SÈVES de Jean-Paul Chabard alias Patlotch
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Message par Florage le Mer 24 Avr - 5:15

Patlotch a écrit:je renomme le sujet dont le titre, PENSER SANS PHILOSOPHIE : AVEC OU SANS PHILOSOPHES, s'est avéré réducteur et décalé par rapport au contenu. D'abord y sont convoqués nombre de philosophes, au sens de penseurs de la totalité et qui n'ont pas comme seule activité la philosophie. Ensuite par et en ce sens, on peut considérer que je pratique ici une certaine idée de la philosophie. Enfin et rétroactivement, on peut relire la 11e Thèse sur Feuerbach (Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer.) en considérant qu'à partir de là, les philosophes ont aussi à transformer le monde pour continuer à l'interpréter

"Matières" renvoie au matérialisme et à la matière proposée ici pour penser penser

quant à la formule de Marx « vous ne pouvez supprimer la philosophie sans la réaliser », le cheminement et sa signification complète se résume ainsi

Marx a écrit: le parti politique pratique réclame la négation de la philosophie. [...] En un mot : vous ne pouvez supprimer la philosophie sans la réaliser. [...]

La même erreur fut commise par le parti politique théorique, qui date de la philosophie. [...]

Son principal défaut peut se résumer comme suit : Il croyait pouvoir réaliser la philosophie, sans la supprimer. [...]

La philosophie est la tête de cette émancipation [de l'homme], le prolétariat en est le cœur. La philosophie ne peut être réalisée sans la suppression du prolétariat, et le prolétariat ne peut être supprimé sans la réalisation de la philosophie.
c'est le grand classique de la séparation-réunion de la pratique et de la théorie, réaliser grâce au prolétariat armé de la philosophie... Or le prolétariat n'est et ne sera jamais que ce qu'il est en tant que tel, ne fera jamais la révolution à lui seul heureusement, et n'empêchera jamais de penser, sauf par les armes, ce que je ne souhaite à personne voulant continuer à penser, avec d'autres, par lui-même. Si le prolétariat est à supprimer, ce n'est pas sa seule affaire puisqu'elle pose la question de la production au-delà du capitalisme, et la philosophie comme acte de penser la totalité peut être sinon supprimée du moins dépasser, et ceci sans attendre, c'est au font l'objet de ce sujet

5 mars
Patlotch a écrit:

AU COMMENCEMENT ÉTAIT HEGEL ? ou MARX ? et NIETZSCHE ?

"Penser la vie était pour Hegel l’objectif de la philosophie.
Or, penser la vie, c’est penser des phénomènes tellement complexes,
tellement changeants
, que le simple placage de concepts fixes dessus
ne conduisait qu’à produire des abstractions, qu’à saisir le vif comme du mort."

si l'on n'y prenait garde, la 11ème des Thèses sur Feuerbach de Marx serait à prendre comme un rejet des philosophes et de toute philosophie, nécessairement entachée de ce qu'il reprochait aux philosophes
Karl Marx a écrit:Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert; es kömmt drauf an, sie zu verändern.

Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer.
je ne vais pas m'étendre sur les interprétations qui en ont été faites depuis, par des philosophes ou autres, théoriciens marxistes ou pas, sans parler de la lecture à la hache faucille et au marteau de cette phrase comme d'ailleurs de toute l'œuvre de Marx, pour autant qu'on l'ait lu avant de le citer comme le Coran à tort et à travers

je voudrais plutôt aborder quelques aspects de ce qu'on appelle penser, penser le monde, penser la vie, penser sa vie au monde... et qui appartient, traditionnellement comme encore, au domaine dit de la philosophie

je le ferai avec des penseurs, philosophes ou pas, à commencer par ceux à qui j'ai emprunté quelque idée forte. Dans l'ordre où j'ai commencé à les lire, les plus philosophes sauf Marx, Lefebvre et Sève tardivement puisque j'avais fait des études scientifiques et techniques : Montaigne, Diderot, Karl Marx, Henri Lefebvre, Amiri Baraka/Leroi Jones, Lucien Sève, Raoul Vaneigem, Paul Valéry, Edgar Morin, Karel Kosik, Héraclite, Kostas Axelos, Henri Meschonnic, Georges Palante, Guy Debord, Bertell Ollman, Cheikh Anta Diop, Nietzsche, Miguel Benasayag, Isabelle Stengers, Édouard Glissant, Gayatri Spivak, des penseurs japonais contemporains, Frantz Fanon, Raymond Williams, Achille Mmembe, Maurice Godelier,... et quelques philosophes mais dont je n'ai rien gardé d'indispensable à mes propres cogitations (notamment dans le champ de la pensée critique : Althusser, Castoriadis, Foucault, Wittgenstein, Deleuze, Derrida, Rancière...)

pour le reste ma "philosophie de la vie", allant avec ma "vision du monde", relève davantage d'une éthique au sens de Spinoza, et doit plus à l'expérience et des rencontres dans d'autres domaines que la philosophie, notamment les luttes sociales et les arts, le jazz, les romans, l'amour, l'amitié, la poésie...

l'idée m'est venue ce matin dans ma voiture en écoutant un passage d'une émission sur Hegel. D'Hegel, mis à part les inévitables citations quand on hérite de Marx et qu'on prétend théoriser, je n'ai lu que des passages de L'esthétique



c'est dans une série : Quoi Hegel ? Qu'est-ce qu'il a Hegel ?

1/4. La mort de l'art
2/4. La dialectique du maître et de l'esclave
3/4. L'Histoire a-t-elle un sens ?
4/4. Le droit, c'est la vie


on y apprend, moi du moins, que la formule de Hegel, dialectique du maître et du serviteur, est une déformation par Kojève dans les années 30, ce qui change tout, puisque la réflexion d'Hegel était transverse et non a priori sociale

en suite, exposé très clair de Olivier Tinland, professeur de philosophie à l'université Paul Valéry de Montpellier, sur ce qu'est la "dialectique de Hegel", à partir de son premier ouvrage majeur et le plus difficile, La Phénoménologie de l'Esprit. Il y a rupture avec le sens qu'avait ladialectique entérieurement, revenant à un sens plus proche des philosophes grecs, notamment Héraclite

Olivier Tinland a écrit:La dialectique chez Hegel
Hegel va franchir un nouveau cap, et voir dans la dialectique non pas simplement quelque chose qui concernerait la pensée, mais quelque chose qui concerne la réalité. La réalité est donc dialectique pour Hegel. Ça veut dire que cette réalité n’est pas simplement une collection d’existants qui sont là à côté les uns des autres, mais qu’elle est traversée par une forme de négativité. Pour Hegel, les choses ne restent pas ce qu’elles sont, ce sont des choses finies et à ce titre elles sont emportées au-delà d’elles-mêmes. Donc l’incarnation de la dialectique c’est le temps, sous son versant naturel et humain, c’est à dire l’Histoire. Toute chose est assujettie au temps et à partir de là est appelée à naître, croître, se développer et périr par exemple. C’est une des versions de la dialectique. Mais de manière plus générale, est dialectique justement un processus dans lequel une réalité va être amenée à nier ce qu’elle est immédiatement, à se transformer et à devenir autre chose. C’est ce à quoi on va assister dans la configuration du maître et du serviteur.

Penser la vie
Penser la vie était pour Hegel, l’objectif de la philosophie. Or, penser la vie, c’est penser des phénomènes tellement complexes, tellement changeants, que le simple placage de concepts fixes dessus ne conduisait qu’à produire des abstractions, qu’à saisir le vif comme du mort. De ce point de vue là, la dialectique est une tentative assez inouïe dans l’histoire de la philosophie, pour se donner une image, une conception de la pensée qui soit à la hauteur de la vie. C’est très compliqué, c’est quelque chose qu’on retrouvera chez Nietzsche plus tard sous une forme très différente. Mais chez Hegel déjà il y a cette ambition extrême qu’est de dire :  plutôt que d’opposer la pensée à la vie, plutôt que de croire que dès qu’on applique du concept au vivant on « momifie » ce vivant comme dira Nietzsche, on produira simplement des dépôts intellectuels inertes du vivant, on va donc essayer de trouver une nouvelle manière de penser, une manière qui restitue autant que possible la fluidité de ce qui est à penser lui-même. Et cette manière de penser c’est justement la méthode dialectique.

La conscience en quête de vérité
« La phénoménologie de l’esprit » est un vaste traité dans lequel Hegel montre les étapes par lesquelles doit passer la conscience pour parvenir à une conception authentique du savoir, donc de la vérité. Les premières sections de l’ouvrage traitent de la conscience comme telle qui s’oublie elle-même et qui essaie de trouver la vérité dans l’objet, dans ce qui est face à elle puisque être conscience c’est justement d’abord s’oublier soi-même et être emporté vers le monde, vers les objets qui nous entourent. Dans les trois premiers chapitres Hegel nous montre les échecs successifs de cette conscience pour trouver le vrai dans l’objet. A la faveur de ces échecs répétés, elle prend conscience que le monde ne lui est pas simplement donné comme ça mais que la manière dont elle se rapporte au monde dépend largement d’elle-même. Et à partir de là, elle se retourne vers elle-même et va faire du rapport à elle-même la seconde orientation de sa quête de vérité. Elle devient, nous dit Hegel, conscience de soi.
ces quelques lignes en gras, disent certainement quelque chose à ma lectorate, quand à ma critique, chez Roland Simon de Théorie Communiste notamment, de ce retour en arrière, à la philosophie d'avant Marx, mais aussi on le voit d'avant Hegel. En effet, quoi de moins philosophie de la vie que la théorie de la communisation, en version TC, mais les autres aussi ? Toute complexité dialectique y est aplatie sur une contradiction antagonique structurelle, l'exploitation par le capital du prolétariat, via leur implication réciproque, le travail théorique consistant essentiellement à mettre en évidence le lien des autres contradictions à celle-ci, dans le cycle de la production-reproduction du capital, de la valeur et du prolétariat, donc de "la population comme première force productive" qui débouche sur "la double contradiction de classe et de genre"etc. Pour l'essentiel, TC n'est pas sorti de la structure de son corpus depuis 40 ans, inutile, puisqu'il "tient la route" et qu'il est "falsifiable"

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vers l'éternel détour, éternel retour

on va voir aussi que la formule de Marx, « remettre la dialectique de Hegel sur ses pieds », fut plutôt malheureuse, puisque que ça donne généralement : «  Hegel salaud de bourgeois idéaliste ! », et dans la bouche de qui ? De "marxistes" qui croient être eux "matérialistes", mais qui, croyant dur comme fer à la révolution qui va venir, sur la base de la lutte du prolétariat contre le capital, ce que plus rien n'indique sous nos yeux, est devenue une Idée plus idéaliste encore que celle d'Hegel, une croyance idéologique qui a tous les caractères d'une religion sans dieu, et la foi du charbonnier aux mains propres qui va avec, ses prophètes, ses grands prêtres communisateurs, ses adeptes, ses moines copistes, missionnaires et moines-soldats... et ses ex-communisateurs

qu'on se rassure, pas beaucoup

Patlotch a écrit:

qu'entends-je par "penseur critique", plutôt que philosophe ?

aujourd'hui règne une grande confusion sur ce qu'est, ou non, un "philosophe", et malheureusement Marx en leur demandant pour pouvoir interpréter le monde de le transformer en même temps, n'y est pour rien

sans doute cela a-t-il commencé avec la démocratisation et la médiatisation de philosophes qui avaient le talent de parler en public plus que celui de philosopher à la manière des anciens. Un cap est très certainement franchi dans les années 1970 avec les dits "Nouveaux Philosophes" critiques du "totalitarisme" : André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy... Maurice Clavel..., leurs successeurs dans les médias, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Jean-Claude Michéa, Luc Ferry... et de plus jeunes dont j'ignore jusqu'aux noms (je n'ai pas la télévision...)

ce qu'on appelle "intellectuel" ne vaut guère mieux, et qui ne l'est pas un peu (peu) aujourd'hui avec le nombre d'années universitaires de dizaines de millions seulement en France depuis 1968 ? Si bien, d'ailleurs, que n'importe quel producteur de textes un rien (rien) abouti peut faire illusion, et n'y manque pas surtout dans le «"milieu" de la "théorie" "radicale"»

mais ce détournement du label de philosophe a commencé avec la démocratisation du lycée et de l'université, à partir du moment où tout professeur de philosophie pouvait passer pour philosophe, cad pour être à même d'élaborer 'sa' philosophie d'ensemble ; et bien vite on s'est contenté de fort peu, comme dans tous les domaines de la "culture", la littérature, la peinture, la musique, le cinéma, le théâtre, la danse, etc.

mon propos n'est pas d'entrer de répondre aux questions : « Qu'est-ce qu'un philosophe ? », ou « Qu'est-ce que la philosophie ? », tout simplement parce que je ne me les pose pas, philosopher ou être philosophe n'étant pas pour moi des critères de jugement d'une pensée critique digne d'intérêt. J'appelle penseur ou penseuse au sens fort toute personne qui a produit et poursuit un travail intellectuel critique du monde, du capital, des rapport sociaux et à la nature, et aussi un travail de distanciation et d'auto-analyse d'où il ou elle parle, ce que faisaient autrefois les meilleurs philosophes

j'ai toujours préféré parmi ceux-ci les penseurs qui ne faisaient pas que penser, mais avaient d'autres cordes à leurs arcs : les arts ou les sciences, les luttes sociales, une expérience particulière dans un domaine les concernant, et je mets naturellement parmi eux nombre de penseurs de l'antiquité gréco-romaine, d'Orient ou d'Asie, et "chez nous" des "philosophes" comme Pascal, Montaigne, Diderot, Marx, Nietzsche, Lefebvre, Debord... mais aussi des artistes et des chercheurs dont les écrits ne sont pas moins philosophiques et souvent plus et mieux ancrés dans une "pratique" sociale ou de création, "intellectuelle" ou "manuelle" quelle qu'elle soit. Je n'y mets pas a priori la pétanque, mais pourquoi pas s'il en sortait une philosophie forte ?

alors je peux dire aujourd'hui que n'appartiennent pas pour moi à cette catégorie de penseurs (et sœurs penseuses) les théoriciens communistes ou anarchistes en général, quand leur domaine d'intervention se réduit à la théorie communiste ou à celle de la révolution, en excluant des pans entiers permettant de penser ce que j'ai dit appartenir au champ classique de la philosophie : penser le monde, penser la vie, penser sa vie au monde... ce qui suppose un minimum de connaissances et ou d'expérience des arts, des rapports de sexe et de genre, et de la nature même, le vivant notre lieu de vie... et de mort

tous (et toutes) ceux-là m'auraient plutôt, si je n'y avais pris garde bien que tard, fait dé-pensé, et dépensé mon temps en vain, tiré et qu'il m'a fallu boire jusqu'à la lie

car le corollaire de cette maigre pensée des voies de sortie du capitalisme et de toutes ses nuisances, c'est qu'on pense mal ce dans quoi l'on s'est spécialisé, comme n'importe quel scientifique limité à son domaine de recherche. Edgar Morin, celui de La Méthode, par le Morin médiatisé s'exprimant comme un papy humaniste du haut d'on ne sait où, avait attiré l'attention dans les années 1980 sur cette tare de la séparation des champs de la connaissance notamment à l'université. Passons sur ce que cette société fait de l'université et par conséquent de générations d'étudiants formés à leur mutilation intellectuelle, mais ce n'est pas une raison pour en singer la norme quand on prétend élaborer rien moins qu'une théorie pour changer le monde
Patlotch a écrit:

relier les connaissances... critiques

un pari à faire si l'on veut le gagner
cela ne signifie pas que serait inutile de théoriser les voies de la communauté du vivant, ou si l'on veut garder le terme, de la communauté humaine (Gemeinwesen de Marx à Camatte) "société communiste". Exprimant l'exigence de cette pensée critique et dialectique complexe dont j'ai parlé, jamais on ne pourrait craindre qu'elle ne devienne solitaire, comme Bruno Astarian parlant en 2016 de Solitude de la théorie communiste, parce qu'elle intéresse nécessairement qui ne se satisfait pas d'être enfermé dans son domaine de spécialité, qui n'aura jamais l'idée de se pencher sur une "théorie communiste" qui ignore superbement et ce domaine, artistique ou scientifique, et tous ceux et celles qui y contribuent par leurs activités de recherche ou de production intellectuelle dans la société d'aujourd'hui


MATIÈRES À PENSER 51kFMCvg5cL
1999
Ce livre rassemble tes travaux de "journées thématiques" [sic] organisées en mars 1998. Il s'agissait de montrer qu'il était possible de répondre aux deux grands défis que la connaissance devra affronter de plus en plus au cours du troisième millénaire :
- Le défi de la globalité, que pose l'inadéquation aggravée entre un savoir fragmenté et compartimenté entre les différentes disciplines d'une part, et des réalités multidimensionnelles, globales, transnationales d'autre part.
- Le défi de l'accroissement ininterrompu des savoirs qui rend sans cesse plus difficile l'organisation des connaissances autour des problèmes essentiels.

Par ces journées thématiques, on voulait tenter d'intégrer les disciplines dans des cadres de pensée qui correspondent aux grands problèmes que se pose l'esprit : le monde, la terre, la vie, l'humanité ; de donner une égale importance à la culture des humanités et à la culture scientifique en les faisant communiquer ; de régénérer les vertus cognitives et existentielles de la littérature, de la poésie, des arts.

Venus de toutes disciplines et associant leurs compétences, les participants ont apporté la preuve qu'on pouvait ressusciter une culture et l'enseigner.
ce lien, si l'on écarte Edgar Morin dont la pensée de la complexité en vient à éliminer la dialectique des contradictions héritée de Hegel et Marx, seul à ma connaissance Lucien Sève, malheureusement dans le cadre et les limites de sa propre compréhension des voies du communisme, a tenté de le nouer en 2005 avec Émergence, complexité et dialectique : Sur les systèmes dynamiques non linéaires

MATIÈRES À PENSER 9782738116260
2005

(à suivre)

9 mars
Patlotch a écrit:

HASARD NÉCESSITÉ SURPRISE

il faut penser la vie comme hasard en surprise
déprise à faire prise et Breton hériter

du hasard il avait une idée bien à lui : Breton, le subjectif advenu objectif (1)
L’expression caractérise les coïncidences troublantes qui intéressèrent André Breton, et tout le mouvement surréaliste, dans les années 1930. Il ne s’agit donc pas du hasard des scientifiques ni de celui de la logique et de la philosophie, pure contingence dont on ne peut rien retirer, sinon la dimension tragique de l’existence. Breton refusa toujours fermement les explications de la « raison bornée » et les « voies logiques ordinaires », qui videraient ces coïncidences d’un sens possible.

Mais « objectif » insiste cependant sur leur caractère constatable. Il ne s’agit pas d’être happé par le délire d’interprétation ou la folie. Cela explique le rôle joué par des photographies insérées dans ces trois livres, sorte de preuves à l’appui de son récit.

L’adjectif a eu aussi une source politique et philosophique, comme le montre la première occurrence du terme. Dans la seconde partie des Vases communicants, André Breton allègue alors une « parole d’Engels : « la causalité ne peut être comprise qu’en liaison avec la catégorie du hasard objectif, forme de manifestation de la nécessité ». Mais cette référence à Engels était certainement apocryphe. Elle inscrivait en tout cas la démarche de l’auteur dans le sillon révolutionnaire que le surréalisme a revendiqué.

Enfin, la caractérisation la plus complète sera donnée dans L'Amour fou : le hasard [objectif] « serait la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain (pour tenter hardiment d’interpréter et de concilier sur ce point Engels et Freud). »

Tous ces phénomènes doivent alors assimiler Engels et la psychanalyse, alors assez mal connue, en ce qu’ils mettent en jeu le désir, conscient ou non, comme le montre le thème central de la rencontre amoureuse.
MATIÈRES À PENSER Thumb_large
Le hasard objectif, Breton, 1959
Plaque de liège, ficelle et amande dans une boîte vitrée
34,6 x 24,6 x 5,4 cm

1. Le hasard objectif est une notion explorée par André Breton dans trois ouvrages autobiographiques qui forment ainsi une sorte de triptyque : Nadja en 1928, Les Vases communicants en 1932, et L'Amour fou en 1938.

la vie est fête de surprises, à conditions de les saisir

la vie est fête de surprises, à conditions de les saisir. Rien ne l'avait obligé, un jour comme les autres, à questionner la jeune fille qui attendait dans le couloir que la chef "relations humaines" daignât la recevoir, en retard. Il avait assumé la corvée selon la règle de Flora Tristan, nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères, avec en exergue, tiré de son journal : « Grâce à Dieu, depuis longtemps, j’ai rejeté loin de moi l’esprit de nationalité, sentiment étroit,mesquin, qui ne peut engendrer que le mal. »

MATIÈRES À PENSER 2738401430v

si vous n'avez pas l'expérience du hasard
comme nécessité de la surprise à la saisie,
moi oui, elle passe par la poésie


SONKU

bornés haut et morts nés
qu'un hiver vous rhabille
et que les cons vous pillent
vous en voilà ornés

tandis que sonne honnête
et sans sornette Ornette
en mon demi-sonnet


FoSoBo, 9 mars 2019, 06h37, sonku = sonnet + haïku


Lonely Woman
très belle mélodie pour femme solitaire


HASARD NÉCESSITÉ SURPRISE

et de nouveau la théorie
s'insinuait dans le poème

à la vie retrouvée
mûre contre les murs
et née pour s'y lover
contre les sourds et sûrs
et comme aimer l'on aime

source complète :

MA REINE DE LÀ-BAS
soleil levant, soleil levé, soleil couché
HASARD NÉCESSITÉ SURPRISE


MATIÈRES À PENSER Ruth


14 mars

Patlotch a écrit:

penser les idées
pour critiquer les idéologies

pour mémoire, lu quand il est sorti, en 1991, à la suite des premiers tomes de La Méthode, ce qu'Edgar Morin  a fait de mieux, malgré une conception de la complexité allergique à la dialectique des contradictions hegelo-marxienne, ce qui pourrait expliquer ses positions politiques timorées...

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1991
Edgar Morin a écrit:Les idées sont-elles soumises totalement aux déterminismes culturels, sociaux et historiques ? Peuvent-elles s'en affranchir ? Les esprits sont-ils totalement soumis aux idées établies ? Comment alors peut apparaître et se propager une idée nouvelle ? Comment une culture permet-elle le développement d'une idée qui la ruiner ?

Les idées ont-elles une vie propre ? Quelle vie ? Comment se nourrissent-elles, se reproduisent-elles, s'accouplent-elles ? Comment se défendent-elles et attaquent-elles ? Quelle est leur organisation qui nécessite langage et logique ? Quels sont les principes secrets qui commandent et contrôlent cette organisation ? Qu'est-ce qu'une idée rationnelle quand on sait que la Raison peut devenir un mythe ?

Comme toute parole, je (l'individu), on (la collectivité), ça (la machine sociale) parlent en même temps à travers les idées. Quelles sont nos relations avec les idées ? Ne sommes nous pas possédés par les idées que nous possédons ? Ne sommes-nous pas capables de vivre, tuer ou mourir pour une idée ?

Nous ne devons pas nous laisser asservir par les idées, mais nous ne pouvons résister aux idées qu'avec des idées. Une part de notre vie est dans la vie des idées. Une part de notre humanité est faite d'idées. Mais nous sommes encore dans l'ère barbare des idées, et nous devrions pouvoir établir des relations civilisées avec elles. D'où vient l'idée de complexité.

Ce quatrième tome de La Méthode est la suite de La Connaissance de la Connaissance qui avait examiné l'idée du point de vue de l'esprit/cerveau humain (anthropologie de la connaissance). Il considère l'idée d'abord du point de vue culturel et social (écologie des idées) puis du point de vue de l'autonomie/dépendance du monde des idées (noosphère) et de l'organisation des idées (noologie).

La nature des idées
Hors-série (ancienne formule) N° 21 Juin/Juillet 1998


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Edgar Morin applique à l'univers des idées - la noosphère - certaines propriétés du vivant. Dans cette perspective, les idées forment des systèmes qui peuvent être clos (doctrines/idéologies) ou bien ouverts (théories). Ils comportent tous un noyau dur de croyances autour duquel gravitent des argumentaires de justification.

Depuis la Renaissance, la science, la politique, puis récemment la morale ont pris progressivement leur autonomie par rapport à la religion. Leurs diverses théories et doctrines se sont propagées, se sont heurtées entre elles, certaines ont triomphé, d'autres sont mortes : le marxisme par exemple, fruit d'une synthèse philosophique bâtie par un seul homme, a connu en moins d'un siècle une diffusion planétaire, chassant dans maints esprits les systèmes de croyances antérieurs, pour être récemment expulsé lui aussi de la plupart des lieux de son implantation. Peut-on raisonnablement comparer les théories scientifiques comme celle de l'évolution, les idéologies politico-philosophiques comme le marxisme, les religions comme l'islam ou le christianisme, ou bien encore des systèmes de valeurs comme la morale des droits de l'homme, ou le libéralisme économique ? Quelle est la nature des idées ? Quelles sont les logiques qui président à leur naissance, à leur organisation, à leur propagation ?

La noosphère
Les idées naissent dans les esprits humains dans des conditions culturelles, sociales et historiques données. Leur réalité est étrange. Elle n'est ni physique ni matérielle, bien qu'elle dépende d'êtres matériels : les êtres humains, leurs cerveaux et les interactions entre leurs synapses. La nature des idées a été évaluée de façon différente, voire opposée par les penseurs. Ainsi, pour certains comme Karl Marx, les idées n'ont pas d'autre réalité qu'instrumentale. Pour d'autres, au contraire, les idées ont une réalité très forte, voire une « surréalité ».

Platon, par exemple, considérait que la vraie réalité était idéelle, et que le monde dans lequel nous vivons devenait secondaire et, parfois même, illusoire. Au xxe siècle, le psychanalyste Carl Jung conçoit les idées d'une façon différente. Les mythes, formant des sortes d'archétypes issus de nos profondeurs inconscientes, nous dominent et nous contrôlent. L'anthropologue Claude Lévi-Strauss a, quant à lui, estimé de façon amusante que les hommes ne pensaient pas les mythes, les mythes se pensant eux-mêmes (1). On peut ainsi considérer ils constituent une substance autre que matérielle, physique et biologique. Karl Popper a, lui, distingué trois mondes : le monde des choses matérielles, le monde des expériences vécues et le monde des choses de l'esprit : la « noosphère ». D'une certaine manière, K. Popper considère le monde des idées comme un monde relativement autonome. De nombreux autres penseurs ont reconnu cette autonomie et l'existence d'une noosphère. A la fin du xixe siècle, Gottlob Frege, fondateur de la logique mathématique contemporaine, affirme que la pensée est productrice d'idées qui ne sont ni des représentations internes ni des éléments du monde extérieur : leur nature est différente. D'autres penseurs, tel le philosophe des mathématiques Jacques Desanti, évoquent la « réalité agissante des idéalités mathématiques ». Le philosophe contemporain Jacques Schlanger suggère que les « objets idéels » ont une existence propre. Gregory Bateson évoque en 1977, dans l'ouvrage Ecologie de l'esprit, les idées en tant qu'entités et parle de vie des idées. Dans cet esprit, le théoricien canadien d'origine polonaise, Piort Wojciechowski, indique en 1978 que « la connaissance est faite par l'homme et dépend de l'homme mais le corps de la connaissance est une entité distincte de l'homme » (2).

Si l'on peut définir les idées comme des entités distinctes, évoluant dans un monde relativement spécifique (la noosphère), il convient en outre de comprendre leur comportement. En 1952, le physicien Pierre Auger comparait les idées à des virus. Il parlait, non pas d'un troisième monde comme K. Popper, mais d'un troisième règne, faisant suite au règne animal et au règne végétal. Ce règne est constitué par des organismes définis, les idées, qui se reproduiraient par démultiplication identique, dans les milieux constitués par les cerveaux humains, grâce aux réserves d'ordre qui y sont disponibles. Ces idées disposeraient de la capacité d'autonutrition dans nos esprits et d'autoreproduction, voire même de la capacité de dépérir. En 1968, le biologiste Jacques Monod, intéressé par l'idée de P. Auger, a repris la notion de noosphère et la définit comme sphère du monde idéel et mythologique qui nous environne. Selon lui, une idée transmissible constitue un être autonome, un « existant », doté des principales propriétés définissant tout être vivant. Il ajoute, dans son ouvrage Le Hasard et la Nécessité, que ces « existants » sont capables de se conserver, de croître et de gagner en complexité. Ils sont dotés du pouvoir d'auto-organisation et d'autoreproduction ; ils vivent avec les humains en relation de symbiose, de parasitisme mutuel ou d'exploitation mutuelle.

L'autonomie dépendante et l'émergence
Le monde imaginaire/mythologique/idéologique existe bel et bien : c'est un produit des esprits et des humains, mais un produit récursivement nécessaire à la production de son propre producteur anthroposocial. Il faut reconnaître à la fois la souveraineté et la dépendance des idées, leur pouvoir et leur débilité, il faut reconnaître leur règne, tout d'abord dans le sens que le terme a pris dans le monde vivant. Il faut considérer la vie des idées, non plus au sens métaphorique et vague du terme « vie », mais en enracinant ce sens dans la théorie de l'auto-éco-organisation du vivant, sans pour autant réduire ni l'idée au virus, ni la vie de l'esprit à la vie nucléoprotéinée. Dès lors, on peut envisager la noosphère comme émergeant, avec sa vie propre, à partir de l'ensemble des activités anthroposociales. Ainsi, une « noologie », étude de la noosphère, considère les choses de l'esprit comme des entités objectives. Mais cela n'exclut nullement de considérer également ces « choses » du point de vue des esprits/cerveaux humains qui les produisent (anthropologie de la connaissance) et du point de vue des conditions culturelles de leur production (écologie des idées).

Cela étant posé, il convient de préciser deux notions clés qui expliquent certains aspects fondamentaux de la vie en général et des idées en particulier. En premier lieu, l'être vivant construit son autonomie : il est auto-producteur. Il s'autorégénère continuellement. Pour ce faire, cet être vivant travaille donc son énergie et a donc sans cesse besoin d'énergie extérieure, afin de se nourrir. Son autonomie suppose de ce fait une dépendance vis-à-vis de son environnement. De plus, un être vivant puise dans son milieu non seulement de l'énergie mais aussi de l'organisation. On peut rappeler, pour ne prendre qu'un seul exemple, que les êtres vivants s'organisent en fonction du rythme des saisons : il y a un temps pour la germination, la poussée de la sève, le rut, l'hibernation, etc. Une partie de la nature extérieure est donc intégrée en notre nature. En tant qu'êtres humains, donc êtres sociaux, notre autonomie se forge notamment par nos dépendances à l'égard de la culture, du langage, des idées, des connaissances. Le type d'autonomie du monde des idées, tout comme celui des idées elles-mêmes, est quant à lui dépendant des esprits individuels et des cultures dont dépendent ces esprits.

En second lieu, la notion systémique d'émergence est essentielle pour comprendre la noosphère. Quand des éléments sont réunis et interagissent pour former un système, il se crée, au niveau de l'organisation du tout, un certain nombre de propriétés ou de qualités non présentes dans les parties considérées séparément. Ces nouvelles propriétés ou qualités vont rétroagir sur les éléments de départ. Par exemple, la société, née des interactions entre individus, a produit, en tant que tout, un langage et une culture qui ont rétroagi sur l'ensemble des individus pour les former. La notion d'émergence est capitale et vaut pour tous les phénomènes organisés où un système se crée à partir de rencontres. Par exemple, la rencontre de deux atomes d'hydrogène et un d'oxygène crée la molécule d'eau, ayant des qualités non présentes dans les éléments pris séparément. Ceci est vrai à tous les niveaux : chimique, biologique, culturel, etc. Tout ensemble organisé de parties différentes peut disposer de qualités nouvelles. C'est ainsi que l'on peut définir l'esprit. En effet, dès que le cerveau, organe biologique, se trouve dans un milieu culturel où le langage peut être appris, un certain nombre de qualités, que nous pouvons rassembler sous le nom d'esprit, émergent. L'esprit fonctionne donc grâce au langage et aux idées, alors que le cerveau ne fonctionne que par interactions chimico-électriques.

Les dieux existent... dans les cerveaux humains
Les cerveaux humains et les esprits individuels constituent en quelque sorte l'écosystème des idées. Celles-ci sont relativement autonomes et possèdent une capacité de souveraineté. Ainsi, les dieux et les esprits, apparus dans toutes les cultures, se sont trouvés dotés de pouvoirs extraordinaires et d'une tutelle sur les humains. Il est merveilleux de voir que les hommes ont suscité eux-mêmes, par un phénomène collectif de croyances, ces puissances devant lesquelles ils tremblent et qui sont capables de nous ordonner de tuer ou de mourir.

J'ai moi-même eu l'expérience physique de la puissance des dieux qui se manifeste au cours de cérémonies de macumba, ou de condomblé, au Brésil. Cette religion est née d'un syncrétisme entre le catholicisme et les dieux et esprits de la religion des Yurubas. Un certain nombre de génies très individualisés, les orixas, sont invoqués au cours de cérémonies. Si tout se passe bien, l'un, puis plusieurs des participants se retrouvent possédés par des orixas. Ce phénomène de possession est très remarquable car la personne concernée devient le vecteur de cet esprit : elle parle avec une autre voix que la sienne qui est celle de l'orixa.

Si le phénomène de possession est physique dans le vaudou ou le condomblé, elle est psychique dans bien d'autres religions. Il s'agit en effet d'une « possession », puisque les adeptes croient en certains dieux et font ce qu'ils leur « demandent », notamment à travers les pratiques du culte. Ce pouvoir et cette exigence de sacrifice qu'ont les dieux, et dont en quelque sorte ils se réjouissent, asservissent les fidèles. Les dieux, nourris par une foi collective, ont une individualité et une personnalité extrêmement singulières : ils agissent, écoutent et parlent. Les hommes entretiennent, en effet, toujours un double rapport avec les dieux : ils leur sont soumis, effectuent des sacrifices et des offrandes, mais leur demandent de les aider et de leur rendre service. Les dieux sont en outre dotés d'une vie qui peut être, dans les grandes religions, éternelle. Dans l'Antiquité, les Grecs avaient d'ailleurs nommé les dieux « immortels », par opposition aux humains qui eux étaient mortels. En réalité, les dieux sont mortels : ils meurent le jour où la communauté qui a foi en eux meurt.

Le pouvoir des idées
Ce qui est évident pour les dieux vaut également pour les philosophies, les théories scientifiques ou les idéologies politiques. Nous avons en effet des idées souveraines, qui exigent de nous des sacrifices. On peut en effet, chacun le sait, tuer ou mourir pour une idée. Ce pouvoir, que peuvent prendre des idées que nous avons sécrétées collectivement, constitue un phénomène extraordinaire. Ce phénomène est rendu possible par le fait que des forces de foi et de croyance, similaires à celles qui animent les mythes, peuvent s'introduire dans les idées et, plus largement, dans les systèmes d'idées. L'exemple peut être fourni par l'idée de Raison pendant le siècle des Lumières. De prime abord, cette raison paraît terriblement critique, voire sarcastique, notamment à l'égard des dieux et des religions. En effet, pour elle, les dieux sont des inventions des prêtres. La religion n'est pas considérée comme étant le soupir de la créature malheureuse, l'expression de l'aspiration des humains souffrant, comme cela sera le cas cinquante ans plus tard avec K. Marx. Pour les philosophes des Lumières, la religion est une pure mystification, bien que le terme ne soit pas employé à l'époque. La Raison, devenue souveraine, se transforma progressivement en une puissance quasi providentielle, dotée d'esprit, comme le suggèrent les expressions « la Raison guide nos pas », ou encore « la Raison nous éclaire ». C'est par un excès révélateur que Maximilien Robespierre institua, en pleine Terreur, le culte de la déesse Raison.

On peut pousser plus loin le raisonnement en signalant que la conception du monde de K. Marx par exemple, bien qu'elle constitue une idéologie s'affirmant comme scientifique et matérialiste, portait en fait en elle une religion du salut terrestre. Il y avait un véritable messie, le prolétariat, qui par ses souffrances finirait par triompher et imposer la société sans classes. De plus, la révolution prolétarienne elle-même était l'opérateur apocalyptique de cette grande transformation. Le socialisme devait inévitablement mener à une société où les humains seraient émancipés et libérés de l'exploitation et de la domination.

Pendant des dizaines d'années, cette croyance fut un moteur générateur de sacrifices héroïques, de martyrs et de bourreaux. En effet, une grande foi, que ce soit en Dieu ou en des idées, suscite toujours des martyrs qui, lorsqu'ils se retrouvent au pouvoir, se transforment facilement en bourreaux. L'histoire du christianisme et celle du communisme illustrent ces deux aspects remarquables. Ce qui fut en cause dans le communisme n'était pas simplement les passions révolutionnaires, décrites par François Furet, mais une foi transfiguratrice en un autre monde. Leur différence réside dans le fait que, dans une religion révélée, le salut est accordé par Dieu, au ciel, après la mort, et n'est donc pas vérifiable, alors que dans l'idéologie communiste, le salut est au contraire terrestre. Une société a malheureusement prétendu réaliser ce salut et il fut facile de vérifier, pour ceux qui y vivaient, que ce n'était pas le paradis et que certains aspects étaient même franchement infernaux.

Les systèmes d'idées
Les idées ne prennent consistance qu'au sein de systèmes, constitués par une constellation de concepts associés de façon solidaire et dont l'agencement est établi par des liens logiques ou apparemment tels. Les idées assemblées en systèmes peuvent être considérées comme des unités informationnelles ou symboliques qui s'assemblent en vertu d'affinités propres liées à des principes logiques. Tout système d'idées possède un noyau dur qui comporte les idées fondamentales, c'est-à-dire les postulats de base sur lesquels se fonde la théorie. Autour de ce noyau s'articulent des sous-systèmes rationnels et argumentés qui justifient, explicitent, défendent et illustrent le noyau. Autour de ces sous-systèmes s'étend un dispositif immunologique, incarnant l'aspect quasi vivant des systèmes d'idées. En effet, tout système d'idées tend à refuser, réfuter, rejeter et oublier, en les qualifiant d'illusions, les objections qui le contredisent, les arguments qui ne peuvent entrer dans son organisation ou encore les événements qui ne lui correspondent pas. En d'autres termes, un système d'idées est autocentriste et défend farouchement son dispositif central. Ainsi, le système géocentrique résiste avec acharnement au système héliocentrique de Copernic, de Kepler et de Galilée.

Un même système d'idées peut prendre deux formes : une forme ouverte (la théorie) et une forme close (la doctrine). La doctrine s'autojustifie par la référence à la pensée de ses fondateurs et à ses postulats fondamentaux. C'est typiquement le cas des systèmes religieux. La doctrine se veut invulnérable à tout ce qui va la contredire. Certaines peuvent donc durer très longtemps, d'une part, grâce à cette forme de résistance et, d'autre part, car elles plaisent et satisfont la libido de ceux qui les nourrissent, c'est notamment le cas des doctrines politiques. Au contraire, les théories peuvent tenir compte des événements extérieurs, quitte à devoir évoluer. Les théories sont donc, en quelque sorte, biodégradables. Par exemple, une théorie scientifique, si on reste dans l'univers de la vision de K. Popper, accepte le principe de sa réfutation. Elle reconnaît en effet l'éventualité d'être remplacée par une autre théorie, s'il s'avère que cette dernière répond mieux qu'elle au critère qu'est l'exigence de s'articuler sur des faits et des événements tout en conservant une cohérence interne. Il faut toutefois noter que les théories se réfèrent elles aussi souvent à un noyau, somme de postulats difficiles à démontrer, qui en constitue le coeur : la théorie standard des relations internationales se fonde, par exemple, sur la personnification des Etats-nations et la certitude qu'ils ont un comportement « réaliste », c'est-à-dire calculateur et utilitariste. Ces certitudes constituent le socle indiscuté et souvent indiscutable de l'essentiel des études des relations entre Etats-nations.

Pour récapituler les éléments qui opposent la doctrine et la théorie, on peut dire que la doctrine comporte la refermeture sur elle-même, et la théorie une certaine ouverture. Dans l'une et l'autre, le noyau résiste à l'expérience mais dans la doctrine, il est totalement insensible à l'expérience. De plus, dans la doctrine, le primat est la cohérence interne, ce qu'on peut appeler la rationalisation, alors que dans la théorie, le primat est l'accord entre la logique du système interne et l'univers empirique auquel elle s'applique. Autrement dit, il doit y avoir accord entre la théorie, c'est-à-dire l'argumentation ou l'édifice conceptuel, et le monde auquel elle s'applique. En outre, dans la doctrine, les liaisons entre les concepts sont extrêmement rigides tandis que dans la théorie, seul un lien logique est nécessaire. On peut également dire que l'immunologie des doctrines est extrêmement forte et n'accepte que ce qui la confirme alors que celle des théories ne rejette que ce qui n'est pas pertinent par rapport à son champ de compétences. La doctrine refuse donc toute critique et manie l'anathème ; la théorie accepte, quant à elle, les critiques sous certaines conditions mais elle est animée d'une vigueur polémiste. Enfin, la doctrine est dogmatique et la théorie est flexible.

Il faut aussi noter une tendance proprement « noologique », dont les conséquences sont perverses pour la connaissance. En effet, la dérive de tout système d'idées est de tendre à la clôture, y compris dans le domaine des sciences. De nombreuses théories scientifiques ont tendance à se refermer sous la forme de doctrines : la psychanalyse et ses multiples écoles constituent l'un des exemples patent de cette propension à l'enfermement doctrinaire. A contrario, le dynamisme fondamental des sciences réside dans la présence d'un verdict, réalisé à travers l'observation ou l'expérimentation et qui finit par briser la dogmatisation qui s'est installée dans la théorie. Ainsi, le processus scientifique tend à empêcher la fixation doctrinaire. A l'inverse, dans le monde social ou politique, la fixation doctrinaire tend à se faire d'elle-même, et le verdict extérieur joue très peu ou trop tard.

La place des idéologies
Certains systèmes d'idées articulées entre elles de manière doctrinale tendent à fournir une interprétation cohérente de vastes plans du réel et de l'activité humaine : ce sont les idéologies. Elles peuvent s'appliquer à de nombreux domaines, notamment politiques, économiques, sociaux, etc. Les idéologies partent le plus souvent de pensées, de théories ou de conceptions de philosophes, qui sorties du cercle philosophique, sont largement divulguées. En effet, les idéologies sont entrées dans le domaine public et dans le monde des idées politiques et sociales. Le marxisme est une théorie devenue doctrine puis idéologie. Les idéologies peuvent également avoir des racines issues d'une réflexion autre que philosophique. Il peut s'agir notamment d'une réflexion économique. Il n'est qu'à citer, par exemple, celle des penseurs Adam Smith et David Ricardo, fondateurs de l'économie, ou bien celle de théoriciens du xxe siècle. Or, l'économisme est une idéologie qui réduit la politique à ce qui est présenté comme nécessité économique. On peut même dire qu'il y a globalement aujourd'hui une idéologie économistique. Cette idéologie considère que c'est à travers l'économie que les problèmes humains fondamentaux seront traités et trouveront leur solution. Dans un autre registre, on peut considérer qu'il y a également une idéologie technocratique. Le monde idéologique est toujours parti d'un certain nombre d'idées fondamentales. Ces idées vulgarisées et dégradées tendent au doctrinarisme.

Comment vivre avec nos idées ?
L'homme ne peut se passer de mythes. Aujourd'hui les mythes ne sont plus des récits imaginaires comme dans l'Antiquité. Ils sont inclus, cachés dans des idées d'aspirations ou « valeurs ». La notion de valeur implique de donner une substance affective et normative très forte à un certain nombre de principes. Les termes « fraternité » ou « égalité » représentent par exemple depuis le xviiie siècle des aspirations et des valeurs. Ces idées contiennent une composante mythologique. Certes, l'homme ne peut vivre sans croyances. Mais il convient d'introduire un doute dans toutes nos croyances. La façon moderne de traiter la foi a été introduite par Pascal, qui l'a appliquée à sa religion, mais dont le principe est valable pour toutes nos croyances ainsi que pour les idées dans lesquelles nous avons foi. Pascal a constaté qu'aucune preuve logique et ontologique ne pouvait être apportée concernant l'existence de Dieu et par conséquent concernant la vérité de sa religion. Il a conservé ce doute et l'a surmonté, sans le détruire, dans l'idée du pari. La façon moderne de vivre avec nos idées est d'être conscients que nous parions sur elles dans la mesure où nous nous trouvons dans un monde d'incertitudes et où nous pouvons obtenir des résultats contraires à ceux que nous souhaitons. Durant le xxe siècle, un nombre considérable d'hommes et de femmes - dont je fus - ont vécu dans une foi communiste où ils croyaient oeuvrer pour l'émancipation de l'humanité alors qu'ils travaillaient, sans le savoir, pour son asservissement. Malgré les illusions, il est possible de continuer à croire dans les valeurs d'émancipation et de fraternité, mais nul ne doit plus aujourd'hui se tromper en croyant les trouver incarnées dans des régimes d'oppression.

Chacun d'entre nous a donc besoin de concrétiser sa façon de croire et de faire l'exercice d'une pensée vigilante. Pascal disait : « Travailler à bien penser, voici le premier principe de la morale. » On ne peut réduire cette dernière à bien penser mais on peut, en revanche, affirmer qu'un manque de lucidité peut conduire à se tromper totalement et à croire que l'on agit pour le bien de tous et de l'humanité, alors que l'on fait le contraire. Il convient donc d'introduire, dans sa façon de penser, le doute et l'examen. En d'autres termes, nous ne devons pas nous borner à être possédés par nos idées, mais nous devons en quelque sorte discuter avec elles. Sans cesser d'être possédés par nos idées, nous devons les contrôler, les vérifier et, le cas échéant, les abandonner.


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Florage

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Message par Florage le Mer 24 Avr - 5:24

19 mars
Patlotch a écrit:

"INTELLECTUELS"
les laquais font la queue à l'Élysée


MATIÈRES À PENSER 838_img_20190319_060618

c'est pour parachever son Grand Débat national que Macron a reçu 64 intellectuels de toutes professions à l'Élysée. Au début du sujet, mettant en cause la pensée comme domaine réservé d'une élite, et reconnue telle par l'État même quand elle met en cause tel de ses dirigeants ou sa politique, la pensée séparée des philosophes et des professeurs de penser pour les autres, j'écrivais  
ce qu'on appelle "intellectuel" ne vaut guère mieux, et qui ne l'est pas un peu (peu) aujourd'hui avec le nombre d'années universitaires de dizaines de millions seulement en France depuis 1968 ? Si bien, d'ailleurs, que n'importe quel producteur de textes un rien (rien) abouti peut faire illusion, et n'y manque pas surtout dans le «"milieu" de la "théorie" "radicale"»
on avait donc là le gratin, ou le dessus du panier, dont les vieux crabes comme en témoignent les noms dans l'article qui suit. SI l'un.e ou l'autre avait été résolument contre la politique de Macron, ou le principe même de cette opération politicienne, que diable serait-il allé faire dans cette galère. Voir la liste des participants. Certains des plus "en vue" s'en sont abstenu, sauf erreur : Gauchet, Lordon, Onfray, Finkielkraut... quitte à prendre la pause du penseur tribun, en digne héritier de Bourdieu critique des... héritiers

Frédéric Lordon a écrit:Vous comprendrez que si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL [...] je préférerais avoir piscine... Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation [...] vous détruisez le langage... Quand madame Buzyn [ministre de la Santé] dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand madame Pénicaud [ministre du travail] dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés [...] quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse... Vous avez fait du peuple un ennemi de l'Etat [si c'était vrai ce serait très bien...]. Il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : monsieur Macron, il faut partir. Monsieur Macron, rendez les clés... [pas même la remise en cause du régime présidentiel...]


rien de surprenant que Macron ait défendu devant eux, sous les Ors de la République et sur la moquette feutrée d'un salon évoquant l'Empire, ses réformes et sa conduite du pouvoir. La suite sous l'article



Pendant plus de huit heures, donc, Emmanuel Macron est resté assis derrière une table blanche, les armoiries de la présidence marquées d'une croix de Lorraine dans son dos, se gardant, comme il le fit ailleurs, de déambuler au milieu de l'arène. Il a gardé sa veste et son calme. Il a banni de son vocabulaire des expressions du type « J'vous le dis, mes amis  ! » ou « Il ne faut pas raconter de cracks ». Un président très président. Rien de familier, rien de transgressif.

Et pour cause, il avait devant lui trois Prix Nobel, des professeurs au Collège de France, d'éminents chercheurs, des sociologues, des psychiatres, des historiens et des économistes. Des professeurs, pour beaucoup, installés, comme le seraient leurs élèves, dans une sorte d'amphithéâtre à plat, éclairé de lustres, décoré de nymphes, d'angelots et d'autres dorures. Une salle de cours qui est, à d'autres occasions, la salle des fêtes de l'Élysée – flambant neuve. Tout ça pour quoi  ?

L'animal intellectuel n'est plus ce qu'il était
Aux actes des Gilets jaunes répondent donc, depuis janvier, des actes du grand débat national, dédié, lundi, aux intellectuels. Emmanuel Macron se voulait, un peu, au milieu des siens. Des intellectuels qui, pourtant, depuis le début du quinquennat, rechignent à se laisser enchaîner à son intellect. L'animal intellectuel n'est décidément plus ce qu'il était. Du temps de De Gaulle ou de Mitterrand, il se « mouillait », écrivait, plaidait, soutenait...

Macron n'a pas la surface historique et littéraire de ses deux lointains prédécesseurs, certes, mais que sont les intellectuels devenus  ? À l'exception de quelques-uns, la prudence, pour eux, est de mise. Par ailleurs, Macron a la culture démonstrative, sonore, ce qui n'est pas l'idéal pour séduire ceux qui en sont les exigeants gardiens. Entre eux, il y eut des mots, de la défiance : le président leur reprocha de faire « de la musique avec de vieux instruments » quand eux, insensibles à ses considérations sur l'herméneutique ricœurienne, ont douté de ses capacités, quand ils ne pointaient pas son immaturité ou sa méconnaissance du pays.

À la vérité, les intellectuels que visait le président n'étaient pas au grand débat : les best-sellers Onfray, Finkielkraut, Todd, Debray… On peut tout penser d'eux, qu'ils exagèrent, qu'ils sont outranciers ou dangereux, le fait est qu'ils ont une véritable audience, qu'ils remplissent des salles et des têtes. Ils se veulent en prise avec le vrai, le réel, mobilisent des affects et dénoncent, par ailleurs, l'académisme de leurs pairs intellectuels. Hier, donc, ceux-là n'étaient pas là.

Le débat fut, malgré tout, intéressant, instructif, mené avec tact par Guillaume Erner, animateur de la matinale de France Culture. Ce fut en réalité moins un débat qu'une écoute polie de part et d'autre, sans droit de suite – ils étaient 60. Un débat qui ne put cependant échapper à quelques écueils. Pourquoi diable avoir choisi l'Élysée  ? Pourquoi ne pas l'avoir ouvert au public et délocalisé, par exemple à Sens (Yonne) la bien nommée, ou ailleurs, ce qui aurait permis à la pensée de se diffuser, un peu, hors Paris et les murs des universités  ? « Le clerc peut fort bien, sans cesser d'être clerc, descendre en ce monde déchu afin d'y introduire de ses valeurs divines » (Julien Benda).

En outre, à vouloir mettre autour d'une même table des professions intellectuelles aussi diverses que la physique et la médecine, la sociologie et l'étude de l'environnement, l'économie et la géopolitique, le débat, comme l'ont déploré Xavier Darcos et Olivier Mongin, a parfois abordé des thèmes « qui se regardent mais ne se croisent pas ». La première intervention de Pascal Bruckner sur les violences de samedi a été suivie de diverses questions sur l'économie, la fiscalité, les taux d'intérêt, la croissance inclusive, la laïcité, l'islam, la médecine… Des thèmes ô combien majeurs et brillamment exposés, mais qui ne donnaient pas toujours une cohérence à l'ensemble qui se voulait initialement une réponse à la crise sociale que traverse le pays.

Si bien que, par moments, on en oubliait cette problématique centrale et urgente... Inévitablement, donc, et parce que le centralisme français est ce qu'il est et qu'on ne rencontre pas tous les jours le chef de l'État, certains intervenants se sont faits les porte-parole de leur discipline, réclamant efforts et investissements. Quand d'autres, fidèles à l'épure, ont porté un diagnostic brillant sur l'état de la société, comme Julien Damon, Louis Chauvel, Jean Viard, Jean-Claude Casanova, Dominique Schnapper, Hervé Le Bras...

« Il ne reste plus aux intellectuels que des moyens d'intervention piégés : le coup de gueule, la provocation, la dénonciation, la mise à nu. C'est une tradition polémique très française, mais neuf fois sur dix cela revient à hurler avec les loups... dans un meilleur français, c'est tout », déclarait sévèrement, dans Libération, Marcel Gauchet, annoncé et finalement absent du grand débat. Pour le coup, point de polémique.

Mais on se demande désormais – et chacun dans la salle se le demandait – ce que fera Emmanuel Macron des idées d'Aurélie Jean sur les conditions d'installation d'ingénieurs en France, d'Olivier Galland sur l'école, de Gilles Kepel sur le fonctionnement de la démocratie, de Laetitia Strauch-Bonart sur l'étatisme, de Daniel Cohen sur la fiscalité, de Dominique Méda sur un plan d'investissement, de Gérald Bronner sur la hiérarchisation de l'information sur les réseaux sociaux... Oui, qu'en fera-t-il  ? L'enjeu est de taille. Ses réponses diront si la figure de l'intellectuel, en France, et comme aime à le rappeler la presse anglo-saxonne, est morte ou si elle exerce encore une influence sur les décisions du prince. Ses réponses diront également si ce débat fut un exercice instrumental ou une réelle innovation démocratique. S'il n'en sort rien, si ce rendez-vous n'a été que l'écrin de celui qui ne récuse pas pour sa personne le qualificatif d'intellectuel, alors le crédit de nos clercs sera durablement entamé. On ne déplace pas Jules Hoffmann (Prix Nobel de physiologie) et Claude Cohen-Tannoudji (Prix Nobel de physique) pour vérifier dans leur regard l'effet d'une belle formule.

L'enjeu est important, oui, et il en va de l'ordonnancement du débat intellectuel en France. Le risque étant le statu quo : le savant retournera à son laboratoire et publiera ses travaux dans une revue confidentielle quand son pendant en colère gardera le monopole de l'appréciation souvent lucide de la réalité, mais aussi des réponses parfois simplistes...
bien court certes pour rendre compte de 8 heures (!) de débat, mais assez pour constater que les sujets abordé et la façon de les aborder ne risque pas de faire trembler Macron, et moins encore l'État, ni de remettre en cause une posture qu'en participant tous et toutes qui étaient là n'ont fait qu'entériner

je peux ajouter qu'hormis les scientifiques dans leur domaine de recherche, aucun.e ne m'a jamais aidé à penser par moi-même et dans le sens où je souhaitais le faire

23 mars

« l'expert, devenu « philodoxe » court, ici et là,
pour ne manquer aucune miette de la « société du spectacle ».
Il est un élément du « spectacle intégré ». [Debord]
Et il n’est plus, dès lors, pris en considération. »


à propos des Gilets Jaunes
Michel Maffesoli : “Le cœur et la rage”
L'Inactuelle 18 mars 2019

Un monde se meurt, un autre est Michel Maffesoli: “Le cœur et la rage”en train de naître. Des ruines du rationalisme politique, hérité du XIXe siècle, surgit une envie nouvelle de participation populaire, d’imagination en acte, d’effervescence partagée. Peut-être faut-il voir là une réponse à l’assèchement spirituel provoqué par le consumérisme abrutissant et la technocratie sclérosante. C’est l’hypothèse de Michel Maffesoli, professeur émérite à la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France, qui vient de faire paraître "La force de l’imaginaire. Contre les bien-pensants", aux éditions Liber.

MATIÈRES À PENSER Maffesoli-Imaginaire

MATIÈRES À PENSER Le-coeur-et-la-rage-Maffesoli
Dans notre progressisme natif, nous avons du mal à accepter que les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Des esprits aigus ont pu noter, à juste titre, la fin de l’ère des révolutions (E. Hobsbawm). Si nous savons voir, avec quelque lucidité, l’architecture des sociétés contemporaines, nous pouvons dire que nous assistons à l’ère des soulèvements populaires.

Puissance populaire contre pouvoir politique.
Voilà bien ce que les élites ne comprennent pas. Tout simplement parce que la puissance du peuple, lame de fond irrépressible, se moque, on ne peut plus, du pouvoir politique. Du pouvoir quelle qu’en soit la coloration.

Cette puissance, en action, ne va sans une certaine rudesse. Mais n’en est-il pas ainsi chaque fois qu’une mutation de fond se produit ? Et il est lassant d’entendre toutes les belles âmes tenant le haut du pavé médiatique, s’insurgeant en chœur, chœurs des vierges effarouchées, contre la violence, injustifiable bien sûr, de ces soulèvements.

La volupté de la destruction est en même temps une volupté créatrice.

Ont-ils oublié ce que sait, de savoir incorporé, la sagesse populaire : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ? Et, en termes plus soutenus, ce que ne manquait pas de souligner, à diverses reprise, Michel Bakounine : « la volupté de la destruction est en même temps une volupté créatrice ». Car si le progressisme, propre à la modernité, est dramatique – tout a une solution, une possible résolution –, la postmodernité voit le retour du tragique, ce qui est « aporique », sans solution. D’où la dose de violence inhérente au « sentiment tragique de l’existence ».

Or, à l’encontre d’une réalité quelque peu rachitique, à l’opposé d’un « principe de réalité » essentiellement économiciste, dont le « pouvoir d’achat » est l’alpha et l’oméga, le cœur battant des soulèvements populaires est, structurellement, une perpétuelle « quête du Graal », c’est-à-dire une recherche spirituelle.


MATIÈRES À PENSER Maffesoli2


L’agonie du monde moderne.
Voilà qui peut paraître quelque peu paradoxal. Faire référence à l’intelligence du cœur. Horresco referens ! Comment est-ce possible quand on ne conçoit l’intelligence que sous sa forme rationaliste. Ainsi que je l’avais nommé dans ma critique du « mythe du Progrès », dès 1979, la caste technocratique, sous ses modulations intellectuelles (on dit maintenant « experts »), politiques, journalistiques, cette Caste donc est incapable de comprendre que le génie du peuple s’exprime mieux dans son souci spirituel que dans des préoccupations politiques.

Tout simplement parce que cette caste, en son rationalisme morbide, tout en se disant démocratique, est rien moins que démophile. Les sempiternelles incantations à propos des valeurs républicaines et de leurs fondements démocratiques cachent mal leur « avant-gardisme » natif. Tous ces progressistes, en leurs divers partis, de droite ou de gauche (ou de droite et de gauche !), veulent révolutionner, réformer, conserver pour le peuple. Mais ils n’acceptent pas que tout cela soit fait par le peuple.

Le monde moderne pourrissant est à l’agonie. Ses représentants caducs ne peuvent même pas envisager que toute transfiguration, car c’est bien de cela dont il s’agit, comporte une dose de mystique.

Cette pseudo-intelligentsia, on ne peut plus déphasée, en son progressisme benêt et, les saccages écologiques en témoignent, de plus en plus dévastateur, ne peut saisir l’atmosphère mentale de l’époque. Ce que le philosophe Ortega y Gasset, en son livre prémonitoire : La révolte des masses, nommait « l’impératif atmosphérique » du moment.

C’est parce qu’elle ne sait pas s’adapter au changement de climat spirituel en cours que la caste subira le sort qui fut celui, en leur temps, des dinosaures : périr.

Le monde moderne pourrissant est à l’agonie. Ses représentants caducs ne peuvent même pas envisager que toute transfiguration, car c’est bien de cela dont il s’agit, comporte une dose de mystique. Ce grand républicain qu’était, lui, Victor Hugo ne rappelait-il pas que l’on ne peut penser une goutte de vie sans mysticisme. Ce qu’il exprimait ainsi : « Savoir, penser, rêver. Tout est là ».

Notre crise est existentielle plus qu’économique.
Comme tout rêve, ce mysticisme des gilets jaunes ne leur est pas forcément conscient. Mais, tel un instinct ancestral, il s’exprime tout à la fois dans les discussions des « ronds-points », où sans fin la parole circule et dans ces attaques des symboles de la société de consommation poussée à son extrême, les magasins et les banques des Champs-Elysées et les lieux du pouvoir d’Etat. Ils cassent le jouet qu’ils ne peuvent pas avoir, mais en même temps ils invalident la course infernale de la consommation à laquelle la modernité a réduit l’énergie collective. Consommation finissant en « consumation », Georges Bataille avait bien décrit cela.

Dans cette circulation et, contre les divers « sachants » s’arrogeant le monopole de la parole publique, s’exprime ce que, dans la tradition thomiste, Joseph de Maistre nommait le « droit divin du peuple ». Souveraineté de la puissance naturelle qui, régulièrement, se rappelle au bon souvenir des pouvoirs établis. Ceux-ci n’étant que délégués et devant rendre des comptes au peuple qui en est le légitime détenteur. Ainsi que le rappelle l’antique adage (qu’il est inutile de traduire) : Omnis autoritas a populo.

Les divers commentateurs parlent, avec componction, pour ne rien dire. Obnubilés par l’économicisme qui leur est cher, ils en oublient que c’est une crise morale qui est en jeu.

C’est cette autorité qui reprend force et vigueur. Elle rappelle que, telle une vraie royauté, l’opinion est reine d’un monde. Les gilets jaunes reprennent la parole contre ceux qui, avec l’arrogance, la suffisance et la jactance que l’on sait l’ont monopolisée à loisir. Les divers commentateurs parlent, avec componction, pour ne rien dire. Et de cela on commence à se rendre compte.

Obnubilés par l’économicisme qui leur est cher, ils en oublient que c’est une crise morale qui est en jeu. Et qu’il s’agit moins de fournir un fatras de réponses technocratiques, pouvant satisfaire quelques « bobos » urbains et privilégiés, pouvant également tranquilliser un troisième ou un quatrième âges sans trop d’horizon lointain.  Il est à cet égard frappant d’observer que la fréquentation du grand « Débat » national a eu pour coloration « cinquante nuances de gris » !

Vers une quête spirituelle.
En bref, ce sont moins des réponses bien formatées qui sont attendues que la capacité de savoir poser des questions. Ce qui n’est plus accepté, c’est un monde sans question et plein de réponses. Tout simplement parce que c’est à partir de l’insaisissable, ce qui est en devenir, ce qui est questionnant, que l’on peut saisir le saisissable. Celui de la vie Réelle.

Bachelard le rappelle, dans sa méditation sur la rêverie : « le nouvel âge réveille l’ancien. L’ancien âge vient revivre dans le nouveau ». Voilà qui est d’actualité et peut illustrer cette secessio plebis que sont les ronds-points contemporains. Le peuple romain insatisfait du sort qui lui est réservé par le Sénat, et qui ne correspond en rien aux origines de l’antique République, cette res publica animant l’inconscient collectif, le peuple donc se retire, on s’en souvient, sur l’Aventin.

Face aux insurrections populaires, il faut rappeler l’importance de l’entièreté du corps collectif. Le corps et l’esprit mêlés en un mixte fécond.

Il est intéressant de rappeler qu’Erasme, dans son Eloge de la folie, rappelant cet « ancien âge », note qu’on ne le fit pas revenir par un discours « prétendu sage ». Discours rationnel et plein de bonnes intentions. Mais bien par le fait de lui conter une fable. Agripa tente de convaincre le peuple en improvisant une fable. Celle de la complémentarité des « membres et de l’estomac ».

Voilà qui fut judicieux. Face aux insurrections populaires, il faut rappeler l’importance de l’entièreté du corps collectif. Le corps et l’esprit mêlés en un mixte fécond. C’est cela la fonction du mythe rappelant que le corps social ne se nourrit pas simplement de pain, mais a besoin de rêve pour assurer la présence à l’être. Pour être, tout simplement. En une formule oxymoronique : un corporéisme mystique.


MATIÈRES À PENSER Maffesoli4


Dire avec justesse ce qui est.
C’est cet oxymore que l’élite ne sait pas ou ne veut pas comprendre. L’expert dès lors n’est plus un philosophe suivant le chemin ardu de la pensée, mais bien, pour reprendre un terme de Platon, un « philodoxe ». Il court, ici et là, pour ne manquer aucune miette de la « société du spectacle ». Il est un élément du spectacle intégré. Et il n’est plus, dès lors, pris en considération.

Ne l’oublions pas. C’est quand on ne sait pas dire, avec justesse, ce qui est, c’est quand le moralisme, ce qui devrait être, prend le dessus, que le peuple fait sécession. C’est aussi le moment où naissent les discours démagogiques, tout pétris de haine, de ressentiment et de xénophobie.

L’enjeu n’est donc pas négligeable. Il faut trouver les mots, les moins faux possible, pour dire la « volupté créatrice » qui, plus ou moins maladroitement, est en gestation dans notre postmodernité naissante. Les lieux communs et diverses bien-pensances ne suffisent plus, il faut avoir l’audace et le courage d’une pensée de haute mer. Là encore, entièreté de l’être, le courage n’est-il pas, tout à la fois, « le cœur et la rage » ?

du maître philosophe Platon et ses cinquante esclaves
à l« Idée du Communisme » de son disciple Badiou
en passant par la fascination euro-occidentale
pour la philosophie et la démocratie de la Grèce antique
Patlotch a écrit:ayant fait le tour des considérations sur la race et le racisme, tournant le plus souvent autour des "races" non "blanches", je conseillerais un livre érudit, Histoire des blancs, de Nell Irvin Painter
MATIÈRES À PENSER 9782315008117_3D
L’historienne africaine-américaine Nell Irvin Painter adopte un point de vue révolutionnaire : au lieu d’étudier la négritude, elle interroge la construction de la notion de race blanche, depuis les Scythes de l’Antiquité jusqu’aux catégories raciales utilisées dans l’Occident contemporain. Elle retrace la manière dont la désignation des Blancs et des Non-Blancs a évolué selon les croyances politiques. En montrant les transferts entre les pensées américaines et européennes, elle éclaire les identifications raciales aujourd’hui.
si j'attire l'attention sur ce livre, c'est plutôt quant au rapport de la philosophie et des philosophes aux esclaves et à l'esclavage. Je rappelle, ce que confirme ce livre, que l'esclavage n'a pas inventé le racisme, et qu'il n'a pas précédé la traite transatlantique, mais l'inverse, les théories racialistes venant ensuite (fin du 18e avec les Lumières, Voltaire en tête, puis fin du 19e avec les prétentions scientifiques à base biologiques et autres)
Louis Sala-Molins a écrit:Détecter la parole philosophique au cours de siècles pendant lesquels la théologie dit la totalité du vrai n’est pas chose facile. Répétons-nous. Quelle que soit la profondeur des contaminations du langage des philosophes par celui des théologiens, il est admis qu’on range du coté de la respiration philosophique ce qui, dans la formulation des questions fondamentales et des réponses qu’il convient d’y apporter, ne mobilise pas directement la parole « révélée » et chemine selon des critères d’adéquation au fonctionnement même de la raison, et non à la logique de tel ou tel récit fondateur qu’elle aurait reçu tout fait et adapté après coup à ses propres exigences.

Or voici qu’à l’orée de la philosophie l’esclavage est donné comme allant de soi. La philosophie, telle que nous la connaissons et vénérons, naît dans une société esclavagiste, dans laquelle les hommes libres ne se posent qu’en passant le problème de la situation des « esclaves ». Il y a des esclaves, point provisoirement final. Platon ne s’en inquiète pas plus que Socrate, qui ne s’en inquiète point. Il lui suffit de faire valoir, au plan éthico-politique, que si le maître a bel et bien pouvoir d’user et d’abuser de ses esclaves, il doit faire en sorte de ne les utiliser qu’en vue de ce qui ne contrarie pas le bien, entendant cette fois sous cette notion le bel intérêt du maître ou l’intérêt supérieur de la cité, forcément beau.

C’est avec Aristote que la réflexion s’affine à ce propos. [...]
de fait, comme écrit dans le livre sur Histoire des blancs, Aristote disserte sur « le caractère naturel de l'esclavage et la nature servile de ceux qui sont asservis » (p.23) et j'y apprends, puisque je l'ignorais, que « Platon était le propriétaire de cinquante esclaves », ce qui pourrait suffire à fonder la pensée qu'il en avait, comme je pense d'ailleurs que tout philosophe ne pense jamais qu'à partir de ce qu'il est et surtout de comment il vit, d'où proviennent ses revenus, serait-il Marx soutenu financièrement par le communiste Engels fils d'industriel plein de compassion dès son jeune âge pour les ouvriers "esclaves" de son père

j'ai souligné parfois que la façon dont aujourd'hui encore les philosophes européens, ou occidentaux en général, considèrent la démocratie et la philosophie de la Grèce antique comme au fondement de "nos" propres conceptions culturelles, philosophiques et théoriques, s'accommodent le plus souvent du fait que tout ce très petit monde vivait sur le dos des esclaves

À son apogée, aux environs du Vème siècle avant J.C., son territoire s'étendait sur 2.650 kilomètres carrés [~ 250 fois la France], et on pense que 250.000 à 300.000 personnes y habitaient : c'était alors la plus peuplée et la plus étendue des cités.  [...] Il y avait à Athènes environ 110.000 esclaves, c'est-à-dire plus d'un tiers de la population ! Le reste se composait de 40.000 métèques : sous ce terme étaient regroupés tous les étrangers vivant dans la cité, mais qui n'étaient ni citoyens, ni esclaves. Ils étaient libres, mais ne possédaient pas les droits des citoyens.

Enfin, le corps civique comptait 150.000 membres. Parmi eux, 40.000 citoyens [~ 15% e la population], qui formaient le corps politique ; celui-ci était lui même divisé en 4 classes :
1ère classe : hoplites (1.000 membres)
2ème classe : cavaliers (4.000 membres)
3ème classe : hoplites (14.000 membres)
4ème classe : fantassins légers et rameurs sur les trières (21.000 membres)

avec ça, accroche-toi ma bonne dame, il se trouve encore un Alain Badiou, philosophe français mondialement connu pour promouvoir "l'Idée du Communisme" en disciple de... Platon ! Cela me semble bien plus profondément grave que son maoïsme impénitent...

moralité : voilà, si vous voulez penser la condition ouvrière, faite comme Panaït Istrati ou Simone Veil, et n'osez pas prétendre que vous sauriez mieux la penser sans la vivre

28 mars

PENSER CONTRE L'ANTHROPOCENTRISME
Patlotch a écrit:l'objectif essentiel de ce nouveau forum ouvert en octobre 2018 était de placer les contradictions du capitalisme au niveau de généralité adéquat, cad en-dessous du domaine du vivant, humanité comprise, puisque parmi ces contradictions il en est une qui englobe et détermine les autres, la survie de l'humanité et de la nature que le capitalisme détruit

le vivant est un niveau de généralité plus élevé que l'humanité des êtres humains qu'il englobe. C'est l'objet des rubriques dans le VIVANT (la 'NATURE'), l'HUMANITÉ, et le CAPITAL

le corollaire est d'éradiquer tout anthropocentrisme, dont l'humanisme-théorique, de même que dans les années précédentes je m'étais attaché à combattre les ethnocentrismes et particulièrement l'eurocentrisme et l'occidentalocentrisme

c'est pourquoi le forum s'intitule vers la "communauté du vivant", sous-entendant au-delà de la communauté humaine, la Gemeinwesen de Marx. L'expression communauté du vivant induit une question : comment les autres domaines du vivant, les animaux mais aussi les plantes... peuvent-ils s'intégrer à cette communauté, puisqu'il ne sont pas a priori des sujets , du moins des sujets pensants. Il s'agirait donc plutôt a priori que l'humanité, les êtres humains, prennent en charge cette intégration au-delà des seuls intérêts supposés de leur espèce, et c'est là que l'écologie, en tant que systémique d'ensemble, peut nous aider

pistes de réponses avec un biogéographe et écologue, Laurent Godet, chercheur en biologie de conservation au CNRS.

« La survie du monde vivant doit passer avant le développement économique »
Vincent Lucchese, Usbek & Rica, 10/09/2018

L’enjeu est la survie de la communauté du vivant, à laquelle nous appartenons
Les chercheurs en biologie de conservation alertent depuis 40 ans sur l’effondrement de la biodiversité, nous sommes entrés dans la 6e extinction massive de l’histoire de la Terre, et pourtant, les choses ne font qu’empirer. Est-ce à cause d’un manque de connaissances ? D’un manque de solutions ? Deux chercheurs du CNRS se sont penchés sur la question en analysant plus de 13 000 articles, soit l’ensemble des publications de la discipline parues dans les 9 plus grandes revues de biologie de conservation entre 2000 et 2015. L’analyse du travail de ces plus de 100 000 chercheurs à travers le monde entier est sans appel : la lacune ne vient pas d’une méconnaissance du phénomène mais d’un manque d’ambition politique. Des solutions existent, sont connues et ont déjà prouvé leur efficacité, mais pour les mettre en place, il faut reconnaître qu’entre préservation de la vie et développement économique, il n'y a parfois pas de conciliation possible. C’est ce que nous explique Laurent Godet, chercheur au CNRS et l’un des deux auteurs de l’étude publiée le 10 septembre dans Trends in Ecology and Evolution.

Usbek & Rica : Que vous a appris la compilation des travaux de recherches de ces quinze dernières années ?

Laurent Godet : Le premier résultat fort, c’est qu’on ne s’attendait pas à ce que le constat de la crise de biodiversité soit si net. La crise est documentée de façon incontestable : elle est planétaire, très rapide et touche tous les groupes taxonomiques : mammifères, invertébrés marins, insectes…

On confirme de manière très robuste les 4 causes de cet effondrement. La fragmentation de l’habitat est vraiment la première cause. Puis viennent les espèces invasives, la surexploitation des ressources et les extinctions en chaîne. [Plus d’explication sur ces « 4 cavaliers de l’apocalypse » dans notre interview de Philippe Bouchet, du Muséum national d’histoire naturelle, ndlr].

« On prédit que la situation ne fasse qu’empirer »

À ces causes historiques s’ajoutent deux choses : le changement climatique et les changements d’occupation et d’usage des sols à très grande échelle. On ne parle plus seulement aujourd’hui que des forêts tropicales ou des léopards, toute la biodiversité est affectée. Des espèces communes, autrefois abondantes, ne disparaissent pas forcément mais s’effondrent en nombre d’individus. Et on prédit que la situation ne fasse qu’empirer.

Vous dites pourtant aussi que des solutions existent…

Oui, on relève deux types de bonnes nouvelles : des retours spontanés de la nature et l’efficacité des mesures de protection.

Il y a d’abord un retour spontané de certaines espèces, de grands prédateurs en Europe par exemple. En France, le loup est revenu depuis le début des années 1990 via l’Italie, par le parc du Mercantour. Ce « réensauvagement » de milieux opère là où il y a disparition de l’activité agro-pastorale, où l’étau humain se desserre. En France, il y a notamment un retour de friches dans le Massif central ou en moyenne montage alpine ou pyrénéenne. On a un retour progressif de couverts forestiers, ce qui est le milieu naturel à l’échelle de l’holocène [la période interglaciaire actuelle comprenant les 10 000 dernières années, ndlr]. C’est encourageant pour la biodiversité.

L’autre bonne nouvelle, c’est que des mesures de protection fonctionnent très bien. Toujours en France, la loi sur la protection de la nature de 1976 et ses décrets d’application ultérieurs ont permis des retours spectaculaires. Les rapaces et les hérons étaient devenus très rares dans les années 1970 et sont plutôt communs aujourd’hui. La protection des espaces est aussi efficace : la mise en place de réserves ou de parcs naturels marins permet des retours et la redynamisation de populations.

Les chercheurs sont-ils coupables de ne pas assez valoriser ou plaider pour ces solutions ?

Dans la communauté scientifique, on est en général très prudent quand on produit des résultats et encore plus quand il s’agit de faire des recommandations. On a tendance à proposer des choses très consensuelles, à faire des compromis en oubliant que nos propositions seront ensuite à nouveau discutées, débattues et amoindries.

Donc la biodiversité s’effondre parce qu’une certaine culture du compromis empêche de mettre en place les solutions ?


Il faut sortir de cette idée que tout est toujours conciliable, que l’économique et l’environnemental sont toujours compatibles. Il faut arrêter avec cette utopie infantilisante du développement durable. Oui : protéger la biodiversité implique parfois de stopper des projets de développement économique.

La conciliation privilégie toujours l’économie aux intérêts environnementaux. La protection des espèces et des espaces souffre de ces compromis : les zones protégées ne le sont pas vraiment lorsque le tourisme et les activités agro-pastorales y sont présentes. Les sols vraiment protégés dans des réserves biologiques intégrales ne concernent que 0,02 % du territoire métropolitain français.

« Il faut simplement admettre qu’on ne peut pas faire du “en même temps” partout »

Le même esprit de conciliation nuit aux espèces protégées. Des espèces menacées sont juridiquement protégées mais on autorise pourtant leur chasse sur le territoire national, c’est complètement paradoxal. Le loup, par exemple, bénéficie d’un statut de protection fort au niveau national et par la convention de Berne. Mais sur une population de 430 individus, on autorise d’en tuer 40, soit 10 % de la population. Ça ne s’appelle pas de la régulation mais une politique d’extermination. Il y a plein d’exemples : sur la soixantaine d’espèces d’oiseaux autorisés à la chasse, 20 sont sur la liste des espèces menacées de l’UICN.

En outre, le compromis ne satisfait personne. Prenons l’exemple du râle des genêts. Cette espèce d’oiseaux niche dans les prairies humides. Il faudrait que les agriculteurs ne fauchent les prairies qu’à la mi-juin pour ne pas écraser les femelles et leurs œufs avec. Mais la négociation a imposé un compromis de fauchage début juin. Résultat, les râles sont écrasés et l’agriculteur n’est pas non plus satisfait parce qu’il perd en rendement. Il faut simplement admettre qu’on ne peut pas faire du « en même temps » partout.

Vous semblez rejoindre la sentence de Nicolas Hulot, qui affirmait en démissionnant de son poste de ministre de la Transition écologique et solidaire que notre modèle économique était incompatible avec la lutte contre les périls écologiques.

Complètement. La biodiversité est au bord du gouffre. L’enjeu est la survie de la communauté du vivant, à laquelle nous appartenons. Ça doit passer avant le développement économique. Un autre message fort de Nicolas Hulot était le refus de se contenter des « petits pas ». Ces petits progrès sont toujours bons à prendre, mais cette politique des petits pas n’est pas suffisante étant donnée l’urgence de la situation.

« C’est pour sa valeur intrinsèque qu’il faut préserver la nature, pas au nom d'une vision utilitariste ou anthropocentrée qui ne repose sur rien d’un point de vue conceptuel »

Un tel changement de cap impliquerait un changement radical des mentalités. Notre vision du monde ne constitue-t-elle pas un blocage profond au sauvetage de la biodiversité ?

La biodiversité n’est pas qu’un catalogue d’espèce, c’est un ensemble d’écosystèmes remplissant un certain nombre de fonctions. On a tendance à regarder ces écosystèmes en fonction de ce qu’ils nous rapportent : une espèce fournit tant de dollars par an de services écosystèmiques, une forêt est un espace récréatif, une rivière rend tel ou tel service. C’est une vision prédatrice qui nous donne l’illusion qu’on peut quantifier la nature par rapport à ce qu’elle nous apporte.

Mais c’est pour sa valeur intrinsèque qu’il faut préserver la nature, pas au nom d'une vision utilitariste ou anthropocentrée qui ne repose sur rien d’un point de vue conceptuel. Protéger la nature pour ce qu’elle nous apporte implique que le vivant soit là pour nous, c’est au fond une vision créationniste du monde.

Cette vision du monde désanthropocentrée ressemble à celle que portent les anti-spécistes.

Je suis moins familier des idées de Peter Singer et des antispécistes. Je suis biogéographe et écologue, nous réfléchissons rarement à l’échelon de l’individu. Mais à l’échelle de l’espèce et des interactions entre espèces, le débat sur l’antispécisme trouve écho dans celui sur le « scalisme », qui consiste à faire une échelle dans le vivant. Nous grandissons inconsciemment tous avec l’idée qu’un poisson ou un reptile est moins évolué qu’un homme, qu’il est plus bas sur l’échelle de l’évolution. Mais ça n’a aucun sens biologiquement. On a tous une histoire évolutive aussi riche et longue.

L’homme n’est pas une super-espèce. Notre originalité est d’être cosmopolite et de faire des ravages à l’échelle planétaire. Mais biologiquement, nous ne sommes pas plus évolués et tout ce qu’on a mis en avant pour nous distinguer, le langage, le jeu, la culture, etc., on découvre que des espèces proches de nous sur l’arbre phylogénétique l’ont aussi ou même certains oiseaux. Ça appelle à plus de modestie.
2 avril

PRIVÉE DE SONS LA LANGUE ÉCRITE MUTILE LA PENSÉE
avec Ferdinand de Saussure et René Daumal
Patlotch a écrit:

LA ZAD EN L'ÉTROIT TERRITOIRE - L'OUTRE-RÉEL IV.2
81. BAVE HORS D'ÂGE OUTRE BAVARDAGE

il est vrai que, vivant à temps complet dans les romans et la poésie, certains personnages finissent pas acquérir au plus haut degré les qualités de la rhétorique littéraire. Il n'est en rien paradoxal qu'une étrangère comme Niki Kleur, étrangère dont le français n'est pas la langue maternelle, y soit plus sensible qu'AliBlabla, linguiste de métier

le style du discours du scientifique ou du philosophe est à peu près sourd au signifiant, aux sons de la langue à commencer par celle qu'il parle, et l'on comprend mieux qu'il ne sache vraiment pas tout ce qu'il dit, et vraiment pas comment il le dit, ce dont le sens est pourtant plein. C'est aussi pourquoi le langage de la poésie, en vers ou en prose peu importe, est plus riche de l'interpénétration consciente des sons et des sens, tels que l'ont montré les recherches de Saussure sur les anagrammes, celle des mots sous les mots (3)

il en résulte que pour lire des écrits relevant de la poétique, y compris dans tout bon roman, il vaut mieux le faire en le vocalisant, à voix haute ou intérieure. Le même Saussure disait que « donner plus d'importance au mot écrit que parlé, c'est comme si l'on croyait que, pour connaître quelqu'un, il vaut mieux regarder sa photographie que son visage. Le rôle caractéristique de la langue vis-à-vis de la pensée est de servir d'intermédiaire entre la pensée et le son. »

de même que pour la lecture, ma conviction est qu'écrire sans penser le son, c'est mal pense mal ce qu'on écrit, et c'est ce qui fera toujours de l'écriture poétique la supériorité sur la langue philosophique, sauf bien sûr chez ceux qui ont pratiqué les deux, des anciens comme Aristote à Édouard Glissant dans Tout-Monde en passant Nietzsche dans Zarathoustra (4)

plus on est cérébral et couché par écrit, moins on l'entend, et moins que le commun des mortels qui vit normalement en parlant avec d'autres. Le théoricien conceptuel est un chamane des mots, un chameau des concepts, un âne au forceps !


notes

3. voir Le caractère anagrammatique de la recherche : les mots sous les mots, dans L’anagramme au sens saussurien, de Michel Arrivé, 2009


MATIÈRES À PENSER 916585286

4. voir Les limites du langage philosophique, René Daumal, 1935. Extraits de 3. L’image poétique
René Daumal a écrit:Quelques penseurs, comprenant que la formule didactique risquait d’être prise pour une fin en soi et pouvait supprimer ainsi la vraie recherche, ont pu prévenir cette erreur en faisant de l’enveloppe de leur pensée une chose finie mais non finale ; une fin, non pas absolument en soi, mais une fin au sens où la scholastique parle de « fins intermédiaires » ; autrement dit ils ont fait des œuvres d’art ; puisque nous avons limité notre étude à l’expression verbale, ils sont devenus des littérateurs ; et les plus grands d’entre eux des poètes.

Le propre du poème - non pas du « poème philosophique », mais du poème digne de ce nom, création d’une pensée vivante - est d’être un objet fait de mots, capable de suggérer à la fois des images physiques ou des attitudes corporelles, des sentiments et des idées. Il est ainsi un vase propre à recevoir une pensée réelle, une pensée douée de forme et viable. Celui qui, lisant un poème, n’y voit que l’exposé d’une idée, celui qui se contente de le sentir, ou celui qui n’en reçoit qu’un tableau imagé, n’aura rempli de sa pensée qu’une partie du vase ; il aura le sentiment plus ou moins net de l’incomplétude du reste, et sera incité à chercher le sens total.
L’expression dans une forme poétique d’une pensée éprouvée ne se confond pas avec la création esthétique au sens ordinaire du mot. L’artiste, généralement, vise à réaliser une œuvre qui soit à elle-même sa fin. Il est vrai que l’artiste ainsi conçu ne se présente jamais à l’état pur, car il est toujours plus ou moins mêlé de moraliste, de politique ou de philosophe ; mais chez lui, le souci de faire comprendre, au plein sens du terme, tend à être la fin secondaire ; au lieu que c’est la fin dernière du sage lorsqu’il s’exprime. Je puis admirer un vers de Racine, je puis être stupéfait de sa beauté, sans que cet acte d’admiration engage mon attitude à moi devant le monde et dans la vie ; j’y reconnais, j’y sens et j’y perçois une expression conforme à une essence ; mais cette conformité est hors de moi, et s’il arrive que cette essence soit liée à mon essence, l’auteur n’y est pour rien et cette coïncidence résulte de l’ordre qui préside à ma vie, et qu’il ne pouvait prévoir.

Au contraire, le poème créé par un penseur dans le but de faire comprendre, de faire vivre une vérité éprouvée par lui, ce poème engage mon être entier dès que j’ai accepté de porter mon attention sur lui. L’émotion esthétique sera peut-être moins intense, peut-être presque nulle, et pourtant cette expression juste ne sera pas seulement juste par rapport à une essence extérieure ; mais juste aussi à l’égard d’une essence qui m’imprègne. Une simple formule comme : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve » présente déjà ce caractère. Il y a d’abord là une image sensible si simplement exprimée que je ne puis échapper à sa réalité. Un fleuve, un baigneur. Ce baigneur a une attitude très définie, que je ne puis m’empêcher de mimer intérieurement. Il regarde couler l’eau toujours nouvelle, et insaisissable. Il y a aussi un sentiment - qui va de l’affliction à la mélancolie et plus tard jusqu’au détachement - auquel je ne puis me soustraire. Il m’est imposé. Si je veux m’en délivrer, je dois employer des ruses, qui sont le commencement de la réflexion Je me dis : il y a le mot fleuve ; mais la formule n’est vraie que de l’eau ; mais qu’est-ce qu’un fleuve sans eau ? Que reste-t-il si cette substance du fleuve est insaisissable ? Un mouvement ? Par rapport à quoi, à qui ? A moi ? Mais pourquoi cette image, et l’idée qu’elle suggère, sont-elles liées à un sentiment triste ? à un état physiologique particulier ? En récitant cette phrase, j’avais le visage légèrement baissé, les yeux regardant dans le vague, le corps immobile et relâché. Que je lève seulement les yeux vers le haut du ciel, et tout ce défilé d’images et de mots que la phrase avait provoqué en moi se ralentit et s’estompe ; que je fasse un violent effort physique, que je prenne l’attitude de la colère, et il s’anéantit tout à fait. La formule ne prend donc son plein sens que pour une attitude vitale déterminée, qui se manifeste à la fois dans une disposition physiologique, un état affectif et une manière de penser ; c’est cette attitude, en retour, que la formule poétique me fait comprendre, dans sa totalité vivante. Si l’on m’avait dit : « deux phénomènes, en deux temps différents, ne peuvent être identiques, en vertu du principe des indiscernables ; bu, autrement, en vertu du principe de causalité », je n’aurais eu besoin que d’un effort purement intellectuel pour comprendre ; cela ne m’aurait donné aucune connaissance immédiate d’un fait réel de ma vie. Tandis qu’en me disant, à travers les siècles, qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, Héraclite en même temps détermine dans la totalité de mon être une attitude définie et me donne le moyen de la comprendre dans sa totalité. Je sais que nous faisons rarement cet effort de compréhension - que l’auteur n’a pas pu faire d’avance pour nous - mais nous avons tort.

Tous les sages (j’emploie ce mot, à défaut d’autre moins pâli, pour éviter des périphrases) ont employé ce moyen - la forme poétique - pour donner une efficacité durable à l’expression de leur pensée ; tous, plus ou moins, et il serait inutile d’en multiplier les exemples ; chacun peut relire les vieux philosophes grecs, et chez tous, chez Platon aussi, chez Aristote même souvent, et chez nos philosophes parfois, on trouvera de ces vases à pensée, capables d’un homme des pieds à la tête, et qui moulent des actes vitaux complets et définis.
4 avril

reconnaître ses erreurs : une clé pour s'enrichir de vérités 1.
Patlotch a écrit:j'ai souvent souligné l'importance de reconnaître ses erreurs, ou cité Karl Popper : « On n'avance que par ses erreurs. » J'en ai croisés beaucoup, dans les milieux "révolutionnaires" qui ne le font jamais, ou seulement en changeant d'avis sans le reconnaître. Typique de ces camarades qui te soutenaient mordicus une chose jusqu'au jour où, le Comité Central du Parti s'étant réuni le soir, l'Humanité les informait le matin de la nouvelle ligne. Mais ici ce n'est que la tartufferie politique en général. Quand le mal se porte sur le plan théorique, ça donne, entre autres, les théoriciens de la communisation et leurs "modestes" adeptes masquant un orgueil et des égos sans mesure. J'en ai relevés cent exemples en une douzaine d'années, mais droits dans leurs bottes, ils n'ont pas broncher, et ils continuent...

« Se raviser et se corriger, abandonner un mauvais parti,
sur le cours de son ardeur, ce sont qualités rares, fortes et philosophiques »

Montaigne, Essais, 1580

« Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. »
Molière, L'étourdi, 1655

« S'il se trompe laissez-le faire, ne corrigez point ses erreurs, attendez en silence
qu'il soit en état de les voir et de les corriger lui-même »

Rousseau, L'Emile, 1762

« Je me trompe, c’est pourquoi je suis un homme »
Dostoïevski, Crime et châtiment, 1865

« L'expérience, c'est le nom que chacun donne à ses erreurs. »
Oscar Wilde, 1892

« Les erreurs sont les portes de la découverte.»
James Joyce

« L'essence même de la réflexion c'est de comprendre qu'on n'avait pas compris. »
Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, 1934
« L’esprit scientifique se constitue sur un ensemble d’erreurs rectifiées »
Bachelard, 1938

Edgar Morin a écrit:La rationalité est le meilleur garde-fou contre l'erreur et l'illusion. D'une part, il y a la rationalité constructive, qui élabore des théories cohérentes en vérifiant le caractère logique de l'organisation théorique, la compatibilité entre les idées composant la théorie, l'accord entre ses assertions et les données empiriques auxquelles elle s'applique; une telle rationalité doit demeurer ouverte à ce qui la conteste, sinon elle se referme en doctrine et devient rationalisation; d'autre part, il y a la rationalité critique qui s'exerce particulièrement sur les erreurs et illusions des croyances, doctrines et théories.

Mais la rationalité porte aussi en son sein une possibilité d'erreur et d'illusion quand elle se pervertit, nous venons de l'indiquer, en rationalisation. La rationalisation se croit rationnelle parce qu'elle constitue un système logique parfait, fondé sur déduction ou induction, mais elle se fonde sur des bases mutilées ou fausses, et elle se ferme à la contestation d'arguments et à la vérification empirique. La rationalisation est close, la rationalité est ouverte. La rationalisation puise aux mêmes sources que la rationalité, mais elle constitue une des plus puissantes sources d'erreurs et d'illusions. Ainsi, une doctrine obéissant à un modèle mécaniste et déterministe pour considérer le monde n'est pas rationnelle mais rationalisatrice.

Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du Futur, Seuil 2000.

Les personnes qui prétendent avoir la science infuse sont loin d’être les plus intelligentes
Se remettre en question : la clé pour enrichir ses connaissances

Selon la nouvelle étude publiée dans "The Journal of Positive Psychology", il existe un lien démontré entre l’humilité intellectuelle et l’acquisition de connaissances. Les personnes capables d’admettre leurs erreurs et leurs méconnaissances de certains sujets seraient donc, à terme, bien plus cultivées que les personnes présomptueuses. Explications.

QU’EST-CE QUE L’HUMILITÉ INTELLECTUELLE ?
La psychologue Elizabeth J. Krumrei-Mancuso de l’Université Pepperdine s’est intéressée au concept d’humilité intellectuelle. Pour rapidement vous la définir, nous pourrions dire qu’il s’agit de l’acceptation de ne pas tout savoir, d’être conscient de nos lacunes sur certains sujets, et de l’assumer publiquement (ou lors d’un dialogue, par exemple).

Il est donc logique de s’intéresser au contraire de l’humilité intellectuelle, qui pourrait se traduire par la surconfiance intellectuelle. Comme vous l’aurez compris, il s’agit ici d’une personne persuadée d’avoir raison sur ses connaissances. Il est à noter que ce concept est déjà établi, mais que les résultats n’avaient alors jamais été vraiment démontrés, et encore moins comparés avec des personnes qui ont une approche inverse. Certains estiment par exemple que sans humilité intellectuelle, il est impossible d’apprendre.

Vous avez surement déjà croisé des personnes comme telles, et l’étude démontre que cette dernière catégorie s’avère en général bien moins au fait sur toutes les connaissances générales. Logiquement donc, la curiosité intellectuelle est un élément clef dans l’apprentissage de données en tout genre. Le Daily Geek Show vous parlait d’ailleurs déjà, il y a quelque temps, du fait que votre cerveau traite la soif de connaissances de la même manière que la faim.

POURQUOI CETTE DIFFÉRENCE DANS LA CONSIDÉRATION D’UNE INFORMATION ?
Comment expliquer le fait qu’une personne sûre de soi présente des lacunes intellectuelles si marquées ? Si elle n’apprend pas ou peu pendant une discussion de par sa confiance excessive, elle acquiert tout de même plusieurs connaissances de son propre chef, et continue de se cultiver par ses propres méthodes qu’elle considère comme plus judicieuses.

Mais selon la psychologue, ce serait plutôt dû à une déformation des informations de la conversation. Les personnes qui sont en surconfiance intellectuelle ne vont pas fermer totalement la porte à ce qu’elles entendent, mais vont plutôt les transformer afin de les adapter selon leurs propres convictions épistémologiques [ou idéologiques, présentées comme "théoriques" quand ce n'est pas "scientifiques"]. En soi, l’acquisition de nouvelles connaissances peut se faire, mais sous un angle biaisé.

EST-CE BÉNÉFIQUE DE RECONNAÎTRE NOTRE FAILLIBILITÉ INTELLECTUELLE ?
C’est la question que l’équipe de chercheurs s’est posée. Pour parvenir à leurs résultats, ils ont mené cinq expériences distinctes qui impliquaient environ 1 200 participants. Le tout avait pour mission de mettre en valeur les qualités potentielles d’une réflexion ouverte et d’humilité intellectuelle, et d’établir ce lien soupçonné avec l’apprentissage.

Une série de questions était posée à chaque personne, et les chercheurs devaient les évaluer sur une échelle d’humilité intellectuelle spécialement créée pour l’occasion. En clair, ils évaluaient si oui ou non, le candidat souffrait de supériorité intellectuelle dans sa perception de ses connaissances.

Les résultats qui sont apparus très rapidement montrent que l’humilité intellectuelle a un véritable effet mixte sur la capacité des personnes à acquérir des connaissances. Savoir et vouloir admettre vos lacunes est donc largement bénéfique dans l’apprentissage de nouvelles connaissances. Dans les tests de connaissances générales par exemple, les candidats qui étaient humbles montraient de bien meilleurs résultats, tout en apprenant également à la fin de l’expérience. En revanche, il n’y a pas de rapport établi avec les capacités cognitives des participants. Les chercheurs pensaient que c’était le cas. Mais non, être en surconfiance intellectuelle n’est pas un signe d’un plus gros, ou d’un plus faible Q.I.

D’après une très sérieuse étude cérébrale de la revue Neuron, il a été démontré par les chercheurs que la curiosité augmente l’activité dans trois régions clefs du cortex cérébral. Ces trois zones (Noyau caudé gauche, Noyau accumbens et Hippocampe) sont liées à l’apprentissage, à la mémoire ou encore à la répétition de comportements qui génèrent des plaisirs.

QUE PENSER DE CES RÉSULTATS ?
En démontrant que ces deux types de considérations intellectuelles ne sont pas du tout le fait d’une différence de quotient intellectuel, les chercheurs peuvent travailler sur de nouveaux angles pour leurs futures recherches. Ils suggèrent aujourd’hui que l’humilité intellectuelle est associée à une intelligence de type cristallisée, mais pas fluide. Concrètement, les personnes ayant une humilité intellectuelle ont une évaluation globalement plus précise de leurs connaissances générales. Paradoxalement, ces personnes-là ont tendance à sous-estimer leurs capacités cognitives.

Aujourd’hui, après de tels résultats, les chercheurs souhaitent aller plus loin dans leurs études sur les connaissances. Mais avec ces expériences, nous disposons aujourd’hui de plusieurs données positives sur les différentes manières d’aborder une nouvelle connaissance, et il est clair qu’adopter une attitude curieuse et humble nous permet d’acquérir davantage de connaissances.

Krumrei-Mancuso se montre même enthousiaste et encourage chacun de nous à adopter ce mode de réflexion : « L’humilité intellectuelle peut contribuer aux biens sociaux de différentes manières« , dans un article de blog en janvier. Vous pouvez retrouver l’entièreté de l’étude en suivant ce lien.


Dernière édition par Florage le Mer 24 Avr - 5:32, édité 1 fois

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Message par Florage le Mer 24 Avr - 5:27

5 avril
c'est tout-à-fait par hasard que je suis tombé sur un second article allant dans le sens du précédent

reconnaître ses erreurs : une clé pour s'enrichir de vérités 2.

« la persévérance a son importance mais un autre facteur la supplante :
la prise en compte des erreurs passées
. »


La science de l'échec est-elle la clé du succès ?
Barthélemy MIT Technology Review 04/04/2019

Des scientifiques tentent de comprendre comment on échoue pour déterminer les critères qui font réussir.

Qu’est ce qui fait qu’un projet va échouer ou réussir? Le talent? La chance? La persévérance? Un peu de tout cela? Yian Yin, un chercheur de l'université Northwestern dans l’Illinois, s'est posé la question.

Il a donc décidé d’analyser une grande quantité de projets, ayant connu le succès ou non, afin de déterminer des caractéristiques communes aux échecs en se fondant sur trois bases de données, dans les domaines scientifiques, économiques et de la sécurité.

Pour le domaine scientifique, Yin et son équipe ont étudié les 776.721 propositions de recherches soumises à l’Institut national de la santé des États-Unis entre 1985 et 2015. Rentrent dans la catégorie échec les propositions qui n'ont pas reçu de financement.

Pour l’économie, c’est la database de VentureXpert qui a été choisie. Elle liste 58.111 start-ups qui ont trouvé un investisseur. Pour être comptabilisées parmi les entreprises à succès, ces start-ups doivent, dans les cinq ans, avoir été introduites en bourse où s'être fait racheter pour une grosse somme.

Apprendre au lieu de s'acharner
Pour comprendre les dynamiques à l'œuvre dans un échec, les scientifiques ont décidé de se concentrer sur le parcours des chercheuses, entrepreneurs et organisations terroristes qui ont multiplié le nombre de tentatives. Persévérance et répétitions correctives participent de l'amélioration d'un projet.

D’emblée, l’équipe a pu exclure la chance des facteurs responsables d'un plantage. Si la chance a son importance dans la réussite, le premier et le dernier échec devraient répondre à la même logique, si l'on ne se référait qu'à ce facteur unique. Or les échecs qui surviennent juste avant la réussite sont significativement «meilleurs» que les premiers.

Cela n'implique pas pour autant que les chances de réussir augmentent avec le nombre de tentatives. En étudiant les données de plus près, les chercheurs et chercheuses se sont rendu compte que la persévérance a son importance mais qu’un autre facteur la supplante: la prise en compte des erreurs passées.

Lorsque des groupes ne tirent pas suffisamment les leçons de leurs expériences précédentes, les suivantes ne sont jamais assez bonnes pour garantir la réussite. À force, ils risquent même de faire baisser la qualité de leurs essais s’ils s’acharnent sans apprendre.

Au contraire, lorsqu’un groupe arrive à rebondir sur ses échecs et qu’il persévère, ses expérimentations s’améliorent à chaque fois et il finit par réussir. Si elles enfoncent des portes ouvertes, ces trouvailles ont toutefois le mérite d'apporter un étayage empirique à des données qui restaient jusqu'ici à l'état de simples intuitions. Et les perspectives d'une telle étude pourraient avoir des retombées on ne peut plus pragmatiques: en affinant ses résultats, Yin estime qu’il sera possible d’identifier en amont si un projet à des chances de réussir (ou non).
11 avril

à propos de

GAUCHISME LANGAGIER
Patlotch a écrit:je faisais grand matin une remarque à propos d'un texte opposant strictement "capitalocéne" et "anthrophocène" :
cette l'opposition de grands mots-concepts se traduit dans  le ton militant tranché, maladie infantile du langage prenant la forme radicale pour  un contenu démonstrateur. Remplacer ce qui est, ou n'est pas, par ce qu'on croit parce qu'on le désire, c'est le sempiternel problème du manque que croit combler certaines théories, inflexion de langage vers un gauchisme langagier, forme-contenu du gauchisme idéologique au sens général qui redouble un conceptualisme tendant à l'idéalisme

nous en avons vu maints exemple dans divers milieux idéologiques sous couvert de théories que leurs adeptes, quand ce n'est pas leurs concepteurs, caricaturent tant et si bien que ce qui se donnait pour savant et complexe (au sens de la complexité) devient simpliste, évacuant la dialectique du propos en tant que méthode portant les contradictions du réel supposé représenté par ces théories. Sans y revenir, on l'a constaté chez les marxistes prolétaristes purs et durs, et d'une façon générale tous ceux qui voient en tout et pour tout partout "la lutte des classes", les décoloniaux quand ils versent dans un racialisme essentialiste à l'envers, avec les grands mots-concepts ininterrogés : révolution, luttes des classes, prolétariat... 1492 comme le début de l'histoire de la domination blanche, etc.

quand le mot remplace la chose, on n'est jamais loin de l'idéalisme que combattait un certain Karl Marx...

gauchisme langagier ne serait que le pendant de gauchisme esthétique que j'ai épinglé dans l'utilisation de l'art à des fins de propagande, qui à partir de 68 ne fait que singer le stalinisme du "réalisme socialiste" ou de l"'art engagé" critiqué par la plupart des grands artistes, peintres, écrivains, poètes... à commencer par Aragon dans les années 60, y compris contre lui-même quelques décennies plus tôt

l'art engagé du gauchisme esthétique milite de fait pour l'embrigadement des artistes vers la fin de l'art, comme le gauchisme langagier est assurément contraire à la pensée libre de dire les choses comme elles sont, que ça nous plaise ou non

j'ai souventes fois cité Philippe Soupault : « Un militant doit obéir à des règles,... dès qu'un poète veut faire de la politique, il doit s'affilier à un parti et alors, en tant que poète il est perdu... il lui faut dire adieu à sa liberté d'esprit, à l'impartialité de son coup d'œil et tirer au contraire, jusqu'à ses oreilles, la cagoule de l'étroitesse d'esprit et de l'aveugle haine...» Il va sans dire qu'il n'est pas besoin d'un parti politique pour ça, ce qu'on vérifie par le comportement analogue de militants critiquant le militantisme (des autres) mais toujours affilés à des groupes identitaires de "camarades" et autres "compagnons" ou frères et sœurs"...

mon expérience de 45 ans de fréquentation de tels cocos, c'est qu'ils m'auront davantage empêché de penser qu'encouragé à le faire. Et si j'ai pu le faire, ce fut partie avec eux et partie contre eux, puis finalement sans eux, parce qu'il fallait sortir de leur seule critique, rompre et s'en rendre indépendant pour penser plus loin, quitte à élaborer de nouveaux concepts, à utiliser avec parcimonie et à bon escient...
12 avril

D'UNE ÉTHIQUE COMMUNISTE
au-delà de la morale du bien et du mal,
et du refoulement des sentiments au nom de la raison
Patlotch a écrit:penser en matérialiste ne signifie pas sans éthique, comme peut le laisser croire l'opposition de l'humanisme théorique du jeune Marx et de l'auteur du Capital, comme "science" dialectique de la critique de l'économie politique, la fameuse "coupure épistémologique" d'Althusser. Mais cela suppose doublement :
1) d'éradiquer l'idée d'une éthique communiste comme morale
2) d'introduire l'éthique communiste dans la critique comme dans l'élaboration de perspective révolutionnaire

je soutiens qu'il y a un fondement éthique chez Marx, très perceptible dans la reprise chez lui de thèmes chrétiens, donnant lieu soit à leur glissement de marxistes ou anarchistes de tous poils au moralisme révolutionnaire, soit chez d'autres voire les mêmes au rejet de tout humanisme, donc des bases sur lesquelles s'est construite l'histoire de la philosophie et de la pensée autour de valeurs humaines, ce qui est juste au sens de la justice devant l'être au sens de la justesse

remarque parallèle : on relèvera d'une façon générale que personne n'échappe à un certain manichéisme plus ou moins militant entre ce qui est bien ou mal selon ses convictions. Une forme extrême en est développée par Théorie Communiste confirme non seulement son anti-humanisme-théoriquee, mais son anti-humanisme tout court dans de nombreux passages, et l'on peut retenir celui-ci de novembre 2018, dans Théorie Communiste et le marxisme structuraliste althussérien : « TC n’a jamais apprécié ni l’« humain », ni les sentiments (sauf les prendre à leur niveau comme des « efficaces idéologiques » », idéologie étant pris au sens critique, péjoratif, TC y échappant puisque sa théorie, revendiquée dans ce texte comme positivement "structuraliste", ne saurait être idéologie, sauf quand celle-ci « plane sur nos têtes fragiles », dit-il en 2013 dans son "auto-critique" de SIC, Revue internationale pour la communisation, preuve qu'il n'a pas vu en quoi régnait l'idéologie au fondement de sa théorie. De ce point de vue et en ce sens, l'idéologie, d'une part c'est toujours celle des autres, d'autre pas pas, d'une façon générale, tout système d'idée de représentation du monde, théorique ou pas...

mais revenons à nos moutons. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il s'agit "garder la tête froide et le cœur chaud", si cela conduit à éviter que "le cœur ne l'emporte sur la tête", quand c'est plutôt le contraire qui se passe, vouloir contraindre ses sentiments par la raison. Tout être humain est un corps sensible et pensant, et donc fonctionne inséparablement avec le cœur et la pensée, qui ne se réduit pas à la raison. L'idéal d'une pensée pure, d'une critique éradiquée de sentiments, ça n'existe que dans le pur esprit de théories qui ne sont que des religions renversées, et je souhaite bon vent à qui penserait que sa révolution se fera sans la pleine et entière subjectivation des individus

par conséquent, une éthique, on en a toujours plus ou moins une comme on fait de la prose en le sachant ou pas. Partant il est utile et nécessaire de se demander ce que peut être une éthique communiste, sans s'éterniser sur la critique de l'usage capitaliste de cette éthique dont un rapide tour d'horizon de l'actualité nous donne une idée : éthique de l'entreprise, éthique de la finance, éthique de l'environnement, éthique numérique, éthique de l'intelligence artificielle, etc. avec leur ribambelle de chartes éthiques

la morale de cette histoire, c'est que l'éthique peut s'accompagner de notions de bien et de mal inversées, puisque s'il est éthique d'exploiter les salariés et de décider à la place de ceux que l'on domine, il nous est plus facile de considérer que Marx faisant la critique du capital se fondait bel et bien sur une éthique

(à suivre)

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Message par Florage le Mer 24 Avr - 6:06

Patlotch a écrit:je renomme le sujet dont le titre, PENSER SANS PHILOSOPHIE : AVEC OU SANS PHILOSOPHES, s'est avérer réducteur et décalé par rapport au contenu. D'abord y sont convoqués nombre de philosophes, au sens de penseurs de la totalité et qui n'ont pas comme seule activité la philosophie. Ensuite par et en ce sens, on peut considérer que je pratique ici une certaine idée de la philosophie. Enfin et rétroactivement, on peut relire la 11e Thèse sur Feuerbach (Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer.) en considérant qu'à partir de là, les philosophes ont aussi à transformer le monde pour continuer à l'interpréter

"Matières" renvoie au matérialisme et à la matière proposée ici pour penser penser

quant à la formule de Marx « vous ne pouvez supprimer la philosophie sans la réaliser », le cheminement et sa signification complète se résume ainsi

Marx a écrit: le parti politique pratique réclame la négation de la philosophie. [...] En un mot : vous ne pouvez supprimer la philosophie sans la réaliser. [...]

La même erreur fut commise par le parti politique théorique, qui date de la philosophie. [...]

Son principal défaut peut se résumer comme suit : Il croyait pouvoir réaliser la philosophie, sans la supprimer. [...]

La philosophie est la tête de cette émancipation [de l'homme], le prolétariat en est le cœur. La philosophie ne peut être réalisée sans la suppression du prolétariat, et le prolétariat ne peut être supprimé sans la réalisation de la philosophie.

c'est le grand classique de la séparation-réunion de la pratique et de la théorie, réaliser grâce au prolétariat armé de la philosophie... Or le prolétariat n'est et ne sera jamais que ce qu'il est en tant que tel, ne fera jamais la révolution à lui seul heureusement, et n'empêchera jamais de penser, sauf par les armes, ce que je ne souhaite à personne voulant continuer à penser, avec d'autres, par lui-même. Si le prolétariat est à supprimer, ce n'est pas sa seule affaire puisqu'elle pose la question de la production au-delà du capitalisme, et la philosophie comme acte de penser la totalité peut être sinon supprimée du moins dépasser, et ceci sans attendre, c'est au font l'objet de ce sujet

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Message par Florage le Lun 29 Avr - 4:47


« Penser contre le cerveau », qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Selon, le philosophe des sciences Gaston Bachelard, cela signifie essentiellement qu'il faut adopter une conception ouverte - c'est-à-dire inquiète - de la raison.

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Portrait de Gaston Bachelard, photographié chez lui à Paris, le 06 novembre 1961. Crédits : AFP
Gaston Bachelard fut un grand philosophe des sciences en même temps qu’une figure exemplaire, au propre comme au figuré. Au sens propre, car Bachelard, c’était d’abord une tête, je dirais même une « tronche ». Il avait une barbe qu’on pourrait qualifier de « fluviale », et il apparaît sur les photos comme une figure paterne, bonhomme et généreuse. Voilà un philosophe qui connaissait non seulement tous les classiques, mais aussi l’art de découper le jambon, compétence dont vous conviendrez avec moi qu’elle ne se transmet plus guère.

Bachelard fut également une figure exemplaire au sens figuré du terme, car son parcours est symbolique d’un certain type de destin : boursier d’origine modeste, il a gravi tous les échelons ; de surnuméraire des Postes et Télégraphes à Remiremont qu’il était en 1903, il est parvenu à occuper la chaire d’histoire et de philosophie des sciences de la Sorbonne trente-sept ans plus tard, en 1940, treize ans après avoir soutenu sa thèse de philosophie à l’âge de quarante-trois ans… Bachelard a donc pris le temps de mûrir son œuvre, ce qui explique sans doute sa puissance et sa prolixité. Il y réalise en particulier une sorte de psychanalyse de la connaissance en montrant que des soubassements inconscients nous conduisent à mal interpréter certains faits. Selon lui, il existe des « obstacles épistémologiques » qui viennent prendre place entre notre désir de connaître et les objets que nous nous désirons connaitre. Ces obstacles, nous dit-il, il faut apprendre à les contourner, à les déjouer, ce qui suppose d’adopter une conception ouverte - c’est-à-dire inquiète - de la raison.

Ce qui le conduit à écrire, dans La Formation de l’esprit scientifique : « La pensée scientifique moderne réclame qu’on résiste à la première réflexion. C’est donc tout l’usage du cerveau qui est mis en question. Désormais le cerveau n’est plus absolument l’instrument adéquat de la pensée scientifique, autant dire que le cerveau est l’obstacle à la pensée scientifique. Il faut penser contre le cerveau ».

Mais « penser contre le cerveau », qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? N’est-ce pas une expression paradoxale dans la mesure où c’est toujours avec son cerveau qu’on pense ?

Nos invités :
Vincent Bontems, philosophe, a dirigé l'ouvrage collectif intitulé  Bachelard et l’avenir de la culture (Presses des Mines, 2018).
Charles Alunni, philosophe, auteur de Spectres de Bachelard (Hermann, 2019)

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Message par Florage le Sam 1 Juin - 14:42

Patlotch a écrit:un titre aberrant,- on comprend d'emblée pourquoi - mais une émission passionnante. J'ai parlé à plusieurs reprises de Denis Grozdanovitch dont les livres sont des joyaux. L'homme, autodidacte érudit et drôle, fait respirer la pensée
MATIÈRES À PENSER Chute-1
Denis Grozdanovitch et son chat Ricardo :copyright: DR

France Culture. Profession philosophe , 31 mai 2019
Denis Grozdanovitch, philosophe autodidacte
écrivain curieux amateur éclairé de philosophie, et qui s'y intéresse en anthropologue...  ancien champion de tennis, de squash et de courte paume reconverti dans la philosophie, les échecs et la littérature
Patlotch a écrit:petite erreur quand Grozdanovitch attribue (21:50) à Jean-Roger Caussimon les paroles de la chanson de Léo Ferré, Est-ce ainsi que les hommes vivent, poème d'Aragon du recueil Le Roman inachevé (1956).

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Message par Florage le Dim 9 Juin - 6:14


« On retombe là dans les mêmes ornières
et l’on s’engage dans des discussions sans fin
car une recherche orientée confirme toujours son hypothèse de départ !  »

Damien Agut, archéologue
Patlotch a écrit:c'est une phrase relevée au détour de l'article L’Egypte ancienne est-elle à l’origine des civilisations ouest-africaines ?. "Le sujet est politique, existentiel et identitaire. Il n’est pas scientifique", avertit l’archéologue Damien Agut dans une interview à franceinfo Afrique.

cela m'a ramené au bon temps, la fin des années 90, où je plongeais avec passion dans les écrits de chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop et la controverse en Africanistes (français pour beaucoup) et Aphrocentristes. L'article est intéressant mais ce n'est pas la raison de cette importation

cette phrase ne vous fait pas penser à quelque chose ? Moi si, un certain "syllogisme prolétarien" conduisant à l'assurance que seule une révolution prolétarienne peut tirer l'humanité du capitalisme, problème qui n'est pas théorique, mais logique, existentiel et lié au besoin de croire au salut, comparable à la foi religieuse


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Message par Florage le Jeu 13 Juin - 12:23

Patlotch a écrit:
passons sur la prétention scientifique de la démonstration, dont le besoin ne se fait pas sentir, mais ce pourrait être un
AVERTISSEMENT AUX MILITANTS ET AUTRES CURÉS

« Jusqu'ici les militants n'ont fait qu'ennuyer le monde de différentes manières,
ce qui importe désormais, c'est qu'ils s'ennuient. »


Patlotch le Jeune Sénior, Thèses sur Feu Your Back,
inédit sur Velin couché mate avec lignes perforées de 57x32 mm avec adhésif permanent


MATIÈRES À PENSER Etiquette._349_1

Si vous répondez à ces caractéristiques, vous êtes d'un ennui mortel
(selon la science)

GQ, 13 juin 2019
Et si, en fait, vous étiez ennuyeux à mourir ? Comment savoir ? Rien à voir avec le fait de rester planqué devant Netflix plutôt que de sortir vous amuser avec vos amis. Plutôt avec le fait de ne faire rire personne et de, finalement, ne rien apporter d'extraordinaire au groupe de manière générale.
[...]
Autres caractéristiques des personnes qui ennuient les autres : l'incapacité de les faire rire, la difficulté à trouver des choses à dire lors d'une conversation, la tendance à faire toujours la même chose, ne pas avoir ses propres opinions, ne pas savoir raconter une bonne histoire, ne jamais rien avoir à ajouter de nouveau, ne pas voir les choses du point de vue des autres, n'inclure personne dans la conversation, avoir peu de talent pour l'improvisation, être tout le temps négatif, se répéter, être obsédé par ce que les autres pensent, essayer de prouver à tout prix à quel point on est intelligent et s'ennuyer tout le temps.

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Message par Florage le Sam 15 Juin - 6:07


ON NE MET JAMAIS DEUX FOIS LA MÊME CHOSE SOUS UN MÊME NOM
Patlotch a écrit:« Jamais ton pied ne plantera dans la même terre... On ne met jamais deux fois sa roue dans la même ornière... et les pêcheurs ne trempaient pas deux fois leur ligne dans le même fleuve », ainsi parlait Héraclite

les choses et les idées ne restent elles-mêmes sous leur nom, et c'est pourquoi elles doivent le quitter. Nous concernant, le mot de communisme en est l'illustration permanente (penser au PCF, à Yan Brossat...), comme disent les trotskistes de la révolution dont il faudrait modifier la définition si l'on voulait en garder le sens à grande échelle historique

j'ai depuis longtemps comparer le devenir du communisme à celui du jazz, dont la récupération et l'édulcoration ont fait rejeté le nom par les vagues successives de ses novateurs, les conformistes considérant que ce qu'ils jouaient n'étaient plus du jazz (pour le critique Hugues Panassié, Charlie Parker, Miles Davis... étaient des prototypes de "l'anti-jazz")

on le voit concernant la "guitare de jazz" dont le jeu se sclérose et se fixe à mesure que s'en emparent l'économie (et donc un public de consommateurs), et musicalement les pédagogues, emportant dans leurs académimes l'adhésion de milliers de guitaristes en herbe, suivant les règles qu'ils établissent jusqu'au cœur de la musique vivante : l'improvisation, et de fil en aiguille l'idée du jazz la plus profonde se retrouve vivre dans des styles qui n'en ont plus les formes

certains choisissent d'abandonner le nom de la chose qui ont bien du mal à en garder l'essentiel, qui n'est ni une essence intemporelle ni une invariance dont on change le contenu pour la sauver (Jacques Camatte). Ainsi les Jacques Weinsztejn et Guigou rappelant leurs abandons dans Pourquoi le communisme n’est-il plus qu’une référence historique pour les membres de Temps critiques ? sont-ils amenés à en donner une définition sur mesure de ces abandons (le sujet de la révolution, autrement dit le prolétariat des marxistes) alors qu'ils conservent le concept de révolution "à titre humain" dans le flou d'un humanisme qui enfonce des portes ouvertes sans se poser la question du contenu et de la forme de ce concept, le processus révolutionnaire long plutôt que le moment révolutionnaire court

en fustigeant l'interclassisme on ne fait que figer la définition des classes antagonistes, attendant le retour du même (prolétariat)... classement, puisqu'au fond, au départ il ne s'agissait, pour Marx, que de classer des catégories sociales selon des critères définissant le capitalisme de son époque. Une "classe" de la "révolution" se reconstituera-t-elle ? Si oui, ses frontières ne sauraient être limitées aux critères marxiens ni étendus à l'humanité entière dans le déni de contradictions antagoniques

au fond, le nom de la chose a fort peu d'importance, et la meilleure façon de s'en convaincre est qu'elle porte en langues étrangères des noms différents qui tous ne se recouvrent pas


SOUS UN MÊME NOM, LA CHOSE CHANGE


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