (« Pratiques théoriques »), Paris, 1993, p. 102.
[13]
Ibidem, p. 120-121.
[14]
M. L. SALVADORI, « La Conception du processus révolutionnaire chez Karl Kautsky de 1891 à 1922 », in Histoire du marxisme contemporain, t. 1, 10/18, Paris, 1976.
[15]
M. ANGENOT, L’Utopie collectiviste : le grand récit socialiste sous la Deuxième Internationale, op. cit., p. 121.
[16]
Ibidem, p. 122.
[17]
J. C. SZUREK, « Les Paysans chez Lénine : " classe " ou " strate " », L’Homme et la Société, 1977, n° 45-46, p. 141-168.
[18]
Les textes de Marx sur la Russie, datant de la fin de sa vie, n’étaient pas encore connus.
[19]
J. C. SZUREK, « Les Paysans chez Lénine : " classe " ou " strate " », op. cit.
[20]
LéNINE, « Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique », in LéNINE, Œuvres, IX, Éditions de Moscou, 1966 [1905].
[21]
Ibidem, p. 70.
[22]
Ibid., p. 95.
[23]
Ibid., p. 95-96.
[24]
J. C. SZUREK, « Les Paysans chez Lénine : " classe " ou " strate " », op. cit.
[25]
E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, op. cit., p. 86-96.
[26]
T. SHANIN, Late Marx and the Russian Road, op. cit.
[27]
E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, op. cit., p. 92.
[28]
En 1908, il publie un article reproduisant la même argumentation que son livre Le développement du capitalisme en Russie, à partir des mêmes statistiques (J. C. SZUREK, « Les Paysans chez Lénine : " classe " ou " strate " », op. cit., p. 149-150).
[29]
E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, op. cit., p. 99-108.
[30]
Ibidem, p. 112.
[31]
Ibid., p. 103.
[32]
Ibid., p. 109.
[33]
T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », op. cit., p. 293 sq.
[34]
E. KINGSTON-MANN, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Révolution, op. cit., p. 86.
[35]
T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », op. cit., p. 293.
[36]
M. LIEBMAN, Le Léninisme sous Lénine, I, Seuil, Paris, 1973, p. 259.
[37]
M. LEWIN, La Formation du système soviétique : essais sur l’histoire sociale de la Russie dans l’entre-deux-guerres, Gallimard, Paris, 1987, p. 419 sq.
[38]
P. PASCAL, La Civilisation paysanne. L’âge d’Homme, Lausanne, 1969.
[39]
Cette conception de la révolution permanente qu’il élabore en 1904-1905 est exposée pour la première fois systématiquement dans son essai de 1906 (L. TROTSKY, Bilan et Perspectives, I, 1974, éditions de Minuit, Paris, 1974, p. 40, 55 sq.).
[40]
L. TROTSKY, La Révolution permanente, Gallimard, Paris, 1963, p. 60.
[41]
Trotsky (La Révolution permanente, ibidem, p. 65 sq.) reprend la discussion en 1928-1929 dans son livre. Il y discute de la position de Lénine sur le parti paysan dans les années 1907-1909. Il cite un de ses articles datant de 1909 où il critique la conception, menchevique et bolchevique, de « l’autorestriction bourgeoise du prolétariat qui aurait le pouvoir dans ses mains », p. 96.
[42]
H. CARRèRE D’ENCAUSSE et S. SCHRAM, Le Marxisme et l’Asie, 1853-1964, p. 40 sq. ; B. LAZITCH & M. DRACHKOVITCH, « The National and Colonial Questions and the Comintern’s Initial Policy in the East », Lenin and the Comintern, I (9), Stanford University Press, Stanford, 1972, ch. 9, p. 365 sq.
[43]
H. CARRèRE D’ENCAUSSE et S. SCHRAM, ibidem, p. 45 ; B. LAZITCH & M. DRACHKOVITCH, ibidem, p. 383 sq.
[44]
P. BROCHEUX, « Les Communistes et les paysans dans la révolution vietnamienne », in P. BROCHEUX (éd.), L’Histoire de l’Asie du Sud-Est, Presses Universitaires de Lille, 1982, p. 251.
[45]
Ibidem.
[46]
Et aussi après la désintégration du courant anarchiste qui avait été jusqu’au début des années 1920 une composante importante du mouvement révolutionnaire.
[47]
S. SCHRAM, Mao Tsé-toung, A. Colin, Paris, 1972.
[48]
A. MAC DONALD, « The Hunan Peasant Movement : Its Urban Origins », Modern China, I (2), 1975, p. 180-203.
[49]
C’est la position que E. Hobsbawm (« Peasants and Politics », The Journal of Peasant Studies, (1),1, p. 3-22) développe en se servant principalement de ses recherches concernant l’Europe et l’Amérique latine.
[50]
Ibidem, p. 7 et 12 sq.
[51]
T. SHANIN, « Peasantry as a Political Factor », op. cit., p. 255.
[52]
E. HOBSBAWM, « Peasants and Politics », op. cit., p. 13.
[53]
Ibidem.
[54]
Ibidem.

en relation :
pour Marx : le capital, le prolétariat, la paysannerie : jamais 2 sans 3

Florage

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Florage le Mer 10 Avr - 7:25

Les paysans du village de Ngape, dans la region de Magway, ont reçu l’interdiction de cultiver des terrains le long de la route d’un pipeline de pétrole et de gaz chinois qui traverse leur village depuis 2012. Ils font maintenant face aux demandes d’une filiale de l’entreprise pour son utilisation exclusive. Le pipeline, qui court du port de Kyaukpyu, dans l’état du Rakhine, à Kunming, en Chine, a été construit par l’entreprise publique China National Petroleum Corporation (CNPC) et son partenaire birman. Depuis sa mise en service, les paysans ont reçu l’interdiction de cultiver des terres à moins de quinze mètres de chaque côté de la ligne. “Ils ont accepté de nous compenser pour la terre et nos cultures pendant cinq ans, en nous disant que nous pourrions les cultiver plus tard pour gagner notre vie”, a déclaré Soe Thint, l’un des paysans dépossédés. Deux ans après la fin de l’interdiction, les paysans n’ont toujours pas eu l’autorisation de récupérer leurs terres. Aujourd’hui, la filiale de la CNPC, SEAsia Oil Pipeline – SEAsia Gas Pipeline Co., a déposé une demande d’utilisation exclusive de la zone concernée. “Nous ne pouvons pas accepter cela”, a conclu Soe Thint. Une manifestation pour interpeller le gouvernement birman s’est tenue le 2 avril à Ngape.

Les paysans : les grands perdants d’une Birmanie en transition
À la rencontre des villageois de Letpdaung,
symbole de l’opposition aux projets d’investissements en Birmanie
info.Birmanie

L’équipe d’Info Birmanie est allée à la rencontre des habitants de deux  villages situés autour de la mine de cuivre de Letpadaung, près de Monywa, au centre Ouest du Pays. Ce projet a eu pour conséquences directes des confiscations de terres et des dégradations environnementales catastrophiques.


PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  DSC_0192
Les villageois s’élèvent contre le projet et tentent de s’organiser pour protester contre la pollution générée et les faibles indemnisations reçues en compensation de la saisie de leurs terres par les autorités. Mais ils peinent à faire entendre leur voix face à la répression, au harcèlement, aux menaces et à l’intimidation des autorités…

DSC_0143Pour arriver à Letpadaung, il faut emprunter une longue route goudronnée, qui contrairement à la majorité des routes du pays est en excellent état. Bien que déserte, elle est parsemée de check-points que notre voiture passe sans encombre, mais à l’aller comme au retour, il faut payer pour passer et notre plaque d’immatriculation est soigneusement annotée aux registres.

Sur la route on longe une première montagne, Kyae Sin, ou plutôt ce qu’il en reste : un désert de petit monticules étalés sur des centaines de mètres, avec en toile de fond, un bloc aplati sur lequel se pressent des dizaines de camions qui s’activent dans la poussière. Sa bal, la deuxième montagne, a déjà totalement disparue depuis quelques mois.


PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  DSC_0143

En continuant, nous croisons une cinquantaine d’ouvriers courbés au milieu de cailloux rangés par petits tas. Ils élargissent la route pour que les camions, de plus en plus nombreux, qui travaillent sur le projet d’extraction de cuivre puissent passer facilement avec leur précieux chargement. Juste derrière, on aperçoit la troisième montagne : Letpadaung.

Ce projet massif d’extraction minière est mené par l’entreprise chinoise Wanbao et un conglomérat économique contrôlé par l’armée, en collaboration avec le gouvernement birman qui reçoit 51% des profits de l’activité.

La mine de cuivre de Letpadaung illustre le désastre écologique des projets d’extraction minière, leur impact économique et social sur les communautés locales. Elle est aussi le symbole d’un régime qui réprime brutalement des manifestations pacifiques seulement pour protéger ses intérêts économiques.

Les communautés locales n’ont jamais été consultées par les entreprises et n’ont jamais eu l’opportunité d’échanger avec elles. Les autorités se chargent directement de récupérer les terres jugées nécessaires au projet d’extraction, de déplacer les villages, d’encaisser et de gérer les compensations.

Chaque jour l’activité des camions s’intensifie et se rapproche du village provoquant bruit et poussière. Les dégâts environnementaux sont colossaux : l’utilisation de produits chimiques, comme l’acide, pollue l’eau, l’air et la terre affectant directement la santé des villageois. Des problèmes respiratoires, des tumeurs  et d’autres problèmes de santé ont été détectés sur un grands nombre de villageois, sans qu’aucune mesure de dépistage n’ait été mise en place, ni aucun soin apporté. Sans parler de la déforestation et de la destruction de la faune et de la flore locale.


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Arrivés au premier village, deux motards nous suivent déjà. Ont-ils déjà été prévenus de notre visite? Les autorités nous laissent nous déplacer librement, mais non sans épier tous nos faits et gestes.  Les  deux hommes nous suivront tout la matinée, y compris dans les monastères dans lesquels nous échangeons avec les villageois. Ceux-ci habitués aux policiers, ne leur prêtent pas attention et parlent ouvertement des violations des droits de l’homme qu’ils subissent ainsi que de ce qu’ils reprochent aux autorités.

Les paysans nous font découvrir les alentours de leur village, Watt Hmey. Une impression de malaise en ressort : la moitié des maisons ont déjà été détruites.

En poursuivant notre chemin à pieds pour aller à la rencontre des villageois partis travailler leurs terres, nous découvrons un aperçu de ce qu’était Letpadaung avant les bulldozers et la poussière : des rizières, des palmiers, des montagnes et une végétation luxuriante à perte de vue.

Nous apprenons que toutes les terres qui nous entourent, appartenant depuis des générations aux paysans, sont devenues « illégales » depuis le début de projet  car elles ont été réquisitionnées par les autorités locales. Les paysans vivent donc dans un village fantôme et les terres sur lesquelles ils travaillent  peuvent leur être retirées à tout moment.

En Birmanie il n’y a ni cadastre délimitant les parcelles de terre, ni titres de propriété : cela laisse le champ libre aux confiscations de terres. La constitution du pays permet à l’armée de réquisitionner des terres « pour l’intérêt de la Nation »,  mais le gouvernement confisque les terres des paysans pour les attribuer à des entreprises.

Harcelés et sous pression les paysans sont poussés à bout. Les autorités sont allées jusqu’à fermer le monastère et l’école du village tout en interdisant aux enfants d’aller étudier dans les écoles des villages voisins.


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À peine arrivés dans un deuxième village, Moe Gyoe Pyin, une trentaine de personnes de tous âges se pressent dans la maison où nous avons été accueillis.

Tous veulent nous raconter ce qu’il se passe depuis deux ans et témoigner des violations dont ils ont été victimes. Ils veulent à tout prix que le monde connaisse leur sort, laissés pour compte au profit d’intérêts économiques.

Le chef du village est un homme de 40 ans, il a une déformation au niveau de la gorge, très probablement liées à la pollution de l’eau et de la terre.  Il nous parle des injustices, mais aussi du manque total d’information auquel ils sont confrontés.


PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  DSC_0171-300x200

Il nous raconte ensuite les événements récents du mois de novembre 2013. Du jour au lendemain et sans les consulter, les militaires ont entourés de clôtures la terre d’un des villageois qui avait refusé les compensations, puis ils ont construit un bâtiment surveillé par des gardes armés.

Cette décision soudaine est stratégique. C’est sur ce lopin de terre que passe le chemin qui permet aux villageois d’accéder à leurs champs et aux animaux d’aller paitre. Les autorités usent de tous les moyens de pression possibles pour que les villageois abandonnent leurs revendications et quittent leurs terres.

Excédés et pensant ne plus rien avoir à perdre, une centaine d’habitants du village de Moe Gyoe Pyin,  se sont  allongés sur la route face au bâtiment des militaires, en déclarant « vous n’avez qu’à nous tirer directement dessus car privés de nos moyens de subsistance, nous mourrons de toute façon ».

La réponse des  autorités a été immédiate et fidèle aux vieilles habitudes répressives : une dizaine de camions ont été appelés en renfort et la police a tiré avec des balles en caoutchouc sur la petite foule de paysans non armés. Onze villageois ont été blessés, mais seulement sept se sont plaints aux autorités, cinq craignant les représailles.

Deux des protestataires montrent fièrement les cicatrices des balles qui les ont atteintes au bras et au pied. Les images prises par quelques villageois pendant la répression de la protestation ont été confisquées par les autorités : leurs blessures constituent donc leurs uniques preuves.

Ce n’est pas la première fois que les autorités ont recours à la violence pour mettre un terme à un mouvement de protestation qui s’amplifie. En 2012, La police anti-émeute a attaqué des camps des manifestants situés autour de la mine de Letpadaung, utilisant des canons à eau et des bombes fumigènes contenant du phosphore. Une centaine de blessés – majoritairement des moines – ont dû chercher des soins médicaux dans des hôpitaux de fortune.

Nous rencontrons ensuite Ma La Mia, 47 ans. Elle refuse depuis des mois les compensations qu’on lui offre contre sa terre, et subit sans cesse les pressions des autorités. Elle nous raconte comment les policiers jouent avec le manque d’information et de connaissance que les paysans ont de leurs droits. Des policiers ont par exemple offert à Ma La Mia une somme d’argent importante si elle les suivait au poste de police pour signer un « contrat ». Craignant d’être arrêtée, elle a refusé de les suivre, sachant aussi pertinemment qu’il s’agissait d’une proposition malhonnête et qu’elle ne toucherait jamais rien.  La corruption des autorités locales dans ce type de contexte est répandue, subtilisant souvent l‘argent allouée aux compensations des villageois.

À force d’opposer de la résistance, la terre de Ma La Mia a été détruite le 27 octobre dernier par un bulldozer. Lorsqu’elle a demandé au conducteur de l’engin pourquoi ils réduisaient en miette ses haricots prêts à être récoltés, il a répondu « j’obéis aux ordres » et a menacé de lui tirer dessus. Ma La Mia nous raconte fièrement avoir répondu « Allez-y,  tirez-moi dessus ! ».

Le message est sans équivoque : quoi qu’il advienne, tous les villageois seront chassés de leur village et de leurs terres.

Ces derniers mois, la pression des autorités s’est accentuée. En novembre, de nouvelles clôtures ont été installées autour des terres de paysans. Malgré leurs protestations elles n’ont pas été retirées et ils ont reçu l’ordre de quitter leurs maisons.

Si des centaines de villageois se sont résignés à céder leurs terres, d’autres, comme les habitants des villages de Watt Hmey et de Moe Gyoe Pyin ont choisi de résister contre cette situation injuste où leur gouvernement protège les intérêts des entreprises étrangères plutôt que ceux de sa population.

La mine de Letpadaung est devenue le symbole de la résistance des populations locales contre des projets industriels gigantesques dans un pays où les nouveaux investisseurs affluent.  Le nombre de terres confisquées a augmenté depuis l’ouverture de la Birmanie au monde.

Il semble que le gouvernement accepte de réformer tant que cela sert ses intérêts et que cela ne contrecarre pas ses perspectives économiques et sa main mise politique et judiciaire. La protection des intérêts du gouvernement semble outrepasser ce qui devrait constituer les éléments fondamentaux de la transition birmane, notamment le respect des droits des populations de Birmanie.

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Florage le Sam 20 Avr - 6:55


LOIN DE NOTRE-DAME ET DE PARIS
Patlotch a écrit:à l'heure où l'on nous saoule d'une identité franco-européenne autour de Notre-Dame de Paris alors que les paysans français d'en-bas, entre autres dans le monde, sont à la peine ou menacés de disparaître au profit de l'agriculture industrielle des fermes-usines, il n'est pas inutile de rappeler ou simplement découvrir une autre histoire, ancrée dans les réalités quotidiennes et matérielles de la subsistance, au péril de la vie, dans ce qu'on peut globalement considérer comme un affrontement de classes aux temps du féodalisme comme mode de production économique et politique. C

cette histoire n'est pas moins la nôtre, et du moins celle de ma famille, jusqu'à mes arrières grands-parents. Je me souviens de la haine de classe de ma grand-mère paternelle quand on passait devant le château de Bellecour, à Seuillet dans l'Allier. Son propriétaire à l'époque de la révolution, Henri Lebrun, homme instruit, fut rédacteur des cahiers de doléances prévus pour les Etats Généraux convoqués par Louis XVI en mai 1789, naturellement choisi pour siéger à Moulins, fut élu représentant du Tiers Etat et partit siéger à Versailles, puis devint député du peuple lorsque l’Assemblée Nationale fut créée. Quelle représentation !

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C'est à une plongée dans l'univers quotidien des villageois qui ont bâti la France, dans toute sa diversité, que l'on est convié ici. Aujourd'hui encore, l'empreinte de ces "croquants" se lit à chaque pas. Année après année et sur l'ensemble de l'Hexagone, depuis les ultimes soubresauts de la guerre de Cent Ans jusqu'à la fin de la Fronde – soit plus de deux siècles –, un continent englouti réapparaît au terme d'une grande enquête dans les archives locales et les travaux parfois oubliés des historiens régionaux. Aléas dramatiques du climat et de la géologie, poussées de peste, massacres et pillages dus aux guerres civiles, étrangères et bientôt religieuses, attaques sanglantes des loups... Mais aussi belles récoltes et perfectionnement des méthodes, implantation de cultures nouvelles, évolution de la seigneurie et du statut des gens de la terre, apparition d'îlots de grande production et mise en valeur d'étendues incultes, redressement démographique, sécularisation de propriétés ecclésiastiques, etc. : on est loin du monde immobile qu'une historiographie paresseuse présente parfois. Le vécu des habitants de plus de 2 000 des communes d'aujourd'hui resurgit à travers plus d'un millier d'épisodes concrets.

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  David_Teniers_the_Younger_-_Village_Festival-500x320

Sous la plume de dizaines de curés de village, notaires, magistrats, chroniqueurs et auteurs de journaux domestiques, voici le portrait en majesté de millions de Français obscurs. Leur mode de vie, leurs joies et leurs peines, leur sociabilité, leur sexualité, leur rapport à la violence, leurs croyances et leur imaginaire, enfin révélés, font d'eux nos frères en humanité.

L’Histoire conte la vie des rois et néglige celle des paysans. Jean-Marc Moriceau, historien, répare cet oubli. À partir d’une somme d’archives, il (re)donne vie au quotidien du peuple des campagnes entre 1435 et 1652.

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Paysans-xvie-siecle
En ce temps-là, « il n’y avait pas besoin d’un Salon de l’agriculture pour savoir ce qu’était un mouton. Les paysans et les ruraux représentaient 85 à 90  % de la population. Pourtant, ils n’avaient pas voix au chapitre. Dans les archives, soit on en parlait vu d’en haut, soit on parlait des grands hommes ». Spécialiste de l’histoire des campagnes à l’université de Caen, Jean-Marc Moriceau répare cette injustice, en « faisant entendre leur voix, vu d’en bas ».

L’historien s’est intéressé à une époque qui court de 1435 à 1652. « C’est la période la plus lointaine possible » permettant de s’appuyer sur une documentation solide. On démarre à la fin de la guerre de Cent Ans, « les campagnes étaient à feu et à sang ». On termine par la Fronde, « une guerre civile atroce ». Le trait d’union de ces deux siècles : une insécurité quasi-permanente. Difficile de résumer ces 550 pages. Le lecteur suit le fil, chronologiquement, et découvre des réalités souvent méconnues.

Paysans en mouvement
« Il y avait des pans d’Histoire oubliée. » On corrige certaines idées reçues. « On a souvent tendance à considérer que jusqu’aux guerres de Religion, les campagnes étaient pacifiées. » Or, ce n’était pas le cas : après la guerre de Cent Ans, la reconstruction a duré près de 90 ans, au cours desquels les campagnes étaient ensanglantées par d’anciens soldats désœuvrés. Devenus des bandits, ils pillaient et violaient. Sous François Ier, pourtant associé au raffinement de la Renaissance, le « roi Guillot » et ses troupes ont semé la terreur du Lyonnais à l’Anjou où il a fini par être vaincu.
Autre découverte : on a tendance à imaginer des campagnes figées. « Or, les gens bougent. Il y a une grande mobilité intermittente, de 50 à 200 km à pied, pour aller vendanger ou en pèlerinage. »

Peu de traces écrites
Ce travail d’historien représente un défi, car les paysans illettrés ont laissé peu de traces écrites. «Je me suis appuyé sur les témoins les plus proches : les curés, les marchands ruraux, les propriétaires fonciers qui tenaient des livres de raison (livres de comptes, commentés)», expose Jean-Marc Moriceau. « Certains avaient plusieurs activités, marchand et laboureur par exemple. Les propriétaires surveillaient leurs fermiers-métayers, les curés levaient l’impôt. Ils connaissaient très bien les réalités culturelles et météorologiques. »

Massacres, famine, loups…
Ce panorama dessine la diversité des régions avec une population qui grandit ou disparaît au gré des fléaux. Durant l’hiver 1481 catastrophique, les cultures gèlent. La soudure suivante génère une famine terrible : 300 000 à 400 000 morts. On y ajoute les épidémies de peste qui décimaient une population en trois mois, les attaques de loups et les razzias des soudards… Non, la vie n’était pas rose. Pourtant, ces chroniques révèlent aussi «comment la campagne se relevait, se transformait».

Le sarrasin à Bazougers
On assiste par exemple à l’apparition de nouvelles pratiques agricoles. En 1446, à Bazougers (53) est introduit le sarrasin (blé noir). « Semée en juin, récoltée en octobre, cette culture de substitution est une bénédiction pour les paysans. » Apparaissent également des produits venus des Indes (Orient et Amériques) : les épices, le dindon, la fève de Calicut, le sainfoin… Les équipements, en revanche, ne connaissent pas de transformation forte.

Les Gilets jaunes d’hier

Clin d’œil à l’actualité, l’Histoire est marquée par des révoltes contre l’impôt. Avant les Gilets jaunes, avant les Bonnets rouges en 1675, ces chroniques relatent d’autres soulèvements. Les Croquants étaient des paysans du Limousin qui se sont révoltés contre les gens de guerre et les impôts. Dans le Sud-Ouest, la révolte des Pitauds contre la gabelle a fini dans le sang, mais en obtenant gain de cause. La Bretagne, elle, avait échappé à l’impôt : un avantage négocié en 1532 lors du rattachement à la France…

Cet article est mis en ligne conjointement par Mondes Sociaux et L'Histoire dans le cadre d’un partenariat de co-publication.

Que les campagnes aient rassemblé longtemps la majorité de la population en France comme en Europe, il ne viendrait à personne de le contester. Que les paysans et autres « gens de village », pour reprendre une expression venue du Moyen Âge, aient imprimé leurs marques dans nos paysages, notre sécurité alimentaire, notre patrimoine et nos racines, chacun le conçoit. Que les ruraux aient produit les richesses sur lesquelles les élites ont édifié leur puissance et les pouvoirs publics leurs finances, nul n’en disconviendra. Pourtant, sauf rarissimes exceptions, ils demeurent dans l’anonymat de l’histoire.

C’est à eux que j’aimerais rendre la parole. Ils ne sont pas censés avoir « fait » l’histoire mais l’avoir subie. Or c’est aussi bien comme acteurs que comme sujets que j’ai cherché à les observer. Même s’ils n’étaient pas tous liés à l’agriculture, les gens de la ville les appelaient des « Croquants » ou des « Païsants », comme ceux qui ont soutenu Condé à Rocroi, en 1643. Ce sont eux que j’ai mis en lumière. Enfin, considérés sous l’angle de l’histoire immobile, ils semblent ne pas avoir eu de repères historiques : c’est à cette privation que j’ai voulu remédier. Comment parvenir à ces objectifs ? Et pour quels résultats ? Telles sont les deux questions qui m’ont guidé.

Modes historiques : d’un angle à un autre
Ces campagnards ont d’abord été considérés comme « classes agricoles » sous l’œil particulier des historiens du droit, dans leurs rapports juridiques avec les maîtres qu’ils servaient. Dans un second temps ils furent examinés par les géographes comme agents de transformation des milieux et des paysages. Ils ont ensuite connu leur heure de gloire avec l’histoire économique et sociale chère aux disciples de Marc Bloch et de Lucien Febvre, entre 1950 et 1980.


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Depuis, les modes sont passées ailleurs, délaissant les territoires ruraux et les sociétés qui les animaient pour les élites cultivées et les cités, puis les concepts et les problèmes du moment. Plus récemment encore, les curiosités ont favorisé de nouveaux regards autour de l’histoire du genre, de l’histoire globale, de l’histoire « mondiale », décentrant les repères et les inscriptions spatiales pour repenser autrement l’évolution des sociétés humaines.

Et si nous regardions ces anonymes du passé de l’intérieur, et pas seulement d’en haut ? Dans cette perspective, plaçons-nous, autant que possible, au ras du sol pour contribuer à une histoire concrète, « vivante ». Cherchons à rendre compte des réalités sur le terrain, de la matérialité des événements.

Ces réalités sont aussi celles portées par les personnages qui côtoyaient les populations « rustiques ». Le discours d’un seigneur aux États généraux de Tours en 1484, le point de vue d’un curé du Velay, fils et frère de laboureurs, consigné dans son Journal à partir de 1638, le regard quotidien d’un charpentier de Reims sur les paysans et vignerons de la « Montagne » qu’il avait sous les yeux de 1568 à 1626, fournissent des éclairages directs sur le monde rural.

Terrain d'étude : le futur Hexagone, du Moyen Âge à Louis XIV



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La dimension hexagonale est en soi un essai d’histoire globale : la multiplicité des identités régionales et des cloisonnements culturels crée un véritable défi. Considérer ensemble des provinces, des pays et des « petites patries » que le nom du roi de France ne réunit même pas encore, est en soi un exercice de comparaison fructueux, qui est loin d’entraîner un repli historiographique.

Quelle temporalité retenir ? Pour commencer cette entreprise, deux bons siècles m’ont retenu. De la paix d’Arras (1435), qui annonce la fin des dévastations, à l’achèvement de la Fronde (1652), qui marque la dernière opposition féodale à l’émergence d’un État national, les gens de village ont vécu dans un climat d’insécurité chronique. Entre temps, dans le sang et dans la fureur, les campagnes ont été à la merci de la soldatesque.

Des hommes dans leurs repères
Les hommes surgissent dans un véritable mille-feuille géographique, ce qui impose un tour de France pour rencontrer « laboureurs à charrue », « censiers », « ménagers », « casalers », mais aussi « grangers », « closiers », « bordagers », « locatiers », « suitiers », « haricotiers », « manœuvres », vignerons, journaliers, brassiers, hommes de peine, sans négliger, au sommet, les receveurs de dîmes et de droits seigneuriaux et, à la base, le cortège des domestiques agricoles, charretiers, bouviers, bergers, vachers, chevriers, porchers, dindonniers, valets de cour, « chambrières », servantes de ferme, qui s’activaient, durement, dans les exploitations.

Chez ces « pagès » de tout acabit, un kaléidoscope se révèle, jouant plus subtilement que les oppositions binaires. Pour autant, la séparation avec les autres catégories reste ténue : partout nous rencontrons artisans liés à l’agriculture comme à l’industrie, marchands, meuniers, ecclésiastiques, sergents et garde-messiers, agents administratifs, bourgeois, gentilshommes.

Ces hommes surgissent à la lumière des événements qui ont marqué leur existence. Intempéries survenues au mauvais moment, décalages ou inversions des saisons, calamités naturelles (« orvales » ou « vimères ») ; passage de gens de guerre ; arrivée d’agents du fisc ; poussées contagieuses ; retentissement de la grande histoire, qu’il s’agisse d’événements politiques nationaux comme un traité de paix, le passage ou la mort d’un grand ; événements locaux, comme ces querelles intestines qui séquencent l’histoire agro-pastorale.

Dans cette trame, les accidents – voire les catastrophes – restent privilégiés car ils assuraient des repères durables fichés dans la mémoire des hommes. Chez les « pauvres gens de villages », les cicatrices font date.

Mais nos témoins perçoivent aussi les moments heureux de leur existence. Leurs écrits signalent, au moins à posteriori, les « bonnes » années. Regardons l’an 1441 (« très plantureux de grains » même si les vins font défaut) mais aussi 1509 (« à l’aoust, jamais à vie d’homme ne fust vu tant de bled ») ou 1525 (« le plus bel aoust que on eust sceu estimer ! »)

Au-delà des aléas, ces hommes ont survécu. Dans ces siècles de fer, le challenge entre « gens qui grognent » (Pierre Goubert) et « gens qui rient » (Emmanuel Le Roy Ladurie), est indéniable. Pour les mêmes individus, l’alternance rebat les cartes et évite de sombrer toujours dans le misérabilisme.

À feu et à sang : la colère de Jacques Bonhomme

Des « Écorcheurs » aux « Frondeurs », les campagnes sont plongées dans le sang et la fureur. La vision de villages incendiés marque les esprits. En dehors des soldats réguliers – et souvent issus de leurs rangs – des bandits rackettent les campagnes, tenant les bois le jour, et pillant la nuit.

Devant cette menace structurelle, les campagnes sauvent ce qui peut l’être. C’est alors que les villages se fortifient et élisent leur capitaine, s’imposent pour financer la construction de murailles comme Hérouville-en-Vexin en 1588. Toutefois, lorsque survient une armée c’est en ville – ou en forêt – que les villageois se réfugient avec leur bétail et leurs meubles les plus précieux.

Dans ce climat sombre, la révolte gronde : outragés et rançonnés, les « gens de labeur » se font justice eux-mêmes. En 1545, les « gens des champs » capturent, en Poitou, les aventuriers en fuite pour les dépouiller. Ceux du Dijonnais imposent un « péage » aux reîtres de l’électeur Casimir en 1576. En 1652, les paysans du Hurepoix massacrent les Allemands partis fourrager pour l’armée des Princes à Étampes tandis qu’en vallée de Chevreuse, un laboureur au surnom emblématique – Sauvegrain ! – arme une « compagnie de paysans ». La mise à sac des campagnes entraîne la vendetta.

Paroles villageoises et « discours » paysan
Comment faire remonter à la surface les réalités vécues par ces masses oubliées ? Pour aller à la rencontre des gens de la terre, et bâtir une histoire respectueuse des traces qu’ils ont laissées, il importe de descendre jusqu’au substrat documentaire.


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David Teniers the Younger.


Si la grande majorité des rustres sont restés à l’écart de la culture écrite, leur parole, même déformée et médiatisée, n’est pas étouffée entièrement : les déclarations retranscrites dans les actes administratifs (lettres de rémission, informations aux procès, cahiers de doléances) ou dans les correspondances et les mémoires de ceux qui ont côtoyé les humbles (notaires, curés de campagne, propriétaires) offrent un écho saisissant. Avant la seconde moitié du XVIIe siècle, les simples villageois à avoir tenu la plume régulièrement se comptent sur les doigts des mains. Leur apport est d’autant plus précieux : lisons Louis Bonnard, laboureur à Larajasse dans le Lyonnais des années 1640, François Robert, arpenteur à Couchey, sur la Côte bourguignonne, sous Louis XIII, et cet étonnant Jean Le Coullon, à la fois laboureur et vigneron aux portes de Metz, à Arcy-sur-Moselle, sous François Ier et Henri II.

Au-delà des théories générales ou des modes de pensée du moment, le terreau de l'histoire reste la parole, médiatisée par l’écrit ou l’objet, des générations qui nous ont précédés. De la confrontation des sources d’archives, du surgissement même des témoignages, des éclairages portés sur des réalités parfois insoupçonnées naissent des hypothèses, des angles de recherche ou des suggestions pour l’avenir.

Ouvrir à la curiosité du public les traces des sociétés dont nous sommes issus invite à des approfondissements et à des inflexions. Notre compréhension du passé est à ce prix. À une époque où les vents de l’histoire conduisent à une vision hors sol, il n’est pas inutile de restituer aux campagnes toute la place qu’elles ont tenue.

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Florage le Jeu 25 Avr - 7:41

Éthiopie: la lutte des paysans contre l'érosion des sols (2/2)
Vincent Dublange RFI 25 avril 2019

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Le verger d'Asqwal Halefom, verdoyant, au pied des montagnes rouges du Tigray, dans le nord de l'Éthiopie.
©RFI/Vincent Dublange
Second et dernier volet de notre reportage au nord de l’Éthiopie. La région du Tigray est l'une de celles régulièrement touchées par la sécheresse. On se souvient de celle des années 1980 qui avait ému le monde. Depuis une vingtaine d'années, un village a décidé de changer ses pratiques agricoles pour reverdir. Outre le creusement de puits pour l'irrigation, l'accent a été mis sur la lutte contre l'érosion des sols. Et le village exporte désormais son savoir-faire.

Ils sont des dizaines éparpillés le long du lit de la rivière asséchée. Sous le soleil qui cogne, ils amassent des pierres qu’ils entassent dans de grands carrés de grillage.

Amate Teka est l’une des travailleuses : « Je construis des digues, des terrasses pour retenir la terre quand il y a la saison des pluies et que l’herbe repousse dessus. Tout ça pour que notre bétail boive de l’eau, de l’eau propre, et puisse manger de l’herbe. »

Ces habitants d’Abreha we Atsbeha font partie des 20% du village à recevoir encore de l’aide alimentaire. 15 kilos d’orge contre des heures de travail pour la communauté. C’est un programme de la Banque mondiale. Il y a vingt ans certains fuyaient les lieux. Aujourd’hui, les mesures autoritaires décidées par le chef de l’époque, Aba Hawi ont fait leur effet : interdiction du pâturage sur les flancs de collines, lutte active contre l’érosion des sols lessivés chaque saison des pluies.

Direction l’Est. C’est justement pour transmettre son vécu qu’Aba Hawi descend de sa montagne dans la plaine Afar. Un filet d’eau coule toute l’année. Un petit canal la conduit jusqu’aux champs. Mais bientôt, la saison pluvieuse du plateau viendra tout emporter dans la vallée.

Medhaniye BiereBerhan, de l’Université de Mekelle : « Donc vous voyiez, c’est par là qu’arrive l’eau depuis le haut de la montagne. Elle coule très vite et elle érode le lit de la rivière. Ça creuse une ravine d’environ deux mètres et demi. Du coup les fermiers n’arrivent pas à profiter les canaux d’irrigation. »

Il veut donc édifier une digue pour briser la puissance du courant et rendre possible la canalisation de l’eau en toute saison. Et dans cette tâche, l’Université compte sur Aba Hawi, retraité de son poste d’administrateur, mais nouvellement embauché pour prêcher la bonne parole.

Medhaniye BiereBerhan : « Nous avons besoin de lui pour deux raisons : il est un expert de l’irrigation et en même temps il a une très bonne image auprès des paysans. Par exemple, je suis un ingénieur civil, j’utilise parfois des termes que les fermiers ne comprennent pas. Aba Hawi comprend ce qu’on pense, ce qu’on dit et est capable de le leur traduire et ainsi on se comprend tous. »

Un paysan qui parle aux paysans, afin de transmettre le savoir-faire qui pourrait contribuer à réduire le nombre d’Éthiopiens bénéficiaires d’aide alimentaire. Ils sont encore huit millions.

Éthiopie: les changements dans les pratiques agricoles (1/2)
Vincent Dublange RFI 24 avril 2019

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L'ancien chef du village d'Abreha we Atsbeha, dans son verger encore verdoyant à la fin de la saison sèche.
©RFI/Vincent Dublange
En Éthiopie, alors que la sécheresse menace à nouveau une partie de la Corne de l'Afrique, comment améliorer la production agricole ? C'est une question cruciale pour sortir huit millions de personnes de la dépendance à l'aide alimentaire en leur permettant de manger à leur faim, mais aussi de vendre les surplus de leur production. Dans la région du Tigray, dans le nord des hauts-plateaux éthiopiens, un village fait aujourd'hui figure d'exemple en la matière. À la fin des années 1990, un responsable local a décidé de tout révolutionner. Vingt ans plus tard, l'endroit est devenu une oasis de verdure dans un océan de rocaille.

Au pied des montagnes rouges, le village d'Abreha We Atsbeha,  Asqwal Halefom nous emmène visiter son jardin.
« Là c'est des mangues, là des oranges, ici c'est du café. »
Du café, il y a peu aucun paysan n'aurait parié un centime là-dessus. Et pourtant, nous sommes bien dans l'extrême-nord, une des terres de la sécheresse, de la famine.

Au fond du verger, Madame Asqwal a fait creuser un puits maçonné de huit mètres de profondeur. L’État a financé près de la moitié.
« Ici, la terre a besoin de beaucoup d'eau et du compost. C'est comme du sable, ça chauffe vite et ça tue les plantes. On donne de l'eau et du compost toutes les deux semaines, trois semaines. Parfois quand c'est très sec, tous les mois. On a deux puits. C'est assez pour tout le jardin. »

Non loin de chez Asqwal, la demeure d'Aba Hawi. C'est lui, l'ancien chef de village pendant 31 ans, qui a tout enclenché. Il dit avoir appris dans le maquis, formé par la guérilla marxiste qui combattait la dictature dans les années 1980. Des universitaires lui ont aussi donné conseil au fil des ans.

Aujourd'hui, les oiseaux chantent, les feuilles bruissent, les abeilles butinent. Un véritable petit écosystème.
« Ça, c'est des mangues regardez. Elles servent à deux choses. La première, ça donne le fruit, ça se mange et ça se vend. La deuxième, c'est que les abeilles peuvent butiner dans les fleurs. On a tout ce qui est cultivable en Éthiopie. Il y a des mangues, du miel, toutes les sortes de fruits, des animaux.. »

Tout ce qui est cultivé ici est soit mangé, soit vendu. En termes de nourriture, Aba Hawi est quasiment autosuffisant.

Le chef a usé de son pouvoir pour obliger les habitants à donner 40 jours par an gratuitement à la communauté. Pour améliorer le village. Le Professeur Gebrehiwot Tadesse, de l'Université de Mekelle, la capitale régionale.
« La communauté à laquelle vous avez rendu visite n'est pas facile à convaincre. C'est seulement Aba Hawi qui les a mobilisés, qui les a convaincus. Et pas uniquement de la nécessité de préserver les ressources naturelles, mais aussi de l'interdiction du pâturage. Il est le premier à l'avoir introduit dans cette région. »

Un effort particulier a été fait pour lutter contre l'érosion des sols. Il a valu à Aba Hawi d'être récompensé par l'ONU.

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Message par Florage le Sam 11 Mai - 4:37


PREMIERS PAYSANS, PREMIÈRE CIVILISATION
l'émergence de l'agriculture et de la civilisation humaine

Le berceau de la civilisation humaine précisément découvert par des scientifiques
Sputnik France 06.05.2019

La civilisation humaine est née dans le bassin du fleuve Niger en Afrique, d’après des analyses de l’ADN de plantes qui poussent dans la région, relate la revue Science Advances.

images importées de Yam genomics supports West Africa as a major cradle of crop domestication, Science Advances 01 May 2019
Une équipe internationale de scientifiques a découvert de nouvelles preuves selon lesquelles le bassin du fleuve Niger en Afrique était le berceau de la civilisation humaine, rapporte la revue Science Advances, ajoutant que cette conclusion résulte des analyses de l'ADN de plantes de la région.

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Ainsi, les scientifiques se sont penchés sur 167 types d'ignames, y compris ceux poussant dans la savane (Dioscorea abyssinica) et les forêts (Dioscorea praehensilis). Dioscorea rotundata, le type d'ignames le plus répandu en Afrique, serait apparu suite à l'hybridation de la Dioscorea abyssinica et de la Dioscorea praehensilis. 86 échantillons de plantes domestiquées ont été obtenus au Ghana, au Bénin, au Cameroun et au Nigeria.
Les résultats d'une analyse génétique ont notamment permis de diviser les variétés forestières d'ignames en deux groupes — celui du Cameroun et celui de l'Afrique de l'Ouest. Selon le scénario le plus probable, les ignames se sont premièrement divisées dans les catégories de la savane et forestière. C'est la forme ouest africaine poussant dans le bassin du Niger qui a été ensuite cultivée et hybridée avec la Dioscorea abyssinica sauvage.


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Les résultats d'études précédentes ont montré qu'il y a environ six mille ans (à l'époque du Sahara «vert»), le bassin du fleuve Niger comptait de nombreux lacs, ce qui rendait la région plus humide et favorable à la culture de diverses espèces de plantes. Certains scientifiques suggèrent que, lorsque la désertification a commencé dans le nord, les anciens peuples qui habitaient la partie boisée de l'Afrique de l'Ouest ont commencé à cultiver des plantes afin de faire face à l'influence d'un climat plus aride. Cela fait du Niger l'un des points principaux de l'émergence de l'agriculture et de la civilisation humaine.

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Message par Florage le Lun 20 Mai - 18:21


François Léger est enseignant-chercheur au sein d’une unité mixte Inra/ AgroParisTech dédiée à l’agriculture urbaine. De 2011 à 2015, il a coordonné une étude sur la « performance économique du maraîchage biologique en permaculture » à la ferme biologique du Bec Hellouin, située dans l’Eure.

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François Léger : Les microfermes sont le chemin vers l'autonomie alimentaire et sociale »

Cet entretien est publié dans le livre Un sol commun, aux éditions Wildproject, paru en mai 2019, et repris en "Bonnes feuilles".

Comment tendre vers « l’innovation écologique radicale » ? Pour le chercheur François Léger, chercheur en agroécologie, c’est en s’intéressant aux microfermes qui permettent l’autonomie alimentaire et sociale, et en repartant « de l’intime et du sensible pour repenser nos systèmes politiques ».

Marin Schaffner [1] — Quels ont été vos premiers pas dans l’agroécologie ?

François Léger — J’ai fait de la biologie à l’université, où je me suis intéressé peu à peu à l’écologie des milieux anthropisés et en particulier des milieux agricoles, ce qui m’a orienté vers l’agronomie. J’ai enchaîné avec un doctorat d’écologie, sur la relation de paysans mexicains à leur environnement. Ce qui a été pour moi essentiel, ça a été de comprendre que ces paysans ne cultivaient pas simplement du maïs : ils construisaient et géraient durablement un agroécosystème. Cette « révélation » m’a orienté vers une interprétation de l’agriculture comme médiation technique entre les humains et les écosystèmes qu’ils habitent. Et les rencontres avec certains des promoteurs de l’agroécologie scientifique dans les années 1980 – Efraïm Hernandez Xolocotzi, Miguel Altieri – m’ont permis de trouver le cadre théorique qui me faisait défaut pour explorer cette voie et étudier des systèmes agricoles dans leur globalité écologique, sociale et culturelle. De retour en France, j’ai travaillé dans un organisme de recherche-développement en élevage. J’ai eu à m’occuper des mesures agroenvironnementales à visée de protection de la forêt méditerranéenne ou de conservation d’espèces et d’habitats remarquables, impliquant des élevages extensifs. Une part importante des éleveurs engagés dans ces mesures pratiquait des formes d’agriculture très éloignées des modèles industriels/productivistes partout recommandés. J’ai découvert que s’ils étaient généralement moins efficaces en termes de volumes de production, beaucoup d’entre eux, parce qu’ils fondaient leur action sur une intelligence écologique aiguisée, gagnaient finalement mieux leur vie et avaient un bien-être au travail nettement supérieur à celui de leurs homologues qui s’étaient pliés à ce modèle dominant. Une bonne partie de mon combat – si je peux dire – a été ensuite de contribuer à démontrer que vertu écologique, construction de lien social dans les territoires, bien-être des individus et efficacité économique n’étaient pas contradictoires. Cette idée ne rencontrait pas forcément beaucoup de succès. Les verrouillages cognitifs, scientifiques et institutionnels restaient trop nombreux et trop forts. Ce n’est qu’il y a quelques années qu’elle a fini par être partiellement admise, avec l’idée d’une « agriculture écologiquement intensive ». Et il aura fallu attendre 2017 pour que l’Insee publie une étude montrant – pour le lait, le vin et le maraîchage – que, oui, on gagne mieux sa vie en faisant de l’agriculture biologique.


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Comment définiriez-vous l’agroécologie en quelques mots ?

L’agroécologie c’est avant tout un déplacement de l’attention de la production vers les humains pris dans leurs écosystèmes, et même, plus précisément, pris dans des réseaux d’interactions qui font écosystèmes, le tout avec une finalité claire : la transformation des systèmes alimentaires vers un plus grand bien-être des écosystèmes et des humains. De ce point de vue-là, la devise des permaculteurs « prendre soin de la terre, prendre soin des humains » me convient, et je dirais même que ce principe est à la base de toute forme d’écologie politique, dans le sens où il n’y a pas de séparabilité de l’environnemental et du social.

Tout à l’heure vous parliez « d’intelligence écologique », qu’entendez-vous par là ?

L’intelligence écologique, c’est la capacité à comprendre comment faire avec le vivant et non contre lui. Mais comment acquérir cette intelligence, comment la construire, voilà pour moi des questions essentielles. J’ai passé une bonne partie de ma vie à côtoyer des paysans qui ne travaillaient pas comme on leur disait de faire, et qui devaient donc inventer leurs propres corpus de savoirs et de savoir-faire. Ils m’ont montré que l’une des grandes forces de cette intelligence écologique pragmatique, c’est qu’elle ne relève pas d’une connaissance analytique exhaustive, mais plutôt d’une connaissance holiste, intuitive, poétique et sensible.

L’Occident a réalisé cette abomination qu’est la négation de notre appartenance à la nature, de notre existence comme corps vivant. À ne vouloir être que le produit de notre cerveau, nous ne pouvons que nous servir mal de lui. De là découle notre incapacité à développer une pensée politique et morale sur l’environnement, puisque nous avons réduit tout le réel en objets, en utilité immédiate, en valeur marchande. L’urgence de l’écologie me semble être de reconnecter les gens aux autres vivants (même aux guêpes et aux araignées, en assumant la peur qu’elles nous inspirent). Nous devons repartir de l’intime et du sensible pour repenser nos systèmes politiques. Et, à ce titre, face à la dégradation de nos conditions de vie, les questions de santé me semblent être centrales pour l’écologie, parce qu’elles remettent au premier plan notre propre corporalité.

L’agriculture industrielle n’est-elle pas symptomatique de ce rapport utilitariste au monde ?

Si, bien sûr, puisque c’est une agriculture du détachement. Elle fait fi de la réalité biologique et sensible du monde, tout en prétendant à une capacité de contrôle absolu sur un vivant absolument chosifié. Cette agriculture, et l’alimentation qui va avec, sont consubstantielles de l’ordre capitaliste du monde. Le modèle de l’agriculture industrielle et la relation dominatrice au monde qui lui est sous-jacente conduisent à la destruction de la vie, à la disparition des paysans, à la malbouffe. Cette souffrance du monde, des animaux, des plantes, des sols, des humains eux-mêmes, n’a aucune justification.


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Vous avez également travaillé sur les microfermes. Quelles analyses avez-vous pu en tirer ?

Le développement agricole de ces soixante dernières années, basé sur des modèles d’exploitations toujours plus grandes, affirmait que le progrès exigeait des économies d’échelle permettant de mettre en œuvre des technologies toujours plus puissantes et sophistiquées. Pourtant, on constate que même des très petites surfaces, inférieures à un hectare en maraîchage, font des fermes parfaitement viables. Pour un écologue, un intérêt majeur de ces toutes petites fermes, c’est que chacune sur son territoire est une sorte de microcosme écologique, qui permet notamment d’étudier les bienfaits de la diversité comme source de résilience. Et, d’autre part, on observe autour des microfermes toute une série d’enjeux sociaux de la transition écologique, en particulier de reconstruction de liens sociaux non seulement autour des légumes « sains et bons », mais aussi autour de valeurs communes permettant de démarchandiser et mutualiser des ressources. Tout cela mis bout à bout, on se rend compte que ces microfermes sont des endroits vraiment intéressants pour penser les manières concrètes de faire advenir de nouvelles autonomies alimentaires et sociales.

Depuis votre perspective agroécologique, que pressentez-vous pour les dix prochaines années ?

J’imagine volontiers d’autres mondes. Par exemple, où nos systèmes alimentaires seraient reconstruits dans une logique de proximité, à base essentiellement de produits frais. Cela signifierait renoncer aux produits industrialisés, donc reconsidérer nos façons de cuisiner. Il faudrait alors repenser aussi nos modes de vie et de travail. Et comment éviter que les femmes soient à nouveau soumises à la tyrannie du domestique ? J’en arrive toujours à la conclusion qu’il n’est de changement que total, même si je ne sais pas penser le mouvement vers cette utopie réaliste. De plus, comment stabiliser les connaissances nécessaires, quand le vice du capitalisme de toujours privilégier l’efficacité immédiate bride la recherche scientifique et citoyenne sur de nombreuses solutions vertueuses à moyen ou long terme – notamment dans le biomimétisme, encore grandement inexploré.


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Enfin, la difficulté du changement, c’est son coût. Pour passer d’un système peu rentable à un système plus rentable (sur les plans économique, social et écologique), il y a forcément une, deux, trois années ou plus d’apprentissages durant lesquelles l’efficacité chute. Le rôle des politiques publiques devrait être de couvrir ce risque-là. Or, aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’argent et d’énergie dépensés pour maintenir le statu quo en agriculture que pour aller vers l’innovation, et encore moins vers « l’innovation écologique radicale ». Dans ces conditions, pour quelle obscure raison le monde changerait-il ? Il change pourtant, mais ces changements sont portés par des individus et des collectifs en marge, négligés et parfois dénigrés. Il faut travailler avec ces marges et faire que leurs solutions deviennent assez incontestables pour offrir des horizons crédibles à la société tout entière.

L’agroécologie a-t-elle des leçons ou des conseils à donner à toutes ces transformations sociales ?

La démonstration apportée au Brésil, en Afrique, en Inde, que des conduites agroécologiques donnent de meilleurs résultats en termes de sécurité alimentaire, de qualité de la vie et de l’environnement, est un acquis important. Il y a partout, en France aussi, une prise de conscience de l’efficacité des systèmes agricoles écologisés. Mais ceux-ci imposent des arbitrages nouveaux entre des registres de performance multiples. Il ne s’agit plus de rechercher un optimum d’efficacité économique sous contraintes mais de dévoiler les conditions systémiques de la viabilité, c’est-à-dire du respect simultané et permanent de seuils minimaux pour une batterie de critères écologiques et sociaux. Cela implique un changement profond de façon de penser et de construire la vision de notre futur, dans les sciences, les politiques publiques. Et dans les têtes de chacun...

- Propos recueillis par Marin Schaffner
[1] Marin Schaffner, ethnologue de formation et voyageur au long cours (Asie du sud-est, Afrique de l’Ouest et quatre coins de France), mène de nombreux projets de recherche, d’animation et d’écriture sur l’écologie, la pédagogie, les migrations et le handicap. Ce livre d’entretiens Un sol commun – Lutter, habiter, penser est son premier ouvrage.

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Message par Florage le Ven 31 Mai - 16:01


LE SEIGNEUR, LE NOTABLE, ET LES GUEUX
qui ne s'usent que si l'on s'en serfs

"Ce monsieur se permet de faire ce qu’il lui plaît et de prendre les gens d’ici pour des ploucs"

le maire


Des paysans au bord de la jacquerie contre le châtelain de Saint-Avit
Pascal Huord, Charente Libre 29 mai 2019

Plusieurs agriculteurs de Saint-Quentin-de-Chalais dénoncent les pratiques jugées "cavalières" d’Urs Wenger, qui passe sans autorisation son broyeur sur des parcelles privées.

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Photo CL
Des agriculteurs de Saint-Quentin-de-Chalais, rejoints par le maire, dénoncent les pratiques du châtelain de Saint-Avit.  Ils lui reprochent de broyer leurs parcelles en herbe pour l’usage de ses chevaux.
Le Sud-Charente n’est pas toujours paisible. En particulier autour de Saint-Avit et de Saint-Quentin. Il y a quelques jours, plusieurs agriculteurs étaient au bord de la jacquerie contre Urs Wenger, le châtelain suisse installé depuis onze ans au château de Bellevue. Ils ont constaté, et selon eux "ce n’est pas la première fois", qu’Urs Wenger broie les bandes enherbées de leurs parcelles cultivées, sans droit ni titre. Or, les paysans ont l’obligation de les laisser en herbe.

Le maire veut faire cesser les pratiques du châtelain

"Elles sont situées près des rivières ou des zones humides. C’est une obligation dans le cadre des mesures de protection environnementale. Et si elles sont fauchées, nous risquons des pénalités", expliquent Alexandre Doussaint et Michel Boullin. Le premier cite l’exemple de deux parcelles exploitées par ses soins et Fabrice Moreau en bordure de la Dronne. "Ces zones constituent un écran végétal pour la rivière", soulignent-ils.

Passablement agacés, ils ont rencontré le maire de Saint-Quentin Joël Papillaud. L’édile lui-même a constaté que le broyeur d’Urs Wenger était passé dans certains chemins communaux de son village.

"Or, nous ne lui avons rien demandé et nous sommes une des rares communes à assurer ce fauchage trois fois par an"
, martèle Joël Papillaud. Par courrier, il a exigé du châtelain de Saint-Avit qu’il cesse ses pratiques: "Ce monsieur se permet de faire ce qu’il lui plaît et de prendre les gens d’ici pour des ploucs", ajoute le maire.

En fait, Urs Wenger semble ne pas comprendre la situation. Propriétaire d’une écurie où il entraîne des pur-sang de compétition d’endurance, il ne voit pas d’inconvénient à faucher ces parcelles enherbées qui constituent autant de chemins d’entraînement pour ses champions capables de parcourir plus de 100 km par jour. "J’ai toujours respecté les cultures et me suis toujours engagé à dédommager un agriculteur s’il me prouve que j’ai empiété sur ses biens", plaide-t-il.

Lui considère que ces bandes enherbées sont parfois des chemins plus ou moins annexés par les agriculteurs. Quant aux chemins communaux, il les estime "mal entretenus. Peut-être parce que les communes n’ont pas les moyens, alors moi je le fais. D’ailleurs, des randonneurs me remercient".

Il ajoute qu’il nettoie au passage ces chemins des détritus de chantier que l’on y jetterait, qui pourraient également blesser ses chevaux.

Le châtelain attend des excuses du maire

Le courrier du maire, à moins que ce soit la colère des agriculteurs, ont fini par atteindre l’éleveur de pur-sang. Urs Wenger a promis aux agriculteurs concernés qu’il ne toucherait plus à leurs parcelles. En revanche, le conflit reste entier avec Joël Papillaud.

Urs Wenger n’a pas apprécié la lettre du premier magistrat et l’accuse de mentir. Dans deux courriers recommandés adressés au maire de Saint-Quentin et datés des 20 et 23 mai derniers, Urs Wenger indique à Joël Papillaud détenir les preuves irréfutables, "que vous aviez explicitement donné votre approbation pour que je puisse continuer ce travail de broyage que je fais maintenant depuis 10 ans à mes propres frais, avec du matériel professionnel".

Les preuves en question sont une note rédigée par Urs Wenger, qui affirme s’appuyer sur un enregistrement de la réunion organisée le 24 mai 2016.

"Oui, nous nous étions déjà rencontrés pour aborder ces problèmes, mais je démens absolument avoir donné un tel accord",
affirme Joël Papillaud.

Entre-temps, il avait adressé un autre e-mail à l’entraîneur de chevaux pour tenter de clore cette affaire dans un respect mutuel. Urs Wenger se dit prêt à y souscrire, mais seulement après avoir reçu les excuses du maire.

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Message par Florage le Jeu 13 Juin - 20:27

@Patlotch a écrit:
JE SUIS UN PLOUC

né un siècle + tôt, c'est moi. Dans les 1950' chez une cousine fermière en Auvergne, son fils bouvier dormait à l'étable avec ses bœufs, dans une paille purinée à souhait, le lisier

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  D88XDL_WwAAWr8L
Two Oxen and Driver, 1850s
Unidentified Photographer, America, 19th century
Daguerreotype, sixth plate
CMA: Photography @cma_photo_dept
Sharing public domain works from the Photography department of the Cleveland Museum of Art

maintenant, à la lisière, ça pue autant, en moins naturel

"J'ai deux grands bœufs dans mon étable"




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Message par Florage le Lun 24 Juin - 9:14

Mudaison (Hérault), reportage
Il était 10 h ce mercredi 19 juin quand une quarantaine de personnes ont fait irruption dans le hall d’entrée de l’entreprise Arkolia, dans la zone artisanale de Mudaison, non loin de Montpellier (Hérault). Drapeaux jaunes et T-shirts estampillés « Confédération paysanne », ces militantes et militants se sont alors installés dans l’entrée, sous le regard interloqué des salariés d’Arkolia. La société porte un projet de mégacentrale photovoltaïque sur le plateau voisin du Larzac.

« Solarzac », c’est le nom marketing de la centrale solaire, actuellement en phase de concertation : 29.990 tables photovoltaïques implantées sur 400 hectares, pour une puissance de 320 MW supposée capable d’approvisionner en électricité l’équivalent d’une ville de 210.000 habitants. Reporterre avait raconté la forte contestation que suscite ce projet localement.

« Les terres agricoles doivent être des terres nourricières, qui rémunèrent les paysans, et non pas des zones de production d’énergie », a dénoncé Nicolas Girod dans les locaux d’Arkolia. Le porte-parole national de la Confédération paysanne, par ailleurs éleveur dans le Jura, a fait le déplacement afin de « nationaliser » la bagarre engagée localement : « Des projets d’énergie, photovoltaïques ou éoliens, émergent de partout, faisant concurrence à la production agricole, a-t-il précisé à Reporterre. Si on ne dit pas stop maintenant, les paysans vont peu à peu se faire virer de leurs terres. Il s’agit d’artificialisation des sols, de la même manière que quand on construit une zone commerciale. » Et de conclure : « Ils viennent occuper les terres agricoles sur le Larzac, où nous, paysans, travaillons, alors nous venons à Arkolia occuper leur lieu de travail. »

Dans les locaux d’Arkolia justement, des dirigeants de la société sont rapidement descendus à la rencontre des militants. « Nous n’acceptons pas que cela se passe comme ça, il y a un débat public en cours, c’est là-bas que ça doit se passer », a indiqué Jean-Sébastien Bessière, directeur général. Une concertation préalable, sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP), est en effet ouverte jusqu’à fin juillet. Une réunion avait d’ailleurs lieu dans ce cadre ce mercredi 19 juin sur le Larzac.

Pour Guy Degreef, entrepreneur en énergies renouvelables et opposant au projet Solarzac, « la CNDP permet surtout de valoriser le projet, de l’emballer ». « Ce projet, au vu des menaces sur la biodiversité et les terres agricoles, n’aurait simplement pas dû voir le jour. »

Antoine Jacob, directeur du développement chez Arkolia, visiblement intéressé pour débattre avec les confédérés, a fait valoir que « les agriculteurs pouvaient être des partenaires de la transition énergétique » et qu’Arkolia « n’était pas responsable de la disparition des terres agricoles ». Une vision qu’a repoussée Nicolas Girod : « La multiplication des projets énergétiques sur des terres agricoles vise, in fine, à faire accepter par tous que l’agriculture ne peut pas être rentable seule, et que le seul moyen de la rendre viable économiquement, c’est de transformer les paysans en producteurs d’énergie, a-t-il souligné. Nous ne voulons pas que la production alimentaire devienne un sous-produit de l’activité agricole, nous voulons vivre de notre métier, et cela passe par la garantie d’un revenu paysan. »

Après une heure d’occupation, les salariés d’Arkolia ont quitté les locaux, qui ont ensuite été fermés. Quant aux militants et syndiqués de la Confédération paysanne, ils ont quitté tranquillement les lieux vers 11 h 30, sous bonne escorte policière.

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Message par Florage le Mer 10 Juil - 2:14


LES PAYSANS AU CŒUR DES MUTATIONS MONDIALES
Patlotch a écrit:alors qu'« une production mondiale agricole abondante, permettant de maintenir des prix bas pour la plupart des produits agricoles sur le marché international, ces gains se sont par ailleurs faits au détriment des agriculteurs eux-mêmes » trois milliards de paysans nourrissent le monde (40% des 7,7 milliards d'habitants)

je n'ai toujours pas saisi comment Hic Salta pouvait théoriser « Le ménage à trois de la lutte des classes/ Classe moyenne salariée, prolétariat et capital », c'est-à-dire laisser de côté plus de la moitié de la population mondiale, puisque beaucoup ne sont ni capitalistes, ni prolétaires, ni salariés de classe moyenne, ni paysans... Mais il est qu'un des auteurs, Bruno Astarian est un ancien expert économique dans l'import-export de céréales, il devrait savoir mieux que moi, mais il est vrai qu'il vit en ville...

Le rapport annuel de l’OCDE et de la FAO sur les perspectives agricoles met en lumière les défis qui attendent le secteur jusqu’en 2028. Pollution, productivité, obésité, nouveaux modes de consommation... Etat des lieux des principaux enseignements.

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Aujourd’hui, l’agriculture utilise 40% des terres sur le globe, dont près des trois quarts sont des pâturages.
YE AUNG THU / AFP
des graphiques sont à consulter dans l'original
Présenté ce lundi à Rome, le dernier rapport de l’OCDE et de l’agence des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne les profonds bouleversements auxquels sera confronté le secteur agricole dans les dix prochaines années. «Après plusieurs années de conditions de marché relativement calmes», les professionnels entrent dans une période troublée, marquée à la fois par des tensions politiques, mais aussi par des évolutions modifiant les modes de consommation comme de production. De nouveaux risques émergent également et mettent en péril la stabilité du secteur sur le long terme, alertent les auteurs du rapport, qui citent en exemple l’apparition de maladies résistantes comme la peste porcine africaine, qui frappe les élevages asiatiques depuis plusieurs mois.

Aujourd’hui, l’agriculture utilise 40% des terres sur le globe, dont près des trois quarts sont des pâturages. Ce niveau devrait rester stable au cours de la prochaine décennie, mais évoluera différemment selon la région concernée: s’il restera globalement identique en Afrique, il devrait par exemple augmenter en Amérique latine, où l’OCDE et la FAO prévoient une «extension des terres cultivées et des pâturages», et ce malgré les multiples conflits opposant ONG et populations indigènes aux pouvoirs publics dans ces pays autour de l’utilisation des terrains et de la déforestation.

Jusqu’ici, les consommateurs ont bénéficié d’une production mondiale agricole abondante, permettant de maintenir des prix bas pour «la plupart des produits agricoles sur le marché international». Ces gains se sont par ailleurs faits au détriment des agriculteurs eux-mêmes, qui ont vu leurs revenus fondre en même temps que les cours du marché. Dans les années à venir, les gains de productivité du secteur - dus aux innovations technologiques - devraient poursuivre cette tendance, en accentuant les quantités produites. L’offre devrait donc rester supérieure à la demande, maintenant une pression vers le bas sur les prix.

Autre transformation prévue: l’aquaculture, qui représente 47% de la production totale de poissons et de produits de la mer, devrait prendre le pas sur la pêche dans la décennie à venir. «La consommation d’aliments de base devrait rester stationnaire, la demande de la majeure partie de la population mondiale ayant atteint le point de saturation», relève également le document, qui souligne parallèlement que les échanges commerciaux entre les parties du monde devraient se renforcer. «Les importations nettes ont augmenté en Chine et en Afrique», alors que l’Europe, l’Amérique du nord et l’Amérique latine sont devenus les greniers de la planète et verront leur balance commerciale se renforcer de plus en plus.

Une agriculture en pleine mutation
L’agriculture se retrouve toutefois confrontée aujourd’hui à plusieurs défis qui devront impérativement être gérés par les pouvoirs publics au cours de la décennie à venir, relève le rapport. D’abord, l’enjeu environnemental et écologique ne pourra que prendre de l’ampleur, et l’agriculture, qui représente «l’un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre dans le monde», devra prendre sa part dans le combat contre la pollution. Élément encourageant, ses émissions directes devraient croître de 0,5% par an seulement, une hausse contenue par rapport aux 0,7% des dix dernières années. «L’intensité carbone du secteur diminue», une évolution qui pourrait être accentuée grâce à plusieurs solutions comme la tarification du carbone, le ralentissement de la déforestation ou une «modification des régimes alimentaires aux dépens des produits à forte empreinte carbone» comme la viande, avance le document.

En parallèle, l’agriculture doit également faire face à de profonds bouleversements dans les modes de consommation. Ainsi, les pays en voie de développement vont consommer davantage et chercheront à se procurer des denrées autrefois inaccessibles, comme la viande, quand les habitants des pays riches privilégieront de plus en plus des produits de qualité, issus de filières respectueuses de l’environnement. La hausse de la consommation de viande est particulièrement sensible en Chine (de 5kg supplémentaires par habitant et par an d’ici 2028) et en Asie du sud-est en général (+4kg/an/habitant d’ici 2028). En parallèle, les consommateurs français ou américains choisiront plutôt des viandes moins dangereuses pour la santé comme la volaille. Ces préoccupations ont un effet direct sur les ventes, la demande, et, in fine, la production.

L’agriculture est également la victime collatérale des conflits et de la tendance protectionniste observée dans plusieurs nations. Brexit, guerre commerciale et autres «escalades des tensions» menacent ainsi les échanges à l’échelle mondiale, qui doivent déjà faire face à l’apparition de nouvelles maladies comme la peste porcine africaine, de plus en plus résistantes aux antimicrobiens. De surcroît, la production est aussi mise en péril par les «phénomènes climatiques extrêmes», comme les sécheresses, qui touchent en premier lieu les pays en développement, eux-mêmes économiquement plus dépendants au secteur primaire et plus vulnérables aux phénomènes de famine.

L’épineux problème de l’obésité
Enfin, le débat autour des conséquences sanitaires de la surproduction alimentaire ne fera que prendre de l’ampleur au fil des ans, considèrent les experts. Le constat de base est simple: sédentaire à l’excès, la population mondiale est en surpoids voire obèse pour une part non-négligeable et qui a pris de l’ampleur ces dernières décennies. «L’urbanisation allonge les filières alimentaires, les rend plus complexes», et les citoyens, occupés, n’ont plus le temps de bien manger ou de faire du sport. Dès lors, ils privilégient des «aliments prêts à l’emploi, transformés, préparés en dehors de chez soi, riches en lipides, sels et sucres», au détriment de leur santé.

Ce problème touche par exemple l’Amérique latine et les Caraïbes, frappée par une «épidémie d’obésité» : un quart de la population de ces zones est obèse, et «60% des habitants sont en surpoids», alerte le rapport, qui dénonce un «problème de santé publique de plus en plus sérieux». Une évolution que les experts expliquent par l’évolution du régime alimentaire des consommateurs, qui achètent plus de protéines animales qu’auparavant, ainsi que par le prix des aliments de qualité, inabordables pour les populations du continent.

Néanmoins, l’ensemble du globe est concerné: «dans plusieurs pays développés et en développement […] la consommation de sucre atteint un niveau préoccupant du point de vue sanitaire», de l’Afrique du Sud à l’Egypte en passant par les Etats-Unis, la Chine et la Turquie. Les experts tirent donc la sirène d’alarme et appellent les pouvoirs publics à s’emparer de ce dossier en mettant en place des politiques de santé publique larges mêlant fiscalité alourdie sur le sucre, promotion d’un équilibre alimentaire et pratique sportive accentuée.

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Florage le Sam 27 Juil - 10:32


L’histoire de Bastien résonne comme un symbole : agriculteur depuis quinze ans dans le Finistère, il y a patiemment développé une agriculture bio, diversifiée, ancrée localement. Mais à cause d’un problème foncier, ses terres ont été rachetées par de grosses exploitations agricoles, dont l’une possède déjà plus de 1000 hectares ! Sur place, un mouvement de soutien s’organise. Un nouveau combat de David contre Goliath.

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Arton7409
Bastien Moysan et sa compagne Léna, dans une de leurs parcelles où ils sélectionnent des variétés anciennes de blé.

« Cela met en péril tout ce que j’ai réalisé depuis quinze ans. » Bastien Moysan est « pêcheur-paysan » à Doualas, une commune de 1800 habitants dans le Finistère. Il a repris, il y a quinze ans, la ferme familiale du Guerniec, qui donne sur la baie de Daoulas, dans la rade de Brest. Il commence par ramasser huîtres et palourdes : « Je n’avais pas beaucoup de moyens et je me suis d’abord installé comme pêcheur à pieds. » Puis il défriche peu à peu ses terres et développe une ferme en polyculture-élevage. Préoccupé par le maintien de la biodiversité, Bastien élève des races locales de vaches, comme la canadienne et la bretonne Pie-noir, ainsi que des porcs blancs de l’ouest, une race rustique de cochon qui a bien failli disparaitre parce qu’inadaptée à l’élevage industriel [1]. Pour les céréales, il fait de même, avec des variétés anciennes de seigle, d’avoine et de blé (voir la vidéo). C’était sans compter des spéculateurs fonciers, en embuscade pour récupérer des terres.

En conflit avec sa famille, Bastien est resté sans bail durant toutes ces années. Il y a quelques mois, le pêcheur paysan décide d’acheter les terres qu’il occupe pour clarifier sa situation. Une procédure judiciaire est lancée. Bastien Moysan a de multiples preuves de son activité de paysan : il est affilié à la Mutualité sociale agricole (MSA), a une inscription administrative à la PAC (Politique agricole commune), a la preuve de sa conversion en bio et une demande d’autorisation d’exploiter. Mais le notaire considère les terres comme « libres » et procède, en mai 2019, à la mise en vente de 30 hectares pour 40 000 euros aux enchères publiques. « Je me suis rendu à la vente aux enchères sans trop me faire de souci », raconte-t-il. « Mes voisins qui sont agriculteurs et que je connais, m’avaient dit qu’ils ne se positionneraient pas pour acheter mes terrains. » Cependant, les représentants d’autres exploitations agricoles des alentours se rendent à la vente et enchérissent trois fois le prix de base. Deux d’entre elles remportent la mise, récupérant chacune un lot de terres.

« Bastien fait face à un groupement agricole mangeur de terres »
L’affaire suscite localement un grand émoi. Car les deux exploitations agricoles en question possèdent déjà plusieurs centaines d’hectares chacune, l’une d’elle exploitant même plus de 1000 hectares ! « Cette histoire, c’est celle de David contre Goliath », souligne Jules Hermelin, chercheur en sciences sociales et soutien local. « Bastien fait face à un groupement agricole mangeur de terres. Tout cela est rendu possible par un système qui offre des facilités aux grandes fermes pour s’agrandir [2]. » En France, l’accaparement de terres relève d’abord de grandes exploitations qui monopolisent le marché foncier en s’engouffrant dans des failles juridiques (notre enquête). Elles s’agrandissent progressivement en rachetant des parts dans des fermes en difficulté ou dont l’exploitant est proche de la retraite, ce qui leur évite le contrôle des structures.

« Pour eux c’est un investissement minime, alors que pour nous c’est la vie d’un paysan et de sa famille qui est en jeu »
, dénonce le comité de soutien qui s’est constitué autour de Bastien et a lancé une pétition ayant déjà recueilli plus de 75 000 signatures. « Ces spéculateurs fonciers interdisent à des personnes comme Bastien, plus soucieuses de bien faire leur travail que de faire du profit, d’exercer leur métier », appuient plusieurs organisations dans une lettre commune [3]. Sur les 22 hectares de surface agricole utile cultivés par Bastien Moysan, 15 hectares lui échapperaient, dont les terres les plus proches de sa ferme.

« Ils tuent la terre et ont régulièrement besoin de terres neuves »

Dans ce territoire soumis à une forte pression foncière, la ferme du pêcheur-paysan fait un peu figure d’exception. Les grosses exploitations cultivent des pommes de terre à grande échelle, à coups de traitements phytosanitaires. « Ils tuent la terre et ont régulièrement besoin de terres neuves. Ils proposent à d’autres voisins en conventionnel d’échanger leurs terres. Ces voisins acceptent une fois, mais ne le refont pas l’année suivante, car ils retrouvent leur terre complètement détruite, relate Bastien. Ces exploitations ont aussi besoin de "surface d’intérêt écologique" pour compenser [4]. » Entre terre et mer, Bastien a vu le milieu marin se dégrader à vue d’œil. « Il y avait six emplois directs dans la rivière du village, liés à un gisement de palourdes, illustre t-il. Aujourd’hui, je ne peux plus bosser dans la rivière car elle est polluée. Et maintenant, ils prennent mes terres. Il faut que ça s’arrête ! »

Cette affaire « est un très mauvais signe donné au monde maritime », commente Thierry Larnicol, vice-président de la commission mer et littoral du Pays de Brest [5]. Il pointe l’impact des « mauvaises pratiques agricoles » dans la dégradation de la qualité de l’eau de mer de la rade de Brest. À ses yeux, l’exploitation de Bastien Moysan « joue un rôle important dans la protection du fond de rade en créant un barrage de pâtures herbagées en aval des cultures polluantes, plus en amont ». C’est par ce type de pratiques agricoles que la qualité de l’eau pourrait être reconquise.

« C’est fou qu’on nous empêche de développer une autre agriculture ! »
Pour bloquer la vente, Bastien s’est tourné vers la Safer (société pour l’aménagement foncier et rural) qui, le 18 juin, a fini par préempter les 30 hectares de terres. « Sans le succès de la réunion publique et de la pétition, il n’est pas sûr que la Safer serait intervenue sur l’ensemble des terres concernées, ça prouve la place importante que peut avoir la société civile dans l’évolution de l’agriculture », souligne Stéphane Brélivet de la Confédération paysanne du Finistère. « On espère maintenant que la Safer va me réattribuer mes terres et me permettre ainsi de récupérer mon outil de travail, mais rien n’est joué », précise Bastien.

La décision devrait intervenir mi-octobre. D’ici là, comme la Safer n’a pas le pouvoir de revoir le prix de ces terres à la baisse, les soutiens s’organisent autour de Bastien pour collecter les 130 000 euros nécessaires au rachat [6]. Une cagnotte a été constituée, et un « groupement foncier agricole » (GFA) est en cours de création, avec l’association Terre de liens pour la gestion des fonds. Concrètement, plutôt que de s’endetter à vie, Bastien sera locataire du GFA, avec la certitude que la terre restera en lien avec les paysans et le village de Doualas.

Cet immense élan de générosité démontre à Bastien que « les gens en ont marre ». « Ils ont envie de bonne bouffe et de bon air. C’est fou qu’on nous empêche de développer une autre agriculture ! » Selon Stéphane Brélivet, « c’est l’une des toutes premières fois que le courant libéral productiviste basé sur l’export du Finistère subit un échec aussi important ». Chercheuse à l’Institut national de recherche agronomique, Véronique Chable insiste sur « le caractère novateur et inspirant de l’agriculture que pratique Bastien Moysan pour les nouvelles générations d’agriculteurs, pour ceux qui comprennent que l’agriculture de demain sera bio et basée sur le soin des sols et la diversité cultivée ». Alors que le congrès mondial de l’agriculture biologique doit se tenir à Rennes en 2020, elle espère « qu’il sera encore sur ses terres pour montrer son travail aux agriculteurs de toute la planète ».

Sophie Chapelle

Notes
[1] Lire à ce sujet notre enquête : Comment les multinationales font main basse sur la reproduction animale.

[2] La loi Bussereau de 2006 permet aux investisseurs de racheter des terres agricoles par l’acquisition progressives de parts, en échappant à toute régulation et tout contrôle des structures.

[3] Minga, l’Alliance des cuisiniers slow food Bretagne, le syndicat des artisans semenciers, le syndicat des récoltants professionnels d’algues de rives de Bretagne ont signé une lettre ouverte appelant à soutenir Bastien Moysan.

[4] La réforme de la politique agricole commune mise en œuvre depuis 2015 impose le respect d’un pourcentage de "surface d’intérêt écologique" correspondant à au moins 5 % de sa surface arable pour pouvoir bénéficier du paiement vert à taux plein.

[5] Voir la lettre de Thierry Larnicol ici.

[6] Comme il s’agit d’une vente aux enchères publiques, la Safer ne peut pas revenir sur le prix qui restera donc à 100 000 euros, auxquels il faut ajouter les frais de licitation, de notaire, de Safer... Ce qui fait un total de 130 000 euros au lieu des 45 000 euros prévus initialement.

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PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Empty Re: PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?

Message par Florage le Ven 2 Aoû - 18:39


En Haute-Garonne, des tonnes de fumier ont été déversées devant la permanence de la députée Monique Iborra, qui la veille disait assumer son vote en faveur du traité de libre-échange avec le Canada.

PAYSANS : TOUS DES PLOUCS ? et perdus pour un avenir révolutionnaire ?  Whatsapp_image_2019-08-02_at_00.26.20-4366802

Sérotonine
Michel Houellebecq, pages 248-249
« « Tu vois, dis-je, de temps en temps on ferme une usine, on délocalise une unité de production, mettons qu'il y a soixante-dix ouvriers de virés, ça donne un reportage sur BFM, il y a un piquet de grève, ils font brûler des pneus, il y a un ou deux politiques locaux qui se déplacent, enfin ça fait un sujet d'actu, un sujet intéressant, avec des caractéristiques visuelles fortes, la sidérurgie ou la lingerie c'est pas pareil, on peut faire de l'image. Là, tous les ans, tu as des centaines d'agriculteurs qui mettent la clef sous la porte.

- Ou qui se tirent une balle [...]

- Ou qui se tirent une balle, confirmai-je. Le nombre d'agriculteurs a énormément baissé depuis cinquante ans en France, mais il n'a pas encore suffisamment baissé. Il faut encore le diviser par deux ou trois pour arriver aux standards européens, aux standards du Danemark ou de la Hollande - enfin, j'en parle parce qu'on parle des produits laitiers, pour les fruits ça serait le Maroc ou l'Espagne. Là, il y a un peu plus de soixante mille éleveurs laitiers ; dans quinze ans, à mon avis, il en restera vingt mille. Bref, ce qui se passe en ce moment avec l'agriculture en France, c'est un énorme plan social, le plus gros plan social à l'oeuvre à l'heure actuelle, mais c'est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM.

[...]

- Une fois qu'on aura divisé le nombre d'agriculteurs par trois [...] une fois qu'on sera aux standards européens, on n'aura toujours pas gagné, on sera même au seuil de la défaite définitive, parce que là on sera vraiment en contact avec le marché mondial et la bataille de la production mondiale on ne la gagnera pas.

- Et vous pensez qu'il n'y aura jamais de mesures protectionnistes ? [...] »
Patlotch a écrit:faut dire qu'ils n'ont pas mis de gilets jaunes, ça peut pas intéresser les gauchistes, et puis, paraît qu'il y a des anarchistes à Hong-Kong...

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