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RUPTURE EN COURS DANS LA CRITIQUE

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RUPTURE EN COURS DANS LA CRITIQUE

Message par Patlotch le Ven 7 Déc - 11:05

de cette nuit, actualisé

note du 7 décembre : j'ouvre ce sujet pour intégrer ce texte à l'approche d'ensemble de ce forum. J'y aborderai la séquence actuelle de façon plus générale que dans mon journal du mouvement avec ou sans GILETS JAUNES, couleurs d'une colère sociale, hyper-détaillé et devenu touffu pour la compréhension. Nous avons pour ce faire suffisamment d'accords sur son analyse et les perspectives qu'elle ouvre aux luttes comme à leur théorisation

bienvenue au club, les amis !

dieu sait, qui est sans maître, combien je tiens à distance les textes de lundimatin depuis qu'il en publie. De celui-ci sa rédaction écrit : « Ce texte nous paraît être la meilleure analyse sociologique et politique qui ait été produite jusqu’à maintenant sur le mouvement des gilets jaunes et la séquence actuelle. » Vrai qu'il est le meilleur jamais publié depuis qu'ils existent

je n'expliquerai pas pourquoi à qui n'est pas en mesure de le comprendre par soi-même, ni pourquoi je pense que dndf ne l'a pas compris non plus, au simple vu de son chapeau : « c'est plus un texte de “point de vue sur la phénoménologie du mouvement” qu’une vrai analyse en profondeur. [...] la tradition post situ dans ce pays fait encore bien des ravages littéraires…» On voit la profondeur qu'on peut... Je ne vais pas non plus apprendre à lire à qui s'arrête au style, dit ici "littéraire" et bêtement "post-situ". Il est vrai que les amoureux du bel écrire, le plus simplement du monde, ne s'attardent pas sur la profondeur d'analyse de Théorie Communiste, que la plupart de ses adeptes trouvent profond de n'y comprendre rien surtout quand il est mal écrit, preuve par ce qu'ils en font, rien, et le revendiquent fièrement, ou pire, comme...

Pepe@dndf, qui à la mémoire courte, quand il commente : « TC fait rarement dans l’excommunication, à ma connaissance… » qu'apprécieront ceux et celles qui savent ce qu'il en est depuis 40 ans que TC existe, et moi pendant des années dont le nom même fut imprononçable. Ce texte signé Des agents destitués du Parti Imaginaire n'excommunie personne, il tourne une page de l'histoire en ayant comme moi retourné le mot d'ordre DU PASSÉ FAISONS TABLE RASE, et dans ce passé, il y a de « l'analyse profonde » de TC ce qu'en fait Pepe@dndf depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes avec la publication des textes les plus mauvais, ceux de son "milieu". Le 17 novembre (le premier samedi de la séquence) : C’est jaune, c’est moche et ça peut vous pourrir la vie…, considéré comme « basique, une première analyse » : profonde, ou phénoménologique ? Sacrés phénomènes en effet que tous ceux qui se sont pris les pieds dans leur propre aveuglement. C'est aussi d'eux que parlent ce texte, au passé de leurs exploits radicaux toujours là, hélas, en attendant la fin

petit papier deviendra grand, mes premières impressions dessous

CONTRIBUTION À LA RUPTURE EN COURS
« Viser juste, donc, mais aussi durer, avant toute chose. »


paru dans lundimatin#168, le 6 décembre 2018

Ce texte nous paraît être la meilleure analyse sociologique et politique qui ait été produite jusqu’à maintenant sur le mouvement des gilets jaunes et la séquence actuelle. Nous en remercions chaudement les auteurs. (Pour le compléter, nous incitons vivement nos lectrices et lecteurs à lire : Prochaine station : destitution et Gilets jaunes : la classe moyenne peut-elle être révolutionnaire ?)

« Je vais finir par devenir communiste... »
Brigitte Bardot (entretien avec Le Parisien, 1er décembre 2018)

« Beau comme une insurrection impure »
(graffiti observable le 24 novembre sur quelque façade des Champs-Elysées)

DÉCOMPOSÉS

S’il peut bientôt s’avérer fragile, l’un des principaux mérites de la mobilisation actuelle demeure pour l’heure d’avoir renvoyé au Musée Grévin la rhétorique et le répertoire pratique des mouvements de gauche du siècle passé, tout en réclamant plus de justice et d’égalité, et ce sans reproduire pour autant la geste antifiscale de droite et d’extrême-droite de l’après-guerre. Après l’effondrement des sociaux-démocrates signalé en France par l’élection de Macron, voici donc maintenant celui des communistes, (in)soumis, gauchistes, anarchistes, membres de l’« ultra-gauche » et autres professionnels de la lutte de classes ou porte-paroles radicaux chic : et une majorité d’entre eux, après avoir fait la fine bouche ou s’être pincé le nez, de courir désormais, défaits, à toutes jambes après le mouvement, avec leur groupuscules, syndicats, partis, interventions de presse et billets de blog. Bienvenue dans l’arrière-garde !

Le retard est patent, le défilé est funèbre. Chacun peut pressentir que les appels, les tribunes, les motions, les pétitions, les parcours République-Bastille annoncés en Préfecture, leurs services d’ordre et leur « cortège de tête », les tables de concertation et de négociation entre représentants et gouvernants, le petit théâtre de la représentativité entre les dirigeants ou bien les délégués et « la base », la prise de la parole par voie de presse ou en assemblée générale – bref, que les dernières ruines de l’État-Providence, ou plutôt, de ses formes de contestation, sont parties en fumée : qu’elles sont non seulement inutiles mais surtout obsolètes et dérisoires, vocables d’une langue morte et archi-morte qui risque bien, pourtant, d’être parlée encore longtemps par les fantômes qui viendront les hanter. On peut toujours compter sur les bureaucrates, apprentis ou professionnels, et sur l’armée fournie des intellectuels organiques du néant, pour faire les ventriloques, jouer le grand jeu du Parti, s’imaginer une fois de plus comme l’avant-garde d’un mouvement dont ils sont en réalité les tristes voitures-balais.

Les voilà donc qui proposent des mots d’ordre, bientôt des constitutions, édictent des règles de bonne conduite collective, exhortent à l’inversion des rapports de force, glosent doctement sur le caractère plus ou moins prérévolutionnaire de la situation, infiltrent manifestations et réunions, appellent à la convergence des luttes et même à la grève générale… Ces pratiques et ces discours étaient déjà creux, incantatoires, l’année dernière, lors des mouvements de cheminots et d’étudiants. Ils le sont plus que jamais aujourd’hui. Car la nouveauté, la ténacité et les premiers succès des « gilets jaunes » éclairent cruellement la série de défaites presque systématiques des dernières années en France, et la décomposition générale dans laquelle tous les courants de gauche, si fiers pourtant de leur héritage et de leur singularité, toujours aussi bêtement héroïques dans leur posture, ont peu à peu sombré depuis cinquante ans. Loin d’être un obstacle, c’est précisément l’impureté idéologique tant décriée de la mobilisation qui a jusqu’à présent favorisé son extension et périmé tous les volontarismes unificateurs venus d’organisations ou de militants spécialisés. Aux professionnels de l’ordre gauchiste et du désordre insurrectionnaliste, le mouvement des « gilets jaunes » n’adresse donc qu’une invitation au voyage, à une participation enfin libre en qualité d’être quelconque dépris des collectifs institués comme d’autant de pesanteurs matérielles et idéologiques du passé.

À LA CHARNIÈRE

La mobilisation en cours n’a pas besoin d’être gonflée – ou plutôt concurrencée, si on sait lire entre les lignes des déclarations revanchardes des petits chefs destitués – par des mouvements existants ou parallèles. Sur les ronds-points et dans les rues, par le blocage ou par l’émeute, elle fait déjà se rencontrer et s’entrechoquer des forces hétérogènes, politiquement diverses, voire opposées (bien que souvent sociologiquement proches). Plus que sur des idéaux déjà-là ou sur une conscience de classe partagée, et plus encore que sur les vidéos ou les messages échangés sur les réseaux sociaux, le mouvement tient d’abord aux sociabilités locales, anciennes ou quotidiennes, aux interconnaissances externes aux lieux de travail, dans les cafés, les associations, les clubs de sport, les immeubles, les quartiers. Parce que la religiosité de l’idéologie progressiste (avec ses mythes éculés, ses rituels évidés) leur est violemment étrangère, les « gilets jaunes » ne semblaient pas porter de certitudes, d’interprétations toutes faites de leur malheur commun dans les deux premières semaines du mouvement. Tout en souplesse et en adaptation, au risque de l’éclatement et de la dissolution, ils tiennent le bitume ou avancent aux carrefours et aux péages sans préjugés solides, sans certitude imposée, délivrés de l’intellectualisme et de l’idéalisme pathologiques de la gauche et des gauchistes et de leur fantasme de prolétariat, de sujet historique et de classe universelle.

Le mouvement se situe en cela à la charnière de deux périodes du capitalisme et de ses modes de gouvernement. Dans son contenu, plus que dans sa forme, il porte des marques du passé mais laisse aussi apercevoir un avenir possible des luttes ou des soulèvements. La critique de l’impôt, la demande de redistribution, de correction des inégalités, s’adressent à un État régulateur alors que celui-ci a en grande partie disparu. Le mouvement veut à la fois moins d’impôt et plus d’État. Il ne s’en prend à ce dernier que dans la mesure où il s’est retiré des zones urbaines et semi-rurales. Et lorsqu’il était question de pouvoir d’achat, jusqu’à ces derniers jours, c’était d’ailleurs en ignorant les salaires qui, plus que les prélèvements, en déterminent pour la plupart le niveau général. Trait remarquable de la période en cours : nul non plus n’a songé, au gouvernement, à blâmer les patrons de leur politique salariale. Une telle restriction, tactiquement incompréhensible, exprime mieux que tout discours, les intérêts que serviront, jusqu’à leur perte, les dirigeants politiques du régime actuel.

Parce qu’il défie les partis, s’exprime hors des syndicats – et même, à ses débuts, contre eux – le mouvement s’attaque aussi à l’ensemble du système de représentation des intérêts issu de la Seconde guerre mondiale puis de la Cinquième République – un ensemble de mécanismes de délégation rattaché à la gestion keynésienne du capitalisme. En renvoyant ainsi la gauche et les gauchistes au folklore, voire au formol, les « gilets jaunes » parachèvent pour certains les revendications d’autonomie exprimées depuis Mai 68. Mais ils sont aussi par-là même en phase avec le programme de destruction des organisations syndicales et des institutions démocratiques mise en œuvre sous le capitalisme avancé depuis les années 1970. Ou plutôt : ils en sont le reste irréductible, dont certains prophétisaient le surgissement. Tour à tour ou tout à la fois keynésien, libertaire et néolibéral : le mouvement porte avec lui, dans son rapport à l’État, à l’économie, à l’histoire, les stigmates de ces idées politiques moribondes et les ambivalences de l’époque.

Il propose néanmoins, quoique sous une forme encore paradoxale, la première politisation de masse de la question écologique dans ce pays. Voilà pourquoi on aurait tort de vouloir rapporter la mobilisation aux seules conditions de classe, de statuts, de professions, et d’opposer trop simplement les problèmes de fin du mois et la question de la fin du monde. Ce vieux réflexe est lui aussi une rémanence de l’ancien régime de régulation et de contestation. Dans le mouvement des « gilets jaunes », le travail n’est pas l’épicentre ; pas plus, peut-être, que ne l’est en réalité le pouvoir d’achat. Ce qu’il manifeste, outre les injustices écologiques (les riches détruisent beaucoup plus la planète que les pauvres, même en mangeant bio et en triant leurs déchets, mais c’est sur les seconds que l’on fait reposer la « transition écologique »), ce sont surtout les différences énormes, peu ou pas politisées jusque-là, existant dans le rapport à la circulation. Plutôt que de s’exprimer au nom d’une position sociale, il fait en ce sens de la mobilité (et de ses différents régimes, contraint ou choisi, éclaté ou concentré) à la fois le motif principal des mobilisations et, en la bloquant, l’instrument cardinal du conflit.

LES TROIS GILETS

Sur le plan de la mobilisation concrète, la qualité première du mouvement aura été d’inventer une nouvelle tactique et une nouvelle dramaturgie de la lutte sociale. De faibles moyens, parfaitement mis en œuvre, auront suffi à instaurer un niveau de crise politique rarement atteint en France durant ces dernières décennies. La logique du nombre et de la convergence, consubstantielle aux formes de mobilisation de la période keynésienne, n’est plus l’enjeu décisif : plus besoin de compter sur les lycéens, les étudiants, les inactifs, les retraités, sur leur disponibilité et sur leur temps, ni d’espérer qu’une caisse de résonance centrale, médiatique, parisienne, vienne donner au mouvement sa puissance et sa légitimité. La combinaison unique d’une prolifération des petits regroupements, jusque dans des lieux sans vie politique spontanée depuis près d’un demi-siècle, des pratiques de blocages, et du recours évident, naturel, ancestral, à l’émeute, portée au cœur même des centres urbains départementaux, régionaux et nationaux, ont supplanté, pour un temps du moins, le répertoire de la grève avec ses figures imposées et déjà instituées.

Par-delà ce trait commun, trois tendances pratiques et tactiques semblent diviser actuellement le mouvement et en fixer les devenirs. La première est électoraliste en son cœur, « citoyenniste » dans ses franges. Elle appelle d’ores et déjà à la formation d’un mouvement politique inédit, à la constitution de listes aux prochaines élections européennes et rêve sans doute d’un destin comparable à celui du mouvement Cinq étoiles en Italie, ou bien de Podemos en Espagne ou du Tea Party, aux États-Unis. Il s’agit de peser sur le jeu politique existant avec des représentants dotés des caractéristiques sociales les moins éloignées possible de celles des représentés. Les plus radicaux, dans ce camp, ne se satisfont pas des institutions politiques actuelles et demandent d’abord qu’elles soient transformées en profondeur : ils veulent leur référendum ou bien leur « nuit debout », mais dans des grands stades de football où une nouvelle démocratie délibérative serait alors pratiquée et inventée.

Une seconde polarité du mouvement est ouvertement négociatrice. Elle s’est exprimée dimanche dernier dans la presse en appelant à des discussions avec le gouvernement et en acceptant, avant rétractation, ses invitations. Une fraction plus ou moins frondeuse des parlementaires et des politiciens de la majorité y répond, avec des représentants de l’opposition, des syndicalistes, des chefs ou des sous-chefs de parti, en appelant à des changements de cap, voire à des transformations en profondeur et à des États généraux, de la fiscalité, de l’écologie, des inégalités et d’autres sujets brûlants. Ce pôle domine les débats en cette troisième semaine mais il reste très contesté à l’intérieur du mouvement qui ne voit pas comment un nouvel accord de Grenelle, a fortiori sans syndicats ni représentants légitimes, et probablement dilué dans le temps, pourrait répondre à la colère. Après un faux-départ, le temps est bien devenu aujourd’hui l’atout principal de ce gouvernement qui espère noyer la fronde dans les fêtes de fin d’année et faire durer la discussion pendant plusieurs mois. On sait aussi qu’en d’autres circonstances, les états généraux n’ont pas suffi à panser les fractures.

Le troisième noyau du mouvement est avant tout « dégagiste » et, dans ses marges, insurrectionnaliste, voire révolutionnaire. Il s’exprime le weekend à Paris et dans les préfectures et demande pour l’instant la démission de Macron, sans autre programme. Il a obtenu des résultats sans précédent en France depuis plusieurs décennies en atteignant les quartiers ouest, et riches, de la capitale et en ripostant aux forces de l’ordre avec un enthousiasme inédit malgré la répression policière, les nombreuses victimes de violence, les mains arrachées, les visages tuméfiés. Quelques chiffres donnent une idée de la violence en cours : en une journée parisienne, le 1er décembre, la police a tiré autant de grenades que pendant toute l’année 2017 (Libération, 3 décembre 2018). Le caractère très aigu des affrontements sert aussi à disqualifier les fractions émeutières du mouvement. Cette stratégie a échoué la semaine dernière. Elle fait à nouveau l’objet d’une propagande de masse cette semaine. Quoi qu’il arrive, les meilleures perspectives de cette fraction du mouvement ne sont pas sans rappeler celles des révoltes arabes de 2011, lorsqu’une mobilisation politiquement très hétérogène, venu des réseaux sociaux, en grande partie détaché des organes politiques traditionnels, a fait tomber plusieurs régimes autoritaires, mais sans parvenir à aller au-delà et à affirmer une positivité révolutionnaire.

Le tableau ne serait pas complet sans rappeler que la possibilité néo-fasciste traverse les trois camps du mouvement. L’extrême-droite est présente dans chacun d’entre eux. La crispation identitaire et autoritaire est aussi un scénario possible pour toutes les tendances : par alliance (comme en Italie) ou absorption chez les électoralistes ; par dégoût ou contrepartie, si les négociateurs l’emportent ; par contrecoup et contre-révolution, si ce sont les putschistes de gauche ou les insurgés qui triomphent. L’extrême-droite en embuscade ! Les bonnes âmes sont abattues. Cela suffit-il à ternir le mouvement ? L’éventualité néo-fasciste est en réalité inscrite en France dès l’élection de Macron : elle est en est le double nécessaire et la conséquence la plus probable. Elle s’accomplit partout aujourd’hui comme la suite logique du maintien de l’ordre économique et policier néolibéral en conjoncture de crise sociale, ce dont témoigne le tournant autoritaire d’un nombre notable de pays depuis 2008. L’existence d’un tel danger n’est pas réjouissante mais elle est la preuve évidente que nous sommes à une croisée de chemins, en France, en Europe, au-delà. En temps critiques, l’histoire est toujours incertaine, magmatique, les puristes et les hygiénistes de l’esprit et de la politique sont à la peine. S’ils ne sont pas encore illibéraux, les « gilets jaunes » sont déjà antilibéraux. Mais qui peut dire qu’ils n’espèrent pas de libertés nouvelles ?

MAILLONS FAIBLES

À cette aune-là, l’émeute insurrectionnelle n’est encore rien, même si celles qui ont eu lieu les 24 novembre et le 1er décembre à Paris et dans quelques villes de province ont eu une ampleur historique. On a parfois oublié que les Français se sont insurgés violemment, le plus souvent contre l’impôt et la concentration des pouvoirs, pendant près de quatre siècles. C’est la tolérance aux destructions et aux violences de rue qui s’est considérablement affaiblie dans les cent dernières années. Or, depuis 2016 et la compréhension nouvelle, fragile, entre « cortège de tête » et assemblées, la diabolisation des émeutes recule. Ce trait se retrouve renforcé ces derniers jours par la rencontre entre des citoyens ordinaires et la brutalité policière exacerbée. Une ligne de conduite tactique pourrait être de profiter de cet avantage, peut-être provisoire, pour vaincre à l’intérieur du mouvement et gagner en précision dans les cibles visées.

La prise des Palais de la République n’aura pas lieu. Y contreviennent pour l’instant toutes sortes de fusibles en réserve : le limogeage du gouvernement, l’état d’urgence, l’armée, etc. Allons même au terme de notre deuil de tout gauchisme : la révolution elle-même, comprise comme événement, n’est plus une nécessité, ni même un horizon absolu. Le combat ne peut désormais exister qu’en durant, c’est-à-dire aussi en s’attaquant en priorité aux parties les plus faibles des appareils stratégiques du pouvoir en place : médias et police, pour commencer.

Les médias sont en effet divisés face au mouvement. Certains soutiennent l’antifiscalisme des « gilets jaunes » pour faire grossir les intérêts de classe de leurs propriétaires tout en craignant les violences populaires. D’autres, idéologiquement plus proches du gouvernement, en affinité sociale avec la figure qu’incarne Macron, n’en sont pas moins tenus par leur public, qui soutient les « gilets jaunes », lorsqu’il n’en fait pas partie. Dans une conjoncture fluide, les représentations sont l’une des armes décisives de la guerre. Or les réseaux sociaux et les divers sites contestataires ne corrigent qu’en partie la tendance monopolistique des médias audiovisuels traditionnels quand ils ne sont pas eux-mêmes gagnés par des contre-vérités éhontées. On se plait à imaginer qu’une partie des « gilets jaunes » s’immisce dans les plus brefs délais au sein d’une ou plusieurs chaînes de radio et de télévision, si possible nationales, en s’associant des journalistes défecteurs, et laissent mieux apparaître les développements historiques en cours. À moins qu’il ne faille d’abord grossir au maximum les instruments de contre-information dont nous disposons déjà.

Le dispositif policier est paradoxalement l’autre maillon faible du pouvoir en place. C’est une machine usée, surexploitée, aux pièces et aux armes souvent rouillées et dont les rouages humains ont des conditions d’existence socio-économiques très proches de celles des « gilets jaunes ». Cette proximité pourrait parvenir à diviser les rangs des premières, leurs syndicats, à condition d’appuyer là où les souffrances se sont accumulées, d’attendrir la base. La tâche paraît rude, difficile, peut-être impossible, mais aucun soulèvement ne s’est fait sans un retournement au moins partiel des appareils répressifs. La temporalité est serrée. Nous ne sommes pas à l’abri que ce samedi le dispositif décidé par le ministère de l’Intérieur se montre plus insidieux, évitant les conflits frontaux au profit d’interpellations ciblées – à l’allemande, pour ainsi dire – de façon à contenir la tension jusqu’à essoufflement. Mais cela suffira-t-il lorsqu’une radicalisation de masse s’est opérée les deux dernières semaines contre les pratiques ordinaires de la police ? Un petit syndicat (Vigi) appelle déjà à la grève illimitée à partir de samedi. D’autres syndicats de fonctionnaires (dans l’enseignement, les services départementaux d’incendie et de secours, l’ensemble des services publics) ont formulé des appels semblables pour les prochains jours et la semaine prochaine. L’appareil d’État exhibe ses premières fissures.

*
Viser juste, donc, mais aussi durer, avant toute chose. Paris est une émeute, mais Paris, aussi bien, est un leurre. Une vitrine spectaculaire. L’échelle du mouvement est locale. Nous espérons qu’elle le reste et multiplie ses points d’existence ainsi que les rencontres qui s’y tiennent. La généralisation de la perspective d’assemblées « populaires » locales, comme à Saint-Nazaire ou à Commercy, pouvant agréger d’autres groupes que les « gilets jaunes » mobilisés, irait dans ce sens. Cela demande des ressources, de l’énergie, de la force, de l’entraide. Des caisses de blocage, matérielles comme numériques, pourraient être mises en place. Politiquement, le rôle des associations amies et même des élus locaux favorables au mouvement est à déterminer, comme celui du passage à la nouvelle année.

Toutes ces perspectives, déjà exorbitantes, sont pourtant peu de choses face aux questions futures que devra affronter le mouvement, comme celles des entreprises et de l’écologie, restées pour l’essentiel en bordure de l’effervescence actuelle alors qu’elles sont au cœur de toutes les revendications. Il faudra y revenir. La journée du 8 décembre n’est que le quatrième acte de la mobilisation. Toutes les bonnes tragédies en ont cinq.

Des agents destitués du Parti Imaginaire

Le 6 décembre 2018

c'est un texte théorique sans langage de la théorie, dans une langue limpide, pas une italique, pas une citation, pas une note, pas un lien, pas besoin. Ce serait, pour les théoriciens à l'ancienne, un texte à traduire. Pour moi aussi, un peu. Où je vois déjà dix considérations qui me dérangent et un optimisme qui ne m'empêchent pas d'y trouver ce qui suffit à comprendre qu'il parle de la même rupture que moi dans sa contribution à la critique de notre temps. C'est un texte qui vient vers les miens plus que je n'irai vers lui, pour ce qui n'est pas dit où peut s'engouffrer toute surinterprétation. C'est la mienne qu'il m'importe d'y glisser, et j'en prendrai le temps

« Il ne faut pas tomber dans la surinterprétation des textes,
mais les prendre et les accueillir dans leur étrangeté. »


Paul Veyne
« Le plaisir désintéressé de rêver à des choses différentes »
La Croix, 17 juin 2011




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Re: RUPTURE EN COURS DANS LA CRITIQUE

Message par Patlotch le Ven 7 Déc - 12:45


des accords profonds et des questions

pourquoi ai-je écrit : « Nous avons suffisamment d'accords sur l'analyse et les perspectives qu'ouvre la séquence actuelle aux luttes comme à leur théorisation » ?

de prime abord cela n'a rien d'évident, pourtant j'y retrouve des points essentiels de mon analyse générale dans ce forum et des remarques essaimées depuis trois semaines dans mon fil sur les gilets jaunes. Elles ne s'y présentent ni dans le même langage ni dans la même construction dialectique, chacun son cheminement. C'est le cadre général de l'analyse qui retient mon attention, et je le trouve dans le dernier paragraphe concluant sur les « questions futures que devra affronter le mouvement, comme celles des entreprises et de l’écologie, restées pour l’essentiel en bordure de l’effervescence actuelle alors qu’elles sont au cœur de toutes les revendications. »

Les entreprises et l'écologie, cela veut dire pour moi le rapport entre l'économie/le social et les contradictions de la production industrielle que le capitalisme vert prétend résoudre par la "transition énergétique". On ne peut pas s'étonner que la classe ouvrière ne soit pas le fer de lance, par des grèves, de ce mouvement, alors que le prolétariat industriel n'a jamais manifesté que la défense de son pouvoir d'achat, de son salaire, jamais remis en cause comme structurel à l'exploitation capitaliste (je dis le prolétariat réel et historique, pas Marx et ses théoriciens marxistes)

cette question est donc au cœur du mouvement, qui la pose en creux alors qu'elle est à son déclenchement par l'opposition à la hausse de la taxe sur les carburants, ma première remarque critique à la note de travail de Théorie communiste le 29 novembre
Patlotch a écrit:le mouvement des Gilets Jaunes n’aurait jamais existé sans “la révolution Macron” du capitalisme vert, la “transition énergétique”, et il est impossible de le comprendre sans cette dynamique d’une implication réciproque autrement plus complexe que la stricte contradiction prolétariat-capital, une de mes critiques à TC formulée en 2006 !
comme moi ce texte souligne le caractère inédit d'un mouvement portant cette contradiction : « il propose néanmoins, quoique sous une forme encore paradoxale, la première politisation de masse de la question écologique dans ce pays. » "Paradoxal" parce qu’apparaissant opposé à l’écologie quant il l’est à la “transition écologique” opposé au social dans le capitalisme dont le gouvernement Macron/Hulot a fait un axe de sa “révolution”

Arrow

comme moi et contre la ligne initiale de l'ultragauche et de l'anarchisme antifasciste jusqu'à celle de la CGT, il ne fait pas de l'extrême droite une affaire centrale

après avoir, dans LES TROIS GILETS, distingué « trois tendances pratiques et tactiques semblent diviser actuellement le mouvement et en fixer les devenirs » :
- une « électoraliste en son cœur, « citoyenniste » dans ses franges »
- une « polarité négociatrice, pôle [qui] domine les débats en cette troisième semaine mais reste très contesté à l’intérieur du mouvement »
- « un troisième noyau du mouvement avant tout « dégagiste » et, dans ses marges, insurrectionnaliste, voire révolutionnaire. »
puis il complète le tableau en rappelant « que la possibilité néo-fasciste traverse les trois camps du mouvement. L’extrême-droite est présente dans chacun d’entre eux. »

cette partition n'est sans doute pas celle que j'ai mise en avant, soulignant davantage ce qui traverse avec ses ambivalences*, le populisme radical comme mélange de démocratisme radical et de populisme avec ou sans leader, la question de la représentation, du référendum d'initiative citoyenne, etc. et le texte cite aussi comme quasi paradigmatique L'appel de Commercy, en soulignant la « vitrine spectaculaire, le leurre de Paris, [car] l'échelle du mouvement est locale. Nous espérons qu’elle le reste et multiplie ses points d’existence ainsi que les rencontres qui s’y tiennent. » C'est le sens de mon "soutien pas bêtement" (Deloison) à l'auto-organisation comme seule puissance et efficacité de ce mouvement, puisque ce bololo non structuré a permis de premiers reculs sur ses revendications
* a écrit:Loin d’être un obstacle, c’est précisément l’impureté idéologique tant décriée de la mobilisation qui a jusqu’à présent favorisé son extension et périmé tous les volontarismes unificateurs venus d’organisations ou de militants spécialisés. Aux professionnels de l’ordre gauchiste et du désordre insurrectionnaliste, le mouvement des « gilets jaunes » n’adresse donc qu’une invitation au voyage...
allusion à peine voilée au texte d'AC/Carbure 1er décembre 2018 : porter plus loin le désordre et à son "alliance" de fait avec les gauchistes du NPA mettant en exergue la "rencontre" racisé.e.s-prolétaires comme contenue dans le défilé Comité Adama-Cheminots de Saint-Lazare. Car la rencontre essentielle, et profonde, est ailleurs :
La mobilisation en cours n’a pas besoin d’être gonflée – ou plutôt concurrencée... – par des mouvements existants ou parallèles. Sur les ronds-points et dans les rues, par le blocage ou par l’émeute, elle fait déjà se rencontrer et s’entrechoquer des forces hétérogènes, politiquement diverses, voire opposées (bien que souvent sociologiquement proches)

Arrow

si l'on y regarde bien : « Allons même au terme de notre deuil de tout gauchisme : la révolution elle-même, comprise comme événement, n’est plus une nécessité, ni même un horizon absolu. » recoupe complètement ma mise en question (avec Camatte) du CONCEPT de RÉVOLUTION, précisément comme "structure d'horizon" et moment court d'un processus révolutionnaire commençant avant pour se poursuivre après la phase proprement insurrectionnelle, et « le combat ne peut désormais exister qu’en durant » à condition de commencer « en visant juste »

là, le texte est sans doute plus optimiste que moi et quant à viser juste « c'est-à-dire en s’attaquant en priorité aux parties les plus faibles des appareils stratégiques du pouvoir en place : médias et police, pour commencer », il me semble trop déterminé par ce que peuvent seulement faire les plus proches des signataires, petite contradiction que je vois dans ce texte avec ce qui me semble prioritaire, la poursuite, dans la durée, et quelle que soit l'issue immédiate, de la mise en place d'une auto-organisation locale dont la cible essentielle ne me paraît pas être les médias et la police

sans doute réside un désaccord à mieux cerner, en rapport avec la critique que j'ai faite de l'idéologie des émeutes portée par le livre de Joshua Clover, en français L'émeute prime dont l'auteur est un ami du Groupe de Tarnac et du Comité invisible auteur en 2007 de L'insurrection qui vient. 10 ans ont donc passé, une insurrection est bel et bien venue dans ce qui serait vu comme « Paris est une émeute », plus que « Paris, aussi bien, est un leurre. »

il nous faudra beaucoup d'humilité pour faire le tri entre l'ivraie et le bon grain dans le vrai de l'ivresse

PS : je n'ai pas tout explicité de nos accords, par exemple sur la critique de "l'interclassisme", avec la trilogie "classe prolétarienne-classe(s) moyenne(s)-classe capitaliste" dans la stricte idéologie du prolétariat classe universelle de la révolution, du marxisme normatif et dogmatique jusqu'à la théorie de la communisation dans toutes ses variantes

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Re: RUPTURE EN COURS DANS LA CRITIQUE

Message par Patlotch le Lun 10 Déc - 7:03

d'avant-hier mis à jour pour le point 2

je poursuis ici la discussion avec le texte proposé en ouverture, et d'autres qui posent les mêmes questions, à leurs façons...


1. la farce venue, l'essouflement qui vient ?
2. prolétariat, écologie, et capital : le plancher vert vs le plancher de verre ?
à propos du texte Le jaune n’est pas la couleur du printemps
ou comment des marxistes traitent de la contradiction écologique du capital

1. la farce venue, l'essouflement qui vient ?

extrait de petite chronique de la farce en colère, journal de suivi de ce 8 décembre

CONTRIBUTION À LA RUPTURE... a écrit: Nous ne sommes pas à l’abri que ce samedi le dispositif décidé par le ministère de l’Intérieur se montre plus insidieux, évitant les conflits frontaux au profit d’interpellations ciblées de façon à contenir la tension jusqu’à essoufflement. source
je parlais avant-hier, nonobstant mes accords sur l'analyse générale, d'un excès d'optimisme de ce texte. La dynamique du mouvement n'a pas cessé d'être revendicative, en dépit des tentatives de débordement, qui ont fait flop, sauf à voir sur le plan politique, le populisme (RIC, démocratie directe coquille vide ouverte à tous vents, etc.). Et Macron tirant les ficelles discrètement pour une fois, a cassé en même temps cette dynamique par ses reculs et les débordements pas l'adaptation de la stratégie policière. Franchement, pourquoi tant et partout l'ont-ils autant sous-estimé, lui et ses ministres ?

dernière phrase du texte :
La journée du 8 décembre n’est que le quatrième acte de la mobilisation. Toutes les bonnes tragédies en ont cinq.
aurai-je la cruauté de rappeler la première du 18 brumaire de Napoléon ?
Marx a écrit:Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.
comme dit mon titre, nous avons vécu la farce de la France en colère

8 décembre 877 : sacre du roi des Francs Louis II le Bègue

scratch

Des agents destitués du Parti Imaginaire en consultants des Gilets jaunes ?
Gilets jaunes : On reprend le contrôle des médias !



CONTRIBUTION À LA RUPTURE EN COURS a écrit:On se plait à imaginer qu’une partie des « gilets jaunes » s’immisce dans les plus brefs délais au sein d’une ou plusieurs chaînes de radio et de télévision, si possible nationales, en s’associant des journalistes défecteurs, et laissent mieux apparaître les développements historiques en cours.

2. prolétariat, écologie, et capital : le plancher vert vs le plancher de verre ?

à propos du texte Le jaune n’est pas la couleur du printemps

ou comment des marxistes traitent de la contradiction écologique du capital



* le plancher vert par allusion à Le plancher de verre, dans Le Plancher de verre dans "Les émeutes en Grèce", Théorie communiste/ Senonevero, 2009

ceci ne concerne qu'indirectement l'analyse de CONTRIBUTION À LA RUPTURE... dont le problème pourrait être inverse : la place du capital, du rapport d'exploitation du prolétariat, qui n'apparaît posée qu'à travers la phrase « questions futures que devra affronter le mouvement, comme celles des entreprises et de l’écologie, restées pour l’essentiel en bordure de l’effervescence actuelle alors qu’elles sont au cœur de toutes les revendications »

ce texte, traduit de “Yellow is not the color of spring”, est une bonne analyse de classe avec un fond programmatiste. Il fait néanmoins preuve d'une observation fine du mouvement réel et de ses contradictions, ce qui manque à beaucoup d'autres à l'extrême-gauche et dans le milieu radical

ce n'est qu'en note qu'est posé le problème du prolétariat dans sa contradiction réciproque au capitalisme vert. Je dis capitalisme vert comme définissant celui que met en place le macronisme est vert, puisqu'il s'agit d'un mouvement en France, pas aux États-Unis (voir les sorties de Trump affirmant que les gilets jaunes font mentir l'écologisme de Macron, ou encore les âneries de Joshua Clover via le revue Commune sur l'annonce d'un "nationalisme vert")
Le projet de loi a été proposé sur la base du passage à l'”énergie verte” bien qu’il ait évidemment d’autres incitations, et plutôt aucun avantage environnemental. Mais cela n’est pas tout de suite compris par ceux qui travaillent avec le diesel et qui veulent continuer à le faire en raison de son faible coût. Ils ont réagi à l’augmentation en défendant leur vie sans se soucier, bien sûr, du bénéfice environnemental ou non. Un autre problème se pose donc : dans le capitalisme, la non-dévaluation de la classe ouvrière peut être incompatible avec les questions environnementales. Ceci, d’une part, montre que la solution à l’environnementalisme est aussi la solution du capitalisme dans son ensemble, mais jusqu’à ce que cela se produise, une question de priorités à l’intérieur des luttes se pose peut-être, la classe ouvrière apparaissant ici plus conservatrice que progressiste.
cette remarque essentielle aurait conduire à déconstruire et reconstruire l'ensemble des points du texte

notre problème à nous est de cerner comment s'exprime dans le mouvement des gilets jaunes cette contradiction qui surgit de plus en plus fort et qu'expriment d'autres approches critiques (écologistes radicales, capitalocène, etc.)

si ce mouvement en est le premier porteur, elle n'y apparaît qu'en creux et les manifestations positives de rapprochements entre gilets jaunes et gilets verts* sont des deux côtés plus militantes et politiques que structurelles :

- le mouvement des gilets jaunes dans son ensemble a seulement mis en évidence explicitement la fausseté de l'argument "transition énergétique", mais elle ne saurait être comprise que comme "prétexte" pour essorer davantage ceux d'en-bas

- ces rapprochements plus militants, dans l'esprit de la "convergence des luttes", ont pour fonction principale de dénoncer l'hypocrisie du pouvoir macronien, non de promouvoir une révolution communiste et écologique, un renversement du capital en tant qu'il exploite et détruit le vivant. Il leur faut donc en rajouter au pacifisme de leurs cortèges et dénoncer du même coup les "casseurs", comme répondant à l'appel au clame de Macron. Cela relève de ce que CONTRIBUTION considère de « formes de contestation parties en fumée » [sic : fumigènes] dans un « défilé funèbre » :
les appels, les tribunes, les motions, les pétitions, les parcours République-Bastille annoncés en Préfecture, leurs services d’ordre et leur « cortège de tête », les tables de concertation et de négociation entre représentants et gouvernants, le petit théâtre de la représentativité entre les dirigeants ou bien les délégués et « la base », la prise de la parole par voie de presse ou en assemblée générale – bref, que les dernières ruines de l’État-Providence, ou plutôt, de ses formes de contestation, sont parties en fumée.

en résumé, pour ces marxistes comme pour la plupart, l'écologie est à la critique de l'économie politique comme le sparadrap au Capitaine Haddock. Ils ne savent pas poser l'activité du prolétariat dans la contradiction de classe qu'ils mettent au cœur de leur analyse. Soit ils n'en parlent pas, soit ils l'évacuent ou la font entrer dans leur programme démocratique. Ceux-ci l'ont mise en note

* je renvoie aux articles en rendant compte. Exemple :

- Marches pour le climat : «gilets verts et gilets jaunes» défilent en nombre : « «Gilets jaunes, Gilets verts, on exprime la même colère» », Yannick Jadot, tête de liste d'EELV aux prochaines européennes : « L'explosion du climat comme l'explosion des inégalités sociales sont les deux symptômes d'un même modèle de développement qui abîme l'environnement comme il abîme les femmes et les hommes »

on a également remarqué la présence de la sénatrice EELV de Paris, Esther Benbassa dans le cortège de Saint-Lazare avec le Comité Adama, la France Insoumise, le NPA... Voir la tribune ici

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Re: RUPTURE EN COURS DANS LA CRITIQUE

Message par Patlotch le Mar 11 Déc - 23:03

par erreur suite à un échange sur tweeter entre le magazine Commune et l'éditeur de clover Riot.Strike.Riot, j'avais compris qu'ils ressortaient un texte de 2016. Mea minima culpa

à signaler un autre texte en anglais : « A Lesson in How Not to Mitigate Climate Change » Andreas Malm Verso Books 07 December 2018 : Une leçon sur comment ne pas atténuer les changements climatiques

notons que ce texte a été écrit avant l'intervention de Macron et l'émergence centrale du mot d'ordre de Référendum d'initiative citoyenne qui rend faux une part de ses thèses concernant le caractère politique du mouvement des gilets jaunes. Il me semble être écrit dans le normativisme de L'émeute prime (titre français de son livre) - la circulation prime sur la production -, en appliquant cette grille de lecture "de loin", et donner beaucoup d'importance à l'affrontement entre fascistes racistes et antifascistes anarchistes. On a les amis et les lectures qu'on peut

Les émeutes des ronds-points
Joshua Clover, décembre 2018
Traduction par Agitations


un abonnement gratuit au forum à qui révèle l'auteur.e de cette œuvre

copie sans image et sans liens interactifs
Joshua Clover a écrit:Après avoir légué au monde les concepts de gauche et de droite, la France semble désormais explorer les dynamiques d’une nouvelle situation où ce spectre établi de longue date n’opère plus comme à l’accoutumée. A un niveau abstrait, la topographie actuelle ressemble à un triangle isocèle. La Droite correspond au Rassemblement National et aux groupuscules de Droite radicale qui se sont radicalisés sur la voie nationaliste. Ayant souffert d’un processus de Pasokification qui a conduit à l’érosion du Parti Socialiste, seule demeure une Gauche radicale par défaut. Toutes deux sont condamnées à affronter le Centre technocratique dans une configuration qui semble les rassembler dans une alliance formelle : les nationalistes chauvins de même que ceux qui peuvent encore se réclamer du communisme ou de l’anarchisme s’opposent nécessairement à un ennemi commun. En dehors de cette lutte ils sont néanmoins conduits à s’affronter très souvent dans la rue lors de combats directs durant lesquels le médiateur, né Macron aka « ni de gauche ni de droite » est éliminé.

Ce drame triangulaire commence à indiquer pourquoi la révolte des Gilets Jaunes s’est révélée si chaotique et si difficile à analyser de loin (peut-être de près aussi). De nombreux participants se proclament apolitiques, se situant au milieu du triangle, menant une existence de plus en plus misérable et éprouvant une aversion pour ce que leur proposent les partis. Cependant, on peut se demander, s’il s’agit des prix de l’essence et de l’effondrement du pouvoir d’achat, pourquoi y a-t-il des affrontements entre fascistes et combattants antifascistes ? Chaque camp doit lutter avec les deux autres sommets du triangle dans des guerres de position et des combats de rues. Il s’agit là encore d’un schéma simplificateur. La sagesse exige que je laisse l’inventaire des différentes composantes sociales participant au soulèvement à ceux qui en ont localement une meilleure connaissance.

En plus des acteurs formant un champ complexe, les formes et manifestations prises par le mouvement se sont révélées déroutantes. Le collectif parisien Plateformes d’Enquêtes Militantes écrit : « Un champ de bataille : voilà comment qualifier le mouvement qui hante la France depuis quelques semaines, tant il est traversé par une composition sociale et par des thématiques politiques, à partir de la fiscalité et du pouvoir d’achat, qui brisent nos grilles de lecture classiques ». Il existe cependant des grilles d’analyses qui offrent une prise sur ces événements chaotiques.

Circulation et subsistance

A bien des égards, le mouvement des Gilets Jaunes s’est développé en prenant une forme extrêmement claire. C’est un cas d’école d’émeute. Une lutte de travailleurs, rappelons ce qui est évident, comporte des revendications fondées sur le travail, des travailleurs se battant en tant que travailleurs pour fixer le prix et leurs conditions d’exploitation – une action qui se déploie dans le contexte de la production, la création de biens et de services, la création de valeur. L’émeute classique telle qu’elle survient au Moyen-Age et au début de l’ère moderne en Europe est la forme d’action collective qui :

- permet de fixer le prix des marchandises ;
- rassemble des participants qui n’ont d’autre lien que leur dépossession :
- se déroule sur le terrain de la consommation et bloque la circulation commerciale.

Du XIVe au XVIIIe siècle, il s’agissait couramment d’une mobilisation d’une communauté contre un boulanger ou plus souvent un marchand de grains, exigeant de lui qu’il vende ses marchandises localement et à un prix abordable. Il s’agissait d’une lutte sur le marché à propos du coût de l’auto-reproduction. Il est évident que le mouvement des Gilets Jaunes respecte scrupuleusement ce protocole. Non pas parce qu’il est violent et désordonné et qu’il s’en prend à la propriété de l’État – la mesure bourgeoise de l’émeute – mais parce qu’il commence et se maintient en exigeant qu’un bien de subsistance soit vendu à un prix inférieur pour que la reproduction prolétarienne puisse continuer. C’est un signe que le rapport habituel entre les classes est en crise. Les émeutes du pain sont de retour.

Sauf que ça ne s’est pas déclenché dans n’importe quel domaine. Les émeutes liées aux coûts du transport obligatoire sont un point de fixation de notre présent, depuis le retrait des subventions sur les carburants qui ont provoqué des émeutes nationales en Haïti jusqu’aux protestations répétées au Mexique et ailleurs contre le gasolinazo, en passant par l’insurrection qu’a déchaîné une augmentation des tarifs d’autobus au Brésil. Dès lors que le transport est devenu une question de survie, son coût devient affaire de subsistance et un terreau de révolte. Le processus est implacable. Un participant a appelé les actions sur une route à l’extérieur de Toulouse les « manifestations de ronds-points ». Les manifestants s’y rassemblent pour bloquer la circulation. Ailleurs, ils attaquent les péages, les constructeurs automobiles – toutes les manifestations concrètes de la circulation.

Quoiqu’il en soit, une émeute est une « lutte sur la circulation » dans un sens plus profond qu’une simple focalisation sur le transport. À ce niveau avancé de la croissance industrielle et manufacturière de l’Ouest surdéveloppé, l’émergence de la lutte sur la circulation souligne la faiblesse des mouvements traditionnels des travailleurs et la restructuration de la classe et du capital à des échelles nationales et internationales. Dans un sens formel, la circulation désigne un ensemble de phénomènes : le marché ou plus largement l’arène sociale dans laquelle s’opère le transfert de la propriété et la consommation des biens et des services ; le mouvement réel des produits sur le marché après qu’ils aient été produits en vue de leur consommation, et les activités qui permettent la circulations de ces produits afin de réaliser leur valeur.

La lutte sur la circulation capte la lutte sociale de ceux qui sont exclus de la production alors que la production elle-même ralentit et que le capital, en quête de profit, se lance dans des stratégies de plus en plus centrées dans ce que Marx appelait la « sphère bruyante de la circulation ». Les individus rassemblés dans ce récit journalistique sont révélateurs. Cela commence, comme il se doit, non pas sur un lieu de travail, mais sur un marché, une ville loin de Paris avec son propre rond-point et son propre contingent de gilets jaunes. On y retrouve un monteur de lignes électrique au chômage, une infirmière de nuit, un poseur de moquette indépendant, un transporteur de ciment. Cela forme un certain tableau : les vestiges de la construction, le secteur des services en stagnation, les précaires et les plus exclus. Ce n’est pas qu’ils ne travaillent pas – certains oui, d’autres non – mais qu’il est difficile d’imaginer une lutte ouvrière qui pourrait réunir des profils aussi disparates dans une région ou un pays. Cependant, le coût des choses les affectent tous. Il s’agit de la fixation des prix.

La lutte au sein de la lutte

Cependant, nous devons également considérer ce que nous avons omis jusqu’à présent. Inscrire le début de cette histoire dans la France profonde, et situer les racines du mouvement dans les campagnes présumées blanches et opposées à une classe d’élites arrogantes de la métropole dissimule mal à quel point ce mouvement soi-disant sans leader a servi de vitrine à des nationalistes hostiles aux populations immigrées vivant dans les banlieues (une vérité évidente à la lecture de la liste des revendications qui circule). Tout-ceci ouvre un boulevard pour le parti de Le Pen qui peut saisir l’initiative pour les élections de 2022, à supposer que le gouvernement actuel ne s’effondre pas avant : la démission de Macron est maintenant devenu un cri de ralliement, la version française du « le peuple veut la chute du régime ». Nous ne savons que trop bien à quel point il est catastrophique de se satisfaire de ce genre de décapitation spectaculaire, qui se résume au mieux à une démonstration de force, au risque d’aboutir à un remplacement insignifiant, et au pire à l’ouverture d’une brèche pour l’arrivée au pouvoir d’un dictateur en herbe.

La quête du dévoilement du vrai sujet d’une insurrection passe toujours à côté des dissensions qui existent au sein de la foule. Les citadins et les banlieusards sont présents depuis le départ. Par ailleurs, il est faux d’affirmer que les périphéries françaises sont caractérisées par un populisme uniforme sans autre engagement politique que celui contre la baisse du pouvoir d’achat ; c’est simplement ce qui rassemble des acteurs aux préoccupations disparates. Les gens rejoignent le mouvement sans boussole, ou alors avec une intuition hésitante, et les événements fonctionnent comme une sorte d’école pour eux. La signification d’une émeute, d’un mouvement, ou d’un soulèvement n’est jamais réductible à ce qui les provoque. Dès le départ, il y a eu une lutte interne à la lutte, une lutte pour sa direction ; c’est toujours dans cette rencontre que vit la possibilité révolutionnaire.

Bien que nous commençons à connaître les mouvements de rue qui dérivent vers la droite – le Brésil en est un exemple désastreux – les Gilets Jaunes ont semblé inverser cette tendance à certains moments, dans l’étendue de ces soubresauts, surtout dans la mesure où les appels hebdomadaires pour la convergence du samedi ont entraîné une certaine urbanisation du mouvement et ont conduit à lui conférer une base beaucoup plus prolétarienne, notamment en incluant des acteurs tels que le Comité Adama. Le « Comité Vérité et Justice pour Adama », créé en 2016 après la mort d’Adama Traoré durant son interpellation par la gendarmerie, dans une banlieue au nord de Paris (sa mort avait déclenché des émeutes de même nature, toute proportion gardée, que les trois semaines d’émeutes qui, en 2005, avaient encerclé Paris depuis Clichy-sous-Bois, sautant d’une banlieue à l’autre sur le territoire Français et bien au-delà).

L’ « émeute raciale » (« race riot » selon un abus de langage anglo-saxon) ou « émeute de banlieue » déclenchée par la violence étatique contre des communautés racialisées – en Europe il s’agit des communautés issues de l’immigration – apparaît immédiatement comme un équivalent au soulèvement des Gilets Jaunes. Ce sont les deux incarnations de la lutte sur la circulation : d’un côté les émeutes des exclus du salaire, de l’autre les émeutes de ceux dont le salaire ne permet plus d’acheter ce qui est nécessaire – un phénomène combiné de production stagnante et/ou en baisse dans laquelle la discipline salariale ne permet plus de garantir la stabilité politico-économique. Comme des frères jumeaux, ils se rencontrent encore et encore. Nous serions bien avisés de faire un bilan de la situation présente en analysant les relations entre ces deux luttes sur la circulation.

Contre le nationalisme vert

Les deux émeutes, peu importe leur événement déclencheur, ne peuvent s’empêcher de soulever les questions de l’immigration, des frontières, du nationalisme économique, etc. C’est le corollaire de l’essor des luttes de la circulation : à mesure que la production décline et que la recomposition de classe dont ces luttes témoignent se font face et s’enchevêtrent avec de la xénophobie, elles ne manqueront pas d’apporter leur lot de chauvinisme national. Il ne peut pas exister de politique de gauche sérieuse qui ne soit pas dès le départ antiraciste.

Il n’en demeure pas moins apparent que les mouvements doivent de plus en plus s’orienter en fonction de la catastrophe écologique. Une nouveauté du conflit des Gilets Jaunes réside dans le fait que l’État se serve de prétendues préoccupations écologiques afin de transférer à ses sujets les coûts sociaux de la reproduction. Cela semble être une prévision sinistre mais juste ; il est bien trop aisé d’imaginer que l’écologie, dans les pays surdéveloppés, devienne un instrument étatique à des fins d’austérité. En ce sens, c’est une erreur absolue que de considérer la revendication contre l’augmentation du prix de l’essence comme étant anti-écologique. Dans la mesure où l’État fonctionne comme un comité de coordination du capital – et à ce propos, rien n’a changé – il restera impossible de prendre parti pour la survie de la civilisation en laissant l’« écologie » devenir une arme de l’État. Priver l’État de cette arme doit aussi être une tâche primordiale pour la gauche.

Ici, ce que nous voyons c’est la force des Gilets Jaunes eux-mêmes. Ils retournent une prescription de l’État, faite au nom de la sécurité, en un avertissement montrant que l’État est dangereux. Nous n’avons là rien, sinon une allégorie écologique concernant qui sera chargé d’assurer la sécurité et la survie : l’État ou le peuple ? L’inversion spectaculaire met d’autant plus en lumière l’ironie de l’évolution d’un mouvement qui, composé nous dit-on de millions d’automobilistes furieux, s’est tourné vers l’activité hautement française consistant à brûler des voitures, comme pour signaler l’existence d’une complicité avec les émeutes de banlieue. Qu’est-ce qui pourrait être plus sensible que ça sur le plan écologique ?

Il est peut-être pertinent de considérer les événements des Gilets Jaunes comme témoignant d’une émeute climatique précoce, tout comme nous considérons qu’une grande partie de l’immigration contemporaine est due à l’effondrement climatique. Ces deux problématiques – la circulation planétaire des populations et la crise écologique – ne serviront pas seulement d’occasions pour l’État afin de consolider son pouvoir, mais convergeront certainement, au cours de la prochaine décennie, vers une sorte de « nationalisme vert » à travers un discours de préservation des ressources et de prise de dispositions prétendument humanitaires envers les réfugiés climatiques. Face à ça, les luttes pour l’ouverture des frontières et pour le pouvoir communal en matière d’écologie sont tous deux des projets fondamentalement universalistes.

Retour à la politique

Nous venons de fêter le dixième anniversaire du meurtre d’Alexis Grigopoulos’ par la police grecque et des grandes émeutes qui lui ont succédé. Si on cherchait un moyen de faire décoller le cycle actuel des luttes sur la circulation, on pourrait le trouver en ce moment même – et dans le contexte de crise économique globale et de chômage de masse l’accompagnant, conditions particulièrement aiguës en Grèce qui se caractérise par l’existence d’un conflit social traditionnellement dynamique. On ne peut s’empêcher d’avoir de l’admiration pour le militantisme de ces luttes, et si on avait la chance d’être doté un certain recul analytique, on serait frustré du caractère répétitif de ces affrontements avec la police et des attaques contre la maison du Parlement. L’insuffisance de l’émeute naissant de la violence étatique est qu’elle s’y retrouve souvent piégée. Trop souvent elle finit par être pacifiée par des modifications cosmétiques de l’État : démissions de fonctionnaires ; formation d’une commission d’experts ; et ainsi de suite.

Les émeutes visant à fixer les prix tirent leur force du fait qu’elles se confrontent directement à l’économie. C’est également là leur faiblesse, comme le fait apparaître clairement le mouvement des Gilets Jaunes et la façon qu’il a d’offrir un espace où peuvent apparaître toute sorte de revendications indésirables, faisant défaut d’un antiracisme explicite et d’un abolitionnisme implicite propre aux émeutes de banlieue. Il est trop enclin aux aspirations revanchardes de l’alliance de classe issue des trente glorieuses et l’image biaisée qu’elles charrient si on tient compte de qui était concerné par cette période mythifiée ;lorsque les manifestants vêtus de gilets jaunes s’affirment en entonnant « La Marseillaise », c’est bien de cette France là qu’ils parlent, non de celle de 1792.

Mais s’il y a bien une chose que nous dit l’avènement des luttes sur la circulation c’est qu’un tel moment ne reviendra pas, ni pour les gauchistes ni pour les nationalistes. Pour le moment il vaut mieux être attentif à la façon dont les revendications économiques initiales exprimées par le mouvement débordent de leur cadre et évoluent vers une crise politique. « L’Économie », dans son abstraction contemporaine, se trouve en vérité incarnée par l’État. On pourrait piller les Champs-Élysées de long en large– ce grand acte de fixation des prix au prix zéro – mais tous comprennent que la véritable résidence de Macron est le Palais d’Hiver de l’argent. Le peuple ne souhaite cependant pas bavarder avec lui, ce qui est également une force fondamentale du mouvement. Malgré toutes les spéculations sur la signification des symboles et affiches des manifestants, les revendications initiales des Gilets Jaunes ont été satisfaites, non pas grâce à un élan communicatif mais grâce à l’intensité de leurs actions directes, des blocages de ronds-points au siège de l’Arc de Triomphe, ce rond-point au cœur de nos affaires.

Cela marque à coup sûr le caractère particulier de cette séquence, comme cela a bien été remarqué : « les luttes qui auraient pu être modérées via des concessions minimales faites aux revendications du mouvement (stratégie de l’État durant les périodes de prospérité) doivent maintenant recourir à la force insurrectionnelle ». Cela souligne la fragilité de la CGT, jadis le tout-puissant syndicat Français, qui demeure relativement important à l’échelle nationale mais qui est à la fois réticent et incapable de répondre aux urgences que les luttes actuelles requièrent ; son entrée tardive dans le mouvement des Gilets Jaunes semble symptomatique de son agonie.

Tout cela est peut-être effectivement terminé. Ils ont atteint leur but initial et l’élan pourrait s’essouffler. Le passage au politique a déjà fourni un combat d’un intensité que personne n’imaginait. Il s’agit de redécouvrir l’unité du politique et de l’économique, cette vérité fondamentale de l’existence sociale que le fétiche bourgeois tente de dissimuler. Désormais, les énergies encore mobilisées vont être sujettes à la captation par les partis électoraux ; il y a de bonnes raisons de craindre ce déclin et cette issue. Les leçons à tirer pour toute gauche digne de ce nom apparaissent clairement et permettent d’établir un agenda approprié dans un futur immédiat.

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