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FACE AU CAPITAL, SUR TOUS LES FRONTS

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FACE AU CAPITAL, SUR TOUS LES FRONTS

Message par Patlotch le Jeu 4 Oct - 21:00

dans ma précédente approche, j'ai insisté sur la nécessité de combattre le capital sur tous les fronts, sans rechercher la "convergence des luttes" mais le dépassement des identités de luttes que ces combats ne peuvent manquer de produire, alors que nous les voyons se confiner dans une incompréhension de la dialectique de ce dépassement sur leur propre base, mais toujours face au capital, sans médiation par une classe révolutionnaire, moins encore réduite au prolétariat vs la classe moyenne

nous ne pouvons plus considérer que le changement communiste de civilisation aurait pour sujet révolutionnaire le prolétariat, ni même une classe à constituer sur tous ces fronts, dans une vision de convergence intersectionnelle. Ceci pour la bonne raison que ce "sujet" ne saurait être une partie seulement des êtres humains concernés. Une classe, par définition, relève d'un classement avec une partition d'un tout. Une classe de lutte n'existe qu'en étant constituée (classe pour soi) et pour l'heure, il n'existe qu'une seule classe constituée et consciente de l'être : la classe capitaliste

en abandonnant la perspective d'une révolution prolétarienne et l'idée marxienne que le prolétariat puisse atteindre à l'universel et abolir toutes les classes, je ne jette pas aux orties la nécessité pour les prolétaires de dépasser leur condition exploitée, mais je la relativise dans celle pour l'humanité de dépasser son anthropocentrisme. La structure de ce forum y correspond comme l'ouverture des derniers sujets LE MONDE BRÛLE-T-IL ? et MARX ÉCOLOGISTE ?


Dernière édition par Patlotch le Sam 6 Oct - 16:58, édité 1 fois

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Re: FACE AU CAPITAL, SUR TOUS LES FRONTS

Message par Patlotch le Sam 6 Oct - 17:09


quelle universalité révolutionnaire ?

le site Le prolétariat universel de Jean-Louis Roche cite en exergue un passage de L'idéologie allemande
Marx a écrit:« La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat »
un des textes de base dans lesquels Marx justifie la révolution par le prolétariat universel est la Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, texte inachevé dont on ne connaît que l'Introduction, et ce passage souvent cité :
Marx a écrit:En Allemagne, où la vie pratique est aussi peu intellectuelle que la vie intellectuelle est peu pratique, aucune classe de la société bourgeoise n'éprouve ni le besoin ni la faculté de l'émancipation universelle, jusqu'à ce qu'elle y soit forcée par sa situation immédiate, par la nécessité matérielle, par ses chaînes mêmes.

Où donc est la possibilité positive de l'émancipation allemande ?

Il faut former une classe avec des chaînes radicales, une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise, une classe qui soit la dissolution de toutes les classes, une sphère qui ait un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas de droit particulier, parce qu'on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi, une sphère qui ne puisse plus s'en rapporter à un titre historique, mais simplement au titre humain, une sphère qui ne soit pas en une opposition particulière avec les conséquences, mais en une opposition générale avec toutes les suppositions du système politique allemand, une sphère enfin qui ne puisse s'émanciper, sans s'émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans, par conséquent, les émanciper toutes, qui soit, en un mot, la perte complète de l'homme, et ne puisse donc se reconquérir elle-même que par le regain complet de l'homme. La décomposition de la société en tant que classe particulière, c'est le prolétariat.

> Le prolétariat ne commence à se constituer en Allemagne que grâce au mouvement industriel qui s'annonce partout. En effet, ce qui forme le prolétariat, ce n'est pas la pauvreté naturellement existante, mais la pauvreté produite artificiellement ; ce n'est pas la masse machinalement opprimée par le poids de la société, mais la masse résultant de la décomposition aiguë de la société, et surtout de la décomposition aiguë de la classe moyenne. Ce qui n'empêche pas, cela va de soi, la pauvreté naturelle et le servage germano-chrétien de grossir peu à peu les rangs du prolétariat.

Lorsque le prolétariat annonce la dissolution de l'ordre social actuel, il ne fait qu'énoncer le secret de sa propre existence, car il constitue lui-même la dissolution effective de cet ordre social. Lorsque le prolétariat réclame la négation de la propriété privée, il ne fait qu'établir en principe de la société ce que la société a établi en principe du prolétariat, ce que celui-ci, sans qu'il y soit pour rien, personnifie déjà comme résultat négatif de la société.[...]
au passage j'ai reproduit le passage marqué > où il est question de constitution du prolétariat en classe. C'est le même mouvement que j'avais suivi en posant l'hypothèse de la constitution d'une classe révolutionnaire « qui soit la dissolution de toutes les classes, une sphère qui ait un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas de droit particulier, parce qu'on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi, une sphère qui ne puisse plus s'en rapporter à un titre historique, mais simplement au titre humain. »

et l'on voit bien, comme l'écrit Jacques Wajnstejn dans Le capitalisme est-il l'horizon indépassable de l'humanité (à propos d'un texte de Serge Quadruppani, CR pour lundimatin#159, 4 octobre 2018) qu'il est possible d'envisager aujourd'hui
un sujet collectif fort différent du sujet révolutionnaire tel qu’il était conçu dans les mouvements classistes historiques. Ces mouvements expriment, comme le dit Serge Quadruppani, une « puissance venue d’en bas » capable de poser des questions concrètes et situées, mais à valeur universelle. La formule de Marx sur le ’tort universel’ fait à la société toute entière à travers le ’tort particulier’ de l’exploitation subie par la classe ouvrière peut aujourd’hui être réutilisée par tous ceux « à qui on n’a pas fait qu’un tort particulier (le lieu agressé), mais aussi un tort universel (la marchandisation-destruction du vivant) ».
comme dit ailleurs, le sujet envisagé ne peut plus être considéré comme une classe, ni comme l'extension de toutes les couches non capitalistes au prolétariat les absorbant dans la communisation. Néanmoins, à la différence de Temps Critiques, il faut aller plus loin que se contenter en termes généraux d'une « révolution à titre humain » sur la base de la « tension individu-communauté humaine », parce qu'il est possible de matérialiser aujourd'hui les lignes de fronts, qui apparaissent par la force des choses comme des luttes identitaires particulières bien que portant une universalité... à condition de dépasser leur point de vue particulier

en somme, c'est une grande partie de la population mondiale qui va se trouver dans la situation que décrit Marx pour le prolétariat, « une sphère qui ait un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas de droit particulier »

c'est le problème du dépassement des identités de luttes que j'ai posé en juin 2014 dans abolir les classes / dépasser les identités de 'genre', 'race'... de militants et d'individus


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Re: FACE AU CAPITAL, SUR TOUS LES FRONTS

Message par Patlotch le Mar 9 Oct - 11:49

comme je l'ai montré de façon quasi statistique dans l'ancien forum, les luttes conséquentes sur les fronts croisés prolétariens (plutôt paysans ou domestiques), antiracistes, féministes et écologiques nous indiquent une "intersectionnalité" qui dépasse la trilogie classe-genre-race. Celles des paysans sans terre, comme celles contre l'extractivisme montrent une forte présence des femmes et elles ont une caractéristique essentiellement décoloniale, mais aussi écologique

le texte ci-dessous pointe cet impensé de l'intersectionnalité classe-genre-race, et malgré ma réticence à utiliser le concept ambiguë d'intersectionnalité, je le trouve intéressant

La lutte des classes dans la nature
Classe, race et environnement en perspective historique
Razmig Keucheyan Cahiers d'histoire n°130, 2016

Résumé
Nous nous intéresserons dans cet article à la façon dont les inégalités environnementales invitent à repenser la question de l’« intersection » de la classe et de la race à l’époque moderne. Les théories de l’« intersectionnalité » connaissent depuis quelques années un succès important dans les sciences sociales. Elles visent à analyser la manière dont les trois principales formes d’inégalités à l’œuvre dans les sociétés modernes, à savoir les inégalités de classe, de genre et de race, interagissent les unes avec les autres. La nature et l’environnement constituent cependant le grand impensé des théories de l’intersectionnalité. En nous basant sur une série de cas historiques et contemporains, nous tâcherons de comprendre comment l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement s’est opérée au cours des deux siècles passés, et comment elle pourrait évoluer dans un contexte de crise environnementale aggravée dans les décennies à venir.
Plan
- Introduction
- La nature entre lutte des classes et colonisation
- Pétrole et révolution dans le Caucase
- Classe, race et ségrégation spatiale
- Le mouvement pour la « justice environnementale »
- Conclusion
extraits. Je souligne en gras
Introduction

1
Dès les origines de l’époque moderne, la construction de la « nature » est étroitement liée à des dynamiques de classe, de genre et de race. L’accès aux ressources naturelles, en particulier, n’est pas équitablement réparti entre les catégories de la population, donnant lieu à ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler des « inégalités environnementales »
1. Celles-ci se définissent non seulement par l’accès inégal aux ressources naturelles, mais aussi par l’exposition différenciée des groupes sociaux aux nuisances ou « risques » environnementaux, comme les pollutions ou les catastrophes naturelles et/ou industrielles
2. Ces inégalités existent depuis le début de l’époque moderne. La prise de conscience croissante du changement climatique tend cependant à les visibiliser, conduisant nombre d’historiens et de sociologues à relire l’histoire moderne à la lumière de cette idée3.

2
Dans cet article, nous nous intéresserons à la façon dont les inégalités environnementales invitent à repenser la question de l’« intersection » de la classe et de la race à l’époque moderne. Les théories de l’« intersectionnalité » connaissent depuis quelques années un succès important dans les sciences sociales4. Elles visent à analyser la manière dont les trois principales formes d’inégalités à l’œuvre dans les sociétés modernes, à savoir les inégalités de classe, de genre et de race, interagissent les unes avec les autres, donnant lieu à des effets cumulatifs dans certains cas, mais permettant aussi, dans d’autres, de faire surgir des espaces d’autonomie pour les individus concernés.

3
La nature, ou l’environnement, constitue le grand impensé des théories de l’intersectionnalité. À notre connaissance, aucune des principales conceptions de cette notion ne prend en considération la dimension environnementale des inégalités, dans son interaction complexe avec les trois autres dimensions évoquées ci-dessus. Cet impensé est dommageable pour au moins deux raisons. La première est que penser l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement5 permet de projeter un éclairage original sur la dynamique historique des inégalités dans le système capitaliste. Pour des raisons ayant trait à la fois à l’histoire des sciences sociales et à celle du mouvement ouvrier, la variable environnementale a jusqu’à récemment souvent été reléguée à l’arrière-plan des théories du monde social, qu’elles soient à prétention scientifique ou politique. En nous appuyant sur une série d’exemples historiques et contemporains, nous essaierons de lui donner la place centrale qui lui revient. Ces exemples nous permettront notamment de montrer que l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement peut être repérée, à l’époque moderne, dans des contextes très variés.

4
La seconde raison est que, comme le reconnaît le cinquième rapport du GIEC rendu public l’an passé6, avec le changement climatique les inégalités environnementales vont se creuser dans les décennies à venir, aussi bien à l’échelle internationale qu’à celle de chaque État-nation. Comprendre les transformations que subira la dynamique globale des inégalités dans un contexte de crise environnementale est de ce fait impératif, pour des raisons aussi bien théoriques que politiques. Nous tenterons de mettre en lumière certains des paramètres qui ont influé sur cette dynamique par le passé, et qui risquent par conséquent de peser sur elle à l’avenir.

La nature entre lutte des classes et colonisation


5
Le point de départ de notre réflexion se situe dans la première moitié du xixe siècle. En 1842, le jeune Karl Marx publie dans la Rheinische Zeitung une série d’articles consacrés au vol de bois. Ces textes célèbres réagissent à un débat portant sur la régulation de l’accès aux forêts, en cours à l’époque à la diète rhénane. Les autorités souhaitent mettre un terme à l’appropriation désormais considérée comme « illégale » – elle ne l’était pas jusque-là – de ces ressources par les classes subalternes. Dès le xviie siècle7, un aspect déterminant de la lutte des classes concerne la délimitation des « communs », de ce qui est librement appropriable par les subalternes, et de ce qui, au contraire, est sujet au droit de la propriété privée. Comme le remarque Daniel Bensaïd dans une préface à ces articles de Marx :

« La distinction moderne entre privé et public, et son application au droit de propriété, est bien l’enjeu qui se profile derrière le débat de la diète sur le vol de bois. Attestée par les statistiques judiciaires de l’époque, l’importance quantitative du vol de bois illustre à la fois la vigueur des pratiques coutumières du droit d’usage et la pénalisation croissante de ces pratiques par la société capitaliste en formation. Cette période de transition représente donc un moment décisif dans la redéfinition des rapports de propriété. »8

6
La question de la nature et de ses usages plus ou moins contrôlés se trouve au cœur de la construction moderne du privé et du public, c’est-à-dire de la consolidation de la propriété capitaliste, et l’émergence d’un droit y afférent. Cette construction est l’objet d’une lutte entre classes sociales. Les paysans n’hésitent pas à contester cette politique d’« endiguement » mise en œuvre par l’État. En 1829, par exemple, a lieu en Ariège la « guerre des demoiselles », une rébellion paysanne qui prend pour cible les propriétaires terriens et les gardes forestiers9. Cette révolte tient son nom du fait que les paysans s’étaient déguisés en femmes afin de surprendre leurs adversaires. Les années 1830 et 1840, plus généralement, sont le théâtre de violences récurrentes envers les gardes forestiers. C’est particulièrement le cas lors de la révolution de 1848, dont cette dimension est souvent méconnue10. Les gardes forestiers sont le symbole de la « pénalisation croissante » de l’usage des forêts dont parle Daniel Bensaïd.

7
Un premier « front » pour l’appropriation des ressources naturelles traverse donc la métropole. Il voit s’affronter, d’un côté, les classes subalternes, paysannerie en tête, et de l’autre, les propriétaires terriens et l’État. Après Marx, d’autres penseurs inspirés par ses analyses proposeront des généalogies de ce front, au premier rang desquels Edward P. Thompson. Dans Whigs and Hunters (première édition : 1975), Thompson s’interroge sur la genèse du Black Act qui, en 1723, punit de la peine de mort des actes jusque-là tolérés, mais désormais définis comme des atteintes à la propriété privée des ressources naturelles : bois, fruits, animaux destinés à la chasse, etc.11 L’histoire étudiée par Thompson se déroule en Angleterre un siècle avant celle qu’évoque Marx.

8
À cette époque, un second « front » sépare toutefois la métropole des colonies. En métropole, la nature est connotée de plus en plus positivement au xixe siècle. Dans les forêts s’incarne la mémoire collective de la France, qui rattache le temps présent aux étapes glorieuses de l’histoire nationale12. Les forêts sont en ce sens partie intégrante de l’histoire de France. La notion de « patrimoine » émerge à cette époque ; elle s’applique aussi bien à la nature qu’à des objets culturels. En ces temps de troubles révolutionnaires depuis la fin du xviiie siècle – c’est l’« ère des révolutions » décrite par Eric Hobsbawm13 –, les forêts constituent un havre de stabilité, ce qui n’empêche pas qu’elles soient aussi exploitées à des fins économiques ou militaires. C’est pourquoi se multiplient les mesures permettant leur préservation.

9
Dans les colonies, les forêts sont également l’objet de politiques de conservation, mais pour des raisons différentes. Comme l’écrit le colon et agronome François Trottier dans un ouvrage intitulé Reboisement et colonisation (1876) : « C’est par le reboisement que notre race conservera ses facultés européennes »14. La dégradation de la nature est perçue comme une menace pour la civilisation (européenne), non seulement parce qu’elle est une ressource dont il est possible de tirer profit, mais parce que, l’environnement forgeant le « caractère », sa détérioration conduira nécessairement à un affaiblissement de ce dernier. On a parlé à ce propos, en référence à l’ouvrage d’Edward Saïd consacré à la construction historique de l’Orient par l’Occident15, d’orientalisme climatique16 : la supériorité des races européennes est liée, entre autres, à leur capacité à prendre soin de leur environnement. Celui-ci, en retour, exerce une influence positive sur le caractère de leurs représentants. À l’inverse, les populations « orientales » laissent l’environnement se dégrader, ce qui est à la fois un symptôme et une cause de leur dégénérescence. Dans ces conditions, il s’agit de faire en sorte que les colons européens établis en Afrique ou en Asie ne succombent pas eux aussi à cette nature « dégradée ».

10
Au cours du « long » xixe siècle, l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement doit principalement être conçue en lien avec deux processus. D’abord, la consolidation de la propriété privée, et la généralisation de ce que Crawford B. Macpherson a appelé un « individualisme possessif »17. Cet individualisme a pour condition l’appropriation par les classes dominantes de portions croissantes de nature, et par-là même l’exclusion des classes subalternes de la jouissance « coutumière » (droit d’usage) de cette dernière (cette jouissance coutumière n’était elle-même pas exempte de luttes et de rapports de force, mais c’est un autre problème). La lutte des classes prend place dans la nature, elle a notamment pour enjeu les ressources que celle-ci renferme. L’environnement joue donc un rôle important dans la construction historique des classes sociales et de leur antagonisme.

11
L’impérialisme, ou le colonialisme, est une seconde expérience historique dans le cadre de laquelle classe, race et environnement se co-construisent. Dans ce cas, la dimension raciale est bien sûr déterminante. La nature des métropoles, on l’a vu, n’est pas celle des colonies. Les représentations et pratiques de conservation différentes qui les concernent contribuent à construire la hiérarchie des races, et par cette entremise à légitimer l’entreprise coloniale. Comme le dit Carolyn Merchant, il y a une « histoire environnementale de la race », autrement dit l’appartenance aux races « européennes » et l’expérience de soi qui l’accompagne sont définies en interaction avec des représentations de la nature18. Il y a également une « histoire raciale de l’environnement », car au caractère plus ou moins dégradé de ce dernier s’attachent dès cette époque des symboliques sociales.

[Pétrole et révolution dans le Caucase]

Classe, race et ségrégation spatiale

19
L’intersection de la classe, de la race et de l’environnement peut également être observée de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, notamment dans la seconde moitié du xxe siècle. Une série d’enquêtes sociologiques démontre ainsi que dans la ville de Los Angeles, les populations noires et latino-américaines sont surexposées au « risque industriel », pollutions et déchets toxiques en particulier, et plus généralement à des conditions environnementales dégradées. Mais elles ne le sont pas pour les mêmes raisons24.

20
À Los Angeles, les « Latinos » constituent historiquement une main-d’œuvre bon marché. L’histoire des vagues migratoires en provenance d’Amérique latine est indissociable de l’histoire industrielle de la région. Les « Latinos » ont toujours vécu près des zones industrielles, et ils ont été massivement embauchés dans les industries, légalement ou illégalement. S’ils ont été et sont encore victimes du risque industriel, c’est donc principalement en vertu de leur place dans le processus de production, dans la division raciale du travail qui les situe en bas de la hiérarchie salariale.

21
Les Noirs n’exercent pas historiquement la même fonction de main-d’œuvre bon marché dans l’histoire industrielle de la ville. Plus exactement, ils l’exercent mais de façon plus intermittente. De fait, ils vivent souvent dans des quartiers désindustrialisés, dont certains sont des ghettos sans vitalité industrielle. S’ils sont victimes d’une surexposition au risque industriel, c’est parce que ces quartiers attirent des installations polluantes, typiquement des incinérateurs à déchets émetteurs de différents types de pollution. C’est donc moins du fait de leur place dans la division raciale du travail, contrairement aux Latinos, que du fait de vivre dans des quartiers massivement ségrégués qu’ils subissent des inégalités environnementales.

22
Par conséquent, le facteur classe – au sens de la position dans la stratification sociale – joue un rôle plus important dans le cas des « Latinos ». Le facteur race exerce à l’inverse une fonction déterminante dans celui des Noirs, même si les deux sont importants dans les deux cas. La race est susceptible de produire de la différenciation à l’intérieur d’une position de classe, et inversement la classe de produire de la différenciation à l’intérieur d’une même appartenance ethnoraciale25. Il est intéressant de constater à cet égard que les ouvriers blancs ont depuis longtemps quitté les quartiers en question, à savoir le barrio latino et le ghetto noir, pour s’installer dans des endroits moins exposés aux risques industriels. Ceci montre que la classe sociale n’explique pas à elle seule les inégalités environnementales, et que penser son interaction avec la race et l’environnement est nécessaire.

23
Comme dans le cas du Caucase, l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement prend place à Los Angeles sur le marché du travail. Le processus qui conduit à l’enfermement de certaines populations dans des environnements dégradés diffère selon les cas : il peut être surdéterminé par la classe (« Latinos ») ou la race (Noirs), mais la dynamique de la production industrielle et ses effets environnementaux jouent toujours un rôle central. Les migrations internationales de travailleurs, au gré des cycles de production, mais aussi des luttes sociales, en constituent également un aspect déterminant.

24
Comme le dit la sociologue Laura Pulido, on observe dans les sociétés modernes – aux États-Unis et ailleurs, on y reviendra – une « sédimentation spatiale des inégalités raciales »26. Qu’il soit rural ou urbain, l’espace se structure d’après des lignes de fracture raciales et de classe. La métaphore géologique de la « sédimentation » employée par Pulido implique qu’il s’agit d’un processus qui s’inscrit dans la longue durée, qui conduit à la rigidification de « couches » sociospatiales différenciées. Cette inscription des inégalités dans l’espace est « multiscalaire », elle se déploie à plusieurs échelles : celle de l’individu, du quartier, de la région, de l’État-nation, et enfin l’échelon international. Ces échelles interagissent et s’entrechoquent en permanence les unes avec les autres.

[Le mouvement pour la « justice environnementale »]

Conclusion

39
Les inégalités environnementales renvoient à une idée simple : le capitalisme à la fois suppose et génère des inégalités dans le rapport à l’environnement des individus et groupes d’individus. Si, comme le dit Marx, le capital est un « rapport social »31, ce rapport intègre à sa logique la « nature » ou l’« environnement ». En somme, l’intersection entre la classe, la race et le genre doit être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer en même temps qu’elle est elle-même compliquée par les trois autres : la nature. Celle-ci possède une ontologie (politique) problématique, qui ne se conçoit que dans un rapport « dialectique » avec les trois autres.

40
L’ordre et la prépondérance causale de l’une ou de plusieurs de ces logiques sont à chaque fois spécifiques. Parfois, les inégalités écologiques se mêlent à d’autres, au point qu’elles se distinguent difficilement d’elles. Dans d’autres cas, elles expliquent d’autres inégalités, comme lorsque ce qui apparaît de prime abord comme des inégalités « ethniques » est en réalité sous-tendu par des inégalités environnementales. Dans d’autres encore, elles aggravent des logiques inégalitaires qui trouvent leur origine ailleurs. En régime capitaliste, les inégalités ont une dimension cumulative ou auto-renforçante, même s’il arrive parfois aussi que la confrontation de deux formes d’inégalités ouvre des espaces de liberté pour les individus.

41
L’interaction de ces quatre logiques inégalitaires s’inscrit dans des processus macrosociologiques plus larges. Plusieurs d’entre eux ont été mis en évidence dans cet article, au fil des exemples évoqués : les formes de la propriété privée, l’impérialisme ou le colonialisme, la dynamique du marché du travail, les systèmes énergétiques en vigueur, les processus de ségrégation sociospatiale, les migrations internationales, ou encore l’action de l’État. Il y en aurait bien sûr d’autres. Ces processus situent l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement dans des contextes spatiotemporels spécifiques.

42
Avec l’aggravation de la crise environnementale, la construction d’un cadre conceptuel permettant d’appréhender la dynamique globale des inégalités est urgente. Comme souvent dans ce genre de cas, cela suppose de relire l’histoire à partir de problématiques contemporaines, et même de problématiques futures, un futur où la lutte des classes sera de plus en plus inextricablement mêlée à des processus naturels.


Notes
1 La littérature est vaste sur le sujet, on se permet de renvoyer, pour une discussion de certains aspects de cette problématique, à Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, La Découverte, 2014, chap. 1.

2 Voir pour le cas français Lucie Laurian, « La distribution des risques environnementaux : méthodes d’analyse et données françaises », Population, vol. 63, n° 4, 2008, p. 711-729.

3 Voir par exemple Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, 2012.

4 Pour une présentation synthétique, voir Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin, « Représenter l’intersection. Les théories de l’intersectionnalité à l’épreuve des sciences sociales », Revue française de science politique, vol. 62, n° 1, 2012, p. 5-20.

5 Faute de place, nous laisserons de côté dans cet article la dimension de genre.

6 Voir le site du GIEC à l’adresse : <https://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.shtml>

7 Le processus des « enclosures » commence à la fin du xve siècle en Grande-Bretagne, mais nous laissons de côté ici la question de sa périodisation.

8 Voir Daniel Bensaïd, Les Dépossédés. Marx, les voleurs de bois, et le droit des pauvres, Paris, La Fabrique, 2007, p. 20.

9 Voir Nicolas Bourguinat, « La contestation paysanne, entre communauté et nation. Un temps de transition, 1830-1880 », dans Michelle Pigenet et Danielle Tartakowsky (dir.), Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours, Paris, La Découverte, 2014, p. 58-68.

10 Caroline Ford, « Nature, Culture and Conservation in France and her Colonies, 1840-1940 », Past & Present, vol. 183, mai 2004, p. 180.

11 Voir Philippe Minard, « Les dures lois de la chasse », dans Edward P. Thompson, La guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du xviiie siècle, Paris, La Découverte, 2014.

12 Caroline Ford, op cit., p. 181.

13 Voir Eric Hobsbawm, L’ère des révolutions. 1789-1848, Paris, Pluriel, 2011.

14 Cité par Caroline Ford, op cit., p. 174.

15 Voir Edward Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005.

16 Voir Fabien Locher et Jean-Baptiste Fressoz, « Modernity’s Frail Climate. A Climate History of Environmental Reflexivity », Critical Inquiry, vol. 38, n° 3, printemps 2012, p. 579-598.

17 Crawford B. Macpherson, La théorie politique de l’individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Paris, Gallimard, 2004.

18 Voir Carolyn Merchant, « Shades of darkness. Race and environmental history », Environmental History, vol. 8, n° 3, 2003, p. 380.

24 Voir Laura Pulido, « Rethinking environmental racism. White privilege and urban development in Southern California », Annals of the Association of American Geographers, vol. 90, n° 1, 2000, p. 12-40.

25 Voir Ellen Meiksins Wood, « Class, race, and capitalism », dans Diane E. Davis (dir.), Political Power and Social Theory, Londres, Emerald, 2002, p. 275-284.

26 Voir Laura Pulido, art. cit., p. 16.

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