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L'APPEL DE LA FORÊT

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Re: L'APPEL DE LA FORÊT

Message par Patlotch le Ven 26 Oct - 15:52

je commencerai avec cet article, parce qu'il y est question d'une forêt où j'allais petit aux champignons, avec mon grand-père. Cette démarche recoupe essentiellement le témoignage du forestier Peter Wohlleben dans La vie secrète des arbres (2015) repris dans le roman L'arbre-monde de Richard Powers (2018), dont j'ai parlé ailleurs


Après avoir parcouru la France à pied pendant plus d’un mois, les agents de l’ONF veulent créer un large mouvement contre l’industrialisation des forêts. Une première rencontre a lieu aujourd’hui dans la forêt de Tronçais, berceau de la sylviculture, et a débouché sur l’écriture d’un manifeste « Pour la forêt française, notre bien commun ».

Une longue marche contre le silence. La forêt publique et ses défenseurs ne veulent pas se laisser abattre dans l’indifférence. Depuis le 17 septembre, les gardes forestiers de l’ONF, l’Office national des forêts, ont usé leurs souliers [1]. Partis de Mulhouse, Perpignan, Strasbourg ou Valence, ils ont parcouru plus de 300 kilomètres pour rejoindre ce jeudi 25 octobre la forêt de Tronçais, dans l’Allier, qui abrite l’une des plus belles futaies de chênes du pays. L’objectif ? Dénoncer l’industrialisation de la forêt française et la privatisation de l’Office, qui, sous couvert de restructuration, supprime des postes, pousse à la rentabilité et accroît les coupes de bois.

La marche a duré une quarantaine de jours. Sous les couleurs vives de l’automne, juste avant les premiers froids. Elle a rassemblé près de 2.000 personnes qui se sont relayées le long du parcours. Revêtus de chasubles vertes, armés de bâtons de randonnées, les participants ont cheminé à travers les bois, franchi les cols, traversé les villages. « Avec cette marche, on a voulu s’inscrire dans le temps long », précise Michel Bénard, syndicaliste à la CGT Forêt. Il est parti de Perpignan, il y a un mois, et a sillonné la Montagne noire, les Causses du Quercy, le plateau de Millevaches… « On a souhaité changer de mode d’action. Ne pas faire simplement une manifestation éphémère pendant une journée mais remonter lentement le territoire pour alerter la population, aller au contact, échanger en prenant le pouls des résistances citoyennes. »



à suivre par l'interview du réalisateur

Après avoir battu le pavé à maintes reprises et fait rugir les tronçonneuses dans les rues de la capitale, les gardes forestiers ont tiré un constat. Désappointé. L’écho de leur combat peine à se faire entendre. En 2008, les gardes forestiers étaient plus de 2.500 à manifester sur le champ de Mars, devant la tour Eiffel, avec leurs uniformes, des cornes de brume et une armée d’arbres en carton. Mais rien, pas l’ombre d’une caméra, d’un reporter embusqué ou d’un citoyen engagé. « On était aussi isolés que dans nos forêts, se rappelle un syndicaliste. La grève ne suffit plus. Il faut inventer autre chose pour interpeller la société et nourrir le rapport de force. L’imaginaire syndical doit se renouveler. »

La marche veut participer à ce nouvel élan. Car la situation est grave. En trente ans, 4 emplois sur 10 ont été supprimés. L’ONF est passé de 15.000 à 9.000 employés. Le pourcentage de fonctionnaires ne cesse de diminuer au profit des contractuels. La privatisation, sans faire l’objet de déclaration officielle, se trame de manière insidieuse. Elle est « rampante ».

Parallèlement, la direction prévoit de prélever en 2020 un million de mètres cubes de bois de plus qu’en 2014. La surexploitation des forêts rime avec celle des êtres humains. On compte, à l’ONF, une cinquantaine de suicides depuis 15 ans, des dépressions nombreuses, une perte de sens et une démotivation au travail [2].

Cette tendance « délétère » se poursuit en ce moment même : « Lors d’un séminaire de cadres, en septembre dernier, à Paris, la direction a annoncé la suppression dans les cinq prochaines années de 1.500 postes », écrit l’intersyndicale.

« Face à ces attaques, les forestiers ne peuvent plus être seuls dans le combat, assure Philippe Canal, porte-parole du syndicat Snupfen. L’enjeu nous dépasse. Il va au-delà des corporatismes. Il est question ici de l’avenir des forêts. Notre bien commun à tous. Le filtre de l’eau, de l’air, notre biodiversité. »

En parcourant la France à pied, les gardes forestiers ont lancé les prémices d’un mouvement plus vaste contre la marchandisation des forêts. « C’était un pari, reconnaît Philippe Canal. Des associations, des collectifs en lutte mais aussi des élus nous ont rejoints. Plus d’un tiers des marcheurs n’étaient pas employés à l’ONF. »

La convergence ne s’invoque pas. Elle se vit au quotidien et se travaille. Elle s’aiguise. Dans la lenteur des pas réguliers, sous les airs de l’accordéon ou dans les conversations qui s’étirent la nuit. « On parcourait une vingtaine de kilomètres par jour, raconte Frédéric Bedel, un syndicaliste qui a fait cinq étapes en Lorraine. Ça nous a remis du baume au cœur. La marche est propice à la rencontre. On parle de tout et de rien, des espaces naturels sensibles, des batraciens, des chauves-souris, de la sylviculture. En interne, dans la profession, nous n’avons plus de lieu pour échanger sur le sens de ce que l’on fait. On a retrouvé ici la convivialité qui nous manquait. On est sorti du bois. »

Le soir, les forestiers étaient hébergés chez des habitants ou dans les salles des fêtes. Conférences, concerts, bal folk ont ponctué le parcours. Le film de François-Xavier Drouet Le Temps des forêts a été projeté à plusieurs reprises. Il dénonce le management néolibéral de la direction de l’ONF. Son mépris et sa violence.




« C’est quand nous avons traversé des territoires en lutte où les gens se mobilisent que nous avons été le plus nombreux, se souvient Michel Bénard. Près de 80 personnes ont marché entre Meymac et Chavanac sur le plateau de Millevaches. » Là-bas, les habitants font face à un projet d’usine à biomasse qui menace les forêts locales. Dans le Morvan aussi, les associations mobilisées contre l’enrésinement du massif ont largement participé à la marche.

Le parcours a suivi le chemin des luttes. Passant par le Grand contournement ouest (GCO) et la forêt fraîchement rasée de Kolbsheim, près de Strasbourg (Bas-Rhin). Puis par Bure (Meuse), où le bois Lejuc et ses érables sycomores risquent de disparaître sous le poids des déchets radioactifs. Des opposants au projet de Center Parcs, à Roybon (Isère), se sont également mêlés à la marche à proximité de Valence (Drôme).

Le résultat est positif. Des dizaines d’articles dans la presse locale ont donné une visibilité au mouvement. Un éclat inédit. Mais aussi une force. « Nous pensons que cette convergence, la solidarité entre citoyens et syndicats inquiète le gouvernement en place. C’est quelque chose d’inhabituel », relate Philippe Canal. En témoignent les patrouilles de gendarmes qui surveillent furtivement la marche. « La vente annuelle de bois qui devait se dérouler le 25 octobre à Tronçais a aussi été annulée. La direction a eu peur qu’on la perturbe. Aujourd’hui, elle ne peut plus nous ignorer. »

Ce 25 octobre, les stands, les forums associatifs et les tables rondes ont remplacé les marchands de bois. Les débardeurs à cheval, les 4x4 des investisseurs. « Cette journée se veut comme une grande fête, une déclaration d’amour à la forêt », s’emporte Philippe Canal.

Syndicats et associations environnementales ont cosigné un manifeste « Pour la forêt française, notre bien commun ». Ce texte est l’aboutissement politique de la marche, la construction pas à pas d’un mouvement de défense des forêts. Parmi les signataires, Greenpeace, la LPO, FNE, les Amis de la Terre, le Réseau des alternatives forestières ou Agir pour l’environnement. Ils demandent « la convocation d’un grand débat sur la forêt », et exigent un « droit de regard sur la gestion des forêts publiques ». « Mobilisés, vigilants et unis, nous entendons nous rencontrer régulièrement pour débattre des orientations cruciales de la politique forestière, élargir et amplifier la dynamique enclenchée ce jour », concluent-ils.

Michel Bénard sourit : après un mois de randonnée, il va falloir continuer de marcher.

[1] La mobilisation est soutenue par l’ensemble des personnels de l’ONF, les gardes forestiers mais aussi les personnels administratifs et les autres corps de métier (aménagistes, « sigistes », commerciaux, ouvriers forestiers, etc.).
[2] Le document est disponible à la fin de l’article.


Jack London a écrit:Il y a une patience dans la vie sauvage — obstinée, inlassable, pendant d'interminables heures, l'araignée dans sa toile, le serpent dans ses anneaux, la panthère en embuscade ; cette patience est tout particulièrement celle de la vie quand elle chasse la nourriture qui la fait vivre.

C'était la plainte immémoriale de la vie même, avec ses terreurs et ses mystères, son éternel labeur d'enfantement et sa perpétuelle angoisse de mort; lamentation vieille comme le monde, gémissement de la terre à son berceau; et, en s'associant à cette plainte, en mêlant fraternellement sa voix aux sanglots de ces demis-fauves, Buck franchissait d'un bond le gouffre des siècles, revenait à ses aïeux, touchait à l'origine même des choses.

L'appel de la forêt (The Call of the Wild) Jack London, 1903

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Re: L'APPEL DE LA FORÊT

Message par Patlotch le Ven 26 Oct - 19:23


pour un communisme sauvage ?

il n'a échappé à personne que le titre du sujet, L'appel de la forêt, évoque Jack London The Call of the Wild, dont serait plus proche la traduction en L'appel sauvage


tombe à point un texte traduit par la revue Période, traduit d'un Discours pour le Deutscher Memorial Prize, prononcé à Londres le 10 novembre 2017. Andreas Malm est l'auteur de L'anthropocène contre l'histoire. Le réchauffement climatique à l'ère du capital, La Fabrique, 2017


le texte est très long. Courts extraits, je souligne en gras
La nature sauvage, objet d’aventure et de conquête, représente un fantasme classique de l’imaginaire réactionnaire. De la conquête de l’ouest aux « ténèbres » de Marlow, faire ses preuves dans un environnement hostile, forêt tropicale, désert, montagnes escarpées, est un véritable tropisme colonial et viriliste. Andreas Malm fait ici le constat qu’avec la catastrophe écologique, cet imaginaire est bien de retour, sous les avatars conservateurs du « survivalisme ». Mais Malm propose de tracer une autre tradition, émancipatrice, ayant mis à l’honneur cette « nature sauvage ». En effet, pour les esclaves marrons, de Jamaïque ou de Saint Domingue, c’est la « naturalité » des forêts que les planteurs n’avaient pas su apprivoiser qui fut le meilleur moyen de défense de leurs communautés. Malm propose une exploration fascinante de cet environnementalisme des pauvres, des communes marrones ayant traversé les siècles en Jamaïque aux territoires libérés de la forêt biélorusse par les partisans juifs.

La naturalité a mauvaise réputation dans le mouvement écologiste. C’est peut-être difficile à imaginer, mais quand ce mouvement a fait son entrée dans le champ de la politique moderne aux États-Unis dans les années 1960 et s’est étendu aux autres pays capitalistes avancés, sa principale préoccupation était la protection des zones sauvages. Il s’agissait alors de cultiver un respect de la nature intacte. Du point de vue de la situation actuelle, cela a tout l’air d’un âge d’innocence et de sérieux préjugés. L’aura de naïveté qui nimbe maintenant ces années de rêves écolos est fonction de l’ampleur catastrophique des menaces plus récentes — le changement climatique est une question de vie ou de mort massive et non de beauté pittoresque —, mais aussi de luttes internes au sein du mouvement écologiste. Dans les années 1980 et 1990, on a opposé à l’idéologie américaine de la naturalité un flot d’arguments, dont l’effet a été dévastateur.

Le sujet prototypique de la naturalité est un individu mâle, blanc et bourgeois. En faisant de la nature sauvage son domaine, il rejoue symboliquement sa conquête du monde. Il laisse derrière lui une civilisation efféminée, fait la démonstration de ses capacités de survie et pénètre la nature vierge : c’est ainsi qu’il devient un vrai homme. Sa masculinité est liée à une identité raciale indiscutable — à l’évidence, si les parcs nationaux qu’il sillonne peuvent être considérés comme sauvages, c’est parce que les populations indigènes en ont été expulsées. Cet individu est le colon blanc qui s’empare, à nouveau, du territoire.

[...]

- Célébrer la Montagne Noire (Dark Mountain)

- Vers une histoire populaire de la nature sauvage


Le fait que les idées dominantes sur la nature sauvage sont celles de la classe dominante n’est pas plus une raison de se débarrasser de cette catégorie que de la démocratie, de la liberté ou de la justice. Nous pouvons sans doute développer une théorie marxiste de la nature sauvage : si le marxisme est tout-puissant parce qu’il est dans le vrai, alors il devrait également inclure cette partie du monde. Peut-il également y avoir une théorie cosmopolite de la nature sauvage ? Peut-il y avoir un culte de la nature sauvage chez les pauvres ? Pourrait-il y avoir un point de convergence de la nature sauvage et de la justice ? Est-il possible de dégager une politique et une esthétique de la vie sauvage des derniers siècles voire même des derniers millénaires de lutte entre les classes ? Je crois que nous pouvons répondre à toutes ces questions par l’affirmative. Ce que je vais faire ici, c’est partager quelques éléments d’un projet de recherche visant à exhumer une tradition enfouie de pratiques et d’idées de la nature sauvage subalterne, à partir d’exemples issus des toutes premières formations étatiques jusqu’à la phase actuelle du capitalisme tardif (late-late capitalism).

- En opposition permanente avec le bas

Nous ferions bien de nous rappeler que la classe capitaliste s’est développée dans la haine de l’état sauvage. Cette haine a été exprimée avec éloquence par John Locke, éminent théoricien du capitalisme agraire : de son point de vue, la condition d’origine du monde était celle d’un « état commun de la nature ». La mission des êtres humains — plus précisément des êtres humains propriétaires et industrieux — était d’abolir cette condition : les communs sauvages devaient être clôturés, rendus productifs, améliorés — c’est-à-dire transformés en source de profit. « Une terre qui est abandonnée, où l’on ne sème et ne plante rien, qu’on a remise, pour parler de la sorte, entre les mains de la nature, est appelée, et avec raison, un désert, et ce qu’on en peut retirer, monte à bien peu de choses. » [Locke John, Essai et Lettre sur la tolérance]. Les terres sauvages ne sont qu’un gaspillage inutile — plus encore, elles sont une abomination aux yeux des capitalistes, car elles contiennent des ressources qui n’ont pas encore été soumises au règne de la valeur d’échange.

- Les forêts libres de la Dominique

Pour lancer l’accumulation du capital, cependant, un obstacle devait d’abord être levé : les bois. Dans un tract de 1791, le planteur Thomas Atwood s’émerveille devant la beauté des arbres, qui « excèdent de loin en hauteur les plus grands arbres de l’Angleterre. Sur cette île, leurs cimes semblent toucher les nuages, qui ont l’air d’effleurer furtivement leurs branches supérieures » et poursuit en expliquant pourquoi ces arbres doivent être coupés. Il est impossible d’éviter « la nécessité, si l’on veut faire de la Dominique un bon pays à sucre, de dégager les vastes forêts d’arbres de ses régions intérieures. Quand cela sera accompli, et pas avant, cette île se distinguera par le nombre de ses plantations à sucre et par la quantité du sucre qu’elle est absolument capable de faire pousser.»

- La science de la résistance de la Jamaïque
- Le marronnage comme trahison et comme phare
- Un état incontestablement marron
- Ils étaient allés dans ce qu’ils appelaient la nature sauvage
- Combattre le fascisme depuis les forêts
- Cinq implications


Un. Au minimum, quand il n’y a pas de révolution dans l’air, ni d’esclavage, ni d’Holocauste, rien d’autre que la barbarie capitaliste ordinaire, les espaces qui possèdent un caractère hautement sauvage nous permettent encore d’entrevoir la possibilité d’une vie au-delà du capital.
[...]
Deux. L’impulsion primordiale du capitalisme envers la nature sauvage est l’agression.
[...]
Trois. Dans son classique The Death of Nature : Women, Ecology and the Scientific Revolution (La Mort de la Nature : les femmes, l’écologie et la révolution scientifique), Carolyn Merchant expose les conséquences idéologiques de la transition vers le capitalisme en Angleterre : l’essor du point de vue bourgeois, mené par des penseurs comme Bacon et Locke, selon lequel la nature, en tant qu’elle est productrice de désordre, doit être subordonnée à la machine. Jamais auparavant la qualité du « sauvage » n’avait été constamment calomniée. De plus — c’est l’aspect le mieux connu du raisonnement de Merchant —, ce sauvage est associé au féminin : « Comme la nature sauvage et chaotique, les femmes devaient être soumises et maintenues à leur place. »
[...]
Quatre. Le 18 septembre 2017, l’ouragan Maria a soudainement accéléré en système de catégorie — l’une des intensifications les plus explosives jamais enregistrées pour un ouragan — et a heurté de plein fouet la Dominique. En l’espace d’une nuit, l’île verte est devenue brune. Les vents extrêmement féroces ont tout simplement emporté la surface boisée. Comme l’a dit, sidéré, un journaliste de CNN, l’un des premiers à arriver sur les lieux : « il n’y a pas une feuille sur cette île — les forêts tropicales, on ne peut pas voir où elles sont, elles ne sont simplement pas là. »
[...]
Il y a un paradoxe. La nature sauvage pouvait offrir un refuge dans un monde complètement imprégné par le capital, mais dans un monde en réchauffement, les espaces les plus isolés des principaux circuits de l’accumulation sont ceux dans lesquels les conséquences du capital fossile sont les plus flagrantes. Le centre commercial est climatisé à température optimale à longueur d’année. La vie dans les centres urbains des pays capitalistes avancés peut continuer comme si elle était isolée. La tempête peut entrer dans Manhattan, mais elle se retire et laisse l’horizon intact. Si l’on veut suivre la progression de cette tempête, il n’y a pas de meilleur endroit où s’installer que dans la nature sauvage, dont même les caractéristiques les plus fondamentales sont en train de glisser vers le néant.
[...]
En un mot, le réchauffement global a tout l’air de la victoire finale de la classe capitaliste : le point où il n’y a plus de terre « abandonnée » à la nature, pour que des gens comme Locke puissent la détester, où le capital a pris le contrôle de l’air même et a soumis à son règne étouffant jusqu’aux montagnes les plus sauvages. Finalement, les forêts des régions intérieures de la Dominique ont été rasées, plus de deux siècles après que le planteur Atwood en ait rêvé. Mais la subsomption n’est peut-être pas la catégorie appropriée ici. La terre de la Dominique n’a pas réellement été subsumée par le capital — elle n’a pas été intégrée au processus d’accumulation, comme la plantation l’a été ; elle n’a pas vu ses ressources détournées et réorganisées pour le profit ; elle n’a pas été domestiquée : elle a tout simplement été détruite.
[...]
Cinq. Une clôture est en construction à la frontière de la Slovénie et de la Croatie. Sur les berges de la rivière Kolpa, trois larges spirales de barbelées taillent directement dans la végétation luxuriante. Ces barbelés sont destinés à empêcher les migrants de passer, mais ils ont aussi un autre effet : construite dans l’une des zones les plus sauvages de l’Europe, à la biodiversité précieuse, la clôture barre le chemin de l’ours, du lynx, des loups et des cerfs qui y rôdaient librement auparavant. Ce n’est que la dernière manifestation d’une loi universelle : les frontières fortifiées empoisonnent la faune et la flore — et encore davantage quand les températures montent, quand la seule possibilité d’adaptation pour les animaux est la relocalisation vers le nord. Si les états du nord continuent de multiplier et de renforcer leurs murs, la faune fuyant la chaleur va se heurter aux mêmes murs que les Dominicains et les autres êtres humains dont les terres natales sont devenues invivables, qui ne portent aucune responsabilité dans la catastrophe, qui, d’un point de vue éthique, ont le droit de partir vers des terres plus sûres – et même si l’on se fout complètement de ces gens, et même si l’on se préoccupe uniquement de la nature sauvage, comme Kingsnorth et Foreman prétendent le faire, on devrait crier pour qu’il n’y ait pas de frontières. Et il convient sans doute de préciser, dans ce contexte, que ni les Marrons ni les partisans juifs n’avaient de liens indigènes, Heideggeriens, « sang et sol » aux paysages qu’ils sont venus habiter. Ils étaient les dépossédés et les traqués. S’ils peuvent servir d’inspiration à une politique de la nature sauvage, celle-ci doit assurément être cosmopolite.

[voir en relation sur cet aspect le sujet LES FRONTIÈRES ET LES MURS]

Si nous pouvions avoir une tribu de marxistes sauvages, notre première demande devrait assurément être que s’écroulent tous les murs, clôtures et autres contrôles frontaliers. Pour citer les paroles que Vic Reid attribue à Nanny : « peu importe d’où nous venons ; ce qui importe, c’est que nous soyons ici ».


il est clair que soucieux de régénérer la nature (en 1994, Jacques Camatte crée une association portant ce nom), nous sommes confrontés aux points de vue réactionnaires et essentialistes sur la nature, ce que nos camarades marxistes purs et durs ne manquent pas de faire remarquer ici ou là. Ce texte posant des repères historiques et des lignes de front aide à penser un communisme sauvage. Yeah !




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Re: L'APPEL DE LA FORÊT

Message par Patlotch le Sam 10 Nov - 3:39


Ces arbres qui cachent des forêts de « greenwashing »
Benjamin Neimark The Conversation France 28 octobre 2018
Traduit de l’anglais par Nolwenn Jaumouillé.

Benjamin Neimark est Senior Lecturer au Lancaster Environment Centre de l’université de Lancaster.

Planter des arbres est devenu au cours des dernières décennies un mode de compensation écologique plébiscité par les entreprises.


Nous n’imaginons pas tout ce que les arbres font pour nous. Leurs racines préviennent l’érosion des sols, leur canopée nous offre de l’ombre ; leurs feuilles se décomposent en nutriments bénéfiques aux plantes qui alimentent le bétail.

Les arbres offrent aussi un habitat pour nombre d’animaux et quantité de produits essentiels à nos modes de vie et nos économies, comme le caoutchouc, le café ou encore les bois durs.

Dans le monde entier, ils contribuent aussi à marquer les frontières et jouent un rôle spirituel, culturel et social primordial au sein de nombreuses communautés de petits exploitants.

Planter des arbres, une pratique en vogue

Dans les années 1980, des organisations caritatives ont commencé à proposer de planter des arbres dans le désert du Sahara, dans l’espoir d’y stopper la « désertification ». Cette démarche impliquait à la fois du « reboisement » (c’est-à-dire planter des arbres à des endroits où ils ne poussaient plus depuis longtemps), et de la « reforestation » (qui consiste à remplacer une couvert forestier disparu).

Depuis, cette idée s’est répandue, et de nombreuses entreprises privées, de la plateforme pour adultes Pornhub (oui, vous avez bien lu) à la marque de prêt-à-porter Ten Tree, utilisent la plantation d’arbres à des fins de marketing.

Sauver la face ou sauver des forêts ?

Pour les entreprises, planter des arbres ou soutenir d’autres formes de restauration des habitats constitue une manière de compenser leur impact environnemental, et ainsi de payer les dommages qu’ils causent par leurs activités. Face à l’aggravation du changement climatique, planter des arbres apparaît ainsi comme un moyen privilégié pour capter le dioxyde de carbone que nous continuons à rejeter dans l’atmosphère.

Les Nations unies elles-mêmes ont mis en place des systèmes offrant aux communautés locales et aux gouvernements une forme d’aide financière pour les encourager à préserver les arbres de la déforestation. Certaines grandes firmes ont ainsi intégré cette économie de réparation aux engagements de leur politique de responsabilité sociale.


La plantation d’arbres au Sahara repose davantage sur les efforts des communautés locales que sur ceux des entreprises.  Niels Polderman/Shutterstock

L’indispensable implication des communautés locales

Parmi les programmes existants, une ONG kényane de conservation baptisée Green Belt Movement a été lancée par la défunte Wangari Maathai, prix Nobel de la paix 2004.

À l’origine, la mission de Wangari Maathai avait pour but de permettre aux habitants locaux, en particulier les femmes, de gagner en autonomie et de surmonter les inégalités en restaurant la forêt et en résistant à l’expansion du Sahara.

Malgré l’implication des sociétés et des organisations caritatives, les études ont montré que les contributions les plus essentielles à ce type de programmes étaient celles des agriculteurs et des habitants locaux, et non celles des entreprises.


image ajoutée par Reporterre

Dans la mesure où les communautés sont les premières responsables des arbres plantés sur leurs terres, il est essentiel que les projets conçus par des organismes extérieurs soient pensés et mis en œuvre de manière judicieuse et dans l’intérêt des habitants.

Ne pas confondre plantations et forêts

Si certains considèrent que ce système est gagnant-gagnant pour l’environnement, indépendamment de qui le met en œuvre, la compensation ne consiste en réalité en rien d’autre qu’une nouvelle forme de greenwashing utilisée par les entreprises.

Or les dommages environnementaux causés à un endroit ne seront jamais annulés par des réparations, parfois menées à l’autre bout du monde.

Plus grave, la plantation d’arbres, lorsqu’elle est effectuée sans discernement, peut causer davantage de mal que de bien.

Certaines forêts, à la biodiversité très riche, sont rasées à des fins agricoles ou industrielles, puis remplacées par des plantations d’une seule et même espèce, souvent choisie pour ses rendements rapides. [Patlotch : c'est une situation illustrée par un chapitre du roman de Richard Powers, L'arbre-monde]

Or une forêt tropicale peut prendre jusqu’à 65 ans pour repousser. Et des parcelles de forêt plantées en monoculture dans le cadre d’une reforestation ne pourront jamais présenter une biodiversité aussi riche.

Peu pertinent écologiquement

Au cours d’un processus de reforestation ou de reboisement, des décisions doivent être prises quant aux essences que l’on s’apprête à replanter : natives ou exotiques, polyvalentes ou à croissance rapide, forêts qui se régénèrent naturellement ou non. Or de tels choix, essentiels, font parfois l’objet de mauvaises évaluations, notamment dans la sélection des espèces.

L’eucalyptus constitue ici un exemple édifiant. Souvent choisi pour sa croissance éclair et sa rentabilité économique, cet arbre est généralement planté sur des terres où il est totalement exotique et qui ne sont pas aptes à l’accueillir. Requérant des quantités d’eau considérables, il assèche alors les nappes phréatiques et entre en compétition avec les espèces locales.

En Europe, le remplacement des chênes natifs à larges feuilles par des conifères à croissance rapide a entraîné une augmentation de 10 % du couvert forestier sur le continent par rapport à l’ère pré-industrielle. Ces nouveaux arbres absorbent toutefois nettement moins bien le carbone que les espèces originelles. En revanche, ils capturent plus efficacement la chaleur, intensifiant ainsi les effets du réchauffement climatique. Replanter des arbres à l’aveugle peut donc, de toute évidence, être la source de nouveaux problèmes.

Au fil de leur longue croissance, les arbres nécessitent une attention continue. Or les systèmes de reforestation et de reboisement consistent bien souvent à planter et à s’en aller – sans que des ressources ne soient investies pour l’entretien de ces jeunes arbres. Particulièrement vulnérables aux maladies et à la concurrence pour la lumière et les nutriments, ils sont alors susceptibles de mourir rapidement.


Des arbres nouvellement plantés peuvent nécessiter entre 3 à 5 années d’arrosages fréquents pour survivre.  A3pfamily/Shutterstock

Les arbres, objets politiques

Lorsque des États ou des acteurs privés choisissent des lieux où replanter des arbres, ils le font souvent sans consulter les communautés locales – en ignorant donc le droit foncier traditionnel et la manière dont sont gérées les terres. Or ces sites sont parfois en jachère, ou utilisés par les communautés à diverses fins économiques, culturelles ou spirituelles.

Commettre l’erreur de planter sur de tels sites risque d’exacerber les tensions au sujet des terres et d’encourager un désintérêt pour ces arbres et leur entretien. Dépossédés, les habitants se dirigeront alors vers d’autres espaces forestiers, qu’ils raseront pour cultiver.

Dans certaines communautés, les droits d’occupation ne sont par ailleurs pas détenus par un ménage mais répartis entre hommes et femmes. Ce type de détail est également à prendre en compte avant de planter, pour éviter de créer des tensions au sujet de la propriété des terres au sein des communautés.

S’il est peu étonnant que les arbres intéressent l’économie verte, cela ne signifie pas forcément que les planter soit écologique ou utile à l’harmonie sociale. Laisser les arbres repousser naturellement n’est pas non plus toujours efficace, s’ils ne sont pas en mesure de survivre sans intervention extérieure. L’implication de la communauté est donc cruciale.

Pour que la plantation d’arbres ait vraiment du sens, il faut la penser intelligemment en amont. Ce qui signifie consulter les populations locales, choisir judicieusement les espèces, respecter les droits de propriété sur ces arbres, leurs fruits et la terre sur laquelle ils poussent.

Il s’agit aussi d’identifier des responsables pour l’entretien de ces nouvelles plantations. Pour les entreprises, il est donc question d’accompagner les communautés qui héritent de leurs plantations, et pas juste de verdir leur image.




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