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CAMATTE et NOUS

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Re: CAMATTE et NOUS

Message par Patlotch le Dim 28 Oct - 16:49

en guise de mise en bouche pour un sujet annoncé qui viendra à son heure décalée en hiver, un courrier de Adé qui a entrepris la traduction en français de deux émissions radio de Federico Corriente (ici et ici)

Adé a écrit:
Federico Corriente a écrit:Caractéristiques générales de la domination réelle

Dans La révolution communiste : thèses de travail (1969), Jacques Camatte écrit : « Dans la phase de domination réelle, le procès de valorisation s’impose de plus en plus au travail. Sur le plan social ceci implique que le capital tend à dominer toujours plus le prolétariat. » Et dans Caractères du mouvement ouvrier français (1971) il y insiste et expose une conception assez curieuse : « La domination réelle du capital ne peut se réaliser qu’au travers de la médiation du travail productif, pour autant par la domination du prolétariat en tant que capital variable. Il s’agit de la mystification du prolétariat comme classe dominante. »

A première vue cela peut paraître une formule assez choquante, mais si l’on pense au stalinisme, au fascisme, au New Deal, ou aux origines du syndicalisme révolutionnaire et comment en Italie il prépare le terrain du fascisme, on peut penser que tous ces phénomènes sont paradigmatiques de ce qui se déroule durant la première phase de la domination réelle : le capitalisme généralise la condition ouvrière et porte à son maximum le pouvoir relatif de la classe travailleuse au sein de la société. C’est que veut dire Camatte par la « mystification du prolétariat comme classe dominante ».

Dans ce sens, il insiste sur le fait que lors de cette phase, le capital réalise la tâche de généralisation de la condition prolétarienne envisagée par Marx pour le « socialisme inférieur » de la Critique du Programme de Gotha. Cependant, il note que cette généralisation se réalise sous la généralisation des traits attribués par Marx à la classe moyenne. (Le travail, le travail productif, et les mythes de la classe ouvrière et de la classe moyenne, 1972)

Il m'est souvent passé par la tête que le "socialisme" avait été réalisé par le capitalisme à sa façon : la seule.

J'en avais touché mot, à plusieurs reprises à des proches de T.C., et la dernière fois à Bernard Lyon en personne, en 2007, pour toute réponse celui-ci avait balayé l'hypothèse en prenant un air à la fois agacé et je sais pas quoi...

Je ne sais pas où je suis allé chercher tout ça, mais il est vrai que je lisais Invariance tout petit déjà, c'est peut-être par là que s'est insinué cette horreur.

Il m'apparaît aujourd'hui que la période de DR [domination réelle] avec la plus-value relative a réellement socialisé le mode de production, c'est la société dans son ensemble qui participe à la valorisation. D'où, peut-être, le fait que l'inclusion du monde ouvrier se fasse comme incorporation dans une classe moyenne universelle, et que les différenciations entre, d'une part le prolétariat ouvrier et les autres couches (cadres, secteurs de l'enseignement, de la santé...) se soient estompées jusqu'à perdre toute consistance.

Je pense que l'erreur d'appréciation des tenants actuels d'une révolution classiste (et par-là même classique) vient du fait de ne pas prendre en compte l'ampleur du changement de paradigme entre DF (domination formelle) et DR (domination réelle), et pour ceux qui utilisent le concept de "programmatisme", de faire comme si le programme et ce qui est lié à celui-ci s'était comme évaporé, volatilisé, vaincu, etc...

Je subodore, au contraire, que les éléments propres au programme ouvrier se sont fondus, amalgamés, dans la société du capital. Ainsi, l'institutionnalisation des syndicats et le partenariat social toujours en vigueur, ont activement participé à cette inclusion sociale. Le programmatisme a été le marche-pied de la DR, et l'échec du premier est la victoire de la seconde.

Ce qui pose problème aux tenants de la révolution classiste c'est que le prolétariat ouvrier est à la traîne des "classes moyennes", car de fait il y est incorporé et ne peut jouir d'aucune autonomie : il fait partie de la classe universelle.

La désignation des "classes moyennes" comme contre-révolutionnaires permet d'éviter la question fondamentale de ce qu'est la société sous DR, afin de préserver le prolétariat, sans-réserve, ou producteur de plus-value comme sujet révolutionnaire potentiel.

Tu as peut-être une idée de ce que R.S insinue par "A trop dire que la France s'ennuie, on se prépare des lendemains inconnus" ?

En ce qui me concerne (mais oui, c'est le changement d'heure ?) La France m'ennuie, ça c'est sûr...
en ce qui concerne l'allusion de RS, c'est à la phrase-titre de Pierre Viansson-Ponté, dans Le Monde du 15 mars 1968, à quelques jours du 22 mars, voulant dire que ceux qui ne croient pas, comme lui, à un possible soulèvement prochain, se réservent ce genre de surprise

en ce qui concerne l'idée que « le prolétariat ouvrier est à la traîne des "classes moyennes", car de fait il y est incorporé et ne peut jouir d'aucune autonomie : il fait partie de la classe universelle, ce qui pose problème aux tenants de la révolution classiste », je serais prudent : comme je l'ai écrit ici, je ne partage pas leur partition caricaturale entre prolétariat et couches moyennes, je ne saurais donc l'utiliser "à l'envers" pour les critiquer. Le problème est que la domination réelle du capital noie le travail productif dans la plus grande partie du salariat, et donc que les frontières entre classe moyenne et prolétariat productif s'estompent. On ne peut donc plus user de ce schéma ancien pour fonder le devenir révolutionnaire de la classe ouvrière. Il me semble que dès les années 1972, Jacques Camatte l'a bien compris, mieux en tous cas que l'ultragauche et ses héritiers. Ajoutons qu'il parlera plus tard de "domination substantielle", ce qui est plus parlant que "domination réelle". J'y reviendrai

je partage sans réserves que « Le programmatisme a été le marche-pied de la démocratie radicale, et l'échec du premier est la victoire de la seconde.», ce qui s'annonce dès le début des années 70 (Programme commun, 1972 ; Marchais : Le défi démocratique, 1973 ; PCF : pas de candidat aux Présidentielles de 1974, abandon de la dictature du prolétariat, 1976). La pertinence des concepts de Théorie Communiste (TC), programmatisme et de démocratisme radical ne me paraît pas douteuse, ils sont sans doute des seuls qui tiennent la route, relativement à cycle de lutte, conjoncture quasi inutile, sans intérêt hors leur corpus qui tourne en boucle sur lui-même en se mordant la queue : chaque concept y tient fonction de renforcer les autres, et le tout donne l'impression d'une cohérence bétonnée, alors qu'elle n'est qu'interne

sur la fonction du concept de classes moyennes chez les communisateurs, on la trouve chez Astarian et Il lato cattivo (voir dndf hier), mais TC a mis la pédale douce là-dessus, mettant à raison en avant l'interclassisme plus que l'entité classes moyennes. Donc, je suis d'accord, « La désignation des "classes moyennes" comme contre-révolutionnaires permet d'éviter la question fondamentale de ce qu'est la société sous DR, afin de préserver le prolétariat, sans-réserve, ou producteur de plus-value comme sujet révolutionnaire potentiel. » C'est du bricolage, comme chez TC le « kaléidoscope du prolétariat » (TC26) qui permet de théoriser la segmentation multiple (genre, race, concurrence entre ouvriers) comme celle d'un sujet toujours délà là, constitué en classe

quant à « Le "socialisme" avait été réalisé par le capitalisme à sa façon », il y a de ça dans la social-démocratie, à savoir sa présence y compris à droite dans l'État-providence du compromis fordiste-keynésien. Je m'étonne de la réaction de BL pour qui il y avait bien "socialisme réel" dans le capitalisme d'État en URSS. Disons que ça renverrait à la partition de Debord entre Spectacle concentré (les démocraties populaires de l'Est) et Spectacle diffus (les démocraties occidentales) (La société du spectacle, thèse 64, 1967)

voilà qui nous éloigne de Camatte. J'y reviendrai à la réception des traductions de Corriente par Adé : « 11 pages par envoi. Le côté oral du texte est difficile, avec des bifurcations, etc... sans parler de l'absurdité de traduite en français du Camatte, traduit en espagnol, sinon faudrait repérer les N° et repiquer, pareil pour les citations de Karl...»

j'avais sur le précédent forum donné dans 'LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions' de larges extraits expliquant la double rupture de Camatte, au début des années 70, avec le sujet révolutionnaire prolétariat et avec l'idée même de révolution accomplie par une classe. Malheureusement, à partir du moment où il a "quitté ce monde", il n'y a plus de débat possible avec les marxistes, qui le traitent en chien crevé contre-révolutionnaire, quitte pour les futurs théoriciens de la communisation à l'avoir pillé sans trop le dire. Tout juste revient-on encore sur les textes de cette période de rupture (par exemple tout récemment Comin Situ avec Bordiga and the Passion for Communism, Camatte, 1972)

or ce qui me semble le plus intéressant chez Camatte est ce qu'il élabore dans les séries ultérieures d'Invariance, de la fin des années 70, dans les années 80-90 et depuis, dans un programme d'écriture dont il dit qu'il a encore quelques années (il a 83 ans...). Intéressant dans la mesure où cela croise mes propres considérations élaborées dans un autre cheminement, sur la rapport humanité-nature

en attendant, un bon résumé du cheminement de Camatte, difficile à trouver sur son site Invariance, est proposé par Temps Critiques en 2012 dans Quarante ans plus tard : retour sur la revue Invariance. On peut au moins en première approche s'en servir de guide de lecture, car l'appropriation des concepts propres à Camatte n'a rien d'aisée. Perso ce n'est que récemment que j'ai commencé à les comprendre vraiment, et où il voulait en venir

à signaler un premier texte de Corriente déjà traduit par Adé : Jacques Camatte et «le chaînon manquant» de la critique sociale contemporaine, dndf 2015 (l'absence de tout commentaire dit combien ça les intéresse), et un autre de 1969 dont j'ai parlé dans le sujet éponyme DE L'ORGANISATION avec les réactions significativement agacées du jésuite RS

en résumé, l'intérêt de nous confronter aujourd'hui aux écrits de Camatte tient à l'actualité de leur problématique, quand ceux des théoriciens de la communisation montrent de plus en plus un épuisement de leur ancrage dans le réel, dont avait pris conscience Karl Nesic peu avant sa disparition, en 2012 (ici) : « Le  mouvement communisateur se trompe de période historique. Il commence d’ailleurs à être atteint de sclérose théorique, dont il ne se débarrassera ni aujourd’hui ni dans un avenir proche ou lointain, tant il est évident qu’il n’y est poussé par aucune réalité sociale.» Ni son proche camarade de troploin, Gilles Dauvé, ni les autres théoriciens visés ne lui ont jamais répondu. Il l'avait anticipé : « Je suppose que ce court texte suscitera ricanements et commentaires acerbes. Cela m’indiffère. »

et vous voudriez que je les trouve encore fréquentables ?

Camatte, aux quelques courriels que je lui ai envoyés, m'a toujours gentiment répondu

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Re: CAMATTE et NOUS

Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 10:52

comme annoncé, livraison en épisodes de la traduction par Adé de la première émission de Federico Corriente sur Jacques Camatte (ICI, 1er septembre 2018)

Federico Corriente a écrit:
« Le lecteur pourra se rendre compte que l’invariance déclarée-proclamée au début, celle de la théorie du prolétariat, est déjà incluse dans une autre, bien plus large : la recherche d’une communauté humaine qui a son complément dans la destruction des anciennes communautés et la domestication des hommes et des femmes, ainsi que la lutte contre celle-ci, une des conditions historiques pour que la tentative de fonder une communauté humaine puisse se réaliser. » (Communauté et Devenir, 1994)

1) Débuts de Jacques Camatte dans la Gauche Communiste Internationale et premiers travaux. Rupture avec le PCI.

 Le point de départ de Camatte est le Parti Communiste International, héritier du Parti Communiste Italien original, et expulsé de l’Internationale Communiste vers 1928. La biographie de J. Camatte est, quant à elle, très lacunaire : il aura réussi à devenir bien plus « anti-spectaculaire » que Guy Debord, par exemple. J. Camatte est né non loin de Marseille en 1935, exerçant en tant que professeur des Sciences de la Vie et de la Terre dans le sud de la France (Toulon, Brignoles, puis Rodez) jusqu’en 1967. Son parcours militant débute en 1953 avec son adhésion à la Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale (FFGCI) au sein du groupe de Marseille en 1953. Quelques années après, il fait la connaissance de A. Bordiga (décédé en 1970) à Naples qu’il consultera à maintes reprises lors de l’élaboration de ses premiers textes.

En 1957, le groupe français de la Gauche Communiste Internationale se lance dans la publication de la revue Programme Communiste, sous la direction de Suzanne Voute - germaniste et traductrice en collaboration avec Maximilien Rubel d’une grande partie de l’œuvre de Marx pour Gallimard et La Pléiade - quittant Paris pour s’installer dans le sud et prendre la direction du groupe. Voute a, selon toute apparence, une grande influence sur la personne de Jacques Camatte (il ne serait pas échevelé de penser qu’il a appris l’Allemand avec elle). Suzanne Voute avait préalablement animé la Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale jusqu’en 1949-1950, date à laquelle son compagnon de cœur, ex-membre du POUM, Albert Masó («Véga»), entraîna avec lui vers « Socialisme ou Barbarie » (SoB) l’immense majorité des membres de la FFGCI. Tout au long de l’année 1950, et jusqu’à l’été de cette même année, S. Voute s’était entretenue avec Cornélius Castoriadis de SoB en vue d’une éventuelle fusion des deux groupes. En 1951, Voute fonda le groupe français de la Gauche Communiste Internationale.

À partir de 1961, Camatte semble jouer un rôle de plus en plus important au PCI, et il entame un véritable échange intellectuel très enrichissant avec Amadeo Bordiga. Origine et fonction de la forme parti (1961), par exemple, est un texte interne au PCI -écrit conjointement avec  Roger Dangeville - dont la publication a dû être imposée par Bordiga lui-même, vus les remous suscités par ce texte au sein du parti.

En 1963 Camatte fonde le groupe de Toulon, mais l’année suivante il le quitte pour se rendre à Paris, où il entreprend de s’opposer à ce qu’il nomme « l’activisme trotskiste » : cartes du parti, réunions formelles présidées par un « responsable du parti », activités d’agitation autour de la vente du journal Le Prolétaire et pour un syndicat de classe « rouge », etc.                                                                                                   
En 1964 la polémique s’intensifie, car à ce moment-là certains membres du PCI considèrent que celui-ci devait intervenir plus activement dans les luttes qui se succédaient en Italie depuis 1962, et que la raison de l’incapacité du parti à s’insérer dans ces luttes résidait dans son mode d’existence, dans sa forme d’organisation. Ils proposent d’abandonner le centralisme organique -fondé sur la priorité de la défense du programme communiste, et l’absorption spontanée des fractions par-dessus les mécanismes démocratiques- au profit du centralisme démocratique léniniste.

 Cependant, à la même date, lors de la réunion de Florence, Bordiga réagit énergiquement contre cette tendance, et cite, à cette occasion entre autres Origine et fonction de la forme parti, ce qui manifeste son accord avec celui-ci, et encourage ceux qui entendent poursuivre sur cette lancée.

C’est également à cette date (1964) que Camatte s’attelle à une étude sur le VI° chapitre inédit du Capital et l’œuvre économique de Karl Marx, plus connu comme Capital et Gemeiwesen,- travail très apprécié de Bordiga -, dans laquelle est développée l’idée du passage de « la domination formelle à la domination réelle du capital ». Ce travail achevé en 1966 (l’année même Camatte abandonne le PCI), est publié seulement en 1968, dans le N° 2 d’Invariance.

Au cours de la réunion de Naples en juillet 1965, Bordiga persiste à rejeter le « centralisme démocratique », ainsi que toute mesure d’exclusion à l’encontre de Camatte, mais ne fait plus aucune référence à Origine et fonction... parmi le matériel destiné à commenter les thèses générales ; ainsi donc, Bordiga commence à reculer, en lâchant du lest à la tendance néo-léniniste et trotskisante qui s’imposera toujours davantage.

 La trajectoire de Camatte au PCInter. prend fin en 1966 après avoir signé le texte Bilan (rédigé par Roger Dangeville), la rupture devient inévitable. Suzanne Voute est, dès lors l’une des plus acharnées à demander l’exclusion de Camatte et de Dangeville, allant jusqu’à faire pression sur Bordiga. Celui-ci rejeta par principe toute « chasse aux sorcières ». La rupture ne fut pas « amicale » : Camatte, dépositaire en France des publications du PCI dut se barricader chez lui pour pouvoir les conserver. Cependant, il décide de détruire tous les exemplaires, y compris les siens propres, dans lesquels ne paraissent pas des articles de Bordiga, selon lui afin de montrer « qu’il n’était pas un universitaire » (selon Ph. Bourrinet, in Un siècle de gauche communiste « Italienne » (1915-2015).

Camatte résume ainsi sa relation avec Bordiga dans Du parti-communauté à la communauté humaine, (1974): Cette brève histoire est nécessaire pour pouvoir comprendre l’accord qu’il put y avoir avec A. Bordiga sur la question du parti, ainsi que de ses limites, Origine et fonction est à certains égards, un texte charnière, puisque autour de lui de nombreuses polémiques se sont articulées (ceux qui ont abandonné le PCInter après 1962 l’ont toujours violemment critiqué), et parce qu’il a été le point de départ d’un dépassement qui se développa au travers des travaux exposés dans la revue Invariance, car par l’opposition qu’il suscita, il provoqua le renforcement de la composante léniniste, avec l’exaltation du lien avec la IIIème internationale de la part de Bordiga, mais surtout du PCInt, qui à partir de 1966 s’immerge totalement dans le courant léniniste et perd toute originalité.


2) Bref résume de Origine et fonction afin de caractériser le « bordiguisme »

Dans Origine et fonction Camatte décrit les traits les plus caractéristiques de la GCI afin la présenter dans son originalité et la séparer du léninisme et du trotskisme. La GCI  est un groupe des survivants du naufrage de la GC, qui s’était distinguée – conjointement avec les communistes de gauche germano-néerlandais, avec lesquels elle partageaient seulement un principe d’antiparlementarisme - car stigmatisées par Lénine dans son fameux pamphlet de 1920 « Le gauchisme, maladie infantile du communisme ».  Toutefois, à la différence des germanos-néerlandais, les communistes de gauche italiens demeureront dans la GC jusqu’en 1928. D’après Origine et fonction, les traits principaux de la GCI sont les suivants :

- La « théorie du prolétariat », surgissant une fois pour toutes en 1848 qui était censée anticiper tout ce que celui-ci devait faire afin de se constituer en classe et devenir le sujet de l’histoire avant de s’abolir lui-même et d’accéder au communisme. Selon la Gauche Communiste Italienne, la crise, basée sur la théorie de la valeur – qui représente le trait d’union avec la théorie du prolétariat - détruirait l’intégration du prolétariat dans la société bourgeoise, et permettrait la rencontre de celui-ci avec sa conscience, incarnée dans le parti.1

- En tant que dépositaire du programme communiste, le parti n’est pas seulement le représentant du prolétariat, mais aussi la « préfiguration de la société communiste » c’est-à dire de la Gemeinwesen, la future communauté humaine. Le parti ne pouvait pas être défini par des règles bureaucratiques, mais par son être, et cet être résidait en son programme. Le parti était dit « formel », ou « historique », ce dernier vainqueur de la révolution communiste, ne s’identifie pas nécessairement avec un quelconque parti « réellement existant » pour l’heure .

- Le parti se définissait comme un organe de la classe, qui naissait - ou se reformait - spontanément lorsque la lutte de classe prenait de l’ampleur. Cette conception tente de dépasser l’opposition léniniste-trotskiste entre spontanéité et conscience. Ni l’organisation n’était considérée comme le mal, ni la spontanéité comme le bien, car cette dernière finit toujours par être absorbée par la stabilisation des rapports sociaux.

- En dernier lieu, le marxisme se définissait comme théorie des contre-révolutions, puisque selon le texte de Bordiga daté de 1951 intitulé « Leçons des contre-révolutions », « tout le monde sait s’orienter à l’heure de la victoire, mais peu sont ceux qui savent le faire lorsque la déroute arrive, se complique et persiste. » Il était impossible de prétendre à l’action sans avoir préalablement défini la phase historique : révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, de reprise ou de repli ; c’est pourquoi dans une période contre-révolutionnaire  - par exemple avant mai 68 - les internationalistes devaient éviter le piège de l’activisme et de l’immédiatisme et se concentrer sur le programme et la critique de l’économie politique. […] C’est pourquoi, l’erreur de Trotsky, selon la GCI, était d’avoir refusé de faire un bilan permettant de préparer le second assaut révolutionnaire, au lieu d’expliquer  les raisons de la défaite par la trahison des chefs, les crimes de Staline, la passivité des masses, la mauvaise application des consignes, etc. […] Dans La révolution communiste : thèses de travail, texte de Camatte en 1969, celui-ci résume ainsi la question : « La force de ce mouvement est d’avoir compris qu’il fallait battre en retraite. »

 1. Au sujet de la «décadence» du MPC, on se doit de préciser que Bordiga a toujours rejeté cette conception comme étant une déformation gradualiste de la théorie de Marx (cf. « Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste », in Invariance série I, n°4. (Errance de l’humanité »)

livraison à suivre

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Re: CAMATTE et NOUS

Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 11:41

Federico Corriente a écrit:3) Invariance : la rupture théorique

 Camatte fonde la revue Invariance en 1967, prenant progressivement ses distances d’abord par rapport au bordiguisme, puis au marxisme classique, pour en arriver à une rupture totale qui est allée en se vérifiant série après série. Il y a eu cinq séries : I (1967-1969), II (1971-1975), III (1975-1983), IV (1986-1996), et la dernière V (1997-2002). Il est possible de diviser ses apports en deux aspects principaux (ce qui a permis de se réclamer de l’un ou de l’autre de ces aspects, en ignorant ou en rejetant le reste).

a) Sauvetage de la « part maudite » du communisme


« La rupture de la continuité organisationnelle imposait une étude théorique plus exhaustif, une droiture encore plus grande et un enracinement plus profond, une intégration de tous les courants, qui, même partiellement, défendaient la théorie du prolétariat. » (La révolution communiste : thèses de travail, 1969)

  Non seulement Camatte se voua à sauver des textes importants de la GCI, mais il tira également de l’oubli les gauches germano-néerlandaises, anglaise et étatsunienne: les deux premiers n° de la série I étaient respectivement consacrés à Origine et fonction de la forme-parti et à Capital et Gemeinwesen. (Les n° 3, 4, et 5 furent consacrés intégralement à la publication de textes de Bordiga, à l’exception des Gloses critiques marginales à l’article ‘Le roi de Prusse et la réforme sociale’ de K. Marx incluses à la fin du n°5, et dont nous reparlerons à propos de l’Espagne et du groupe Etcétera.) Les thèses du n° 6 d’Invariance sont consacrées à la publication d’un essai monographique, La révolution communiste : thèses de travail (1969), qui devaient être illustrées par des textes provenant de diverses tendances du mouvement ouvrier, c’est ainsi que dans les n° 7 et 8 de la première série furent publiés des textes de Gorter, Pannekoek, Sylvia Pankhurst, Luckács, les communistes de gauche étatsuniens, du KAPD et de la revue Bilan. Enfin, les n° 9 et 10 de la première série renouvelèrent la publication des textes de Amadeo Bordiga. Le n° 5 de la Série II publia le texte de Gorter « L’Internationale Communiste Ouvrière » (1923), et dans le n°6 de la même série le Manifeste du Groupe ouvrier du Parti communiste Russe (1923) de Miasnikov.

Tout cela dans une période de temps très brève, puisque la série II d’Invariance prend fin en 1975, et que le gros de ces publications et de ces traductions furent réalisées avant 1971. Furent aussi traduits plusieurs textes classiques de jeunesse de Marx, tel que « la Question Juive », « Critique de la Philosophie de l’État de Hegel » - de fait, les « Gloses marginales...» avaient été traduites en France dans les années 20, et il n’y eut aucune autre traduction avant celle de J. Camatte.

b) Reprendre la critique de l’économie politique : analyse de la subsomption


« Les concepts les plus importants et véritables de l’époque sont conditionnés précisément autour d’eux de la plus grande confusion et des pires contre-sens. Les concepts vitaux connaissent à la fois les utilisations les plus véritables et les plus menteurs. (Internationale Situationniste, n°9, 1966)

                               « Le point de départ de la critique de la société du capital actuelle doit être la réaffirmation des concepts de domination formelle et de domination réelle comme phases historiques du développement capitaliste. Toute autre périodisation du procès d’autonomisation de la valeur, telle que capitalisme de libre échange, monopolistique, d’État, bureaucratique, etc., abandonne le champ de la théorie du prolétariat, c’est-à-dire la critique de l’économie politique, et fait parti de la praxis de la social-démocratie ou de l’idéologie léniniste codifiée par le stalinisme. […] Dans la phase de domination réelle du capital, en tant qu’instrument médiateur du despotisme du capital, disparaît. Après l’avoir employée à fond durant la période de domination formelle, il peut se passer d’elle lorsque le capital, transformé en être total, parvient à organiser rigidement la vie et l’expérience des subordonné » (« Transition », 1969)

  Ce qui est fondamental dans le point de vue de Camatte dans Capital et Gemenweisen, c’est qu’en marge de l’analyse du capitalisme comme totalité on ne pouvait pas comprendre de façon adéquate les mouvements anti-capitalistes ; cela semble être une évidence, mais nous pouvons saisir que ce n’est pas le cas. Faute d’analyser le capitalisme comme un rapport d’implication réciproque – ce que fait actuellement Théorie Communiste - incluant tout ce qu’il advient en-dehors de la sphère immédiate de la lutte des classes, on ne va pas bien loin. Il n’est pas suffisant de s’intéresser uniquement à la classe ouvrière (comme le firent - selon Camatte et Cie en péchant par immédiatisme – SoB, ou l’opéraïsme italien, qui en arriva à fétichiser la subjectivité ouvrière comme quelque chose de toujours déjà là, advienne ce qu’il advienne). En d’autres termes, il importait de relire à fond Le Capital, les Grundrisse, Urtext et le VI ème Chapitre Inédit, selon Camatte et Bordiga, afin de comprendre le capitalisme contemporain. Et, pour ce faire, ils se penchent d’abord sur Marx.

Qu’avait donc à dire Marx à propos des deux formes de plus-value et des deux formes de subsomption du travail dans le VIème Chapitre Inédit ? Entre autre, ceci :

   « Quoiqu’il en soit, les deux formes de plus-value, absolue et relative […] correspondent à deux formes séparées de la subsomption du travail dans le capital […], desquelles la première est toujours précurseur de l’autre, bien que la plus développée, la seconde, peut constituer, à son tour, la base de l’introduction de la première dans de nouvelles branches de la production » (VIème Chapitre Inédit, p.60).

  Marx ne dit pas qu’il existe une distinction temporelle stricte entre les deux formes de plus-value (relative / absolue), mais qu’une fois que la plus-value relative est devenue la forme dominante à l’échelle mondiale, elle sert également de base d’introduction à la plus-value absolue dans d’autres secteurs jusqu’alors non investis. Le rapport est complexe : il ne s’agit pas simplement de d’abord l’une – absolue – puis l’autre – relative.

 Marx ajoute à cela que, sur la base de la subsomption formelle (intimement liée à l’extraction de plus-value absolue) se dresse « un mode de production […] qui métamorphose la nature réelle du procès de travail et ses conditions réelles […] ce qui mène à la subsomption réelle sur le travail dans le capital » (VIème Chapitre Inédit, p.72), [...] et que celui-ci suppose « une révolution totale (qui se poursuit et répète constamment) dans le propre mode de production, dans la productivité du travail, et dans les rapports entre le capitaliste et l’ouvrier ». (idem, p. 72, 73)

Voilà ce qu’écrit Marx au sujet de la subsomption, ce qui semble déjà beaucoup.

Camatte entend justifier la périodisation qu’il introduit en argumentant par exemple :

« […] le capital ne peut se contenter de dominer à l’intérieur du procès de production ; il doit d’approprier l’ancien procès de circulation et le faire sien […] ; ce qui impose, à son tour,  la transformation des moyens de transport […] Il ne peut plus s’accommoder d’un État auxiliaire ; il faut que celui-ci se transforme en État capitaliste, en entreprise capitaliste. Ce qui signifie que le capital doit bouleverser toutes les présuppositions sociales, les capitaliser toutes. C’est que nous avons exposé dans les pages précédentes  sur la domination réelle du capital ; cependant, nous avions omis de préciser que, ce faisant, nous étendions le champ des concepts de Marx – en se fondant sur son œuvre – de l’usine à la société. » (Capital et Gemeinwesen)

                                                        ***

Ainsi, Camatte lui-même avertit que la périodisation historique est de lui-même ; elle s’appuie sur le travail antérieur de Marx, mais Camatte assume la responsabilité de cette périodisation.*

* [Patlotch : on relève chez Théorie Communiste la même extension de la distinction de Marx à une périodisation du capitalisme. TC a bien dû la prendre quelque part, sans dire où, ce qui est habituel chez lui. Christian Charrier indique dans À propos de la périodisation du mode de production capitaliste que « la périodisation du mode de production capitaliste entre subsomption formelle et réelle à partir de l’édition française du Vième chapitre inédit du Capital en 1971 – En fait la « découverte » a été faite par J. Camatte en 1964–1966, qui lui a consacré le second numéro d’Invariance daté d’avril–juin 1968. »]

Caractéristiques générales de la domination formelle

    Dans Capital et Gemeinwesen, Camatte écrit : « […] pendant la période de domination formelle du capital, le capital variable – la force de travail – est l’élément fondamental. » (du procès de production s’entend)

Sur cette base, « la perspective d’une révolution sous domination formelle du capital vue par Marx […] suppose une continuité du développement des forces productives sous le capital […] et sous la domination du prolétariat. La révolution signifie l’affirmation de la classe dominée et sa transformation en classe dominante. [Patlotch : c'est ce qu'il est convenu d'appeler le Programmatisme ouvrier ou prolétarien]. En prenant le pouvoir et en généralisant sa condition, la classe des travailleurs productifs développe les forces productives, ce qu’elle faisait déjà sous le capital, mais elle le fait sous sa propre direction. […] »

Camatte caractérise ici l’époque historique, qui selon lui, commence à devenir obsolète dès la Commune de Paris (1871), puis totalement après la Première Guerre Mondiale (1914–1918). Quelle en est la conséquence du point de vue de la politique ?

Domination formelle et politique

La conséquence est que « durant la période de domination formelle du capital, […] la politique – l’exercice de la volonté sur une société que le capital ne dominait pas encore « de l’intérieur » - pour ainsi dire – peut encore être efficace sur une assez longue période. […] Lorsque le capital atteint sa domination réelle, et s’est constitué en communauté matérielle, la question est résolue : il s’est emparé de l’État […] »

                                                    ***

Caractéristiques générales de la domination réelle

 Dans La révolution communiste : thèses de travail (1969), Jacques Camatte écrit : « Dans la phase de domination réelle, le procès de valorisation s’impose de plus en plus au travail. Sur le plan social ceci implique que le capital tend à dominer toujours plus le prolétariat. » Et dans Caractères du mouvement ouvrier français (1971), il y insiste et expose une conception assez curieuse [Patlotch : c'est l'extrait donné en ouverture du sujet] :

« La domination réelle du capital ne peut se réaliser qu’au travers de la médiation du travail productif, pour autant par la domination du prolétariat en tant que capital variable. Il s’agit de la mystification du prolétariat comme classe dominante. »

À première vue cela peut paraître une formule assez choquante, mais si l’on pense au stalinisme, au fascisme, au New Deal, ou aux origines du syndicalisme et comment en Italie il prépare le terrain du fascisme, on peut penser que tous ces phénomènes sont paradigmatiques de ce ce qui se déroule durant la première phase de la domination réelle : le capitalisme généralise la condition ouvrière et porte à son maximum le pouvoir relatif de la classe travailleuse au sein de la société. C’est que veut dire Camatte avec la « mystification du prolétariat comme classe dominante ».

Dans ce sens, il insiste sur le fait que lors de cette phase, le capital réalise la tâche de généralisation de la condition prolétarienne envisagée par Marx pour le « socialisme inférieur » de la Critique du Programme de Gotha. Cependant, il note que cette généralisation se réalise sous la généralisation des traits attribués par Marx à la classe moyenne. (Le travail, le travail productif, et les mythes de la classe ouvrière et de la classe moyenne, 1972) [Patlotch : étonnante pré-vision...]

Conséquence immédiate du point de vue de ce que supposerait une révolution en Domination Réelle

« Dans la période de domination formelle du capital, la révolution se présentait à l’intérieur même de la société, comme lutte du travail contre le capital ; à présent elle se manifeste – et le fera de plus en plus – à l’extérieur, comme une lutte à la fois contre le capital et le travail ; c’est-à-dire que le prolétariat doit lutter contre sa propre domination comme classe et détruire le capital et les classes. » (Capital et Gemeinwesen) [Patlotch : intérieur et extérieur ne sont pas tout à fait clairs ici : si comme Théorie Communiste l'on retient l'implication réciproque Capital-Prolétariat, cette contradiction demeure interne au Capital. On note néanmoins qu'à cette époque, Camatte formule quelque chose qui ressemble à ce que deviendra la théorie de la communisation]

Et il ajoute une autre observation : dans la phase de domination réelle le capital se constitue en communauté matérielle, ce qui signifie que grâce à l’approfondissement de la domination du travail mort sur le travail vivant, et au fait que les relations sociales ne sont plus régies par la valeur d’usage mais par la valeur d’échange, la société acquiert un substrat homogène et cohérent, ce qui permet – selon J. Camatte – de fonder une communauté matérielle stable (Capital et Gemeinwesen). De toutes façons, cette notion de « communauté matérielle » deviendra un peu polémique car, énoncée dans cette phase de production théorique, elle ne semble pas avoir une grande importance, mais plus tard elle se fétichisera un peu, et se transforme en quelque chose dont il n’est pas clair que l’on puisse sortir.

Domination réelle et politique

J. Camatte écrit à ce propos dans La révolution communiste : thèses de travail (1969) : « À partir du moment où tout ce qui fonde la société dépend de, ou est directement généré par le capital, la politique cesse d’exister de façon déterminante. Elle se transforme en folklore, en tant qu’élément mystificateur de la représentation du capital. »

Dans la phase de domination formelle, les prolétaires avaient créé des syndicats et des partis dans lesquels ils pouvaient retrouver une existence communautaire en marge du capital, mais sous la domination réelle, c’est le capital qui organise les êtres humains et toutes les organisations se transforment de fait en gangs-rackets soumise directement au capital (ou bien elles sont condamnées à végéter, et à n’avoir aucun impact). [Patlotch : Corriente y revient plus loin, cf message suivant]

Quelques appropriations restrictives (et critiques peu pertinentes) de la périodisation de J. Camatte

Dans Crise de l’État – Plan (1971), Toni Negri utilise déjà la distinction domination formelle / domination réelle. Bien des années plus tard, en 2003, dans le prologue à la seconde édition de 33 leçons sur Lénine, Negri donne l’impression de ménager ses arrières (au cas où quelqu’un ressorte l’affaire). Il écrit ceci :

« Au cours de ces années-là, entre 1960 et 1970, j’ai eu quelques amis bordiguistes : en Italie quelques camarades de Crémone, en France Robert Paris et d’autres. J’ai eu l’impression […] qu’une théorie du sujet (comme celle que j’élaborais alors) pourrait être soumise à ce dispositif. »

Phillipe Bourrinet, dans un livre sur la Gauche italienne, dit lui aussi que Negri lisait Invariance en prison ; cependant Toni Negri n’a pas été en prison jusqu’en 1979, et donc s’il utilisait en 1971 la distinction domination formelle / domination réelle, il avait bien dû la sortir de quelque part…

Puis Loren Goldner, qui depuis l’article The remaking of the American Working Class (1983) commença à employer cette périodisation, reconnaissant, quant à lui qu’il en était redevable à ce qu’il appelait « le néo-bordiguisme français », c’est-à-dire qu’il reconnaît son origine, mais qu’il omet les aspects liés à la politique, comme Toni Negri. Aucun des deux ne dit quoi que ce soit sur les conséquences de la domination réelle sur la politique et sur la politique radicale/révolutionnaire en tant qu’activité : il y a un mutisme complet là-dessus de la part des deux.

En dernier lieu, il semble bien que la périodisation de Camatte suscite une certaine nervosité dans les milieux liés à la GCI, non parce qu’elle serait « eurocentriste », selon leur expression – ce qu’elle n’est pas – mais bien par les conséquences que l’usage de cette périodisation entraîne sur la politique. Leur critique est basée, d’un côté, à rappeler – assez gratuitement par ailleurs – le caractère mondial du capital depuis ses débuts, et à signaler, d’un autre côté que la domination formelle suppose déjà un bouleversement des conditions de vie. L’accumulation primitive et la séparation des producteurs des moyens de productions sont-elles exclusives de l’Amérique et de la Conquista espagnole ? (ou bien en Asie, ou en Afrique. Évidemment non : et ni Marx, ni Camatte, ni Théorie Communiste ne pourraient être en désaccord là-dessus, cela n’invalide en aucun cas la périodisation en question).

Il y a plus, le texte de Marx commenté par Camatte – le VIème Chapitre Inédit – s’en tient, comme le titre même l’indique aux « Résultats du procès de production immédiat ». Si la domination formelle affecte seulement le procès de production immédiat c’est que tout le bouleversement antérieur – et simultané – est déjà donné, non que K. Marx nie son existence, ni prétende que le capital n’ait pas eu à parcourir un grand espace historique pour parvenir à ce point.

Il existe un dernier argument, lui aussi inopérant : « Lorsque l’on observe la réalité internationalement, il est impossible de penser en étapes délimitées (par rapport au procès de travail) » *2. En effet, Marx cité par Jacques Camatte avait déjà clairement établi que la prédominance de la plus-value relative pouvait servir de base à l’introduction de la plus-value absolue dans d’autres branches de la production.

L’on ne peut que se demander les motivations réelles de ces critiques si faibles : mon opinion personnelle est qu’il s’agit de soutenir, contre vents et marées, le caractère invariable de la condition prolétaire afin d’éviter la dévaluation de certains appeaux publicitaires tels que « communauté de lutte », et « association ouvrière » qui sont difficiles à tenir avec la notion de domination réelle.

*2. Les extraits cités proviennent d’une entrevue avec deux membres de la publication argentine Cuadernos de Negación (Cahiers de Négation). À notre connaissance l’entrevue ne fut pas publiée.


Dernière édition par Patlotch le Sam 3 Nov - 14:51, édité 1 fois

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Re: CAMATTE et NOUS

Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 14:11

Federico Corriente a écrit:Critique et analyse des rackets

Afin d’illustrer mon point de vue, disons « agnostique », j’ai choisi de reproduire une paire de citations de la revue The Fifth Estate datée de février 1977 :

Thèse : « Il est faux de dire que The Fifth State n’est pas une « activité de gang » parce qu’il est un « collectif de propagande » (car une lecture stricte du pamphlet de Camatte/Collu et l’interprétation de celui-ci par Maple conduisent à la conclusion que, dans le système économique actuel, toute activité organisée est une « activité de gang »). Si Maple maintient que Fifth Estate n’en est pas une, il devra exposer en quoi il constitue une exception ou reconnaître que les affirmations de Camatte/Collu ne sont pas valides. »

Antithèse : « Aussi bien Bufe que Nat Turner disent que si toute activité humaine a été absorbé par le capital durant l’ère de sa domination réelle, alors cela n’inclut-il pas The Fifth State et des projets semblables ? Une réponse qui me vient souvent à l’esprit lorsque je me sens cynique est oui, très vraisemblablement. Quant au fait de savoir que si nous acceptons les affirmations de Camatte/Collu,  toute activité politique se transforme en « activité de gang », je réponds encore : très vraisemblablement oui. » (The Fifth Estate, février 1977)

Comme nous l’avons dit précédemment, en domination réelle selon Jacques Camatte, toutes les formes d’organisation ouvrière autonome disparaissent et s’intègrent, non qu’elles se corrompent ou soient vendues, mais de par l’évolution même du mode de production […] En domination réelle, toute organisation ne contribuant pas au procès de valorisation est mise en demeure d’adopter des pratiques lui permettant de se maintenir et de prospérer sous peine de disparaître.

Une des conséquence de ce que suppose la domination réelle est de comprendre que la domination écrasante du capital s’exerce sur tous. Il ne peut y avoir de groupes élus qui ne seraient pas marqués par son despotisme. Conséquemment, aucun groupe ne peut prétendre réaliser ou préfigurer la Gemeinwesen ; le prolétariat seul serait en mesure de le faire. […]

Dans La révolution communiste : thèses de travail (1969), Camatte ajoute une autre conclusion liée à une thématique dont nous parlerons plus tard, celui de « la classe universelle » : « Il n’existe plus de parti formel ; dans la mesure où l’on ne peut plus parler de classe, il n’est plus possible de parler de parti, même dans le sens historique. »

Je voudrais ici faire une incise pour noter quelque chose de curieux : le fait que Camatte ne se soit jamais demandé – à la différence de Négation qui suivait de très près son sillage théorique – si le parti ne serait pas un phénomène propre à la domination formelle, et même lié à la condition prolétaire de cette époque. Patlotch : [Patlotch : ce questionnement me surprend : si, dans la périodisation du capitalisme, la domination réelle commence autour de 1914, le programmatisme ouvrier, donc le parti, a encore de beaux jours devant lui avant l'effondrement de ses organisations au début des années 1970]

Sur la même ligne des conséquences théoriques concernant la thèse des « rackets », Camatte a déduit qu’une critique de la Gauche Communiste italienne – dont il venait - était nécessaire afin de démontrer que celle-ci n’était pas parvenue à une restauration de la théorie, mais qu’elle avait été le dernier mouvement du prolétariat à résister sur le terrain théorique à l’absorption par le capital.

 En dernier lieu, et pour conclure le sujet, dans Du parti-communauté à la communauté humaine (1974), J.Camatte écrit : « depuis 1969, […] les diverses études entreprises, dont certaines parurent dans Invariance série II ont conduit à un dépassement total et donc à l’abandon de toute théorisation sur le parti. »
                                                 
                                                      ***

Au sujet de la thèse sur les rackets, une précision importante s’impose, à savoir son origine « adornienne ».

En 1977, - dans Mai–Juin 1968 : le dévoilement – Camatte reconnaît sa dette envers Adorno, auteur pratiquement inconnu en France dans les années 60 : « Depuis fort longtemps existait le projet de publier des textes sur la question des rackets et montrer à la fois les emprunts que nous lui devions et ce qui nous sépare de lui. »

Une différence importante entre les usages du concept de racket d’Adorno et ceux de Camatte tient à la périodisation : pour ce dernier le thème du racket est complètement lié à l’accès à la domination réelle ; lorsque l’on songe, par exemple aux années 20, avec l’apparition des « gangsters » aux USA, au fascisme et au nazisme naissants, l’idée ne paraît pas à côté de la plaque.

Un an plus tard, dans Précisions après le temps passé, janvier 1978, il se réfère à nouveau à Adorno comme un précurseur :

« Dans Réflexions sur la théorie des classes (1942), [Adorno] met en évidence tout ce qu’a de problématique le concept de classe, ce qui le conduit à affirmer qu’il faut le maintenir et le transformer. Il accepte la théorie sociologique qui met en relief l’importance des rackets, mais pense qu’il faut l’étudier à partir de la théorie des classes[…] »

Détail curieux, Camatte à ce moment-là considérait déjà qu’il n’y avait plus de classes, mais une « classe universelle des esclaves du capital ».

                                                             ***

Phénoménologie du racket politique

 Dans la fameuse texte/lettre de 1969, De l’organisation », Camatte après avoir caractérisé la bande délinquante comme résultat de la contention de l’instinct élémentaire de révolte dans sa forme immédiate, note que la bande politique, prétend, au surplus, transformer sa communauté illusoire en modèle pour toute la société, et que son acharnement « consiste à faire entrer la réalité dans son conception ; c’est de là que vient toute la sophistique des désajustements entre moments objectifs et moments subjectifs, et la condamnation de tout mouvement immédiat qui ne reconnaisse pas la supériorité de « sa conscience », comme prématuré, ou provocation de la classe dominante, en effet tout racket politique prétend être dépositaire de « la conscience » véritable.

   Vision des luttes du moment (68 long)

 Selon Jacques Camatte, Mai 68 ne fut pas une surprise ; « ce n’est pas que nous l’avions prévu dans sa totalité, mais nous attendions un mouvement révolutionnaire […]. Nous avions analysé la révolution sous la domination formelle et nous espérions la voir sous la domination réelle, conscients qu’elle ne pouvait lui ressembler. Conséquemment, bien que n’ayant pas été capables de la décrire, nous avions tout même pensé en l’inévitabilité de son originalité. » ( Vers la communauté humaine, 1976 )

Dans ce texte il ajoute ceci : « Le plus important immédiatement c’est que nous confrontions à un mouvement révolutionnaire qui ne posait pas une détermination classiste, et qui exprimait, pour cela même, l’exigence indiquée dans 'Origine et fonction de la forme parti' : une révolution à titre humain.[…] » (Vers la communauté humaine, 1976)

D’autre part, Camatte soutient que Mai 68 ne fut pas la révolution, mais son émergence : « Le mouvement de Mai […] marqua la fin de la phase de contre-révolution. » (Mai–Juin 1968 : Théorie et action, 1968)

Il reconnaît, une fois de plus dans Vers la communauté humaine (1976) « qu’a eu lieu […] un certain retour à la théorie marxiste, une purge limitée des tares lénino – trotskistes, mais il n’y a eu aucun mouvement prolétaire, même de faible amplitude, qui soit chargé de ce qu’Amadeo Bordiga nommait l’œuvre de restauration et d’affirmation de la théorie. »

Et en dernier lieu, il met en contraste les limites du Mai français, centrées autour de la revendication de la démocratique directe, avec ce que Camatte considère comme le mouvement le plus avancé de l’époque. Ceci est un aspect que l’on n’a pas l’habitude de mettre au premier plan : une des choses qui firent le plus d’impressions sur Camatte, et qui brouillèrent les calculs théoriques de Bordiga et Cie. au sujet du retour de la révolution, qui selon leurs attentes devaient intervenir avec une réunification allemande, ou en tous cas, de l’Est, non des USA. Ce qui surprend vraiment Camatte c’est le mouvement du prolétariat noir étatsunien, et probablement cela est au fondement de ses nombreuses théorisations du moment.  

« À cet égard [ Mai 68] était en retard par rapport au mouvement prolétaire noir aux États-Unis. Au sein de ce dernier, certains élément comprirent la nécessité de rejeter la démocratie une fois pour toutes. » (Mai-Juin 1968 : Théorie et action, 1968)

                                                          ***

Ceci, qui est fondamental, est relié dans le texte Le KAPD et le mouvement prolétarien (1971) avec le thème de « la classe universelle » :

« Désormais, la dissolution de la société est effective aux États-Unis. L’unité du prolétariat comme classe universelle, ne pourra y être effective qu’après une lutte tenace, décidée, sans concessions, contre le capital, et en certaine mesure au sein même de la classe universelle. Il ne faut pas revendiquer la reformation du prolétariat classique, car ceci équivaudrait à vouloir restaurer le passé, comme l’ont compris certains révolutionnaires américains. (Boggs, par exemple ) »

Il abonde dans le même sens en 1969 avec le texte Transition : « Dans les actions du prolétariat noir des États-Unis nous pouvons voir en action cette communauté constituée sur la base de la nécessité vitale de la destruction et la conscience d’une identité d’objectifs que Marx considérait comme l’authentique parti du prolétariat[ …] Le moment le plus important de cette manifestation du communisme est constituée par la négation positive de la démocratie, c’est-à-dire, le refus du prolétariat – lorsqu’il place au premier plan ses propres nécessités matérielles – d’accepter la séparation entre décision et action, et pour autant entre être et pensée, sur laquelle fut érigée dans le passé la possibilité d’une direction politique basée sur le mécanisme de démocratie directe. » (Transition, 1969 )

Nous pouvons apprécier que dans l’immédiat post-68, la perspective de Camatte était que se développe au sein de la classe universelle – l’ensemble « des esclaves du capital » 3* - une lutte débouchant sur la constitution en communauté-parti, avec le refus du travail comme élément d’unification.

3* Il est vrai qu’une grande part des déclassés noirs étatsuniens avait été peu de temps auparavant employée dans l’industrie automobile ou d’autres industries importantes, et en avait été déplacée par l’automatisation, pour autant il existait un lien direct avec la classe ouvrière, noire au moins.

j'ai fait mes propres remarques sur le texte de Camatte dans le sujet éponyme DE L'ORGANISATION

quant à la lecture critique de Corriente, et il faudrait le vérifier avec la traduction de la seconde émission de radio, je pense qu'il n'insiste pas assez, ou pas en ces termes, sur la double rupture de Camatte avec la lutte des classes et avec le concept de révolution (prolétarienne ou non). J'ai abordé cette question aujourd'hui essentielle dans LE CONCEPT DE RÉVOLUTION. Je redonnerai au besoin les extraits de textes de Camatte, soit dans cette période de rupture jusqu'au milieu des années 1970, soit ultérieurs quant il y revient pour résumer son cheminement

pour moi, cette première partie est certes très intéressante, et peut servir de guide de lecture. C'est celle qui intéresse généralement les marxistes et particulièrement l'ultragauche et la post-ultragauche (dont les 'communisateurs'), après quoi ils dédaignent les élaborations de Camatte en raison justement de cette double rupture. Et c'est en quoi celles-ci nous intéressent aujourd'hui davantage puisque, qu'elles nous aient ou non inspirées, nous y retrouvons nos problématiques

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Re: CAMATTE et NOUS

Message par Patlotch le Lun 5 Nov - 15:14

en attendant la livraison par Adé de la seconde partie de l'émission de Corriente, quelques textes illustrant ce que j'ai appelé la double rupture de Camatte, avec la lutte des classes comme motrice de l'histoire contemporaine, et avec le concept de révolution. Cette rupture est déjà présente mais pas complètement exprimée dans le texte ci-dessous où l'idée de révolution est conservée, mais élargie. On y relève des passages anticipant ce que nous avons sous les yeux

De la révolution
Jacques Camatte, Avril 1972
Les différents groupuscules qui se sont manifestés depuis 1945 se sont toujours refusés à reconnaître la mort du vieux mouvement ouvrier. Le faire aurait été proclamer leur auto-négation. Cela ne les a pas empêché de l'évoquer, de l'interpréter, de la théoriser, sous la rubrique : crise du mouvement ouvrier, conçue la plupart du temps comme une crise de direction révolutionnaire. Il s'est agi très rarement de chercher les causes de cette mort au sein de la classe elle-même. Car, il fallait avant tout refuser l'affirmation : le prolétariat est intégré, il a abandonné sa mission (comme l'avait déjà fait Trotsky en 1939 dans son article « L'URSS en guerre »). Certains ont interprété ce phénomène en expliquant que le capitalisme avait changé en devenant capitalisme d'État, capitalisme bureaucratique, mais que le prolétariat, lui, restait le même, avait la même mission ; d'où le plagiat du Manifeste du parti communiste fait par Socialisme ou Barbarie. Il n'est pas question de s'élever contre le fait de produire un manifeste, ni même d'avoir copié celui de 1848 au nom de la sainteté des textes classiques, mais de mettre en évidence la limite même de la proposition. On doit noter, dans cette perspective, que l'Internationale situationniste publiée quelques années plus tard, opéra de la même façon (en revanche Potere operaio ou Lotta continua proposèrent un néo-léninisme).

Il y eut des hommes1 qui comprirent l'importance de la défaite prolétarienne de 1945 et qui en déduisirent l'inanité de la mission du prolétariat et par récurrence en arrivèrent à rejeter la théorie de Marx. Ils affirmèrent, ce qui fut ensuite théorisé de mille façon, le prolétariat disparaissant dans les zones hautement industrialisées, ce sont les marginaux qui pourront accomplir l'antique projet prolétarien, ou bien ce seront les paysans en révolte dans les zones non asphyxiées par le capital qui relanceront la dynamique révolutionnaire.

Bordiga reconnut aussi, amplement, la défaite du prolétariat et le développement orgiaque du capital après 1945. C'est pourquoi, écrivit-il : « Nous avons dit plusieurs fois que le Manifeste est une apologie de la bourgeoisie. Et nous avons ajouté, qu'aujourd'hui après la seconde guerre mondiale, et après la réabsorption de la révolution russe, il fallait en écrire une seconde » (Le marxisme des bègues, 1952). Le développement du capital à l'échelle mondiale, accroîtra, pensait-il, le prolétariat et la crise qui découlera de son boom extraordinaire relancera le prolétariat des vieilles métropoles en particulier celui d'Allemagne. Ce dernier pays étant considéré comme le centre de la future révolution.

Les différentes récessions de même que les contre-coups des révolutions anti-coloniales ne parvinrent en aucune façon à relancer l'agitation révolutionnaire en Europe occidentale et aux États-Unis. La passivité du prolétariat semblait même devenir un acquis au début des années 60. La théorie et la pratique de groupes tels le SDS allemand, les groupements similaires aux E.U., les Zengakuren au Japon avaient comme objectif de réveiller la force révolutionnaire du prolétariat en ayant recours à des actes exemplaires. Ils avaient perçu – surtout certains éléments du SDS – l'importance de la défaite et pensaient que le mouvement ouvrier avait été reporté 100 ans en arrière. Ils avaient intuition d'un nouveau commencement, d'un début d'une nouvelle époque... C'est pourquoi s'évanouirent-ils au cours de la phase insurrectionnelle qui culmina à Paris et à Mexico en 1968, ou bien ils se diluèrent ensuite. On a critiqué la dissolution de la SDS en 1970, alors que c'était la preuve conclusive de la validité de son action antérieure. Avec l'émersion de la nouvelle phase révolutionnaire, ils devaient disparaître. Il en est de même du mouvement maoïste en France qui, paradoxalement, en dehors de quelques petits groupes isolés – exprima le mieux le mouvement spontané né de la crise de mai. La vie catastrophique des organisations maoïstes est la meilleure preuve de ce que nous avançons. Ils plaquaient une idéologie puisée dans, piégée par la révolution culturelle chinoise, sur les secousses révolutionnaires de mai et de l'après-mai, mais le contenu devait chaque fois se révéler plus fort que le contenant qu'il fit éclater. La volonté de coller à la masse qui se révolte les induisit de plus en plus à changer de terrain (au fur et à mesure que les luttes se déplaçaient de couches sociales à d'autres) et à s'enfler de diverses revendications vis-à-vis desquelles, au départ, ils étaient en opposition ou qu'ils ignoraient : lutter contre les syndicats reconnus comme organisations fondamentales du maintien du joug capitaliste, lutter pour la libération de la femme, pour la révolution sexuelle, etc. Autrement dit, leur phraséologie politique tomba, s'écailla, devant les exigences totales : ils durent reconnaître que la révolution n'est pas qu'un simple problème politique, mais que c'est celui d'un changement total du mode de produire, de vivre, que la prise du pouvoir n'est qu'un moment de la révolution, que tout ramener à cela conduisait purement et simplement à méconnaître toutes les dimensions de la révolte des hommes, de toutes les dimensions de la révolution.

Après la secousse de mai précédée par le vaste mouvement qui se développa dans deux aires aux moments historiques différents : la Chine et l'Occident et qui fut suivi par de grandes luttes en Italie, les premières grèves sauvages en Allemagne, les grèves de Kiruna, les émeutes de Pologne de fin 1970, la grande révolte de Ceylan en 1971, le prolétariat est toujours encadré par les groupuscules débris du vieux mouvement ouvrier (qu'ils regroupent des centaines de milliers d'éléments (comme le PCF) ou quelques centaines). Ils organisent le passé car celui-ci doit perdurer afin d'inhiber tout mouvement de lutte réelle, ce qui n'empêche pas certains d'entre eux, PCF ou PS en France par exemple, de moduler leur programme en fonction de la vague révolutionnaire qu'ils sentent eux aussi monter.

Dès lors tous ceux qui ont agi pour tirer le prolétariat de sa léthargie, qui ont manifesté, lutté ces dernières années ont-ils été le jouet d'illusions, ont-ils fait un simple baroud pour mieux enterrer ensuite la révolution ? Disons dès maintenant qu'ils ont, en fait, enterré un passé, qu'ils ont liquidé les illusions d'un monde disparu.

Le prolétariat a effectivement subi une grave défaite en 45, mais on ne peut pas la surmonter en proposant une action qui était compatible avec les tâches du prolétariat durant une période donnée, mais qui n'a pas de rapports avec la situation actuelle. La défaite de 1945 a signifié l'impossibilité pour le prolétariat de se substituer au, de remplacer le capital dans l'aire slave et dans les autres aires qui se soulevèrent après 1945 d'ailleurs et d'empêcher que celui-ci ne réalise sa domination réelle à l'échelle sociale, en Occident d'abord, sur toute la planète ensuite (dans la mesure même où c'est la forme supérieure qui ordonne toutes les autres). Nous l'avons dit le capital n'a pu parvenir à cela qu'en réalisant la domination de l'être immédiat du prolétariat, le travail productif.

Cette constatation implique la rupture absolue avec tout ce qui fut la pratique et la théorie du mouvement ouvrier avant 45 ; et étant donné que de 1923 à 1945 on a eu simplement répétition de ce qu'il y eut entre 1917 et 1923, nous pouvons modifier notre proposition en disant qu'il faut rompre avec la pratique et la théorie du mouvement ouvrier qui va jusqu'en 1923.

Cependant une telle proposition ne postule pas que nous devons construire un nouveau mouvement en bricolant à partir des débris des divers courants   du vieux mouvement prolétarien. Il ne s'agit en aucune façon de faire un nouveau manifeste, un nouveau programme etc., ou de faire un retour à Marx en copiant ses attitudes, comme étant plus révolutionnaires. Les retours à quelque chose sont souvent des fuites en devant quelque chose, fuites des réalités contemporaines. En fait il s'agit de penser la caducité de certaines parties de l'œuvre de Marx ; caduques parce que réalisées.

Fondamentalement l'œuvre de Marx désigne 3 grandes périodes de l'histoire de l'humanité, avec les discontinuités qu'elles impliquent: le passage du féodalisme au mode de production capitaliste, le développement de ce mode de production et le devenir au communisme. Cette œuvre concerne aussi d'autres moments de l'histoire de l'espèce humaine: les formes pré-capitalistes, mais ce que Marx a décrit de façon exhaustive c'est la période de soumission formelle au capital. Dans le Manifeste, La Guerre civile en France, Le Capital (les 4 livres), la Critique au programme de Gotha, on trouve le réformisme révolutionnaire de Marx qui tient compte des possibles de la société de son époque. Ceci ne l'a pas empêché de décrire le communisme pleinement réalisé (cf. les notes à l'ouvrage de J. Mill ainsi que certaines pages des Grundrisse) et d'exposer les éléments essentiels du passage à la domination réelle du capital, les caractéristiques fondamentales de cette période, mais il n'a pas pu faire œuvre synthétique à ce sujet (ce n'est pas par hasard si le Capital ne fut pas terminé). A plus forte raison il n'a pas décrit le devenir révolutionnaire au communisme, lorsque le mode de production capitaliste serait parvenu à sa domination réelle (et ceci de façon détaillé comme pour le passage sur la base de la domination formelle).

A cela beaucoup répondront que c'est faux, que Marx a donné toutes les indications nécessaires, que dans tous les cas même en domination réelle il y aura des classes et que de ce fait il y aura des partis, que donc la classe révolutionnaire en particulier devra se constituer en parti, etc.

Nous ne nions pas qu'il y ait des invariants mais :

1/ il faut situer le domaine d'invariance; ce qui implique une délimitation spatio-temporelle; ainsi l'invariant classe n'occupe pas un domaine aussi vaste que l'invariant population ou production (invariants que Marx appelaient verständige Abstraktion dans son introduction de 1857).

2/ le développement, le devenir, se fait à partir du particulier et non à partir du général ; il faut donc étudier les déterminations nouvelles.

Plus en profondeur il s'impose à nous – à cause de cette domination réelle bien définie – de repenser la théorie de Marx dans ce qu'elle a d'essentiel et de retrouver certains points fondamentaux qui ont été omis, oblitérés ou même laissés pour compte parce que non compris. Ceci ne postule pas une herméneutique mais un effort toujours renouvelé de parvenir à exprimer concrètement et explicitement ce que nous entendons par communisme en tant que théorie pour laquelle l'œuvre de Marx demeure l'élément pertinent.

Cette théorie explique la constitution de l'humanité en communautés communistes dont l'ensemble forme le communisme primitif, la dissolution de celles-ci sous l'action de la valeur d'échange et de son autonomisation, possible seulement à un certain niveau de développement des forces productives ; ce mouvement détruit les communautés et engendre simultanément les individus, les classes ; cependant son triomphe n'était pas fatal ; il fut plusieurs fois enrayé et les vieilles communautés reprirent provisoirement le dessus. Dans l'aire occidentale il triomphe cependant avec le mode de production antique, mais il est réabsorbé par le mode de production féodal et ce ne sera qu'en marge de la société féodale qu'il pourra reprendre vitalité et donner naissance au mode de production capitaliste qui ne put dominer le procès de production qu'à partir du moment où les hommes eurent été séparés de leurs moyens de production. Ce que Marx a appelé le premier concept du capital, c'est cette séparation. Le capital va alors réalisé ce que n'avait pas pu faire l'argent, se constituer en communauté matérielle en prenant toute la matérialité des hommes – anthropomorphose du capital – tandis que les hommes furent réifiés, capitalisés. Ceci se parachève avec la formation du capital fictif aboutissant à une communauté fictive où l'homme est totalement mû par les mécanismes du capital, être sensible-suprasensible. Alors l'homme est vidé de tout, sa créativité a été pompée, aspirée, il est même rejeté de l'antique procès de production ; il tend à devenir marginal, pollution du capital. Ce dernier s'est autonomisé et dépasse ses limites (espèce de surfusion du capital) ne peut pas en fait se passer des hommes (la pollution nécessaire). Ils sont la limite du capital. L'oppression toujours plus impitoyable directement ou indirectement par suite de la destruction de la nature conduira les prolétaires de la classe universelle à se révolter contre le capital. Pour cela ils ne peuvent plus prendre des forces dans le passé, ou dans des bases humaines qui auraient été conservées en cette société, car tout a été détruit. Ils doivent réellement créer le mouvement de leur libération. Ils ne peuvent pas emprunter aux schémas anciens ; le parti ne pourra être que le parti-gemeinwesen et celui-ci ne pourra pas fonctionner au moment de son surgissement en faisant appel au principe du centralisme ou de son contraire le fédéralisme, il est fort probable que le soulèvement de la classe universelle créera d'emblée les organismes qui seront compatibles avec la possibilité communiste de notre société, c'est-à-dire qu'ils formeront des communautés se mouvant déjà dans une pratique totalement différente de cette dernière ; il n'est pas possible de prévoir le détail de ce phénomène mais on peut déjà le percevoir comme seule possibilité de lutte contre la communauté capital (tendance à unification des diverses activités séparées, formation d'une autre unité industrie-agriculture, d'autres rapports femme-homme et d'autre part le moment même de l'explosion révolutionnaire sera déterminant pour la production d'une forme plus ou moins élaborée).

Dans les zones autres que l'occident le mouvement de la valeur d'échange eut encore plus de difficultés pour triompher. Marx ne pensait pas que le mode de production capitaliste dût encore obligatoirement se développer en Russie ; il pensait au contraire que l'Obchtchina par suite de ses particularités pourrait être le support d'une greffe du communisme à la suite d'une révolution victorieuse en Occident, dans tous les cas il ne pensait pas que le mode de production capitaliste puisse facilement triompher dans l'aire slave, tant était puissante selon lui la vitalité de l'Obchtchina. Les réforme de Stolypine et le développement du mode de production capitaliste dans l'industrie induisirent Lénine et les bolchéviks en erreur. Ils sous-estimèrent la vitalité et la capacité de résistance de l'Obchtchina qui avait peut-être été réduite dans les statistiques mais qui n'avait pas été éliminée en tant que comportement d'une population adaptée à un certain milieu. Ceci devait conduire à une attitude erronée vis-à-vis de la paysannerie en voulant forcer le développement du mode de production capitaliste (cf. la question de l'insurrection ukrainienne et Makhno et d'autre part la polémique aux multiples voix au sujet des bolchéviks qui auraient voulu forcer le devenir historique).

Le despotisme du tsar a été remplacé à l'heure actuelle par le despotisme du capital ce qui n'a pu se réaliser qu'au prix d'une répression effroyable contre les ouvriers et les paysans, répression toujours renouvelée comme si la tendance au communisme était inexpugnable.

En Asie le mouvement de la valeur d'échange tendit plusieurs fois à s'autonomiser, les classes et les individus tendirent à se former, mais finalement ce n'est que par l'intervention extérieure de pays capitalistes que le capital peut se développer. Cependant il ne domine que formellement la société et nous vivons une période particulièrement cruciale de son passage à la domination réelle, grâce à l'aide de la communauté capitaliste mondiale représentée par le capital étasunien. L'Asie ne peut trouver un certain équilibre que si les antiques communautés basales et centrales sont remplacés par les communautés du capital, étant donné que pour l'heure – vue la faiblesse du mouvement révolutionnaire mondial – nous devons malheureusement exclure un devenir immédiat au communisme.

En définitive toute l'histoire de l'humanité est celle de la perte de sa communauté plus ou moins étroite, plus ou moins immergée dans la nature (d'où la fameuse naturidolatrie) sous l'action de la valeur d'échange, la lutte contre celle-ci qui sous la forme de l'argent (équivalent général, monnaie universelle) puis du capital se constitue en communauté oppressive et pose la nécessité pour l'homme de la détruire afin de fonder la véritable gemeinwesen humaine : l'être humain pôle universel et l'homme social pôle individuel, ainsi que leur interpénétration harmonieuse.

Tel est le communisme – théorie du prolétariat dans son sens classique et dans le sens de classe universelle2 qui est déjà négation dans les termes de la classe, et de son invariance.

À partir de là nous pourrons toujours mieux situer tout ce qui est caduc dans l'œuvre de Marx et simultanément saisir tous les éléments qui permettent de comprendre en profondeur la domination réelle du capital à l'heure actuelle : le renversement de toutes les présuppositions et leur remplacement par celles du capital ; qu'enfin dans sa domination réelle achevée le capital engendre délinquance et démence.

Travailler à produire cette synthèse est important mais ce ne serait qu'activité parcellaire si on ne tentait pas en même temps de percevoir comment cette synthèse est déjà en acte dans les manifestations variées de divers éléments même si parfois ils le font encore dans l'enveloppe groupusculaire.

Mai fut l'émergence de la révolution. Depuis a commencé au sein de la classe universelle encore classe du capital = ensemble des « esclaves » du capital, une lutte qui conduira au révolutionnement total de cette classe, et à sa constitution en parti communauté, premier temps de sa négation. Or ce mouvement contradictoire est fondamentalement un procès d'élimination du passé ; cette classe ne peut se représenter à elle-même sans avoir éliminé les antiques déterminations et représentations. Ceci se produit évidemment souvent de façon bouffonne parce que le passé n'est rejeté qu'au cours d'une résurrection parodique : de la gauche allemande ou de la gauche russe par exemple.

C'est sur les distinctions sociales immédiates créées par le capital que s'est appuyée la conscience que se sont donnée les mouvements révolutionnaires étasuniens (Black Panthers, Yippies), allemands et français en mai 1968. L'opposition entre classe ouvrière et classe moyenne, fondée essentiellement sur la distinction entre le travail productif et le travail improductif, la production et la circulation, la production et la consommation, avait été prise par Marx comme fondement de sa vision de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat. La perspective posée aussi bien au développement du capital qu'à la dictature du prolétariat était la généralisation de la condition du travailleur productif. Cette perspective est maintenant réalisée et le potentiel révolutionnaire de 1848 s'est définitivement épuisé. La production pour le capital est devenu le fait de toute la population. Mais à chaque situation particulière dans le procès du capital correspond une vision « de classe » qui fait s'opposer blancs et noirs, ouvriers et petits bourgeois comme s'opposent entre elles les bandes du capital3.

En France et en Allemagne, le mouvement [de 68] s'était considéré comme spécifique des classes moyennes, simple détonateur d'un mouvement ne pouvant être que celui propre de la classe ouvrière. Jamais il ne s'est considéré comme mouvement de la classe universelle. Il n'a pas reconnu l'identité des situations de chacun dans le capital et face à lui [Patlotch : c'est sur ce face à face avec le capital dans chaque situation particulière que je fonde aujourd'hui mes considérations]. Cependant ce mouvement de 1968 était le témoin de la fin des classes moyennes telles que Marx les avaient considérées et le début de la lutte humaine contre le capital.

La classe ouvrière, catégorie du capital, désertera de plus en plus les anciens partis sans pour autant se constituer en des organisations nouvelles, mais en vivant sa métamorphose qui la rendra apte à confluer avec les autres composants de la classe universelle.

Seuls les nostalgiques du passé peuvent crier que le mouvement de mai 68 a été un échec, ce sont ceux qui sont incapables de penser un procès révolutionnaire qui réclame plusieurs années pour s'effectuer. Depuis mai nous avons le mouvement de production des révolutionnaires. Ceux-ci commencent à comprendre les exigences existentielles de la révolution : il faut que la représentation du capital qui parasite le cerveau de chacun soit anéantie. Ceci ne peut pas se produire grâce à l'intervention de groupements conscients infusant une représentation nouvelle à nos cerveaux intoxiqués, ni se réaliser d'un seul coup au jour « j » désigné par la fatalité, mais éclatera par suite de la longue lutte qui investit d'ores et déjà tous les champs de la vie telle qu'elle nous est imposée par le capital. Lutte réelle, opérante, qui ne s'attarde pas à ergoter dans un délire marxistico-psychanalytico-structuraliste pour savoir si elle est trop théorique et pas assez pratique ou l'inverse, si les conditions objectives sont toujours mûres et celles subjectives non, si l'organisation est nécessaire et quelle est sa structure la plus adéquate et son instance la plus pertinente... Ce délire est le rêve du capital : une révolution éternellement permanente parce que jamais engendrée, toujours retenue par quelque mystérieux «fil» : le manque d'une certaine condition objective, le non-dit d'une théorie certaine.

Il est vain d'attendre la révolution : elle est déjà en acte. Ne la perçoivent pas ceux qui attendent pour la reconnaître un signe particulier, une « crise » qui déclencherait un vaste mouvement insurrectionnel, qui produirait un autre signe essentiel : la formation du parti, etc. En fait la rupture d'équilibre s'est opérée avant 68 et mai en fut l'extériorisation, dès lors à tous les niveaux du procès total de vie du capital, il y a des « ratées » qui n'ont pas encore été transformées en crises dans le sens ancien, mais qui permettent aux prolétaires de commencer à détruire leur domestication. La perte toujours plus poussée de notre soumission réelle au capital, nous permettra d'affronter la vraie question de la révolution : non pas changer la vie, car toute vie depuis des millénaires est vie asservie, domestiquée, dévoyée par l'existence des classes, mais, créer la vie humaine.


1          Exemple : Prudhommeaux. Cf. Invariance, série II, n°1, 1971

2          La classe universelle peut être organisée par le capital : c'est sa façon à lui de nier les classes, mais elle peut dès qu'elle a été ionisée se mouvoir vers le pôle communiste de la société.

3          Les hommes du PCF sont les plus acharnés à maintenir le prolétariat classique dans un ghetto au sein de la société ; ils le considèrent comme leur propriété privée ; ils en défendent donc avec acharnement les caractéristiques et les vertus ; ils l'ont réduit à un racket qu'ils préservent jalousement. Il n'y a qu'à constater comme ils aboient dès que d'autres rackets essaient d'empiéter sur leur terrain.

Camatte opère ensuite un renversement complet, lisible en 1978 dans Prolétariat et révolution

                  Il apparut qu'on pouvait sortir de l'impasse qu'en abandonnant la théorie du prolétariat. L'étude historique acquérait par là-même une autre dimension : vérifier dans quelle mesure la plupart des révolutionnaires avaient vécu et lutté en ayant une certaine représentation du prolétariat en tant que classe révolutionnaire et dans quelle mesure eux-mêmes étaient pénétrés d'une représentation de « la société communiste » qui n'était pas incompatible avec l'être du capital. L'exemple des révolutions allemandes et surtout russe montre que le prolétariat fut amplement apte à détruire un ordre social qui faisait obstacle au développement des forces productives, donc au devenir du capital, mais qu'au moment où il s'est agi de fonder une autre communauté, il resta prisonnier de la logique de la rationalité du développement de ces forces productives et s'enferma dans le problème de leur gestion.

[...]

                  Pour Marx le prolétariat était la dernière classe apparue et l'ultime à apparaître. Cette position historique et la place qu'elle avait dans le procès de production faisaient en sorte que cette dernière ne pouvait pas ne pas être la négation absolue de l'ordre existant, l'opposant intégral à toute forme de domination. On conçoit que dans les moments de rupture sociale cette classe ait pu poser le possible d'une autre forme de rapports humains. On conçoit surtout que Marx ait pu investir sur cette classe tout ce qu'il pouvait entrevoir d'humain dans le futur manifesté lors de ces failles sociales. Dans tous les cas la représentation avait une base matérielle non seulement sur le plan de l'existence immédiate, la réalité sociologique d'une classe bien déterminée, mais d'une existence médiate : une classe intervenant activement, révolutionnairement, pour détruire les rapports sociaux en place. L'impératif : « Les philosophes ont seulement interprétés le monde de différentes façons, il s'agit de le transformer » et son corollaire : « Il ne suffit pas que la pensée tende à sa réalisation, il faut que la réalité tende vers la pensée « traduisant » cette volonté d'action déléguée à une classe qui doit « émanciper » l'humanité ».

[...]

                  La représentation du prolétariat comme sujet révolutionnaire n'a plus aucune base, par suite de l'évanescence de la classe, de sa fictivité. Peu importe ! Si elle n'existe plus on la postule. A la fictivité du capital lui permettant de surmonter les barrières à sa valorisation, correspond celle du prolétariat permettant de maintenir le schéma révolutionnaire fondé sur  l'intervention déterminante d'une classe lors de la révolution ou pour amener cette dernière.

[...]

                  Ce discours [qu'illustrent des citations de l'ultra-gauche] sur une absence révèle simplement l'inexistence d'un mouvement révolutionnaire s'incarnant en des hommes et des femmes bien concrets, révèle aussi l'impuissance de ceux qui voudraient une transformation de ce monde mais qui réalisent leur faiblesse par suite de leur nombre dérisoire. L'appel à un prolétariat mythique est un essai de conjurer l'horreur de la situation. Mais celle-ci demeure ce qu'elle est. Mieux vaut donc rejeter tout cet appareillage théorique et chercher à comprendre comment réellement en sortir.

                  Le rejet de la théorie du prolétariat implique une réflexion approfondie sur ce que peut signifier la révolution puisque cette théorie a pour présupposition le développement des forces productives qui postule que l'humanité doit en définitive subir de terribles destructions, des souffrances inouïes avant de pouvoir édifier un ensemble productif apte à lui assurer son « émancipation ». La révolution signifiait destruction des obstacles au développement des forces productives et la classe révolutionnaire était la plus grande force de ces forces.

                  A partir du moment où nous reconnaissons la disparition des classes avec le triomphe du despotisme du capital sur le troupeau humain subissant un « esclavage généralisé » et que le capital réalise pleinement la rationalité du développement des forces productives, donc le progrès (la droite classique réactionnaire a pratiquement disparu), où situer l'élément révolutionnaire et l'élément contre-révolutionnaire ? En quoi de ce fait la destruction du MPC sera-t-elle révolutionnaire ? Cette question était déjà implicite dans notre affirmation : la révolution communiste est à la fois classiste et aclassiste (surtout au moment où nous raisonnons en fonction de la classe universelle) ; elle n'est pas seulement une destruction mais est aussi un retour à un mode d'être perdu : le mode de vie communautaire en harmonie avec la nature.

[...]

                  Nous l'avons nous dit « il faut quitter ce monde » car les éléments fondamentaux du devenir à la communauté humaine ne peuvent être perçus qu'en dehors de tout le vaste arc historique – moment intermédiaire – qui va des communautés primitives à la réalisation de la communauté du capital (à laquelle révolutions et contre-révolutions ont contribué). Au sein de ce moment on peut voir se réaliser (surtout en Occident) un certain rêve des êtres humains : se situer par rapport à la nature, c'est-à-dire trouver son identité par rapport à elle à partir du moment où ils s'en abstraient, où ils s'en extraient, où ils s'en extranéisent ; ce qui les conduit à s'affirmer supérieurs, seigneurs et maîtres d'elle, devant la dominer. Mais cette domination se réalise au travers d'un être extranéisé, produit de leur activité millénaire, le capital, qui effectivement en les dominant domine la nature.

                  C'est donc contre sa propre affirmation humaine aboutissant à une déshumanisation complète que l'espèce humaine doit s'élever. Voilà pourquoi les concepts de révolution et de contre-révolution sont inopérants pour situer le moment que nous vivons d'autant plus que si on devait leur attribuer une réalité ils devraient alors couvrir une période historique plus vaste que celle que nous vivons.

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Re: CAMATTE et NOUS

Message par Patlotch le Mer 7 Nov - 19:09


ici est la vie, ici il faut sauter

pendant des décennies, nous (je...) nous sommes laissés prendre par une conception révolutionnaire qui ne pouvait se passer ni de la lutte de classes comme moteur de l'histoire des sociétés, ni de la certitude qu'elle devait aboutir à une révolution communiste

c'est pourquoi, en lisant Jacques Camatte, nous avions des scrupules, et le tenions à distance. D'une part nous ne pouvions saisir ses ruptures des années 70 qu'en tant qu'abandon de ces dogmes marxistes, et nous ne voulions pas être perçus ou nous sentir "contre-révolutionnaires" ; d'autre part nous ne pouvions pas le comprendre, en raison non seulement de la difficulté théorique de ses textes et de leurs références, mais aussi parce que ne lisions pas vraiment la suite de ses propositions théoriques et leur évolution jusqu'à aujourd'hui

c'est seulement maintenant que nous prenons la mesure de ce qu'il a inventé alors, et du fait que cela correspond davantage aux réalités que nous avons sous les yeux qu'à celles que voient, ou croient voir encore les marxistes en toutes leurs variantes, des plus fossilisées et dogmatiques aux nouvelles normes émises par la théorie de la communisation qui prend le chemin perdu de la révolution prolétarienne

ce n'est pas "parce que Jacques Camatte", avec qui il faudrait clore le bec de toute critique comme l'ont fait les marxistes, mais avec sa pensée parce qu'elle s'impose à nous et à notre temps. Pour qui s'y colle avec quelques repères de lecture, son œuvre n'est pas aussi difficile qu'elle le paraît, et je m'emploierai à en faciliter la compréhension

ce forum est engagé, à petits pas, sur les voix multiples qu'ouvre ce nouveau paradigme du monde, tel qu'il ne va pas, ou tel qu'il va

extraits, en 40 ans, ça a guère vieilli...
Pour en revenir au présent, il est bien évident qu’il n’y a pas, économiquement parlant, possibilité de crise conçue comme moment d’écroulement du système. Ce qui ne nie pas l’éventualité de catastrophes dues aux conséquences du procès de production du capital. Il suffirait de variations climatiques de faible amplitude pour révéler la destruction des sols et amener un déséquilibre considérable causant une diminution de la production agricole, donc une famine; de graves épidémies au sein du cheptel sont également possibles à cause de l’insémination artificielle et de l’emploi des antibiotiques, etc.

Il faut penser le devenir à la communauté humaine dans une très grande diversité depuis les dernières communautés plus ou moins archaïques encore existantes jusqu’aux communautés humaines rompant avec le capital.

Les moments les plus troubles de l’histoire humaine sont ceux où s’effondre une communauté naturelle ou médiatisée et que s’impose la formation d’une nouvelle. L’époque est d’autant plus instable, remplie de violence, elle nécessite une durée d’autant plus longue pour parvenir à une solution, que l’opposition entre le désir profond des êtres humains à créer une communauté humaine et le mouvement de la valeur d’échange, puis du capital, est d’autant plus floue. Depuis près d’un siècle on considère le communisme comme la réalisation d’un processus interne au capital : le développement des forces productives qui permettra enfin d’abolir l’aliénation en assurant à tous une vie matérielle correcte compatible avec des exigences humaines, et non comme l’instauration d’une Gemeinwesen (communauté) humaine, comme l’avait affirmé le jeune Marx. Les événements qui se sont déroulés depuis 1913 ont balayé la première conception et imposé la seconde, la seule qui soit apte à permettre aux êtres humains de poursuivre leur vie dans le cosmos ; qui fait ressouvenir de leur vieux désir communautaire, tout en lui donnant consistance nouvelle.

La peur qui gît au cœur du monde a bien d’autres sources. La disparition des référentiels, des valeurs ; plus de parti révolutionnaire, plus de classe devant assurer l’émancipation, donc dissolution de tout « idéal », ce qui inhibe tout mouvement ; la perversion du socialisme et du communisme car ce qui a été déclaré, réalisé en tant que tel s’est révélé comme une prison plus ou moins dorée : la Suède ou l’URSS ! Peur que tous les rêves ne se transforment en cauchemars, comme le communisme transformé en un système de camps de concentration et d’asiles psychiatriques.

L’humanité doit faire le saut – possible depuis longtemps – c’est-à-dire rompre avec la dynamique surgie lors de la rupture avec la nature, avec la communauté et emprunter une autre voie ou bien elle sera assujettie à un rêve fou – vouloir dominer la nature, être en dehors d’elle – qui se réalise avec le capital et qui aboutit à sa totale sujétion en courant de multiples risques de destruction dont les plus graves sont écologiques. Mais c’est de ce saut qu’elle a peur; ce qui engendre un recul sur des positions antérieures, sur des moments précapitalistes qui ont été antagonistes au capital. Les êtres humains dans leur volonté de s’opposer à celui-ci, de le détruire, privilégient en définitive des périodes du passé qui ne furent souvent que des présuppositions à son devenir. Ce faisant la lutte est dévoyée et les êtres humains n’affrontent pas les question réelles. Adorno, en revendiquant une société réglée par l’échange égal en est un bon exemple, de même ceux qui défendent la démocratie comme un moindre mal, les mouvements régionalistes et tous ceux qui veulent éliminer les conséquences dévastatrices du MPC en conservant sa rationalité. Beaucoup de groupes gauchistes ont peur de remettre en question l’outil, la machine, la technique et refusent de considérer la science comme une simple thérapeutique pour une pathologie de l’action humaine.

Ces positions de repli sont multiples du fait qu’en arrivant au moment de mutation où nous sommes, une foule de contradictions, qui se sont manifestées aux époques antérieures et ne furent qu’englobées, réaffleurent de façon plus ou moins virulente. Certains individus peuvent se polariser sur ces contrastes secondaires et édifier là-dessus théorie et pratique. Ils se seront seulement mis en dehors du mouvement réel, même s’ils s’opposent s’ils invectivent et, ce qui peut souvent arriver, s’ils s’adonnent au terrorisme. Ce dernier se manifeste fréquemment au moment où rien n’est possible ou ne l’est pas encore, au moment où la confusion est telle que la seule attitude pouvant faire jaillir quelque chose semble être une affirmation implacable de la violence. Le terrorisme c’est l’impasse et c’est la possibilité pour le capital d’éliminer tranquillement des éléments perturbateurs.

Même au moment où la situation sera favorable par suite d’un affaiblissement de toutes les contraintes, il n’est pas dit, encore, que l’espèce soit capable de vraiment se rebeller tant elle aura été domestiquée. Cette peur de la trop grande domestication possible détruit toute espérance qui n’est que suicide planifié et étalé. Un problème urgent se pose, ici et maintenant. On ne peut pas attendre que la révolution ait éclaté pour entreprendre quelque chose. Il faut prendre au sérieux l’injonction de Bordiga : se comporter comme si la révolution avait déjà eu lieu; il n’y a plus d’expériences à faire, à subir, qui seraient génératrices d’idées, de comportements nouveaux. Il est clair, encore une fois, que dans l’immédiat, pratiquement, les possibilités sont réduites mais on peut au niveau de l’affirmation être le plus radical possible en balayant toutes les représentations anciennes et en remettant vivement en cause le mouvement intermédiaire entre communautés primitives et communauté humaine à venir. Il faut, dès maintenant, entrer dans l’autre voie qui permet de se sauver et de constituer un pôle énergétique humain d’une part en puisant dans toute l’histoire les charges qui ont été émises lors de la rébellion contre le devenir du capital, d’autre part en portant à terme une convergence entre les différents éléments, non pour proclamer une solidarité révolutionnaire car celle-ci implique que les éléments sont atomisés, séparés, et qu’une certaine « éthique » permettra de les réunir. Non, il s’agit de trouver la communication immédiate entre humains. C’est cela qu’il faut acquérir, qui fait défaut et rend impuissants tous les groupements. Les hommes et les femmes se réunissent pour lutter contre quelque chose et c’est cet ennemi qui les unit, mais dès qu’ils doivent affronter leur positivité, leur œuvre réellement humaine, il y a faillite parce qu’ils n’ont plus de dimension humaine, ils sont trop étrangers les uns aux autres, trop réduits à particules du capital, inexpressives si ce n’est dans le champ d’action de celui-ci. La difficulté à communiquer dérive à la fois de l’absence de contenu des êtres humains et de la présence de diaphragmes que sont les représentations, les rôles, les caractères, etc.

La peur sous ses formes multiples peut conduire à une rébellion mais elle est en même temps inhibitrice ; elle paralyse l’élan qui ne peut engendrer tout ce qui devrait être. Il faut la reconnaître à la façon dont Marx disait qu’il fallait avoir honte de la situation sociale où il se trouvait, non pour réaliser une prise de conscience, mais pour rompre avec une dynamique qui nous broie. Étant donné que nous sommes parvenus à un point où en quelque sorte, l’espèce est prise au mot de son discours sur la conscience, sur la pensée, sur ses possibilités, sur son rapport à la nature et, qu’au fond, les données de la solution résident en elle, il ne reste qu’à paraphraser le vieux proverbe latin tant prisé d’Hegel et de Marx et dire à nous tous : « C’est ici qu’est la peur, c’est ici qu’il faut sauter ! »

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