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CAMATTE et NOUS

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Message par Patlotch le Dim 28 Oct - 16:49

en guise de mise en bouche pour un sujet annoncé qui viendra à son heure décalée en hiver, un courrier de Adé qui a entrepris la traduction en français de deux émissions radio de Federico Corriente (ici et ici)

Adé a écrit:
Federico Corriente a écrit:Caractéristiques générales de la domination réelle

Dans La révolution communiste : thèses de travail (1969), Jacques Camatte écrit : « Dans la phase de domination réelle, le procès de valorisation s’impose de plus en plus au travail. Sur le plan social ceci implique que le capital tend à dominer toujours plus le prolétariat. » Et dans Caractères du mouvement ouvrier français (1971) il y insiste et expose une conception assez curieuse : « La domination réelle du capital ne peut se réaliser qu’au travers de la médiation du travail productif, pour autant par la domination du prolétariat en tant que capital variable. Il s’agit de la mystification du prolétariat comme classe dominante. »

A première vue cela peut paraître une formule assez choquante, mais si l’on pense au stalinisme, au fascisme, au New Deal, ou aux origines du syndicalisme révolutionnaire et comment en Italie il prépare le terrain du fascisme, on peut penser que tous ces phénomènes sont paradigmatiques de ce qui se déroule durant la première phase de la domination réelle : le capitalisme généralise la condition ouvrière et porte à son maximum le pouvoir relatif de la classe travailleuse au sein de la société. C’est que veut dire Camatte par la « mystification du prolétariat comme classe dominante ».

Dans ce sens, il insiste sur le fait que lors de cette phase, le capital réalise la tâche de généralisation de la condition prolétarienne envisagée par Marx pour le « socialisme inférieur » de la Critique du Programme de Gotha. Cependant, il note que cette généralisation se réalise sous la généralisation des traits attribués par Marx à la classe moyenne. (Le travail, le travail productif, et les mythes de la classe ouvrière et de la classe moyenne, 1972)

Il m'est souvent passé par la tête que le "socialisme" avait été réalisé par le capitalisme à sa façon : la seule.

J'en avais touché mot, à plusieurs reprises à des proches de T.C., et la dernière fois à Bernard Lyon en personne, en 2007, pour toute réponse celui-ci avait balayé l'hypothèse en prenant un air à la fois agacé et je sais pas quoi...

Je ne sais pas où je suis allé chercher tout ça, mais il est vrai que je lisais Invariance tout petit déjà, c'est peut-être par là que s'est insinué cette horreur.

Il m'apparaît aujourd'hui que la période de DR [domination réelle] avec la plus-value relative a réellement socialisé le mode de production, c'est la société dans son ensemble qui participe à la valorisation. D'où, peut-être, le fait que l'inclusion du monde ouvrier se fasse comme incorporation dans une classe moyenne universelle, et que les différenciations entre, d'une part le prolétariat ouvrier et les autres couches (cadres, secteurs de l'enseignement, de la santé...) se soient estompées jusqu'à perdre toute consistance.

Je pense que l'erreur d'appréciation des tenants actuels d'une révolution classiste (et par-là même classique) vient du fait de ne pas prendre en compte l'ampleur du changement de paradigme entre DF (domination formelle) et DR (domination réelle), et pour ceux qui utilisent le concept de "programmatisme", de faire comme si le programme et ce qui est lié à celui-ci s'était comme évaporé, volatilisé, vaincu, etc...

Je subodore, au contraire, que les éléments propres au programme ouvrier se sont fondus, amalgamés, dans la société du capital. Ainsi, l'institutionnalisation des syndicats et le partenariat social toujours en vigueur, ont activement participé à cette inclusion sociale. Le programmatisme a été le marche-pied de la DR, et l'échec du premier est la victoire de la seconde.

Ce qui pose problème aux tenants de la révolution classiste c'est que le prolétariat ouvrier est à la traîne des "classes moyennes", car de fait il y est incorporé et ne peut jouir d'aucune autonomie : il fait partie de la classe universelle.

La désignation des "classes moyennes" comme contre-révolutionnaires permet d'éviter la question fondamentale de ce qu'est la société sous DR, afin de préserver le prolétariat, sans-réserve, ou producteur de plus-value comme sujet révolutionnaire potentiel.

Tu as peut-être une idée de ce que R.S insinue par "A trop dire que la France s'ennuie, on se prépare des lendemains inconnus" ?

En ce qui me concerne (mais oui, c'est le changement d'heure ?) La France m'ennuie, ça c'est sûr...
en ce qui concerne l'allusion de RS, c'est à la phrase-titre de Pierre Viansson-Ponté, dans Le Monde du 15 mars 1968, à quelques jours du 22 mars, voulant dire que ceux qui ne croient pas, comme lui, à un possible soulèvement prochain, se réservent ce genre de surprise

en ce qui concerne l'idée que « le prolétariat ouvrier est à la traîne des "classes moyennes", car de fait il y est incorporé et ne peut jouir d'aucune autonomie : il fait partie de la classe universelle, ce qui pose problème aux tenants de la révolution classiste », je serais prudent : comme je l'ai écrit ici, je ne partage pas leur partition caricaturale entre prolétariat et couches moyennes, je ne saurais donc l'utiliser "à l'envers" pour les critiquer. Le problème est que la domination réelle du capital noie le travail productif dans la plus grande partie du salariat, et donc que les frontières entre classe moyenne et prolétariat productif s'estompent. On ne peut donc plus user de ce schéma ancien pour fonder le devenir révolutionnaire de la classe ouvrière. Il me semble que dès les années 1972, Jacques Camatte l'a bien compris, mieux en tous cas que l'ultragauche et ses héritiers. Ajoutons qu'il parlera plus tard de "domination substantielle", ce qui est plus parlant que "domination réelle". J'y reviendrai

je partage sans réserves que « Le programmatisme a été le marche-pied de la démocratie radicale, et l'échec du premier est la victoire de la seconde.», ce qui s'annonce dès le début des années 70 (Programme commun, 1972 ; Marchais : Le défi démocratique, 1973 ; PCF : pas de candidat aux Présidentielles de 1974, abandon de la dictature du prolétariat, 1976). La pertinence des concepts de Théorie Communiste (TC), programmatisme et de démocratisme radical ne me paraît pas douteuse, ils sont sans doute des seuls qui tiennent la route, relativement à cycle de lutte, conjoncture quasi inutile, sans intérêt hors leur corpus qui tourne en boucle sur lui-même en se mordant la queue : chaque concept y tient fonction de renforcer les autres, et le tout donne l'impression d'une cohérence bétonnée, alors qu'elle n'est qu'interne

sur la fonction du concept de classes moyennes chez les communisateurs, on la trouve chez Astarian et Il lato cattivo (voir dndf hier), mais TC a mis la pédale douce là-dessus, mettant à raison en avant l'interclassisme plus que l'entité classes moyennes. Donc, je suis d'accord, « La désignation des "classes moyennes" comme contre-révolutionnaires permet d'éviter la question fondamentale de ce qu'est la société sous DR, afin de préserver le prolétariat, sans-réserve, ou producteur de plus-value comme sujet révolutionnaire potentiel. » C'est du bricolage, comme chez TC le « kaléidoscope du prolétariat » (TC26) qui permet de théoriser la segmentation multiple (genre, race, concurrence entre ouvriers) comme celle d'un sujet toujours délà là, constitué en classe

quant à « Le "socialisme" avait été réalisé par le capitalisme à sa façon », il y a de ça dans la social-démocratie, à savoir sa présence y compris à droite dans l'État-providence du compromis fordiste-keynésien. Je m'étonne de la réaction de BL pour qui il y avait bien "socialisme réel" dans le capitalisme d'État en URSS. Disons que ça renverrait à la partition de Debord entre Spectacle concentré (les démocraties populaires de l'Est) et Spectacle diffus (les démocraties occidentales) (La société du spectacle, thèse 64, 1967)

voilà qui nous éloigne de Camatte. J'y reviendrai à la réception des traductions de Corriente par Adé : « 11 pages par envoi. Le côté oral du texte est difficile, avec des bifurcations, etc... sans parler de l'absurdité de traduite en français du Camatte, traduit en espagnol, sinon faudrait repérer les N° et repiquer, pareil pour les citations de Karl...»

j'avais sur le précédent forum donné dans 'LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions' de larges extraits expliquant la double rupture de Camatte, au début des années 70, avec le sujet révolutionnaire prolétariat et avec l'idée même de révolution accomplie par une classe. Malheureusement, à partir du moment où il a "quitté ce monde", il n'y a plus de débat possible avec les marxistes, qui le traitent en chien crevé contre-révolutionnaire, quitte pour les futurs théoriciens de la communisation à l'avoir pillé sans trop le dire. Tout juste revient-on encore sur les textes de cette période de rupture (par exemple tout récemment Comin Situ avec Bordiga and the Passion for Communism, Camatte, 1972)

or ce qui me semble le plus intéressant chez Camatte est ce qu'il élabore dans les séries ultérieures d'Invariance, de la fin des années 70, dans les années 80-90 et depuis, dans un programme d'écriture dont il dit qu'il a encore quelques années (il a 83 ans...). Intéressant dans la mesure où cela croise mes propres considérations élaborées dans un autre cheminement, sur la rapport humanité-nature

en attendant, un bon résumé du cheminement de Camatte, difficile à trouver sur son site Invariance, est proposé par Temps Critiques en 2012 dans Quarante ans plus tard : retour sur la revue Invariance. On peut au moins en première approche s'en servir de guide de lecture, car l'appropriation des concepts propres à Camatte n'a rien d'aisée. Perso ce n'est que récemment que j'ai commencé à les comprendre vraiment, et où il voulait en venir

à signaler un premier texte de Corriente déjà traduit par Adé : Jacques Camatte et «le chaînon manquant» de la critique sociale contemporaine, dndf 2015 (l'absence de tout commentaire dit combien ça les intéresse), et un autre de 1969 dont j'ai parlé dans le sujet éponyme DE L'ORGANISATION avec les réactions significativement agacées du jésuite RS

en résumé, l'intérêt de nous confronter aujourd'hui aux écrits de Camatte tient à l'actualité de leur problématique, quand ceux des théoriciens de la communisation montrent de plus en plus un épuisement de leur ancrage dans le réel, dont avait pris conscience Karl Nesic peu avant sa disparition, en 2012 (ici) : « Le  mouvement communisateur se trompe de période historique. Il commence d’ailleurs à être atteint de sclérose théorique, dont il ne se débarrassera ni aujourd’hui ni dans un avenir proche ou lointain, tant il est évident qu’il n’y est poussé par aucune réalité sociale.» Ni son proche camarade de troploin, Gilles Dauvé, ni les autres théoriciens visés ne lui ont jamais répondu. Il l'avait anticipé : « Je suppose que ce court texte suscitera ricanements et commentaires acerbes. Cela m’indiffère. »

et vous voudriez que je les trouve encore fréquentables ?

Camatte, aux quelques courriels que je lui ai envoyés, m'a toujours gentiment répondu

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Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 10:52

comme annoncé, livraison en épisodes de la traduction par Adé de la première émission de Federico Corriente sur Jacques Camatte (ICI, 1er septembre 2018)

Federico Corriente a écrit:
« Le lecteur pourra se rendre compte que l’invariance déclarée-proclamée au début, celle de la théorie du prolétariat, est déjà incluse dans une autre, bien plus large : la recherche d’une communauté humaine qui a son complément dans la destruction des anciennes communautés et la domestication des hommes et des femmes, ainsi que la lutte contre celle-ci, une des conditions historiques pour que la tentative de fonder une communauté humaine puisse se réaliser. » (Communauté et Devenir, 1994)

1) Débuts de Jacques Camatte dans la Gauche Communiste Internationale et premiers travaux. Rupture avec le PCI.

 Le point de départ de Camatte est le Parti Communiste International, héritier du Parti Communiste Italien original, et expulsé de l’Internationale Communiste vers 1928. La biographie de J. Camatte est, quant à elle, très lacunaire : il aura réussi à devenir bien plus « anti-spectaculaire » que Guy Debord, par exemple. J. Camatte est né non loin de Marseille en 1935, exerçant en tant que professeur des Sciences de la Vie et de la Terre dans le sud de la France (Toulon, Brignoles, puis Rodez) jusqu’en 1967. Son parcours militant débute en 1953 avec son adhésion à la Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale (FFGCI) au sein du groupe de Marseille en 1953. Quelques années après, il fait la connaissance de A. Bordiga (décédé en 1970) à Naples qu’il consultera à maintes reprises lors de l’élaboration de ses premiers textes.

En 1957, le groupe français de la Gauche Communiste Internationale se lance dans la publication de la revue Programme Communiste, sous la direction de Suzanne Voute - germaniste et traductrice en collaboration avec Maximilien Rubel d’une grande partie de l’œuvre de Marx pour Gallimard et La Pléiade - quittant Paris pour s’installer dans le sud et prendre la direction du groupe. Voute a, selon toute apparence, une grande influence sur la personne de Jacques Camatte (il ne serait pas échevelé de penser qu’il a appris l’Allemand avec elle). Suzanne Voute avait préalablement animé la Fraction Française de la Gauche Communiste Internationale jusqu’en 1949-1950, date à laquelle son compagnon de cœur, ex-membre du POUM, Albert Masó («Véga»), entraîna avec lui vers « Socialisme ou Barbarie » (SoB) l’immense majorité des membres de la FFGCI. Tout au long de l’année 1950, et jusqu’à l’été de cette même année, S. Voute s’était entretenue avec Cornélius Castoriadis de SoB en vue d’une éventuelle fusion des deux groupes. En 1951, Voute fonda le groupe français de la Gauche Communiste Internationale.

À partir de 1961, Camatte semble jouer un rôle de plus en plus important au PCI, et il entame un véritable échange intellectuel très enrichissant avec Amadeo Bordiga. Origine et fonction de la forme parti (1961), par exemple, est un texte interne au PCI -écrit conjointement avec  Roger Dangeville - dont la publication a dû être imposée par Bordiga lui-même, vus les remous suscités par ce texte au sein du parti.

En 1963 Camatte fonde le groupe de Toulon, mais l’année suivante il le quitte pour se rendre à Paris, où il entreprend de s’opposer à ce qu’il nomme « l’activisme trotskiste » : cartes du parti, réunions formelles présidées par un « responsable du parti », activités d’agitation autour de la vente du journal Le Prolétaire et pour un syndicat de classe « rouge », etc.                                                                                                   
En 1964 la polémique s’intensifie, car à ce moment-là certains membres du PCI considèrent que celui-ci devait intervenir plus activement dans les luttes qui se succédaient en Italie depuis 1962, et que la raison de l’incapacité du parti à s’insérer dans ces luttes résidait dans son mode d’existence, dans sa forme d’organisation. Ils proposent d’abandonner le centralisme organique -fondé sur la priorité de la défense du programme communiste, et l’absorption spontanée des fractions par-dessus les mécanismes démocratiques- au profit du centralisme démocratique léniniste.

 Cependant, à la même date, lors de la réunion de Florence, Bordiga réagit énergiquement contre cette tendance, et cite, à cette occasion entre autres Origine et fonction de la forme parti, ce qui manifeste son accord avec celui-ci, et encourage ceux qui entendent poursuivre sur cette lancée.

C’est également à cette date (1964) que Camatte s’attelle à une étude sur le VI° chapitre inédit du Capital et l’œuvre économique de Karl Marx, plus connu comme Capital et Gemeiwesen,- travail très apprécié de Bordiga -, dans laquelle est développée l’idée du passage de « la domination formelle à la domination réelle du capital ». Ce travail achevé en 1966 (l’année même Camatte abandonne le PCI), est publié seulement en 1968, dans le N° 2 d’Invariance.

Au cours de la réunion de Naples en juillet 1965, Bordiga persiste à rejeter le « centralisme démocratique », ainsi que toute mesure d’exclusion à l’encontre de Camatte, mais ne fait plus aucune référence à Origine et fonction... parmi le matériel destiné à commenter les thèses générales ; ainsi donc, Bordiga commence à reculer, en lâchant du lest à la tendance néo-léniniste et trotskisante qui s’imposera toujours davantage.

 La trajectoire de Camatte au PCInter. prend fin en 1966 après avoir signé le texte Bilan (rédigé par Roger Dangeville), la rupture devient inévitable. Suzanne Voute est, dès lors l’une des plus acharnées à demander l’exclusion de Camatte et de Dangeville, allant jusqu’à faire pression sur Bordiga. Celui-ci rejeta par principe toute « chasse aux sorcières ». La rupture ne fut pas « amicale » : Camatte, dépositaire en France des publications du PCI dut se barricader chez lui pour pouvoir les conserver. Cependant, il décide de détruire tous les exemplaires, y compris les siens propres, dans lesquels ne paraissent pas des articles de Bordiga, selon lui afin de montrer « qu’il n’était pas un universitaire » (selon Ph. Bourrinet, in Un siècle de gauche communiste « Italienne » (1915-2015).

Camatte résume ainsi sa relation avec Bordiga dans Du parti-communauté à la communauté humaine, (1974): Cette brève histoire est nécessaire pour pouvoir comprendre l’accord qu’il put y avoir avec A. Bordiga sur la question du parti, ainsi que de ses limites, Origine et fonction est à certains égards, un texte charnière, puisque autour de lui de nombreuses polémiques se sont articulées (ceux qui ont abandonné le PCInter après 1962 l’ont toujours violemment critiqué), et parce qu’il a été le point de départ d’un dépassement qui se développa au travers des travaux exposés dans la revue Invariance, car par l’opposition qu’il suscita, il provoqua le renforcement de la composante léniniste, avec l’exaltation du lien avec la IIIème internationale de la part de Bordiga, mais surtout du PCInt, qui à partir de 1966 s’immerge totalement dans le courant léniniste et perd toute originalité.


2) Bref résume de Origine et fonction afin de caractériser le « bordiguisme »

Dans Origine et fonction Camatte décrit les traits les plus caractéristiques de la GCI afin la présenter dans son originalité et la séparer du léninisme et du trotskisme. La GCI  est un groupe des survivants du naufrage de la GC, qui s’était distinguée – conjointement avec les communistes de gauche germano-néerlandais, avec lesquels elle partageaient seulement un principe d’antiparlementarisme - car stigmatisées par Lénine dans son fameux pamphlet de 1920 « Le gauchisme, maladie infantile du communisme ».  Toutefois, à la différence des germanos-néerlandais, les communistes de gauche italiens demeureront dans la GC jusqu’en 1928. D’après Origine et fonction, les traits principaux de la GCI sont les suivants :

- La « théorie du prolétariat », surgissant une fois pour toutes en 1848 qui était censée anticiper tout ce que celui-ci devait faire afin de se constituer en classe et devenir le sujet de l’histoire avant de s’abolir lui-même et d’accéder au communisme. Selon la Gauche Communiste Italienne, la crise, basée sur la théorie de la valeur – qui représente le trait d’union avec la théorie du prolétariat - détruirait l’intégration du prolétariat dans la société bourgeoise, et permettrait la rencontre de celui-ci avec sa conscience, incarnée dans le parti.1

- En tant que dépositaire du programme communiste, le parti n’est pas seulement le représentant du prolétariat, mais aussi la « préfiguration de la société communiste » c’est-à dire de la Gemeinwesen, la future communauté humaine. Le parti ne pouvait pas être défini par des règles bureaucratiques, mais par son être, et cet être résidait en son programme. Le parti était dit « formel », ou « historique », ce dernier vainqueur de la révolution communiste, ne s’identifie pas nécessairement avec un quelconque parti « réellement existant » pour l’heure .

- Le parti se définissait comme un organe de la classe, qui naissait - ou se reformait - spontanément lorsque la lutte de classe prenait de l’ampleur. Cette conception tente de dépasser l’opposition léniniste-trotskiste entre spontanéité et conscience. Ni l’organisation n’était considérée comme le mal, ni la spontanéité comme le bien, car cette dernière finit toujours par être absorbée par la stabilisation des rapports sociaux.

- En dernier lieu, le marxisme se définissait comme théorie des contre-révolutions, puisque selon le texte de Bordiga daté de 1951 intitulé « Leçons des contre-révolutions », « tout le monde sait s’orienter à l’heure de la victoire, mais peu sont ceux qui savent le faire lorsque la déroute arrive, se complique et persiste. » Il était impossible de prétendre à l’action sans avoir préalablement défini la phase historique : révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, de reprise ou de repli ; c’est pourquoi dans une période contre-révolutionnaire  - par exemple avant mai 68 - les internationalistes devaient éviter le piège de l’activisme et de l’immédiatisme et se concentrer sur le programme et la critique de l’économie politique. […] C’est pourquoi, l’erreur de Trotsky, selon la GCI, était d’avoir refusé de faire un bilan permettant de préparer le second assaut révolutionnaire, au lieu d’expliquer  les raisons de la défaite par la trahison des chefs, les crimes de Staline, la passivité des masses, la mauvaise application des consignes, etc. […] Dans La révolution communiste : thèses de travail, texte de Camatte en 1969, celui-ci résume ainsi la question : « La force de ce mouvement est d’avoir compris qu’il fallait battre en retraite. »

 1. Au sujet de la «décadence» du MPC, on se doit de préciser que Bordiga a toujours rejeté cette conception comme étant une déformation gradualiste de la théorie de Marx (cf. « Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste », in Invariance série I, n°4. (Errance de l’humanité »)

livraison à suivre

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Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 11:41

Federico Corriente a écrit:3) Invariance : la rupture théorique

 Camatte fonde la revue Invariance en 1967, prenant progressivement ses distances d’abord par rapport au bordiguisme, puis au marxisme classique, pour en arriver à une rupture totale qui est allée en se vérifiant série après série. Il y a eu cinq séries : I (1967-1969), II (1971-1975), III (1975-1983), IV (1986-1996), et la dernière V (1997-2002). Il est possible de diviser ses apports en deux aspects principaux (ce qui a permis de se réclamer de l’un ou de l’autre de ces aspects, en ignorant ou en rejetant le reste).

a) Sauvetage de la « part maudite » du communisme


« La rupture de la continuité organisationnelle imposait une étude théorique plus exhaustif, une droiture encore plus grande et un enracinement plus profond, une intégration de tous les courants, qui, même partiellement, défendaient la théorie du prolétariat. » (La révolution communiste : thèses de travail, 1969)

  Non seulement Camatte se voua à sauver des textes importants de la GCI, mais il tira également de l’oubli les gauches germano-néerlandaises, anglaise et étatsunienne: les deux premiers n° de la série I étaient respectivement consacrés à Origine et fonction de la forme-parti et à Capital et Gemeinwesen. (Les n° 3, 4, et 5 furent consacrés intégralement à la publication de textes de Bordiga, à l’exception des Gloses critiques marginales à l’article ‘Le roi de Prusse et la réforme sociale’ de K. Marx incluses à la fin du n°5, et dont nous reparlerons à propos de l’Espagne et du groupe Etcétera.) Les thèses du n° 6 d’Invariance sont consacrées à la publication d’un essai monographique, La révolution communiste : thèses de travail (1969), qui devaient être illustrées par des textes provenant de diverses tendances du mouvement ouvrier, c’est ainsi que dans les n° 7 et 8 de la première série furent publiés des textes de Gorter, Pannekoek, Sylvia Pankhurst, Luckács, les communistes de gauche étatsuniens, du KAPD et de la revue Bilan. Enfin, les n° 9 et 10 de la première série renouvelèrent la publication des textes de Amadeo Bordiga. Le n° 5 de la Série II publia le texte de Gorter « L’Internationale Communiste Ouvrière » (1923), et dans le n°6 de la même série le Manifeste du Groupe ouvrier du Parti communiste Russe (1923) de Miasnikov.

Tout cela dans une période de temps très brève, puisque la série II d’Invariance prend fin en 1975, et que le gros de ces publications et de ces traductions furent réalisées avant 1971. Furent aussi traduits plusieurs textes classiques de jeunesse de Marx, tel que « la Question Juive », « Critique de la Philosophie de l’État de Hegel » - de fait, les « Gloses marginales...» avaient été traduites en France dans les années 20, et il n’y eut aucune autre traduction avant celle de J. Camatte.

b) Reprendre la critique de l’économie politique : analyse de la subsomption


« Les concepts les plus importants et véritables de l’époque sont conditionnés précisément autour d’eux de la plus grande confusion et des pires contre-sens. Les concepts vitaux connaissent à la fois les utilisations les plus véritables et les plus menteurs. (Internationale Situationniste, n°9, 1966)

                               « Le point de départ de la critique de la société du capital actuelle doit être la réaffirmation des concepts de domination formelle et de domination réelle comme phases historiques du développement capitaliste. Toute autre périodisation du procès d’autonomisation de la valeur, telle que capitalisme de libre échange, monopolistique, d’État, bureaucratique, etc., abandonne le champ de la théorie du prolétariat, c’est-à-dire la critique de l’économie politique, et fait parti de la praxis de la social-démocratie ou de l’idéologie léniniste codifiée par le stalinisme. […] Dans la phase de domination réelle du capital, en tant qu’instrument médiateur du despotisme du capital, disparaît. Après l’avoir employée à fond durant la période de domination formelle, il peut se passer d’elle lorsque le capital, transformé en être total, parvient à organiser rigidement la vie et l’expérience des subordonné » (« Transition », 1969)

  Ce qui est fondamental dans le point de vue de Camatte dans Capital et Gemenweisen, c’est qu’en marge de l’analyse du capitalisme comme totalité on ne pouvait pas comprendre de façon adéquate les mouvements anti-capitalistes ; cela semble être une évidence, mais nous pouvons saisir que ce n’est pas le cas. Faute d’analyser le capitalisme comme un rapport d’implication réciproque – ce que fait actuellement Théorie Communiste - incluant tout ce qu’il advient en-dehors de la sphère immédiate de la lutte des classes, on ne va pas bien loin. Il n’est pas suffisant de s’intéresser uniquement à la classe ouvrière (comme le firent - selon Camatte et Cie en péchant par immédiatisme – SoB, ou l’opéraïsme italien, qui en arriva à fétichiser la subjectivité ouvrière comme quelque chose de toujours déjà là, advienne ce qu’il advienne). En d’autres termes, il importait de relire à fond Le Capital, les Grundrisse, Urtext et le VI ème Chapitre Inédit, selon Camatte et Bordiga, afin de comprendre le capitalisme contemporain. Et, pour ce faire, ils se penchent d’abord sur Marx.

Qu’avait donc à dire Marx à propos des deux formes de plus-value et des deux formes de subsomption du travail dans le VIème Chapitre Inédit ? Entre autre, ceci :

   « Quoiqu’il en soit, les deux formes de plus-value, absolue et relative […] correspondent à deux formes séparées de la subsomption du travail dans le capital […], desquelles la première est toujours précurseur de l’autre, bien que la plus développée, la seconde, peut constituer, à son tour, la base de l’introduction de la première dans de nouvelles branches de la production » (VIème Chapitre Inédit, p.60).

  Marx ne dit pas qu’il existe une distinction temporelle stricte entre les deux formes de plus-value (relative / absolue), mais qu’une fois que la plus-value relative est devenue la forme dominante à l’échelle mondiale, elle sert également de base d’introduction à la plus-value absolue dans d’autres secteurs jusqu’alors non investis. Le rapport est complexe : il ne s’agit pas simplement de d’abord l’une – absolue – puis l’autre – relative.

 Marx ajoute à cela que, sur la base de la subsomption formelle (intimement liée à l’extraction de plus-value absolue) se dresse « un mode de production […] qui métamorphose la nature réelle du procès de travail et ses conditions réelles […] ce qui mène à la subsomption réelle sur le travail dans le capital » (VIème Chapitre Inédit, p.72), [...] et que celui-ci suppose « une révolution totale (qui se poursuit et répète constamment) dans le propre mode de production, dans la productivité du travail, et dans les rapports entre le capitaliste et l’ouvrier ». (idem, p. 72, 73)

Voilà ce qu’écrit Marx au sujet de la subsomption, ce qui semble déjà beaucoup.

Camatte entend justifier la périodisation qu’il introduit en argumentant par exemple :

« […] le capital ne peut se contenter de dominer à l’intérieur du procès de production ; il doit d’approprier l’ancien procès de circulation et le faire sien […] ; ce qui impose, à son tour,  la transformation des moyens de transport […] Il ne peut plus s’accommoder d’un État auxiliaire ; il faut que celui-ci se transforme en État capitaliste, en entreprise capitaliste. Ce qui signifie que le capital doit bouleverser toutes les présuppositions sociales, les capitaliser toutes. C’est que nous avons exposé dans les pages précédentes  sur la domination réelle du capital ; cependant, nous avions omis de préciser que, ce faisant, nous étendions le champ des concepts de Marx – en se fondant sur son œuvre – de l’usine à la société. » (Capital et Gemeinwesen)

                                                        ***

Ainsi, Camatte lui-même avertit que la périodisation historique est de lui-même ; elle s’appuie sur le travail antérieur de Marx, mais Camatte assume la responsabilité de cette périodisation.*

* [Patlotch : on relève chez Théorie Communiste la même extension de la distinction de Marx à une périodisation du capitalisme. TC a bien dû la prendre quelque part, sans dire où, ce qui est habituel chez lui. Christian Charrier indique dans À propos de la périodisation du mode de production capitaliste que « la périodisation du mode de production capitaliste entre subsomption formelle et réelle à partir de l’édition française du Vième chapitre inédit du Capital en 1971 – En fait la « découverte » a été faite par J. Camatte en 1964–1966, qui lui a consacré le second numéro d’Invariance daté d’avril–juin 1968. »]

Caractéristiques générales de la domination formelle

    Dans Capital et Gemeinwesen, Camatte écrit : « […] pendant la période de domination formelle du capital, le capital variable – la force de travail – est l’élément fondamental. » (du procès de production s’entend)

Sur cette base, « la perspective d’une révolution sous domination formelle du capital vue par Marx […] suppose une continuité du développement des forces productives sous le capital […] et sous la domination du prolétariat. La révolution signifie l’affirmation de la classe dominée et sa transformation en classe dominante. [Patlotch : c'est ce qu'il est convenu d'appeler le Programmatisme ouvrier ou prolétarien]. En prenant le pouvoir et en généralisant sa condition, la classe des travailleurs productifs développe les forces productives, ce qu’elle faisait déjà sous le capital, mais elle le fait sous sa propre direction. […] »

Camatte caractérise ici l’époque historique, qui selon lui, commence à devenir obsolète dès la Commune de Paris (1871), puis totalement après la Première Guerre Mondiale (1914–1918). Quelle en est la conséquence du point de vue de la politique ?

Domination formelle et politique

La conséquence est que « durant la période de domination formelle du capital, […] la politique – l’exercice de la volonté sur une société que le capital ne dominait pas encore « de l’intérieur » - pour ainsi dire – peut encore être efficace sur une assez longue période. […] Lorsque le capital atteint sa domination réelle, et s’est constitué en communauté matérielle, la question est résolue : il s’est emparé de l’État […] »

                                                    ***

Caractéristiques générales de la domination réelle

 Dans La révolution communiste : thèses de travail (1969), Jacques Camatte écrit : « Dans la phase de domination réelle, le procès de valorisation s’impose de plus en plus au travail. Sur le plan social ceci implique que le capital tend à dominer toujours plus le prolétariat. » Et dans Caractères du mouvement ouvrier français (1971), il y insiste et expose une conception assez curieuse [Patlotch : c'est l'extrait donné en ouverture du sujet] :

« La domination réelle du capital ne peut se réaliser qu’au travers de la médiation du travail productif, pour autant par la domination du prolétariat en tant que capital variable. Il s’agit de la mystification du prolétariat comme classe dominante. »

À première vue cela peut paraître une formule assez choquante, mais si l’on pense au stalinisme, au fascisme, au New Deal, ou aux origines du syndicalisme et comment en Italie il prépare le terrain du fascisme, on peut penser que tous ces phénomènes sont paradigmatiques de ce ce qui se déroule durant la première phase de la domination réelle : le capitalisme généralise la condition ouvrière et porte à son maximum le pouvoir relatif de la classe travailleuse au sein de la société. C’est que veut dire Camatte avec la « mystification du prolétariat comme classe dominante ».

Dans ce sens, il insiste sur le fait que lors de cette phase, le capital réalise la tâche de généralisation de la condition prolétarienne envisagée par Marx pour le « socialisme inférieur » de la Critique du Programme de Gotha. Cependant, il note que cette généralisation se réalise sous la généralisation des traits attribués par Marx à la classe moyenne. (Le travail, le travail productif, et les mythes de la classe ouvrière et de la classe moyenne, 1972) [Patlotch : étonnante pré-vision...]

Conséquence immédiate du point de vue de ce que supposerait une révolution en Domination Réelle

« Dans la période de domination formelle du capital, la révolution se présentait à l’intérieur même de la société, comme lutte du travail contre le capital ; à présent elle se manifeste – et le fera de plus en plus – à l’extérieur, comme une lutte à la fois contre le capital et le travail ; c’est-à-dire que le prolétariat doit lutter contre sa propre domination comme classe et détruire le capital et les classes. » (Capital et Gemeinwesen) [Patlotch : intérieur et extérieur ne sont pas tout à fait clairs ici : si comme Théorie Communiste l'on retient l'implication réciproque Capital-Prolétariat, cette contradiction demeure interne au Capital. On note néanmoins qu'à cette époque, Camatte formule quelque chose qui ressemble à ce que deviendra la théorie de la communisation]

Et il ajoute une autre observation : dans la phase de domination réelle le capital se constitue en communauté matérielle, ce qui signifie que grâce à l’approfondissement de la domination du travail mort sur le travail vivant, et au fait que les relations sociales ne sont plus régies par la valeur d’usage mais par la valeur d’échange, la société acquiert un substrat homogène et cohérent, ce qui permet – selon J. Camatte – de fonder une communauté matérielle stable (Capital et Gemeinwesen). De toutes façons, cette notion de « communauté matérielle » deviendra un peu polémique car, énoncée dans cette phase de production théorique, elle ne semble pas avoir une grande importance, mais plus tard elle se fétichisera un peu, et se transforme en quelque chose dont il n’est pas clair que l’on puisse sortir.

Domination réelle et politique

J. Camatte écrit à ce propos dans La révolution communiste : thèses de travail (1969) : « À partir du moment où tout ce qui fonde la société dépend de, ou est directement généré par le capital, la politique cesse d’exister de façon déterminante. Elle se transforme en folklore, en tant qu’élément mystificateur de la représentation du capital. »

Dans la phase de domination formelle, les prolétaires avaient créé des syndicats et des partis dans lesquels ils pouvaient retrouver une existence communautaire en marge du capital, mais sous la domination réelle, c’est le capital qui organise les êtres humains et toutes les organisations se transforment de fait en gangs-rackets soumise directement au capital (ou bien elles sont condamnées à végéter, et à n’avoir aucun impact). [Patlotch : Corriente y revient plus loin, cf message suivant]

Quelques appropriations restrictives (et critiques peu pertinentes) de la périodisation de J. Camatte

Dans Crise de l’État – Plan (1971), Toni Negri utilise déjà la distinction domination formelle / domination réelle. Bien des années plus tard, en 2003, dans le prologue à la seconde édition de 33 leçons sur Lénine, Negri donne l’impression de ménager ses arrières (au cas où quelqu’un ressorte l’affaire). Il écrit ceci :

« Au cours de ces années-là, entre 1960 et 1970, j’ai eu quelques amis bordiguistes : en Italie quelques camarades de Crémone, en France Robert Paris et d’autres. J’ai eu l’impression […] qu’une théorie du sujet (comme celle que j’élaborais alors) pourrait être soumise à ce dispositif. »

Phillipe Bourrinet, dans un livre sur la Gauche italienne, dit lui aussi que Negri lisait Invariance en prison ; cependant Toni Negri n’a pas été en prison jusqu’en 1979, et donc s’il utilisait en 1971 la distinction domination formelle / domination réelle, il avait bien dû la sortir de quelque part…

Puis Loren Goldner, qui depuis l’article The remaking of the American Working Class (1983) commença à employer cette périodisation, reconnaissant, quant à lui qu’il en était redevable à ce qu’il appelait « le néo-bordiguisme français », c’est-à-dire qu’il reconnaît son origine, mais qu’il omet les aspects liés à la politique, comme Toni Negri. Aucun des deux ne dit quoi que ce soit sur les conséquences de la domination réelle sur la politique et sur la politique radicale/révolutionnaire en tant qu’activité : il y a un mutisme complet là-dessus de la part des deux.

En dernier lieu, il semble bien que la périodisation de Camatte suscite une certaine nervosité dans les milieux liés à la GCI, non parce qu’elle serait « eurocentriste », selon leur expression – ce qu’elle n’est pas – mais bien par les conséquences que l’usage de cette périodisation entraîne sur la politique. Leur critique est basée, d’un côté, à rappeler – assez gratuitement par ailleurs – le caractère mondial du capital depuis ses débuts, et à signaler, d’un autre côté que la domination formelle suppose déjà un bouleversement des conditions de vie. L’accumulation primitive et la séparation des producteurs des moyens de productions sont-elles exclusives de l’Amérique et de la Conquista espagnole ? (ou bien en Asie, ou en Afrique. Évidemment non : et ni Marx, ni Camatte, ni Théorie Communiste ne pourraient être en désaccord là-dessus, cela n’invalide en aucun cas la périodisation en question).

Il y a plus, le texte de Marx commenté par Camatte – le VIème Chapitre Inédit – s’en tient, comme le titre même l’indique aux « Résultats du procès de production immédiat ». Si la domination formelle affecte seulement le procès de production immédiat c’est que tout le bouleversement antérieur – et simultané – est déjà donné, non que K. Marx nie son existence, ni prétende que le capital n’ait pas eu à parcourir un grand espace historique pour parvenir à ce point.

Il existe un dernier argument, lui aussi inopérant : « Lorsque l’on observe la réalité internationalement, il est impossible de penser en étapes délimitées (par rapport au procès de travail) » *2. En effet, Marx cité par Jacques Camatte avait déjà clairement établi que la prédominance de la plus-value relative pouvait servir de base à l’introduction de la plus-value absolue dans d’autres branches de la production.

L’on ne peut que se demander les motivations réelles de ces critiques si faibles : mon opinion personnelle est qu’il s’agit de soutenir, contre vents et marées, le caractère invariable de la condition prolétaire afin d’éviter la dévaluation de certains appeaux publicitaires tels que « communauté de lutte », et « association ouvrière » qui sont difficiles à tenir avec la notion de domination réelle.

*2. Les extraits cités proviennent d’une entrevue avec deux membres de la publication argentine Cuadernos de Negación (Cahiers de Négation). À notre connaissance l’entrevue ne fut pas publiée.


Dernière édition par Patlotch le Sam 3 Nov - 14:51, édité 1 fois

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Message par Patlotch le Sam 3 Nov - 14:11

Federico Corriente a écrit:Critique et analyse des rackets

Afin d’illustrer mon point de vue, disons « agnostique », j’ai choisi de reproduire une paire de citations de la revue The Fifth Estate datée de février 1977 :

Thèse : « Il est faux de dire que The Fifth State n’est pas une « activité de gang » parce qu’il est un « collectif de propagande » (car une lecture stricte du pamphlet de Camatte/Collu et l’interprétation de celui-ci par Maple conduisent à la conclusion que, dans le système économique actuel, toute activité organisée est une « activité de gang »). Si Maple maintient que Fifth Estate n’en est pas une, il devra exposer en quoi il constitue une exception ou reconnaître que les affirmations de Camatte/Collu ne sont pas valides. »

Antithèse : « Aussi bien Bufe que Nat Turner disent que si toute activité humaine a été absorbé par le capital durant l’ère de sa domination réelle, alors cela n’inclut-il pas The Fifth State et des projets semblables ? Une réponse qui me vient souvent à l’esprit lorsque je me sens cynique est oui, très vraisemblablement. Quant au fait de savoir que si nous acceptons les affirmations de Camatte/Collu,  toute activité politique se transforme en « activité de gang », je réponds encore : très vraisemblablement oui. » (The Fifth Estate, février 1977)

Comme nous l’avons dit précédemment, en domination réelle selon Jacques Camatte, toutes les formes d’organisation ouvrière autonome disparaissent et s’intègrent, non qu’elles se corrompent ou soient vendues, mais de par l’évolution même du mode de production […] En domination réelle, toute organisation ne contribuant pas au procès de valorisation est mise en demeure d’adopter des pratiques lui permettant de se maintenir et de prospérer sous peine de disparaître.

Une des conséquence de ce que suppose la domination réelle est de comprendre que la domination écrasante du capital s’exerce sur tous. Il ne peut y avoir de groupes élus qui ne seraient pas marqués par son despotisme. Conséquemment, aucun groupe ne peut prétendre réaliser ou préfigurer la Gemeinwesen ; le prolétariat seul serait en mesure de le faire. […]

Dans La révolution communiste : thèses de travail (1969), Camatte ajoute une autre conclusion liée à une thématique dont nous parlerons plus tard, celui de « la classe universelle » : « Il n’existe plus de parti formel ; dans la mesure où l’on ne peut plus parler de classe, il n’est plus possible de parler de parti, même dans le sens historique. »

Je voudrais ici faire une incise pour noter quelque chose de curieux : le fait que Camatte ne se soit jamais demandé – à la différence de Négation qui suivait de très près son sillage théorique – si le parti ne serait pas un phénomène propre à la domination formelle, et même lié à la condition prolétaire de cette époque. Patlotch : [Patlotch : ce questionnement me surprend : si, dans la périodisation du capitalisme, la domination réelle commence autour de 1914, le programmatisme ouvrier, donc le parti, a encore de beaux jours devant lui avant l'effondrement de ses organisations au début des années 1970]

Sur la même ligne des conséquences théoriques concernant la thèse des « rackets », Camatte a déduit qu’une critique de la Gauche Communiste italienne – dont il venait - était nécessaire afin de démontrer que celle-ci n’était pas parvenue à une restauration de la théorie, mais qu’elle avait été le dernier mouvement du prolétariat à résister sur le terrain théorique à l’absorption par le capital.

 En dernier lieu, et pour conclure le sujet, dans Du parti-communauté à la communauté humaine (1974), J.Camatte écrit : « depuis 1969, […] les diverses études entreprises, dont certaines parurent dans Invariance série II ont conduit à un dépassement total et donc à l’abandon de toute théorisation sur le parti. »
                                                 
                                                      ***

Au sujet de la thèse sur les rackets, une précision importante s’impose, à savoir son origine « adornienne ».

En 1977, - dans Mai–Juin 1968 : le dévoilement – Camatte reconnaît sa dette envers Adorno, auteur pratiquement inconnu en France dans les années 60 : « Depuis fort longtemps existait le projet de publier des textes sur la question des rackets et montrer à la fois les emprunts que nous lui devions et ce qui nous sépare de lui. »

Une différence importante entre les usages du concept de racket d’Adorno et ceux de Camatte tient à la périodisation : pour ce dernier le thème du racket est complètement lié à l’accès à la domination réelle ; lorsque l’on songe, par exemple aux années 20, avec l’apparition des « gangsters » aux USA, au fascisme et au nazisme naissants, l’idée ne paraît pas à côté de la plaque.

Un an plus tard, dans Précisions après le temps passé, janvier 1978, il se réfère à nouveau à Adorno comme un précurseur :

« Dans Réflexions sur la théorie des classes (1942), [Adorno] met en évidence tout ce qu’a de problématique le concept de classe, ce qui le conduit à affirmer qu’il faut le maintenir et le transformer. Il accepte la théorie sociologique qui met en relief l’importance des rackets, mais pense qu’il faut l’étudier à partir de la théorie des classes[…] »

Détail curieux, Camatte à ce moment-là considérait déjà qu’il n’y avait plus de classes, mais une « classe universelle des esclaves du capital ».

                                                             ***

Phénoménologie du racket politique

 Dans la fameuse texte/lettre de 1969, De l’organisation », Camatte après avoir caractérisé la bande délinquante comme résultat de la contention de l’instinct élémentaire de révolte dans sa forme immédiate, note que la bande politique, prétend, au surplus, transformer sa communauté illusoire en modèle pour toute la société, et que son acharnement « consiste à faire entrer la réalité dans son conception ; c’est de là que vient toute la sophistique des désajustements entre moments objectifs et moments subjectifs, et la condamnation de tout mouvement immédiat qui ne reconnaisse pas la supériorité de « sa conscience », comme prématuré, ou provocation de la classe dominante, en effet tout racket politique prétend être dépositaire de « la conscience » véritable.

   Vision des luttes du moment (68 long)

 Selon Jacques Camatte, Mai 68 ne fut pas une surprise ; « ce n’est pas que nous l’avions prévu dans sa totalité, mais nous attendions un mouvement révolutionnaire […]. Nous avions analysé la révolution sous la domination formelle et nous espérions la voir sous la domination réelle, conscients qu’elle ne pouvait lui ressembler. Conséquemment, bien que n’ayant pas été capables de la décrire, nous avions tout même pensé en l’inévitabilité de son originalité. » ( Vers la communauté humaine, 1976 )

Dans ce texte il ajoute ceci : « Le plus important immédiatement c’est que nous confrontions à un mouvement révolutionnaire qui ne posait pas une détermination classiste, et qui exprimait, pour cela même, l’exigence indiquée dans 'Origine et fonction de la forme parti' : une révolution à titre humain.[…] » (Vers la communauté humaine, 1976)

D’autre part, Camatte soutient que Mai 68 ne fut pas la révolution, mais son émergence : « Le mouvement de Mai […] marqua la fin de la phase de contre-révolution. » (Mai–Juin 1968 : Théorie et action, 1968)

Il reconnaît, une fois de plus dans Vers la communauté humaine (1976) « qu’a eu lieu […] un certain retour à la théorie marxiste, une purge limitée des tares lénino – trotskistes, mais il n’y a eu aucun mouvement prolétaire, même de faible amplitude, qui soit chargé de ce qu’Amadeo Bordiga nommait l’œuvre de restauration et d’affirmation de la théorie. »

Et en dernier lieu, il met en contraste les limites du Mai français, centrées autour de la revendication de la démocratique directe, avec ce que Camatte considère comme le mouvement le plus avancé de l’époque. Ceci est un aspect que l’on n’a pas l’habitude de mettre au premier plan : une des choses qui firent le plus d’impressions sur Camatte, et qui brouillèrent les calculs théoriques de Bordiga et Cie. au sujet du retour de la révolution, qui selon leurs attentes devaient intervenir avec une réunification allemande, ou en tous cas, de l’Est, non des USA. Ce qui surprend vraiment Camatte c’est le mouvement du prolétariat noir étatsunien, et probablement cela est au fondement de ses nombreuses théorisations du moment.  

« À cet égard [ Mai 68] était en retard par rapport au mouvement prolétaire noir aux États-Unis. Au sein de ce dernier, certains élément comprirent la nécessité de rejeter la démocratie une fois pour toutes. » (Mai-Juin 1968 : Théorie et action, 1968)

                                                          ***

Ceci, qui est fondamental, est relié dans le texte Le KAPD et le mouvement prolétarien (1971) avec le thème de « la classe universelle » :

« Désormais, la dissolution de la société est effective aux États-Unis. L’unité du prolétariat comme classe universelle, ne pourra y être effective qu’après une lutte tenace, décidée, sans concessions, contre le capital, et en certaine mesure au sein même de la classe universelle. Il ne faut pas revendiquer la reformation du prolétariat classique, car ceci équivaudrait à vouloir restaurer le passé, comme l’ont compris certains révolutionnaires américains. (Boggs, par exemple ) »

Il abonde dans le même sens en 1969 avec le texte Transition : « Dans les actions du prolétariat noir des États-Unis nous pouvons voir en action cette communauté constituée sur la base de la nécessité vitale de la destruction et la conscience d’une identité d’objectifs que Marx considérait comme l’authentique parti du prolétariat[ …] Le moment le plus important de cette manifestation du communisme est constituée par la négation positive de la démocratie, c’est-à-dire, le refus du prolétariat – lorsqu’il place au premier plan ses propres nécessités matérielles – d’accepter la séparation entre décision et action, et pour autant entre être et pensée, sur laquelle fut érigée dans le passé la possibilité d’une direction politique basée sur le mécanisme de démocratie directe. » (Transition, 1969 )

Nous pouvons apprécier que dans l’immédiat post-68, la perspective de Camatte était que se développe au sein de la classe universelle – l’ensemble « des esclaves du capital » 3* - une lutte débouchant sur la constitution en communauté-parti, avec le refus du travail comme élément d’unification.

3* Il est vrai qu’une grande part des déclassés noirs étatsuniens avait été peu de temps auparavant employée dans l’industrie automobile ou d’autres industries importantes, et en avait été déplacée par l’automatisation, pour autant il existait un lien direct avec la classe ouvrière, noire au moins.

j'ai fait mes propres remarques sur le texte de Camatte dans le sujet éponyme DE L'ORGANISATION

quant à la lecture critique de Corriente, et il faudrait le vérifier avec la traduction de la seconde émission de radio, je pense qu'il n'insiste pas assez, ou pas en ces termes, sur la double rupture de Camatte avec la lutte des classes et avec le concept de révolution (prolétarienne ou non). J'ai abordé cette question aujourd'hui essentielle dans LE CONCEPT DE RÉVOLUTION. Je redonnerai au besoin les extraits de textes de Camatte, soit dans cette période de rupture jusqu'au milieu des années 1970, soit ultérieurs quant il y revient pour résumer son cheminement

pour moi, cette première partie est certes très intéressante, et peut servir de guide de lecture. C'est celle qui intéresse généralement les marxistes et particulièrement l'ultragauche et la post-ultragauche (dont les 'communisateurs'), après quoi ils dédaignent les élaborations de Camatte en raison justement de cette double rupture. Et c'est en quoi celles-ci nous intéressent aujourd'hui davantage puisque, qu'elles nous aient ou non inspirées, nous y retrouvons nos problématiques

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Message par Patlotch le Lun 5 Nov - 15:14

en attendant la livraison par Adé de la seconde partie de l'émission de Corriente, quelques textes illustrant ce que j'ai appelé la double rupture de Camatte, avec la lutte des classes comme motrice de l'histoire contemporaine, et avec le concept de révolution. Cette rupture est déjà présente mais pas complètement exprimée dans le texte ci-dessous où l'idée de révolution est conservée, mais élargie. On y relève des passages anticipant ce que nous avons sous les yeux

De la révolution
Jacques Camatte, Avril 1972
Les différents groupuscules qui se sont manifestés depuis 1945 se sont toujours refusés à reconnaître la mort du vieux mouvement ouvrier. Le faire aurait été proclamer leur auto-négation. Cela ne les a pas empêché de l'évoquer, de l'interpréter, de la théoriser, sous la rubrique : crise du mouvement ouvrier, conçue la plupart du temps comme une crise de direction révolutionnaire. Il s'est agi très rarement de chercher les causes de cette mort au sein de la classe elle-même. Car, il fallait avant tout refuser l'affirmation : le prolétariat est intégré, il a abandonné sa mission (comme l'avait déjà fait Trotsky en 1939 dans son article « L'URSS en guerre »). Certains ont interprété ce phénomène en expliquant que le capitalisme avait changé en devenant capitalisme d'État, capitalisme bureaucratique, mais que le prolétariat, lui, restait le même, avait la même mission ; d'où le plagiat du Manifeste du parti communiste fait par Socialisme ou Barbarie. Il n'est pas question de s'élever contre le fait de produire un manifeste, ni même d'avoir copié celui de 1848 au nom de la sainteté des textes classiques, mais de mettre en évidence la limite même de la proposition. On doit noter, dans cette perspective, que l'Internationale situationniste publiée quelques années plus tard, opéra de la même façon (en revanche Potere operaio ou Lotta continua proposèrent un néo-léninisme).

Il y eut des hommes1 qui comprirent l'importance de la défaite prolétarienne de 1945 et qui en déduisirent l'inanité de la mission du prolétariat et par récurrence en arrivèrent à rejeter la théorie de Marx. Ils affirmèrent, ce qui fut ensuite théorisé de mille façon, le prolétariat disparaissant dans les zones hautement industrialisées, ce sont les marginaux qui pourront accomplir l'antique projet prolétarien, ou bien ce seront les paysans en révolte dans les zones non asphyxiées par le capital qui relanceront la dynamique révolutionnaire.

Bordiga reconnut aussi, amplement, la défaite du prolétariat et le développement orgiaque du capital après 1945. C'est pourquoi, écrivit-il : « Nous avons dit plusieurs fois que le Manifeste est une apologie de la bourgeoisie. Et nous avons ajouté, qu'aujourd'hui après la seconde guerre mondiale, et après la réabsorption de la révolution russe, il fallait en écrire une seconde » (Le marxisme des bègues, 1952). Le développement du capital à l'échelle mondiale, accroîtra, pensait-il, le prolétariat et la crise qui découlera de son boom extraordinaire relancera le prolétariat des vieilles métropoles en particulier celui d'Allemagne. Ce dernier pays étant considéré comme le centre de la future révolution.

Les différentes récessions de même que les contre-coups des révolutions anti-coloniales ne parvinrent en aucune façon à relancer l'agitation révolutionnaire en Europe occidentale et aux États-Unis. La passivité du prolétariat semblait même devenir un acquis au début des années 60. La théorie et la pratique de groupes tels le SDS allemand, les groupements similaires aux E.U., les Zengakuren au Japon avaient comme objectif de réveiller la force révolutionnaire du prolétariat en ayant recours à des actes exemplaires. Ils avaient perçu – surtout certains éléments du SDS – l'importance de la défaite et pensaient que le mouvement ouvrier avait été reporté 100 ans en arrière. Ils avaient intuition d'un nouveau commencement, d'un début d'une nouvelle époque... C'est pourquoi s'évanouirent-ils au cours de la phase insurrectionnelle qui culmina à Paris et à Mexico en 1968, ou bien ils se diluèrent ensuite. On a critiqué la dissolution de la SDS en 1970, alors que c'était la preuve conclusive de la validité de son action antérieure. Avec l'émersion de la nouvelle phase révolutionnaire, ils devaient disparaître. Il en est de même du mouvement maoïste en France qui, paradoxalement, en dehors de quelques petits groupes isolés – exprima le mieux le mouvement spontané né de la crise de mai. La vie catastrophique des organisations maoïstes est la meilleure preuve de ce que nous avançons. Ils plaquaient une idéologie puisée dans, piégée par la révolution culturelle chinoise, sur les secousses révolutionnaires de mai et de l'après-mai, mais le contenu devait chaque fois se révéler plus fort que le contenant qu'il fit éclater. La volonté de coller à la masse qui se révolte les induisit de plus en plus à changer de terrain (au fur et à mesure que les luttes se déplaçaient de couches sociales à d'autres) et à s'enfler de diverses revendications vis-à-vis desquelles, au départ, ils étaient en opposition ou qu'ils ignoraient : lutter contre les syndicats reconnus comme organisations fondamentales du maintien du joug capitaliste, lutter pour la libération de la femme, pour la révolution sexuelle, etc. Autrement dit, leur phraséologie politique tomba, s'écailla, devant les exigences totales : ils durent reconnaître que la révolution n'est pas qu'un simple problème politique, mais que c'est celui d'un changement total du mode de produire, de vivre, que la prise du pouvoir n'est qu'un moment de la révolution, que tout ramener à cela conduisait purement et simplement à méconnaître toutes les dimensions de la révolte des hommes, de toutes les dimensions de la révolution.

Après la secousse de mai précédée par le vaste mouvement qui se développa dans deux aires aux moments historiques différents : la Chine et l'Occident et qui fut suivi par de grandes luttes en Italie, les premières grèves sauvages en Allemagne, les grèves de Kiruna, les émeutes de Pologne de fin 1970, la grande révolte de Ceylan en 1971, le prolétariat est toujours encadré par les groupuscules débris du vieux mouvement ouvrier (qu'ils regroupent des centaines de milliers d'éléments (comme le PCF) ou quelques centaines). Ils organisent le passé car celui-ci doit perdurer afin d'inhiber tout mouvement de lutte réelle, ce qui n'empêche pas certains d'entre eux, PCF ou PS en France par exemple, de moduler leur programme en fonction de la vague révolutionnaire qu'ils sentent eux aussi monter.

Dès lors tous ceux qui ont agi pour tirer le prolétariat de sa léthargie, qui ont manifesté, lutté ces dernières années ont-ils été le jouet d'illusions, ont-ils fait un simple baroud pour mieux enterrer ensuite la révolution ? Disons dès maintenant qu'ils ont, en fait, enterré un passé, qu'ils ont liquidé les illusions d'un monde disparu.

Le prolétariat a effectivement subi une grave défaite en 45, mais on ne peut pas la surmonter en proposant une action qui était compatible avec les tâches du prolétariat durant une période donnée, mais qui n'a pas de rapports avec la situation actuelle. La défaite de 1945 a signifié l'impossibilité pour le prolétariat de se substituer au, de remplacer le capital dans l'aire slave et dans les autres aires qui se soulevèrent après 1945 d'ailleurs et d'empêcher que celui-ci ne réalise sa domination réelle à l'échelle sociale, en Occident d'abord, sur toute la planète ensuite (dans la mesure même où c'est la forme supérieure qui ordonne toutes les autres). Nous l'avons dit le capital n'a pu parvenir à cela qu'en réalisant la domination de l'être immédiat du prolétariat, le travail productif.

Cette constatation implique la rupture absolue avec tout ce qui fut la pratique et la théorie du mouvement ouvrier avant 45 ; et étant donné que de 1923 à 1945 on a eu simplement répétition de ce qu'il y eut entre 1917 et 1923, nous pouvons modifier notre proposition en disant qu'il faut rompre avec la pratique et la théorie du mouvement ouvrier qui va jusqu'en 1923.

Cependant une telle proposition ne postule pas que nous devons construire un nouveau mouvement en bricolant à partir des débris des divers courants   du vieux mouvement prolétarien. Il ne s'agit en aucune façon de faire un nouveau manifeste, un nouveau programme etc., ou de faire un retour à Marx en copiant ses attitudes, comme étant plus révolutionnaires. Les retours à quelque chose sont souvent des fuites en devant quelque chose, fuites des réalités contemporaines. En fait il s'agit de penser la caducité de certaines parties de l'œuvre de Marx ; caduques parce que réalisées.

Fondamentalement l'œuvre de Marx désigne 3 grandes périodes de l'histoire de l'humanité, avec les discontinuités qu'elles impliquent: le passage du féodalisme au mode de production capitaliste, le développement de ce mode de production et le devenir au communisme. Cette œuvre concerne aussi d'autres moments de l'histoire de l'espèce humaine: les formes pré-capitalistes, mais ce que Marx a décrit de façon exhaustive c'est la période de soumission formelle au capital. Dans le Manifeste, La Guerre civile en France, Le Capital (les 4 livres), la Critique au programme de Gotha, on trouve le réformisme révolutionnaire de Marx qui tient compte des possibles de la société de son époque. Ceci ne l'a pas empêché de décrire le communisme pleinement réalisé (cf. les notes à l'ouvrage de J. Mill ainsi que certaines pages des Grundrisse) et d'exposer les éléments essentiels du passage à la domination réelle du capital, les caractéristiques fondamentales de cette période, mais il n'a pas pu faire œuvre synthétique à ce sujet (ce n'est pas par hasard si le Capital ne fut pas terminé). A plus forte raison il n'a pas décrit le devenir révolutionnaire au communisme, lorsque le mode de production capitaliste serait parvenu à sa domination réelle (et ceci de façon détaillé comme pour le passage sur la base de la domination formelle).

A cela beaucoup répondront que c'est faux, que Marx a donné toutes les indications nécessaires, que dans tous les cas même en domination réelle il y aura des classes et que de ce fait il y aura des partis, que donc la classe révolutionnaire en particulier devra se constituer en parti, etc.

Nous ne nions pas qu'il y ait des invariants mais :

1/ il faut situer le domaine d'invariance; ce qui implique une délimitation spatio-temporelle; ainsi l'invariant classe n'occupe pas un domaine aussi vaste que l'invariant population ou production (invariants que Marx appelaient verständige Abstraktion dans son introduction de 1857).

2/ le développement, le devenir, se fait à partir du particulier et non à partir du général ; il faut donc étudier les déterminations nouvelles.

Plus en profondeur il s'impose à nous – à cause de cette domination réelle bien définie – de repenser la théorie de Marx dans ce qu'elle a d'essentiel et de retrouver certains points fondamentaux qui ont été omis, oblitérés ou même laissés pour compte parce que non compris. Ceci ne postule pas une herméneutique mais un effort toujours renouvelé de parvenir à exprimer concrètement et explicitement ce que nous entendons par communisme en tant que théorie pour laquelle l'œuvre de Marx demeure l'élément pertinent.

Cette théorie explique la constitution de l'humanité en communautés communistes dont l'ensemble forme le communisme primitif, la dissolution de celles-ci sous l'action de la valeur d'échange et de son autonomisation, possible seulement à un certain niveau de développement des forces productives ; ce mouvement détruit les communautés et engendre simultanément les individus, les classes ; cependant son triomphe n'était pas fatal ; il fut plusieurs fois enrayé et les vieilles communautés reprirent provisoirement le dessus. Dans l'aire occidentale il triomphe cependant avec le mode de production antique, mais il est réabsorbé par le mode de production féodal et ce ne sera qu'en marge de la société féodale qu'il pourra reprendre vitalité et donner naissance au mode de production capitaliste qui ne put dominer le procès de production qu'à partir du moment où les hommes eurent été séparés de leurs moyens de production. Ce que Marx a appelé le premier concept du capital, c'est cette séparation. Le capital va alors réalisé ce que n'avait pas pu faire l'argent, se constituer en communauté matérielle en prenant toute la matérialité des hommes – anthropomorphose du capital – tandis que les hommes furent réifiés, capitalisés. Ceci se parachève avec la formation du capital fictif aboutissant à une communauté fictive où l'homme est totalement mû par les mécanismes du capital, être sensible-suprasensible. Alors l'homme est vidé de tout, sa créativité a été pompée, aspirée, il est même rejeté de l'antique procès de production ; il tend à devenir marginal, pollution du capital. Ce dernier s'est autonomisé et dépasse ses limites (espèce de surfusion du capital) ne peut pas en fait se passer des hommes (la pollution nécessaire). Ils sont la limite du capital. L'oppression toujours plus impitoyable directement ou indirectement par suite de la destruction de la nature conduira les prolétaires de la classe universelle à se révolter contre le capital. Pour cela ils ne peuvent plus prendre des forces dans le passé, ou dans des bases humaines qui auraient été conservées en cette société, car tout a été détruit. Ils doivent réellement créer le mouvement de leur libération. Ils ne peuvent pas emprunter aux schémas anciens ; le parti ne pourra être que le parti-gemeinwesen et celui-ci ne pourra pas fonctionner au moment de son surgissement en faisant appel au principe du centralisme ou de son contraire le fédéralisme, il est fort probable que le soulèvement de la classe universelle créera d'emblée les organismes qui seront compatibles avec la possibilité communiste de notre société, c'est-à-dire qu'ils formeront des communautés se mouvant déjà dans une pratique totalement différente de cette dernière ; il n'est pas possible de prévoir le détail de ce phénomène mais on peut déjà le percevoir comme seule possibilité de lutte contre la communauté capital (tendance à unification des diverses activités séparées, formation d'une autre unité industrie-agriculture, d'autres rapports femme-homme et d'autre part le moment même de l'explosion révolutionnaire sera déterminant pour la production d'une forme plus ou moins élaborée).

Dans les zones autres que l'occident le mouvement de la valeur d'échange eut encore plus de difficultés pour triompher. Marx ne pensait pas que le mode de production capitaliste dût encore obligatoirement se développer en Russie ; il pensait au contraire que l'Obchtchina par suite de ses particularités pourrait être le support d'une greffe du communisme à la suite d'une révolution victorieuse en Occident, dans tous les cas il ne pensait pas que le mode de production capitaliste puisse facilement triompher dans l'aire slave, tant était puissante selon lui la vitalité de l'Obchtchina. Les réforme de Stolypine et le développement du mode de production capitaliste dans l'industrie induisirent Lénine et les bolchéviks en erreur. Ils sous-estimèrent la vitalité et la capacité de résistance de l'Obchtchina qui avait peut-être été réduite dans les statistiques mais qui n'avait pas été éliminée en tant que comportement d'une population adaptée à un certain milieu. Ceci devait conduire à une attitude erronée vis-à-vis de la paysannerie en voulant forcer le développement du mode de production capitaliste (cf. la question de l'insurrection ukrainienne et Makhno et d'autre part la polémique aux multiples voix au sujet des bolchéviks qui auraient voulu forcer le devenir historique).

Le despotisme du tsar a été remplacé à l'heure actuelle par le despotisme du capital ce qui n'a pu se réaliser qu'au prix d'une répression effroyable contre les ouvriers et les paysans, répression toujours renouvelée comme si la tendance au communisme était inexpugnable.

En Asie le mouvement de la valeur d'échange tendit plusieurs fois à s'autonomiser, les classes et les individus tendirent à se former, mais finalement ce n'est que par l'intervention extérieure de pays capitalistes que le capital peut se développer. Cependant il ne domine que formellement la société et nous vivons une période particulièrement cruciale de son passage à la domination réelle, grâce à l'aide de la communauté capitaliste mondiale représentée par le capital étasunien. L'Asie ne peut trouver un certain équilibre que si les antiques communautés basales et centrales sont remplacés par les communautés du capital, étant donné que pour l'heure – vue la faiblesse du mouvement révolutionnaire mondial – nous devons malheureusement exclure un devenir immédiat au communisme.

En définitive toute l'histoire de l'humanité est celle de la perte de sa communauté plus ou moins étroite, plus ou moins immergée dans la nature (d'où la fameuse naturidolatrie) sous l'action de la valeur d'échange, la lutte contre celle-ci qui sous la forme de l'argent (équivalent général, monnaie universelle) puis du capital se constitue en communauté oppressive et pose la nécessité pour l'homme de la détruire afin de fonder la véritable gemeinwesen humaine : l'être humain pôle universel et l'homme social pôle individuel, ainsi que leur interpénétration harmonieuse.

Tel est le communisme – théorie du prolétariat dans son sens classique et dans le sens de classe universelle2 qui est déjà négation dans les termes de la classe, et de son invariance.

À partir de là nous pourrons toujours mieux situer tout ce qui est caduc dans l'œuvre de Marx et simultanément saisir tous les éléments qui permettent de comprendre en profondeur la domination réelle du capital à l'heure actuelle : le renversement de toutes les présuppositions et leur remplacement par celles du capital ; qu'enfin dans sa domination réelle achevée le capital engendre délinquance et démence.

Travailler à produire cette synthèse est important mais ce ne serait qu'activité parcellaire si on ne tentait pas en même temps de percevoir comment cette synthèse est déjà en acte dans les manifestations variées de divers éléments même si parfois ils le font encore dans l'enveloppe groupusculaire.

Mai fut l'émergence de la révolution. Depuis a commencé au sein de la classe universelle encore classe du capital = ensemble des « esclaves » du capital, une lutte qui conduira au révolutionnement total de cette classe, et à sa constitution en parti communauté, premier temps de sa négation. Or ce mouvement contradictoire est fondamentalement un procès d'élimination du passé ; cette classe ne peut se représenter à elle-même sans avoir éliminé les antiques déterminations et représentations. Ceci se produit évidemment souvent de façon bouffonne parce que le passé n'est rejeté qu'au cours d'une résurrection parodique : de la gauche allemande ou de la gauche russe par exemple.

C'est sur les distinctions sociales immédiates créées par le capital que s'est appuyée la conscience que se sont donnée les mouvements révolutionnaires étasuniens (Black Panthers, Yippies), allemands et français en mai 1968. L'opposition entre classe ouvrière et classe moyenne, fondée essentiellement sur la distinction entre le travail productif et le travail improductif, la production et la circulation, la production et la consommation, avait été prise par Marx comme fondement de sa vision de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat. La perspective posée aussi bien au développement du capital qu'à la dictature du prolétariat était la généralisation de la condition du travailleur productif. Cette perspective est maintenant réalisée et le potentiel révolutionnaire de 1848 s'est définitivement épuisé. La production pour le capital est devenu le fait de toute la population. Mais à chaque situation particulière dans le procès du capital correspond une vision « de classe » qui fait s'opposer blancs et noirs, ouvriers et petits bourgeois comme s'opposent entre elles les bandes du capital3.

En France et en Allemagne, le mouvement [de 68] s'était considéré comme spécifique des classes moyennes, simple détonateur d'un mouvement ne pouvant être que celui propre de la classe ouvrière. Jamais il ne s'est considéré comme mouvement de la classe universelle. Il n'a pas reconnu l'identité des situations de chacun dans le capital et face à lui [Patlotch : c'est sur ce face à face avec le capital dans chaque situation particulière que je fonde aujourd'hui mes considérations]. Cependant ce mouvement de 1968 était le témoin de la fin des classes moyennes telles que Marx les avaient considérées et le début de la lutte humaine contre le capital.

La classe ouvrière, catégorie du capital, désertera de plus en plus les anciens partis sans pour autant se constituer en des organisations nouvelles, mais en vivant sa métamorphose qui la rendra apte à confluer avec les autres composants de la classe universelle.

Seuls les nostalgiques du passé peuvent crier que le mouvement de mai 68 a été un échec, ce sont ceux qui sont incapables de penser un procès révolutionnaire qui réclame plusieurs années pour s'effectuer. Depuis mai nous avons le mouvement de production des révolutionnaires. Ceux-ci commencent à comprendre les exigences existentielles de la révolution : il faut que la représentation du capital qui parasite le cerveau de chacun soit anéantie. Ceci ne peut pas se produire grâce à l'intervention de groupements conscients infusant une représentation nouvelle à nos cerveaux intoxiqués, ni se réaliser d'un seul coup au jour « j » désigné par la fatalité, mais éclatera par suite de la longue lutte qui investit d'ores et déjà tous les champs de la vie telle qu'elle nous est imposée par le capital. Lutte réelle, opérante, qui ne s'attarde pas à ergoter dans un délire marxistico-psychanalytico-structuraliste pour savoir si elle est trop théorique et pas assez pratique ou l'inverse, si les conditions objectives sont toujours mûres et celles subjectives non, si l'organisation est nécessaire et quelle est sa structure la plus adéquate et son instance la plus pertinente... Ce délire est le rêve du capital : une révolution éternellement permanente parce que jamais engendrée, toujours retenue par quelque mystérieux «fil» : le manque d'une certaine condition objective, le non-dit d'une théorie certaine.

Il est vain d'attendre la révolution : elle est déjà en acte. Ne la perçoivent pas ceux qui attendent pour la reconnaître un signe particulier, une « crise » qui déclencherait un vaste mouvement insurrectionnel, qui produirait un autre signe essentiel : la formation du parti, etc. En fait la rupture d'équilibre s'est opérée avant 68 et mai en fut l'extériorisation, dès lors à tous les niveaux du procès total de vie du capital, il y a des « ratées » qui n'ont pas encore été transformées en crises dans le sens ancien, mais qui permettent aux prolétaires de commencer à détruire leur domestication. La perte toujours plus poussée de notre soumission réelle au capital, nous permettra d'affronter la vraie question de la révolution : non pas changer la vie, car toute vie depuis des millénaires est vie asservie, domestiquée, dévoyée par l'existence des classes, mais, créer la vie humaine.


1          Exemple : Prudhommeaux. Cf. Invariance, série II, n°1, 1971

2          La classe universelle peut être organisée par le capital : c'est sa façon à lui de nier les classes, mais elle peut dès qu'elle a été ionisée se mouvoir vers le pôle communiste de la société.

3          Les hommes du PCF sont les plus acharnés à maintenir le prolétariat classique dans un ghetto au sein de la société ; ils le considèrent comme leur propriété privée ; ils en défendent donc avec acharnement les caractéristiques et les vertus ; ils l'ont réduit à un racket qu'ils préservent jalousement. Il n'y a qu'à constater comme ils aboient dès que d'autres rackets essaient d'empiéter sur leur terrain.

Camatte opère ensuite un renversement complet, lisible en 1978 dans Prolétariat et révolution

                  Il apparut qu'on pouvait sortir de l'impasse qu'en abandonnant la théorie du prolétariat. L'étude historique acquérait par là-même une autre dimension : vérifier dans quelle mesure la plupart des révolutionnaires avaient vécu et lutté en ayant une certaine représentation du prolétariat en tant que classe révolutionnaire et dans quelle mesure eux-mêmes étaient pénétrés d'une représentation de « la société communiste » qui n'était pas incompatible avec l'être du capital. L'exemple des révolutions allemandes et surtout russe montre que le prolétariat fut amplement apte à détruire un ordre social qui faisait obstacle au développement des forces productives, donc au devenir du capital, mais qu'au moment où il s'est agi de fonder une autre communauté, il resta prisonnier de la logique de la rationalité du développement de ces forces productives et s'enferma dans le problème de leur gestion.

[...]

                  Pour Marx le prolétariat était la dernière classe apparue et l'ultime à apparaître. Cette position historique et la place qu'elle avait dans le procès de production faisaient en sorte que cette dernière ne pouvait pas ne pas être la négation absolue de l'ordre existant, l'opposant intégral à toute forme de domination. On conçoit que dans les moments de rupture sociale cette classe ait pu poser le possible d'une autre forme de rapports humains. On conçoit surtout que Marx ait pu investir sur cette classe tout ce qu'il pouvait entrevoir d'humain dans le futur manifesté lors de ces failles sociales. Dans tous les cas la représentation avait une base matérielle non seulement sur le plan de l'existence immédiate, la réalité sociologique d'une classe bien déterminée, mais d'une existence médiate : une classe intervenant activement, révolutionnairement, pour détruire les rapports sociaux en place. L'impératif : « Les philosophes ont seulement interprétés le monde de différentes façons, il s'agit de le transformer » et son corollaire : « Il ne suffit pas que la pensée tende à sa réalisation, il faut que la réalité tende vers la pensée « traduisant » cette volonté d'action déléguée à une classe qui doit « émanciper » l'humanité ».

[...]

                  La représentation du prolétariat comme sujet révolutionnaire n'a plus aucune base, par suite de l'évanescence de la classe, de sa fictivité. Peu importe ! Si elle n'existe plus on la postule. A la fictivité du capital lui permettant de surmonter les barrières à sa valorisation, correspond celle du prolétariat permettant de maintenir le schéma révolutionnaire fondé sur  l'intervention déterminante d'une classe lors de la révolution ou pour amener cette dernière.

[...]

                  Ce discours [qu'illustrent des citations de l'ultra-gauche] sur une absence révèle simplement l'inexistence d'un mouvement révolutionnaire s'incarnant en des hommes et des femmes bien concrets, révèle aussi l'impuissance de ceux qui voudraient une transformation de ce monde mais qui réalisent leur faiblesse par suite de leur nombre dérisoire. L'appel à un prolétariat mythique est un essai de conjurer l'horreur de la situation. Mais celle-ci demeure ce qu'elle est. Mieux vaut donc rejeter tout cet appareillage théorique et chercher à comprendre comment réellement en sortir.

                  Le rejet de la théorie du prolétariat implique une réflexion approfondie sur ce que peut signifier la révolution puisque cette théorie a pour présupposition le développement des forces productives qui postule que l'humanité doit en définitive subir de terribles destructions, des souffrances inouïes avant de pouvoir édifier un ensemble productif apte à lui assurer son « émancipation ». La révolution signifiait destruction des obstacles au développement des forces productives et la classe révolutionnaire était la plus grande force de ces forces.

                  A partir du moment où nous reconnaissons la disparition des classes avec le triomphe du despotisme du capital sur le troupeau humain subissant un « esclavage généralisé » et que le capital réalise pleinement la rationalité du développement des forces productives, donc le progrès (la droite classique réactionnaire a pratiquement disparu), où situer l'élément révolutionnaire et l'élément contre-révolutionnaire ? En quoi de ce fait la destruction du MPC sera-t-elle révolutionnaire ? Cette question était déjà implicite dans notre affirmation : la révolution communiste est à la fois classiste et aclassiste (surtout au moment où nous raisonnons en fonction de la classe universelle) ; elle n'est pas seulement une destruction mais est aussi un retour à un mode d'être perdu : le mode de vie communautaire en harmonie avec la nature.

[...]

                  Nous l'avons nous dit « il faut quitter ce monde » car les éléments fondamentaux du devenir à la communauté humaine ne peuvent être perçus qu'en dehors de tout le vaste arc historique – moment intermédiaire – qui va des communautés primitives à la réalisation de la communauté du capital (à laquelle révolutions et contre-révolutions ont contribué). Au sein de ce moment on peut voir se réaliser (surtout en Occident) un certain rêve des êtres humains : se situer par rapport à la nature, c'est-à-dire trouver son identité par rapport à elle à partir du moment où ils s'en abstraient, où ils s'en extraient, où ils s'en extranéisent ; ce qui les conduit à s'affirmer supérieurs, seigneurs et maîtres d'elle, devant la dominer. Mais cette domination se réalise au travers d'un être extranéisé, produit de leur activité millénaire, le capital, qui effectivement en les dominant domine la nature.

                  C'est donc contre sa propre affirmation humaine aboutissant à une déshumanisation complète que l'espèce humaine doit s'élever. Voilà pourquoi les concepts de révolution et de contre-révolution sont inopérants pour situer le moment que nous vivons d'autant plus que si on devait leur attribuer une réalité ils devraient alors couvrir une période historique plus vaste que celle que nous vivons.

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Message par Patlotch le Mer 7 Nov - 19:09


ici est la vie, ici il faut sauter

pendant des décennies, nous (je...) nous sommes laissés prendre par une conception révolutionnaire qui ne pouvait se passer ni de la lutte de classes comme moteur de l'histoire des sociétés, ni de la certitude qu'elle devait aboutir à une révolution communiste

c'est pourquoi, en lisant Jacques Camatte, nous avions des scrupules, et le tenions à distance. D'une part nous ne pouvions saisir ses ruptures des années 70 qu'en tant qu'abandon de ces dogmes marxistes, et nous ne voulions pas être perçus ou nous sentir "contre-révolutionnaires" ; d'autre part nous ne pouvions pas le comprendre, en raison non seulement de la difficulté théorique de ses textes et de leurs références, mais aussi parce que ne lisions pas vraiment la suite de ses propositions théoriques et leur évolution jusqu'à aujourd'hui

c'est seulement maintenant que nous prenons la mesure de ce qu'il a inventé alors, et du fait que cela correspond davantage aux réalités que nous avons sous les yeux qu'à celles que voient, ou croient voir encore les marxistes en toutes leurs variantes, des plus fossilisées et dogmatiques aux nouvelles normes émises par la théorie de la communisation qui prend le chemin perdu de la révolution prolétarienne

ce n'est pas "parce que Jacques Camatte", avec qui il faudrait clore le bec de toute critique comme l'ont fait les marxistes, mais avec sa pensée parce qu'elle s'impose à nous et à notre temps. Pour qui s'y colle avec quelques repères de lecture, son œuvre n'est pas aussi difficile qu'elle le paraît, et je m'emploierai à en faciliter la compréhension

ce forum est engagé, à petits pas, sur les voix multiples qu'ouvre ce nouveau paradigme du monde, tel qu'il ne va pas, ou tel qu'il va

extraits, en 40 ans, ça a guère vieilli...
Pour en revenir au présent, il est bien évident qu’il n’y a pas, économiquement parlant, possibilité de crise conçue comme moment d’écroulement du système. Ce qui ne nie pas l’éventualité de catastrophes dues aux conséquences du procès de production du capital. Il suffirait de variations climatiques de faible amplitude pour révéler la destruction des sols et amener un déséquilibre considérable causant une diminution de la production agricole, donc une famine; de graves épidémies au sein du cheptel sont également possibles à cause de l’insémination artificielle et de l’emploi des antibiotiques, etc.

Il faut penser le devenir à la communauté humaine dans une très grande diversité depuis les dernières communautés plus ou moins archaïques encore existantes jusqu’aux communautés humaines rompant avec le capital.

Les moments les plus troubles de l’histoire humaine sont ceux où s’effondre une communauté naturelle ou médiatisée et que s’impose la formation d’une nouvelle. L’époque est d’autant plus instable, remplie de violence, elle nécessite une durée d’autant plus longue pour parvenir à une solution, que l’opposition entre le désir profond des êtres humains à créer une communauté humaine et le mouvement de la valeur d’échange, puis du capital, est d’autant plus floue. Depuis près d’un siècle on considère le communisme comme la réalisation d’un processus interne au capital : le développement des forces productives qui permettra enfin d’abolir l’aliénation en assurant à tous une vie matérielle correcte compatible avec des exigences humaines, et non comme l’instauration d’une Gemeinwesen (communauté) humaine, comme l’avait affirmé le jeune Marx. Les événements qui se sont déroulés depuis 1913 ont balayé la première conception et imposé la seconde, la seule qui soit apte à permettre aux êtres humains de poursuivre leur vie dans le cosmos ; qui fait ressouvenir de leur vieux désir communautaire, tout en lui donnant consistance nouvelle.

La peur qui gît au cœur du monde a bien d’autres sources. La disparition des référentiels, des valeurs ; plus de parti révolutionnaire, plus de classe devant assurer l’émancipation, donc dissolution de tout « idéal », ce qui inhibe tout mouvement ; la perversion du socialisme et du communisme car ce qui a été déclaré, réalisé en tant que tel s’est révélé comme une prison plus ou moins dorée : la Suède ou l’URSS ! Peur que tous les rêves ne se transforment en cauchemars, comme le communisme transformé en un système de camps de concentration et d’asiles psychiatriques.

L’humanité doit faire le saut – possible depuis longtemps – c’est-à-dire rompre avec la dynamique surgie lors de la rupture avec la nature, avec la communauté et emprunter une autre voie ou bien elle sera assujettie à un rêve fou – vouloir dominer la nature, être en dehors d’elle – qui se réalise avec le capital et qui aboutit à sa totale sujétion en courant de multiples risques de destruction dont les plus graves sont écologiques. Mais c’est de ce saut qu’elle a peur; ce qui engendre un recul sur des positions antérieures, sur des moments précapitalistes qui ont été antagonistes au capital. Les êtres humains dans leur volonté de s’opposer à celui-ci, de le détruire, privilégient en définitive des périodes du passé qui ne furent souvent que des présuppositions à son devenir. Ce faisant la lutte est dévoyée et les êtres humains n’affrontent pas les question réelles. Adorno, en revendiquant une société réglée par l’échange égal en est un bon exemple, de même ceux qui défendent la démocratie comme un moindre mal, les mouvements régionalistes et tous ceux qui veulent éliminer les conséquences dévastatrices du MPC en conservant sa rationalité. Beaucoup de groupes gauchistes ont peur de remettre en question l’outil, la machine, la technique et refusent de considérer la science comme une simple thérapeutique pour une pathologie de l’action humaine.

Ces positions de repli sont multiples du fait qu’en arrivant au moment de mutation où nous sommes, une foule de contradictions, qui se sont manifestées aux époques antérieures et ne furent qu’englobées, réaffleurent de façon plus ou moins virulente. Certains individus peuvent se polariser sur ces contrastes secondaires et édifier là-dessus théorie et pratique. Ils se seront seulement mis en dehors du mouvement réel, même s’ils s’opposent s’ils invectivent et, ce qui peut souvent arriver, s’ils s’adonnent au terrorisme. Ce dernier se manifeste fréquemment au moment où rien n’est possible ou ne l’est pas encore, au moment où la confusion est telle que la seule attitude pouvant faire jaillir quelque chose semble être une affirmation implacable de la violence. Le terrorisme c’est l’impasse et c’est la possibilité pour le capital d’éliminer tranquillement des éléments perturbateurs.

Même au moment où la situation sera favorable par suite d’un affaiblissement de toutes les contraintes, il n’est pas dit, encore, que l’espèce soit capable de vraiment se rebeller tant elle aura été domestiquée. Cette peur de la trop grande domestication possible détruit toute espérance qui n’est que suicide planifié et étalé. Un problème urgent se pose, ici et maintenant. On ne peut pas attendre que la révolution ait éclaté pour entreprendre quelque chose. Il faut prendre au sérieux l’injonction de Bordiga : se comporter comme si la révolution avait déjà eu lieu; il n’y a plus d’expériences à faire, à subir, qui seraient génératrices d’idées, de comportements nouveaux. Il est clair, encore une fois, que dans l’immédiat, pratiquement, les possibilités sont réduites mais on peut au niveau de l’affirmation être le plus radical possible en balayant toutes les représentations anciennes et en remettant vivement en cause le mouvement intermédiaire entre communautés primitives et communauté humaine à venir. Il faut, dès maintenant, entrer dans l’autre voie qui permet de se sauver et de constituer un pôle énergétique humain d’une part en puisant dans toute l’histoire les charges qui ont été émises lors de la rébellion contre le devenir du capital, d’autre part en portant à terme une convergence entre les différents éléments, non pour proclamer une solidarité révolutionnaire car celle-ci implique que les éléments sont atomisés, séparés, et qu’une certaine « éthique » permettra de les réunir. Non, il s’agit de trouver la communication immédiate entre humains. C’est cela qu’il faut acquérir, qui fait défaut et rend impuissants tous les groupements. Les hommes et les femmes se réunissent pour lutter contre quelque chose et c’est cet ennemi qui les unit, mais dès qu’ils doivent affronter leur positivité, leur œuvre réellement humaine, il y a faillite parce qu’ils n’ont plus de dimension humaine, ils sont trop étrangers les uns aux autres, trop réduits à particules du capital, inexpressives si ce n’est dans le champ d’action de celui-ci. La difficulté à communiquer dérive à la fois de l’absence de contenu des êtres humains et de la présence de diaphragmes que sont les représentations, les rôles, les caractères, etc.

La peur sous ses formes multiples peut conduire à une rébellion mais elle est en même temps inhibitrice ; elle paralyse l’élan qui ne peut engendrer tout ce qui devrait être. Il faut la reconnaître à la façon dont Marx disait qu’il fallait avoir honte de la situation sociale où il se trouvait, non pour réaliser une prise de conscience, mais pour rompre avec une dynamique qui nous broie. Étant donné que nous sommes parvenus à un point où en quelque sorte, l’espèce est prise au mot de son discours sur la conscience, sur la pensée, sur ses possibilités, sur son rapport à la nature et, qu’au fond, les données de la solution résident en elle, il ne reste qu’à paraphraser le vieux proverbe latin tant prisé d’Hegel et de Marx et dire à nous tous : « C’est ici qu’est la peur, c’est ici qu’il faut sauter ! »

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Message par Patlotch le Mar 27 Nov - 9:44

pour mémoire, j'y reviendrai

Camatte, TC et moi

dans le texte de TC : A propos du « structuralisme » de Théorie Communiste et plus précisément de son « structuralisme althussérien » (j'ai réagi à ce texte ici)
TC a écrit:Si nous relisons le texte de Camatte « Contre une trop lente disparition » (supplément au n°2 de la série 3, publié en février 1978, le texte lui-même est daté de décembre 1977). Il n’y est jamais question de structuralisme et encore moins de TC (c’est dommage). C’est, bien longtemps après, Christian Charrier, dans La Matérielle, qui a mené à bout les interrogations de Camatte dans ce texte. La critique de Camatte du « sujet prolétariat » et de sa « trop lente disparition » serait paradoxalement proprement structuraliste si elle ne débouchait pas sur un vitalisme fou et transhistorique. C’est Charrier qui finalement a mené à terme la critique de Camatte du « sujet prolétariat », mais il nous a laissé dans un monde où les atomes choient sans même qu’un clinamen nous laisse quelque espoir. Il parlait de Pascal, du Ciel qui était vide, de la lutte de classe qui avance dans le noir et de Moby Dick où Achab  en veut à Dieu de ne pas exister.

par certains aspects, j'ai avec TC une même compréhension de ce parcours. J'estime toutefois que Charrier n'a pas « mené à bout les interrogations de Camatte » ni « à terme la critique de Camatte du "sujet prolétariat" ». TC (RS) l'écrivait lui-même, Charrier était coincé dans la critique de la théorie de la communisation sur la base de cette théorie et particulièrement sa variante técéiste. Si Charrier avait "mené à terme", il n'aurait pas arrêté, en 2006, de faire de la théorie

je me demande parfois si RS ne reprend pas encore, sans le dire, certaines de mes considérations, et comme il lui est arrivé de le reconnaître...

maintenant, il me faudra effectivement revenir sur le « vitalisme fou et transhistorique » de Camatte, et je suis d'accord que sans cela, « la critique de Camatte [...] serait paradoxalement proprement structuraliste. ». Je pense qu'il y a chez Camatte transhistorisme, et je l'ai dit, en découlent de sa part des constructions qui me semblent carrément mystiques. Par contre, la critique de « vitalisme » ne peut être portée à ce qui relève du rapport interne de l'humanité au vivant, par la médiation aujourd'hui du capital. C'est en ceci qu'à la fois je rejoins et me sépare de Camatte dans la construction que propose ce forum. Camatte n'est pas Vaneigem, et quoi qu'il en soit, retranché derrière l'implication réciproque prolétariat-capital, TC fait complètement l'impasse sur ces questions des rapports humanité-capital-nature

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Message par Patlotch le Mer 28 Nov - 14:21


suite et fin de l'intervention radio de Federico Corriente sur Camatte, traduite en français par Adé que je remercie chaleureusement. Je n'ai pu à ce stade reprendre, hormis pour les citations, sa mise en forme précise avec les italiques et gras


À la recherche de la communauté : la révolution à titre humain
(et les travaux sur la Russie, etc.)

remarques à première lecture

très intéressante pour son résumé commenté de l'abandon par Camatte de la lutte des classes, du prolétariat révolutionnaire et de la révolution, son influence à l'époque en Europe et aux États-Unis, ses rapports avec d'autres théories telles que la critique de la valeur, elle ne porte cependant que sur cette période de l'œuvre de Camatte, dans les années 70 (et quelques remarques ultérieures quand il y revient)

on peut apprécier que ce travail complète l'«oubli» délibéré, par Senonevero donc TC, de Camatte dans Rupture dans la théorie de la Révolution : Textes 1965-1975 publié en 2003. J'y retrouve la plupart des références de textes et citations de cette période que j'ai utilisées pour décrire cette double rupture que je fais mienne, à quelques réserves près néanmoins importantes, qui posent aussi à Corriente des questions (par exemple sur les femmes, en référence à TC et à la critique de la valeur)

elle intéressera donc surtout le milieu théorique habituel, des 'communisateurs' à la critique de la valeur (Palim.Psao) en passant par Temps Critiques qui s'est toutefois plus intéressé à l'ensemble, et continue de le faire

on n'a donc rien de l'élaboration théorique qui suit chez Camatte, son étude approfondie de tout l'arc historique de l'humanité, les rapports à la nature, le rapport humanité-capital-vivant que j'ai mis en exergue du forum et qui justifie mon intérêt pour Camatte, un Camatte vivant et non un Camatte ressorti du placard pour écrire "notre histoire" et régler en passant quelques comptes. Je ne parle pas de Corriente, dont certaines critiques méritent attention y compris de mon point de vue

il me faudra donc poursuivre ce sujet, et le faire passer de Camatte et nous à Camatte et moi, quitter ce petit monde radical que ça n'intéresse pas

Federico Corriente a écrit:L’étude entreprise par Jacques Camatte sur le VIème Chapitre, avait débuté, selon ses dires, comme une tentative d’actualiser la théorie du prolétariat, mais dès Origine et fonction... l’actualisation se focalisait, autour de ce qu’il considérait comme la question fondamentale de l’œuvre de Karl Marx, qui avait été escamotée : celle de la communauté.

Camatte considérait que l’œuvre de Marx restait valide à condition de la développer en partant de sa totalité et d’éléments qui n’avaient pas été utilisé, particulièrement celui de la communauté.

C’est dans « Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel » que Marx écrit non seulement que l’être humain est la véritable Gemeinwesen (communauté) de l’homme, mais où l’on trouve le concept de la classe universelle – le prolétariat – qui ne souffre d’aucune injustice particulière, mais de l’injustice elle-même et qui se révolte à titre humain. Ce qui démontrerait à quel point existait une unité profonde parmi les textes de jeunesse de Marx (La question juive, les Manuscrits de 1844, La Critique de la philosophie de l’État de Hegel, Gloses marginales sur l’article « le roi de Prusse et la réforme sociale »).

Dans « Caractères du mouvement ouvrier français », (1971) Camatte note que la question de la communauté avait été abordée dans Origine et fonction de la forme parti […] nonobstant, étant donné le caractère non conclus de ce travail, un aspect important de l’histoire du mouvement ouvrier n’avait pas été exposé […] Il s’agit de la formation de la communauté matérielle.

Jacques Camatte fait ici une observation importante : il commence à s’apercevoir « qu’existait une certaine contradiction entre la théorie du prolétariat et les recherches sur la Gemeinwesen […] On ne peut sortir de l’emprise de celle-ci qu’en dépassant la théorie du prolétariat et celle de la valeur-travail.» (Du parti-communauté à la communauté humaine, 1974 )

***

Il faut dire que le grand théoricien de la « question russe » est Amadeo Bordiga, et non Camatte, malgré ses contributions. Par exemple, la « révolution double », bourgeoise et prolétaire, qui après la défaite de la dernière se replie sur les buts de la première, ainsi que la question agraire comme base de la révolution capitaliste (sujet dont Loren Golner s’est occupé souvent). Bordiga insistait beaucoup sur le fait que la capitalisation de l’agriculture était l’une des bornes qui indiquait l’existence d’un capitalisme «canonique », car aussi longtemps que l’agriculture n’est pas totalement capitalisée, la libération de main d’œuvre destinée à l’industrie urbaine, etc...la question demeure problématique. De fait, l’un des problèmes de la Russie stalinienne concernait l’existence parmi de nombreux ouvriers de liens unissant ceux-ci à leurs villages et campagnes d’origine, ce qui leur permettait d’opposer une certaine résistance, ce qu’un individu totalement prolétarisé (un ouvrier agricole aux USA, par exemple), ne pourrait faire.

Toujours est-il que durant les années 60, et bien plus tard encore, la plupart des révolutionnaires de « gauche » tendait à considérer l’URSS comme le centre de la contre-révolution car le capitalisme d’État ou bureaucratique était selon eux, une forme de domination capitaliste encore plus puissante et plus parfaite que ce qui existait en Europe Occidentale et même aux USA. (Communauté et Communisme en Russie, P.33)

Ce point de vue a toujours été rejeté par A. Bordiga, qui depuis 1951 avait insisté sur le fait que l’URSS n’était pas le centre des préoccupations des révolutionnaires, ni celui de la contre-révolution, mais les USA. Il soutenait également que l’URSS, bien qu’avec des spécificités historiques, était un pays capitaliste, sans plus.

***

Les apports de J. Camatte à la « question russe » se trouvent dans deux textes essentiellement, Communauté et communisme en Russie (1972), et La question russe et la théorie du prolétariat (1974), que l’on pourrait résumer ainsi :

« Malgré les nombreux travaux consacrés à la révolution russe et à la société soviétique, nous pensons que loin d’être terminée cette étude ne fait que débuter vraiment, car deux questions essentielles ont été escamotées : celle de la communauté et celle de la périodisation du MPC sous la domination formelle et réelle du capital. » (Communauté et communisme en Russie, p 33 )

Dans ces deux textes, Camatte revisite les nombreux débats depuis Marx, en passant par Plejanov et Engels ou Lénine au sujet du développement du capitalisme en Russie, le sort de la commune rurale russe, et si celle-ci pouvait servir de base afin d’éviter les « douleurs de l’enfantement du capitalisme », ou non. Par exemple, dans La révolution russe et la théorie du prolétariat, après avoir exposé la position de K.Marx sur la commune rurale russe (obtschina) et la possibilité de sauter par-dessus le MPC en cas de révolution victorieuse en Occident, Camatte note qu’en 1883 (année de la mort de K.Marx) Engels pensait encore à une possible revitalisation de l’obtschina, mais que vers la fin de sa vie celui-ci tendait à penser que la valeur d’échange s’y étant développé considérablement, la Russie était condamnée au capitalisme. Ce faisant, Engels aplanissait le terrain pour G. Plejanov et V. Lénine qui, contrairement aux populistes russes, soutenaient l’impossibilité du saut par-dessus le MPC, et conséquemment soulignaient le rôle primordial du prolétariat dans la révolution russe. Le marxisme russe, dans sa volonté de développer le capitalisme comme prémisse du socialisme, avait perdu la dimension populiste. (Cependant, la makhnovtchina, mouvement des paysans ukrainiens qui lutta aussi bien contre les rouges que contre les blancs, et je n’en suis pas sûr, contre les Allemands aussi*, et parfois alliée des bolchéviks – de toutes façons condamnée à l’échec sans révolution prolétaire victorieuse dans les pays capitalistes avancés, selon Marx – cette makhnovtchina aurait été impossible sans la résistance des paysans sur leur base communautaire […])

*ndT : contre les Allemands aussi ; la chanson dit que les rouges … « ont vendu l’Ukraine aux Allemands. »

Dans un texte de 1881 intitulée « La Marque », avait signalé un autre point de la question agraire : « Tout le système agricole européen est en train d’être dépassé par la concurrence des États-Unis. L’agriculture, en ce qui concerne l’Europe ; ne sera possible qu’à condition d’être menée dans des lignes socialisées et au bénéfice de la société dans son ensemble. » (La révolution russe et la théorie du prolétariat, 1974 )

En effet, Engels avait prévu que l’une des conséquences de la guerre mondiale à venir, et qui pointait déjà, serait la victoire des USA, ce qui obligerait l’agriculture européenne soit à se replier sur la consommation interne, soit à prendre le chemin de la transformation sociale..

Si l’effet sur l’agriculture occidentale fut moindre, il fut important sur la Russie, qui dut se restructurer sur la production en vue du marché intérieur exclusivement. Cette évolution avait été prévue par Marx qui pensait qu’après l’abolition du servage (1861), la Russie devait inévitablement passer d’exportatrice à importatrice et qu’elle souffrirait de disettes périodiques (Communauté et communisme en Russie, p. 60)

Comme point d’orgue aux études sur la « question russe », Camatte soutient qu’au moment où il écrivait (1974, ensuite les choses ont un peu évolué), « … en Russie le capital n’a pas réussi à accomplir sa domination réelle, car il n’est pas parvenu à dominer l’agriculture, et selon Bordiga le surgissement des kolkhozes ( coopératives agricoles ) durant la collectivisation stalinienne a été un compromis entre les classes destiné à limiter la production de prolétaires ruraux et à leur opposer un antagoniste, pour ainsi augmenter l’autonomie et le pouvoir de l’État. » (« Introduction », 1974) « La conséquence économique, cependant, a été la formation d’une structure peu productive, principale cause de la crise agraire permanente. » (La révolution russe...prolétariat, 1974 )

***

Enfin, vers la fin de Communauté et communisme en Russie, Camatte fait une observation intéressante et opportune, qui n’a pas directement à voir avec la Russie, mais qui constitue une critique anticipée au sujet des communautés et des idéologies du type « commun » :

« Dans d’autres lieux, le capital utilise le phénomène communautaire pour faire obstacle à l’autonomisation de la classe ouvrière, comme en Afrique du Sud, où le prolétariat noir, de retour à sa communauté [...]après quelles année passées dans les villes, est réabsorbé par elle […] D’une manière générale, en arrivant au stade de communauté matérielle, le capital n’a plus besoin de dissoudre totalement les anciennes relations sociales pour pouvoir dominer ; d’autant plus que les dissoudre détruirait la possibilité même de son implantation, car ayant besoin d’êtres humains, il est indispensable que ceux-ci puissent survivre ; ainsi donc, dans certains endroits du globe, le seul comportement vital viable est le communautaire. » (Communauté et communisme en Russie, p.96)

Citation de « La révolution russe et la théorie du prolétariat » 1974 :

« La révolution russe joue le rôle du sommet de la pensée. Y compris parmi les éléments les plus radicaux, qui prennent du conseillisme la revendication des conseils et l’autogestion, comme les éléments ayant animé l’Internationale Situationniste, et qui firent une critique très pertinente des bolchéviks et de Lénine, la révolution russe joue le rôle de modèle : la formation des soviets. […] Pour les anarchistes, la révolution espagnole remplace la russe. »

Deux remarques : l’aune à propos des rackets, et l’autre de l’épique…

. Abandon de la théorie du prolétariat : Contre la domestication, Errance de l’humanité, Ce monde qu’il faut quitter

[…] au moment où commençait la deuxième série d’Invariance (1971), était affirmée l’idée que le capital avait outrepasser ses limites, et qu’il en résultait qu’une analyse strictement classiste devenait difficile : nous ne parlions pas en vain de classe universelle. (Vers la communauté humaine, 1976 )

En 1973, -année très significative – l’impulsion de 68 s’épuise en France (aux USA, épuisée la fin 1971), la crise économique revient sous la forme de « crise pétrolière », et l’on assiste au renversement par le Gal Pinochet du Président S. Allende au Chili... J’insiste sur ce point, car parfois on entend parfois parler joyeusement du « deuxième assaut prolétaire contre la société de classe » qui irait de 1968 à 1977. Ceci est une demie – vérité, car dans les pays très centraux du capitalisme, comme la France, les USA, et l’Allemagne , les choses finirent bien avant ; dans d’autres pays les choses traînèrent encore quelques années, en Angleterre par exemple, où la « paix sociale » ne put être obtenue que bien plus tard, et dans des pays que nous pourrions qualifier de « périphériques », Portugal, Espagne, Argentine ou Pologne, connaissant encore des mouvements de lutte, bien que dans un contexte où les think – tanks du capitalisme mondial comptent déjà sur de possibles « débordements » et sur des initiatives autour de leur gestion. Dans certains endroits on entre – baillera la porte à la démocratie, ailleurs ce sera des répressions sanglantes, qui cependant ne déboucheront pas sur des dictatures de longue durée, comparables à celle de Franco en Espagne. C’est également la période pendant laquelle de nombreux groupes gauchistes ayant vu le jour dans les feux de 1968 entrent en crise et disparaissent, mais – contre tout pronostic – d’autres groupes, tel ICO ou l’I.S. et Solidarity qui pensaient qu’avec la crise du stalinisme leur heure avait sonnée, entrent également en crise et disparaissent. Invariance ne disparaît pas, elle évolue – ou mute, si l’on préfère - ce que concrétisera l’abandon de la « classe universelle ». Les changements de perspective les plus importants se trouvent dans deux textes datant de Mai 1973, « Errance de l’humanité » et « Contre la domestication », ainsi que dans celui de l’année suivant (1974) « Ce monde qu’il faut quitter ». Dans ces textes Camatte ne conçoit plus la classe universelle comme classe porteuse de négativité mais comme « ensemble d’homme et de femmes prolétarisés, ensemble des esclaves du capital » (« Errance de l’humanité – Conscience répressive – Communisme », 1973). Cette analyse était étroitement liée, d’autre part, à la considération selon laquelle la loi de la valeur n’était plus opérationnelle, après avoir suivi de près avec quelques camarades, tel Jean – Louis Darlet les nombreuses péripéties de la crise monétaire ayant abouti à l’abandon de l’étalon or […], ainsi qu’un étude sur le crédit et le capital fictif. (Gloses en Marge d’une réalité, X)

Dans Vers la communauté humaine (1976), Jacques Camatte résume ainsi son évolution : « L’étude du capital et d’autres formes de production me convainquit toujours plus de la converge MPC – MPA […] De son côté Darlet en était arrivé à la conclusion que le capital n’est rien d’autre qu’une représentation, ce que je préfère énoncer ainsi : le capital n’est plus qu’une représentation, pour tenir en compte le fait qu’il est devenu tel […] à travers un procès historique. Il est clair qu’à partir de là la problématique du capital fictif est dépassée, ce qui pose simultanément et de manière encore plus aiguë la question de la classe révolutionnaire., d’autant plus qu’il n’est désormais plus possible de maintenir la thèse de la classe universelle. L’affirmation de celle – ci peut se concevoir pour une période de temps assez brève, mais à partir du moment où il se révèle que le laps doit être plus long, on ne peut plus l’utiliser […]. (Vers la communauté humaine, 1976 )

Un an auparavant, dans Prolétariat et Révolution (1975) Camatte avait abordé plus concrètement – mais depuis la perspective de la communauté – la question du prolétariat et de son rapport avec le développement des forces productives capitalistes : « Il devint évident que l’on ne pouvait sortir de l’impasse sans abandonner la théorie du prolétariat. […] L’exemple des révolutions allemandes et surtout russe, montrait que le prolétariat était largement capable de détruire un ordre social faisant obstacle au développement des forces productives […] mais au moment où il s’agissait de fonder une autre communauté, il demeura prisonnier de la rationalité de développement de ces forces et s’enferma dans le problème de leur gestion . »

Cette critique de la conception marxiste du développement des forces productives * 4 était déjà présente dans Errance de l’humanité (1973) : « […] Marx considéra que l’émancipation humaine dépendait de l’apogée de ces forces ( productives ) ; la révolution communiste – et donc la fin du MPC – devait se produire lorsque celui – ci n’était plus suffisamment « large » pour les contenir. Cependant, Marx reste enfermé dans une ambiguïté: d’un côté il pense que l’homme est un obstacle pour le capital car celui -ci le détruit en empêchant son développement en tant que force productive, et dans certains cas, Marx pose la possibilité que le capital parvienne à échapper aux restrictions humaines. Partant de là, Marx est emmené à postuler une auto - négation du capital dans laquelle les crises sont perçues soit comme moment de restructuration du capital, [...] soit comme moment effectif de sa destruction. »

*4 Selon J.Camatte, Bordiga avait rompu avec la perspective « marxiste » classique au sujet du développement des forces productives afin d’accéder au communisme, ce qui était cohérent avec son affirmation de la possibilité de celui – ci dès 1848.

Comme prévisible, l’abandon de la théorie du prolétariat se traduisit par un virage à 180° dans la direction prise par la revue. Dans les « Thèses provisoires », (1973) signale déjà que « l’affirmation de la dimension biologique de la révolution, etc., a conduit les camarades qui produisaient Invariance à tenter de préciser et d’exposer une certaine représentation positive du devenir de l’humanité et de l’avènement de la révolution […] et à constater l’immensité des sujets qui inévitablement se présentaient à nous. »

Conséquemment, le diagnostic final – présenté en août 1974 dans « Ce monde qu’il faut quitter », (Invariance, série II, n°5) – serait le suivant : «...le MPC ne va pas disparaître après une lutte frontale des personnes contre leur oppression actuelle, mais par un immense abandon qui implique un rejet du chemin parcouru par l’humanité depuis des millénaires. »

Cette même année 1974, Camatte conclut que le procès – révolution avait touché à sa fin, et en 1983, dans le texte Gloses en marge d’une réalité I, apparaît le thème de la mort potentielle du capital (lié à celui de l’anthropomorphose) où il déclare que l’invariance en question est celle du désir de communauté, de retour à une union avec la nature […] (« Épilogue au Manifeste Communiste 1848 », 1989). Ensuite il ne fera qu’approfondir dans cette direction de retour à l’union avec la nature et d’étude de ce qu’il nomme les « présuppositions » du capital, telles que l’agriculture néolithique, le patriarcat, sujets très éloignés de la problématique immédiate du capitalisme ( il ne se limite pas à cela, mais y consacre une abondante attention) .

. Répercussion directe de l’œuvre de Jacques Camatte

. En France : Il y a une influence claire et importante de J. Camatte sur « l’ultragauche » (fr. dans le texte) post 1968 en général, à travers la publication des textes des classiques maudits de la gauche communiste, sur La Vieille Taupe, Le Mouvement Communiste Dauvé – avec certaines spécificités que nous examinerons plus loin – sur des groupes tels que Négation, Le Voyou, Les Amis de 4 Millions de Jeunes Travailleurs (influence plus marginale, ce dernier groupe fut en effet plus influencé par Dauvé et l’IS) ; on ne peut également pas comprendre la crise d’ICO sans l’influence d’Invariance sur Dauvé et d’autres. En général – chose rarement mise en relief – à partir de 68, tout le courant autogestionnaire ( ou de « gestion ouvrière ») basée sur les théories de « S.ou B. » [Socialisme ou barbarie] entre en crise, et ce fut précisément alors que les anciens de « S. ou B. », Castoriadis, Lyotard, Lefort débutèrent leur carrière de stars intellectuelles.

. En Italie : Invariance influença des groupes et des individus minoritaires mais significatifs, qui critiquaient les limites des conseils en tant qu’idéologie opérante, dans une large mesure car les staliniens et gauchistes (opéraistes inclus ) ne les laissaient pas intervenir dans les assemblées. Parmi ceux – ci, l’Organisation Conseilliste de Turin, ou le groupe « Ludd », formé en 1969 à partir d’éléments d’origine anarchistes en majorité, dissout en 1971. Dans leur revue - « Ludd – conseil ouvrier » parut « L’utopie capitaliste », texte d’Eddy Ginosa et Giorgio Cesarano, traduit et publié par Invariance. Le groupe « Comontismo » - dont le nom est une traduction plus ou moins littérale de Gemeinwesen (com=commun, et ontos= être) se forma en 1971. Selon Francesco Santini, Comontismo identifia son propre milieu (en grande part vétérans de l’Organisation Conseilliste de Turin) avec le parti historique, ou mieux encore, avec la Gemeinwesen, qui devait être mise en pratique immédiatement et sur le terrain ; il s’agissait de passer au communisme à vingt ou trente personnes, en communisant, une fois pour toute tous les rapports. (une de leur plus célèbre formule était « Contre le capital, lutte criminelle ! », ce qui peut nous donner l’idée de comment il concevaient le passage au communisme à l’échelle microscopique. Vid. « L’épingle stérilisée », texte des FVM).

Sergio Bologna, par exemple, qui s’était déjà distingué pour avoir écrit un livre intitulé « Mai 68 en France » ne mentionnant ni Situationnistes, ni Enragés , organisa rapidement un silence cadenassé autour de ces groupes qui furent dès lors gommés de l’histoire du 68 italien. Cependant, en Italie furent traduits de nombreux textes de J. Camatte (en juillet 1969,un numéro unique d’Invariance traduit en italien fut publié, alors qu’à Naples en 1971 ce fut une anthologie de textes de cette revue), Capital et Gemeinwesen fut également traduit sous le titre de Il Capitale Totale.

. Aux États – Unis : l’influence de J. Camatte s’exerça surtout sur Fredy Perlman, le groupe Black & Red (expérience qui court de 1968 à 1976) qui publie Errance… et le texte de Négation en 1975 ; Fith Estate (groupe qui vers 1975 commence à évoluer vers le primitivisme). La relation avec Perlman se maintient jusqu’à la mort de celui – ci en 1985, il existe une correspondance incluse dans certains des textes de J. Camatte. Dans la petite anthologie El persistente atractivo del nacionalismo (Pepitas de Calabaza, 2013) (NdT: L’attraction persistante du nationalisme), livre traduit par mes soins, aucune mention de la relation de Perlman avec Camatte n’apparaît, soit dans le prologue ou dans l’épilogue, et bizarrement, un texte très bref, mais très bon, « Dix thèses sur la prolifération des égocrates » que j’avais proposé fut rejeté. Rétrospectivement, mon impression est qu’un correcteur politiquement correct, ou un analyste des marchés libertaires ont joué leur rôle dans ce rejet, autant que dans ces oublis. Le livre de Seidman Les ouvriers contre le travail (Pepitas de Calabaza, 2104) dénote une certaine influence souterraine de J. Camatte (dans ce cas à propos de l’anarcosyndicalisme espagnol) en abordant le sujet des « forces productives » dont le développement sera pris en charge par le mouvement ouvrier « anticapitaliste ». Il s’agit là d’une thématique très camatienne, dont cependant on ne trouve aucune mention dans tout le livre. Nous savons que Seidman fréquenta durant ses investigations européennes Échanges et Etcétera. De fait, lorsque Jorge Montero et moi - même proposâmes un épilogue où il était un peu question de J. Camatte et de l’Ultragauche française, ce fut un bras de fer pour parvenir à l’inclure, car il semble bien que dans ce cas également nous avions à faire à une opposition anonyme...

. En Grande Bretagne, à partir de 1975 le groupe Solidarity entre en crise prolongée. C’est de cette année là que date le « texte perdu » ‘The illusions of Solidarity’ (http: http://libcom.org/library/illusion-solidarity-david-brown ) publié seulement en 2011, œuvre de David Brown, memebre de Solidarity aui traduisit un bon nombre de textes de Camatte en anglais, et fit une critique approfondie de ce groupe qui disparaîtra l’an suivant (1976), bien que son agonie se prolongea un peu encore.

. En Espagne? L’influence la plus perceptible s’exerça sur le Movimiento Ibérico de Liberación (MIL), au travers de la librairie La Vieille Taupe (lettre de la Vieille Taupe au MIL, Paris, 8 février 1971 ) où l’on peut lire ceci : « Généralement notre opinion se trouve exprimée dans les textes [Cahiers ] Spartacus que nous vous avons donné : ceux de Guillaume et Barrot dans le Kautsky, le prologue au texte de R. Luxembourg autour des grèves en Belgique, et tous les Invariance. Ces écrits suivent notre évolution et nous sommes d’accord avec eux, à exception de certains points qui demandent des précisions et des critiques, puisque Invariance comprend deux sortes de textes :

1) Textes classiques et historiques du mouvement bordiguiste.
2)Textes rédigés par les personnes qui publient Invariance.

Dans ces textes importants et enrichissants, nous avons trouvé des points inacceptables – léninisme, date de la Révolution, etc. - . Nous pensons que le numéro 3 d’Invariance (Théorie du Prolétariat) est particulièrement important. Faites – nous savoir ce que vous en pensez. »

On peut donc supposer que les gens de la Vieille Taupe n’étaient pas en complet accord avec certains textes de J. Camatte
en 1971, alors que Camatte n’avait pas encore abandonné la théorie du prolétariat, ni rien de tel).

Réponse du MIL à la Vieille Taupe ( décembre 1971 ) :

« Nous nous sommes partagé les Invariance et le Kautsky, et nous les lisons tous. Nous avons commencé le fameux N° 3 d’Invariance que vous nous recommandez. […] Nous sommes très intéressés par Invariance, bien que nous croyons devoir manifester quelques observations : cette revue cite extensivement Lénine et en arrive à dire même que Lénine et le léninisme sont deux choses différentes...

Il est très exact de dire que la lecture de « S. ou B. » bien que digne d’intérêt , ne soit vraiment féconde qu’en lisant parallèlement Bordiga, Invariance, etc. »


Plus tard, de la main de Zero – zyx arrivera « Communauté et communisme en Russie » (1975), puis le livre de Santi Soler, Marxismo : señas de una identidad (1980) [ndT Marxisme signes d’une identité ]dans lequel se trouvent quelques brèves références à Camatte et Invariance, ce qui permet de supposer que l’influence de J. Camatte à travers la Vieille Taupe se tourna plus vers la récupération des « textes maudits du communisme » que vers théorisation de Jacques Camatte lui-même. En 1977 paraît, incluse dans une série improprement nommée Critique de la Politique, la première publication du groupe Etcétera, qui n’était rien d’autre que les Gloses marginales à l’article ‘Le roi de Prusse et la Réforme sociale’ de K. Marx ( Invariance n°5). La traduction d’Etcétera ne dit ni d’où vient le texte, ni le nom de son traducteur (il y a plus, il était donné à entendre sur la couverture qu’eux mêmes en étaient les traducteurs d’après la version originale allemande…). La chose n’en resta pas là, car leur épilogue consistait à donner de la Gemeinwesen et de la communauté sans arrêt, puis à paraphraser sans vergogne un long fragment du seul texte publié alors en castillan : « Communauté et communisme en Russie ». Pourquoi ?

Il existe des explications pour tous les goûts – sauf la leur, qu’il n’ont jamais livré - , mais ce ne fut pas seulement pour briller sur le dos de J. Camatte : sans aucun doute existe-t-il des rapports plus complexes et des ramifications internationales dans cette affaire…

Peu de temps après, dans le n°3 de la série Crítica de la Política, « La ilusión democrática » ils présentèrent une biographie de Bordiga si replète d’erreurs facilement détectables, que les bordiguistes officiels réagirent par la publication d’un article intitulé « Le stalinisme n’est pas le seul à avoir son école de falsification » (disponible en ligne) auquel Etcétera n’a jamais répondu. Ils s’enhardirent au point de terminer leur présentation par cette prétention... « de remplir une fois pour toutes ce vide, ce silence complice, que les ‘spécialistes’ des anthologies et approximations au sujet de Bordiga voulaient maintenir par opportunisme, au nom de la divergence de leur problématique » (77)

Et c’est là que se clôt le chapitre des répercussions durant des décennies… J. Camatte commença à sortir de l’oubli grâce à la revitalisation du « courant communicateur » (ndT : sic) autour des années 2008 – 2011, lorsque des groupes tels que Théorie Communiste, Aufheben, Endnotes, s’intéressent à cette héritage et à le rendre accessible.

. Similitudes et différences avec la « critique de la valeur », dépassement de la loi de la valeur, anthropomorphose du capital

Avant toute chose, je voudrais commencer par la critique générale émise par Camatte dans Invariance envers ceux qui, comme l’I.S., et d’autres qui selon lui n’allaient pas plus loin que la critique de la marchandise, de son fétichisme, et du travail comme marchandise (et non comme aspect d’un rapport social), qui est le point commun entre ces groupes et « la critique de la valeur », bien que cette dernière soit plus sophistiquée.

Par exemple, dans La révolution communiste : thèse de travail (1969): « Les situationnistes*5 (ainsi que de nombreux trotskistes), à la suite de Luckàcs placent la marchandise au centre de leur critique. Ils oublient que pour Marx : ‘’ Le trait le plus caractéristique du mode capitaliste de production est la production de plus-value comme objectif direct et motif déterminant de la production. Le capital produit essentiellement du capital, et il ne la fait que dans la mesure où il produit de la plus-value.’’ (Le Capital, Livre III, p. 117.) L’objectif de tout capitaliste n’est pas de produire de la valeur, mais que sa marchandise le moins de valeur possible, afin que vendue au même prix que la concurrence, elle offre un bénéfice différentiel, un ajout de plus-value. La plus-value n’est pas un pouvoir sur des marchandises qui se consomment et s’échangent, mais sur des personnes et des moyens de production que l’on fait travailler ensemble pour obtenir des bénéfices. »

Bien des années plus tard, Camatte, dans Gloses en marge d’une réalité, VII (2008) y insiste : « Parler de spectacle en opérant dans la catégorie de la marchandise, c’est ne pas parvenir à l’invisible. » L’invisible, est bien entendu, ce qui arrive dans la production, c’est–à-dire le rapport social capitaliste comme rapport d’exploitation, et non uniquement un rapport d’échange généralisé.

***

Ceci dit, passons à présent à « critique de la valeur » :

Aussi bien Camatte que les représentants de « critique de la valeur » coïncident sur le fait que la contradiction fondamentale du capital est celle qui se produit entre le procès de production immédiat (procès de valorisation) et le procès de circulation (procès de dévalorisation). L’unité des deux procès se présente donc comme procès de valorisation et de dévalorisation, unité contradictoire.

Ils sont également d’accord sur le fait que plus le capital se développe, plus il lui est malaisé d’obtenir un surcroît important de plus-value relative, puisque la part du travail vivant employée diminue relativement à la part du travail mort mise en mouvement […].

Ils différent sur l’idée que la limite du capital consiste sur dans le fait que celui-ci est basé sur l’exploitation sur le travail d’autrui, c’est une relation de sociale de classe contradictoire (de là l’importance accordée par Camatte et par d’autres à la plus-value par rapport à la valeur) [...]. Comme le dit Roland Simon, de Théorie Communiste, dans une critique à Anselme Jappe *6 : « L’objectif de la production capitaliste n’est pas la valeur, mais la plus-value contenue en elle, et l’on pourrait ajouter que l’objectif n’est même pas la plus-value, mais la reproduction des classes et de son rapport.»

***

*5 Il est étrange que les situationnistes n’aient jamais rien dit, ni en bien, ni en mal d’Invariance. *6 http://raumgegenzement.blogspot.de//2010/10/01/roland-simon-a-propos-dun-texte-danselm-jappe-2009/

D’autres différences entre Invariance et la « critique de la valeur » des groupes Krisis et Exit ! sont historiques : à la différence de ces derniers, entre Camatte et les survivants de la gauche communiste italienne existe une continuité directe, peut-être due à la contemporanéité du passage à la domination réelle avec la nazisme en Allemagne qui rendit toute continuité générationnelle impossible, ce n’est pas le cas en Italie, ni en France (cela pourrait paraître un détail insignifiant, pourtant la continuité historique a souvent son importance). D’autre part, puisqu’on est dans l’histoire, Invariance relie presque toujours son analyse du capital à une succession de faits historiques concrets et à leurs conséquences, il prête également beaucoup d’attention à des phénomènes non strictement anticapitalistes, comme la décolonisation ; par contre, la « critique de la valeur » dévoile ses lointaines origines franckfortiennes en s’adonnant en grande part à une théorisation plus abstraite – sous le prétexte de n’avoir pas de recettes pratiques à offrir- alors qu’ils pourraient se limiter simplement à analyser des réalités plus concrètes, ou bien à une visite guidée du musée des horreurs de l’actualité, ce qui n’est pas dépourvu en soi d’intérêt, mais sans aucune perspective de « pronostic » ou d’anticipation.

Une autre différence s’ancre dans la distinction faite entre « Marx ésotérique » et « Marx exotérique » par la Neue-Marx-Lektüre allemande des années 70, poussa les représentants de « la critique de la valeur », qui la firent leur, à postuler que la lutte des classes était « immanente au système » (et donc, par là-même, inopérante au moment de déterminer son évolution) ; Camatte, par contre, approuve, d’un côté ce qu’il dénomme « le réformisme révolutionnaire » de Marx qu’il considère historiquement justifié, et décrit, d’un autre côté, ce que nous pourrions appeler « la fuite du capital », sans minimiser la lutte des classes a priori. Le groupe français Temps Critiques résume bien la position de « la critique de la valeur » : « Krisis ne prend pas acte de la défaite du prolétariat, mais proclame son incapacité congénitale à être autre chose que capital variable. Le reproche que l’on peut adresser à Krisis n’est pas celui de nier la réalité actuelle,*7 mais de nier celle d’hier, de nier l’histoire de la lutte des classes […] .»*8

Cependant, « la critique de la valeur » va plus loin : elle établit un lien nécessaire entre la lutte des classes, l’antisémitisme, le populisme et d’autres politiques fondées sur la recherche du bouc émissaire -prenant la partie – la lutte des classes- pour le tout – c’est-à-dire la dynamique , disons racketiste, du capital comme totalité. De cette façon, tout en faisant montre d’une largeur de vue, elle taxe « d’insuffisance » tout mouvement réel.

Sans minimiser leurs différences, nous pourrions dire que le Camatte actuel autant que « la critique de la valeur » manquent d’attention quant aux mouvements contemporains des populations excédentaires créées par l’évolution catastrophique du capitalisme (Camatte car ayant abandonné toute analyse en terme de valeur et de classes, et Krisis car éliminant toute question de classes en la submergeant dans la valeur).

Pour Camatte, bien que la « fuite » du capital vers le capital fictif puise ses origines dans les difficultés de valorisation de celui-ci, ce processus ne laisse pas d’avoir des répercussions sur les rapports sociaux (malgré le fait que, la répercussion concrète ne peut qu’être distordue par la priorité accordée à « la communauté humaine » en tant qu’hypothétique sujet transformateur).

Toutefois, les deux convergent non seulement dans la conception du capital comme « sujet automate », mais aussi dans « le rejet de la mission historique du prolétariat » (pour J. Camatte, dès le moment où est rejetée la théorie de la valeur et qu’il considère que le capital s’est transformé en représentation).

*7 si l’on approfondit la question, il y a bien déni de la réalité actuelle, ou pour le moins, d'importants aspects de celle-ci

*8 « Poursuite de la valorisation ou domination du capital sur la valeur ? » ( http://tempscritiques.free.fr/spip;php?article166 ) (2006)

Selon Camatte, le point de départ de l’abandon de la théorie de la valeur a été la constatation qu’à partir de 1956, aux USA le nombre de travailleurs improductifs – en terme de production de plus-value- avait dépassé le nombre de travailleurs productifs. Il écrit en 1992, dans Épilogue au Manifeste Communiste « exposé dans les .» de 1848 » : « À partir de là, il devint évident que le mouvement du capital dépassait la loi de la valeur, qu’il avait dépassé ses limites, comme Marx l’avait exposé dans les Gründrisse […].»

C’est ici que le thème de l’anthropomorphisation fait son apparition :

Pour Camatte, en se transformant en représentation, le capital tend à échapper à la nécessité de s’incarner en un procès de production matérielle. De cette manière, il est capable d’escamoter ou d’englober les difficultés surgies au cours de son développement antérieur. Le capital devient espèce humaine et s’empare de tout ce qui est humain ; les hommes et les femmes se transformant en objets réifiés, le capital réalise son projet de domination sur la nature, et se pose en discontinuité totale avec celle-ci. (« La séparation nécessaire et l’immense refus », 1979)

D’autre part, l’anthropomorphisation n ‘exclut pas un mouvement antagonique – à savoir que le capital oblige les êtres humains à l’être- ni toute capacité de lutte, car le capital en se séparant de l’espèce humaine, l’espèce humaine peut également se séparer de lui. (La mort potentielle du capital, décembre 2001).

À ce propos, dans un texte de 2007 (Commentaire sur le texte de Marcel) Roland Simon et Bernard Lyon, de T.C., font cette remarque critique : « Avec la « communauté matérielle » et « l’anthropomorphose » […] nous sommes passés de l’asymétrie des pôles du rapport dans son implication réciproque […] à une occultation ou annihilation de la contradiction qui fait que ce mouvement existe. Le résultat détaché de son propre procès de constitution, se présente comme sa propre cause (réification). C’est l’auto-présupposition du capital sans la contradiction qui la constitue. La notion de « communauté matérielle » se réfère à des individus-personnes qu’il s’agit de réunir ; c’est de fait, une notion politique. »

En effet, on peut se demander quel est le nœud du rapport social capitaliste une fois dépassée la loi de la valeur. Sur quoi repose-t-il ? Marx écrivait déjà en 1857 dans son Introduction générale à la critique de l’économie politique que :

La population est une abstraction si je laisse de côté, par exemple, les classes qui la compose. Ces classes sont, à leur tour, un mot vide de sens, si je méconnais les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple, le travail salarié, le capital, etc.[...]Le capital, par exemple, n’est rien sans travail salarié, valeur, argent, prix, etc.

***

Là où la « critique de la valeur » semble bien prendre l’avantage sur Camatte en capacité explicative est la théorie de la dissociation-valeur introduite en 1992 par Roswitha Scholtz pour se référer à la « scission » qui fonde l’existence de la valeur comme forme sociale fétichiste et structurellement « masculine » ( malgré le fait que certaines femmes produisent de la valeur et même gèrent sa production ).

Concrètement, cette théorie soutient que les activités reproductives que le capitalisme délègue aux femmes possède un caractère distinct par rapport au travail abstrait, et constituent une dimension de la société capitaliste qui fait partie de la même réalité sociale que valeur/plus-value, mais qui lui est cependant extérieur et qui de ce fait constitue un présupposé du capitalisme.

Dans ce sens, ce qui est décisif c’est que les transformations historiques des rapports de genre et des rapports sociaux en général doivent se comprendre à partir des mécanismes et structures de la scission de la valeur ; par exemple, lorsque les femmes ne peuvent plus assumer ces tâches reproductives car elles doivent s’occuper tant de la famille comme de leur travail rémunéré, ou quand l’obsolescence du travail abstrait produit également une violente réaffirmation des structures, hiérarchies et conduites patriarcales.

En ce qui concerne ces questions, Camatte, - sans être indifférent à celles-ci- se trouve réduit à parler de « l’espèce » et de « communauté humano-féminine », car une fois que nous avons posé que la loi de la valeur est dépassée, et par conséquent la distinction travail productif/travail improductif, quelle interprétation concrète donner au mouvement des femmes ? Au-delà de faire allusion génériquement à l’avènement de la « communauté humano-féminine » comme objectif et la domination masculine comme une des « présupposition du capital », J. Camatte ne peut dire que des choses telles que « le phénomène révolutionnaire a été effectivement fragmenté et ses diverses composantes se sont autonomisées, ce qui est une affirmation du capital, car cela facilite le devenir de la séparation ». (« Épilogue au Manifeste Communiste 1848 », 1992) en même temps qu’il parle de « la mort potentielle du capital » puisque l’extraction de plus-value au dépens du travail des hommes et des femmes a disparu. […]

Camatte compte dans son œuvre, a minima, une paire de textes classiques, et les classiques sont toujours actuels. L’analyse de Capital et Gemeinwesen anticipe parfaitement, et dans certains cas dépasse la « critique de la valeur », par exemple. Un autre texte classique -et qui en fait donc partie- « La mystification démocratique »,( et non uniquement le fragment de ce texte disponible en anglais et en castillan, mais le texte dans sa totalité ) est La révolution communiste : thèses de travail (1969) où est exposé un bilan très élaboré, aussi bien dans le temps que dans l’espace de la révolution communiste.

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Message par Patlotch le Jeu 21 Fév - 21:29


publié ce soir ici https://www.facebook.com/jprefere.nepas


à propos et à repartir de JACQUES CAMATTE au présent

il me paraît rétrospectivement évident que ce penseur, qui deviendra un jour incontournable, et qui est un des héritiers de Marx les plus conséquents, des plus fidèles à son esprit dans la dimension d'ouverture à tous les domaines de la vie que j'ai évoqués;

évident que la mise à l'écart de sa pensée, par les "marxistes" y compris d'ultragauche et théoriciens de la communisation, est une calamité théorique dont nous payons tous les conséquences trop durables

je passe sur le sectarisme aveugle - que porte encore le tartuffe jésuite Roland Simon RS/TC, comme par hasard -, dont Jacques Camatte a souffert, puis dépassé : « Je n'ai pas d'ennemis: l'enfermement s'abolit. », dit-il en page d'accueil d'Invariance

je regrette, je l'ai écrit, que Federico Corriente, dans des textes récents traduits par mon ami Adé, que j'ai mis en ligne dans ce sujet, n'aborde pas le Camatte à partir de la fin des années 70 début des 80, qui est bien sûr le plus passionnant pour remettre en cause et en chantier une perspective révolutionnaire, non prolétarienne et pas nécessairement dans la "structure d'horizon" d'une "Révolution"* mythifiée par nos "révolutionnaires" ni plus ni moins que par tous curés : chrétiens intégristes, islamistes, sionistes de l'apartheid israélien, laïcards d'extrême-gauche... j'en passe que j'ignore
* voire LE CONCEPT DE RÉVOLUTION

j'ignore beaucoup de choses, mais je sais celles dont je ne veux plus

et vous, dans tout ça ?

PS : ne vous inquiétez pas pour ma santé mentale, je suis habitué à entendre : « Patlotch, "graphomane compulsif" (Léon de Mattis), parle tout seul ». Avec qui puis-je espérer "causer" au sens de Diderot, parler et causer des effets ?

mais sachez que si vous persistez à vous enfermer dans la prétendue, par Bruno Astarian/Hic Salta en 2016, Solitude de la théorie communiste, c'est d'avoir oublié, pour autant que vous l'auriez connue, la leçon d'Aristote, Marx, et quelques autres Frères voyants (Éluard parland des peintres), voyant bien plus loin et mieux que Bernard Lyon (BL/TC) le Préviseur tropprès, nous annonçant la communisation pour 2020, et que d'aucuns d'autres que vous considérez comme des "vôtres" comme Alain Corne de Carbure/ Lutte de classes/Guerre civile/Communisation (sic) ont vu se rapprocher avec les Gilets jaunes : faut-il en rire ou en pleurer ?

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Message par Florage le Jeu 28 Mar - 3:40


abolir la domestication
Jacques Camatte a écrit:1973 (Contre la domestication) : « Il faut détruire le comportement de domestique dont le maître est le capital. »

1980 (Violence et domestication) : « La domestication est un procès par lequel l’espèce, qui le subit, est arrachée à son procès de vie naturel, et se trouve placée sous la dépendance d'un procès de vie d'une autre espèce. Dans le cas des êtres humains, la domestication - prolongement de ce qu'ils infligèrent aux animaux - est le fait de l'acceptation de l'ordre établi sans qu'il y ait de contrainte.»

2019 (Un autre devenir) : « En ce qui me concerne je suis parvenu à me connecter à ma naturalité et à la puissance de l'enfant que je fus et non à un enfant intérieur. Pour l'espèce il s'agit de la fin de l'errance. Avec le mouvement du capital elle pense avoir atteint une sécurité et être sortie de la dépendance, de l'enfance. Autrement dit la prématuration du bébé humain a été cause d'un traumatisme – à partir du moment où elle s'est trop séparée du reste de la nature et a perdu la continuité. L'enfant et sa supposée infirmité – sa dépendance - est ce contre quoi les hommes vont lutter. Il faut sortir de l'enfance et cette exigence s'imposa tant aux hommes qu'aux femmes. Mais cela redoubla d'intensité chez les hommes du fait que les femmes sont assimilées à des enfants (l'état d'enfant est le paradigme de l'infériorité) afin de les dominer. Ceci implique qu'on ne peut pas étudier l'assujettissement des femmes par les hommes sans tenir compte de la répression sur les enfants qui est à la base de toute la dynamique de celle-ci qui s'impose au départ comme une dynamique de protection: se protéger contre un risque d'extinction. »
Patlotch a écrit:je reviendrai ailleurs sur ce concept central de domestication, notamment dans son rapport à l'élevage/éducation des enfants construisant leur dépendance d'une autorité quelle qu'elle soit, et en rapport avec l'art.
Baudelaire : « Le génie n'est que l'enfance retrouvée à volonté »
Paul Klee : « Je veux être un nouveau-né, ne sachant rien de l'Europe, ignorant les poètes et les modes, presque un primitif. »
Pour Picasso il n'y a pas de frontière entre le monde de l'enfant et celui créé par l'artiste. Lui qui affirmait « Je n'ai jamais fait de dessins d'enfant », dit à la fin de sa vie vouloir « retrouver le geste de l'enfance », la gratuité du geste créatif, l'instantanéité de l'invention, une spontanéité qui n'a rien à faire du ressemblant, du bien fait, du bien fini

CAMATTE et NOUS 11-Picasso-jeune-peintre
Le jeune peintre,
14 avril 1972 (un an avant sa mort à 91 ans)
Huile sur toile, 91 x 72,5 cm.

Patlotch a écrit:plus bas le dernier texte en date sur le site de Jacques Camatte, en forme de vœux pour "un autre devenir"

on pourrait le situer au bout d'un des fils conducteurs de sa pensée, depuis Contre la domestication, en 1973 : « Il faut détruire le comportement de domestique dont le maître est le capital. »

en effet, comme l'écrit un commentateur en 2010 : « Camatte a placé le refus de la domestication au centre, c'est là son grand mérite. La domestication parmi les hommes, comme également celle dans le comportement vis-à-vis de la nature. » Dans le Glossaire d'Invariance :

"La domestication, qui s'est réalisée quand le capital s'est constitué en communauté matérielle, a recomposé l'homme que, au début de son procès, il avait détruit-parcellisé" (1973). Les éléments de cette domestication, qui commence bien avant le surgissement du capital, sont à rechercher dans les phénomènes de séparation d'avec le reste de la nature et dans la répression parentale.

entre les deux textes on trouverait, en août 1980, Violence et domestication
8 - La domestication est un procès par lequel l’espèce, qui le subit, est arrachée à son procès de vie naturel, et se trouve placée sous la dépendance d'un procès de vie d'une autre espèce. Dans le cas des animaux et des plantes on parlera de leur exploitation ; dans celui des êtres humains, la domestication - prolongement de ce qu'ils infligèrent aux animaux - est le fait de l'acceptation de l'ordre établi sans qu'il y ait de contrainte ( tout au moins dans la phase finale du procès); c'est l'élimination de tous les instincts, de toutes les pulsions.

C'est donc un procès de mutilation. Ainsi les hommes et les femmes n'ont pu juguler la violence déchaînée par leur devenir même (le moment de la coupure et du déchaînement de la violence peut-être le fondement de ce qui dans la représentation religieuse est le péché originel, la catastrophe initiale, etc...) qu'en se domestiquant (la civilisation, la politesse, en sont des euphémismes).

32 - [...] On ne peut pas éviter la violence, mais on peut, répétons-le, éviter de se mettre sur le plan de celle du capital. [...]
On peut en revanche éviter la domestication. Notre sortie du monde vise à accéder à un potentiel d'énergie qui sera un immense potentiel de refus ; notre devenir autre sera d'abolir l'errance millénaire pour nous retrouver en tant qu' espèce-phylum devant réaliser le phénomène réflexif de la vie, en  symbiose avec tous les êtres vivants; avec au sein de l'espèce, l' accession-réalisation de l'individualité-gemeinwesen, c'est-à-dire que l'homme, la femme vivront des modalités simultanées et interpénétrées.

37 - En finir avec la violence implique d'abolir la dépendance qui est sanction de la séparation soi-autres, et la consécration  de la violence originelle, fondatrice de l’errance, ce qui aboutit aussi à détruire la base de la domestication. Cela ne veut pas dire abolir les liens entre membres de la communauté mais, tout au contraire, postule la nécessité de ne plus être séparé, puisque la séparation réclame la production de médiations externes pour rétablir l'union. Le terme de symbiose peut évoquer l' abolition de la dépendance.

Un autre devenir
Jacques Camatte, Invariance, 5 janvier 2019
Jacques Camatte a écrit:Je ne désire pas vous souhaiter une nouvelle année mais un autre devenir.

Pour cela je dois vous signaler le point d'aboutissement de mon investigation qui s'est conclue juste à la fin de 2018 et qui concerne mon devenir et celui de l'espèce. En ce qui me concerne je suis parvenu à me connecter à ma naturalité et à la puissance de l'enfant que je fus et non à un enfant intérieur. Pour l'espèce il s'agit de la fin de l'errance. Avec le mouvement du capital elle pense avoir atteint une sécurité et être sortie de la dépendance, de l'enfance. Autrement dit la prématuration du bébé humain a été cause d'un traumatisme – à partir du moment où elle s'est trop séparée du reste de la nature et a perdu la continuité. L'enfant et sa supposée infirmité – sa dépendance - est ce contre quoi les hommes vont lutter. Il faut sortir de l'enfance et cette exigence s'imposa tant aux hommes qu'aux femmes. Mais cela redoubla d'intensité chez les hommes du fait que les femmes sont assimilées à des enfants (l'état d'enfant est le paradigme de l'infériorité) afin de les dominer. Ceci implique qu'on ne peut pas étudier l'assujettissement des femmes par les hommes sans tenir compte de la répression sur les enfants qui est à la base de toute la dynamique de celle-ci qui s'impose au départ comme une dynamique de protection: se protéger contre un risque d'extinction.

La dynamique de l'inimitié s'origine dans la lutte contre la nature et contre la naturalité cause de notre dépendance. Donc, lutte contre les êtres vivants, les phénomènes naturels, et lutte contre les enfants.

On ne doit pas omettre que toute dépendance dérive dune séparation car elle crée un manque, une incomplétude que ce soit dans une dynamique positive afin de se séparer de quelque chose qui apparaît comme un obstacle à un développement ou dans une dynamique négative lorsqu'on subit ce qui est vécu comme une perte ou un abandon. Dans tous les cas au niveau de l'espèce comme de l'individu cela induit la mise au point d'un grand nombre de représentations compensatrices et justificatrices.

L'espèce ne se déploie plus dans l'errance mais dans l'artificialité qui nécessite une innovation toujours redéployée pour justement «créer» un substitut à tous les manques, c'est-à-dire toutes les données naturelles rejetées.

Au niveau individuel s'impose à chacun, à chacune de retrouver sa naturalité ce qui implique de revivre son enfance et la dépendance où elle fut placée, où il fut placé et, par là, se rendre apte à saisir ce que fut la communauté originelle de Homo sapiens. Dans cette dynamique tend à se réaliser l'individualité-Gemeinwesen et l'espèce n'est plus une entité séparée susceptible d'être hypostasiée. Dit autrement: on n'a pas à créer quoi que ce soit mais à retrouver la continuité.

Je me trouve dans une situation comparable à celle qui me conduisit à mettre fin à la rédaction des gloses en marge d'une réalité - une sorte de séparation non mutilante parce qu'elle visait à centrer l'investigation sur le devenir hors ce monde – je pense nécessaire d'abandonner la dynamique de la mise en évidence des possibles tant actuels qu'historiques de l'inversion, mais dire, signaler sa réalisation. On ne doit pas faire comme si elle était déjà réalisée, car le comme si dans ce cas a une dimension conjecturelle. Or, pour moi l'inversion ne dépend pas d'une conjecture (cf. Positionnement).

Les éléments fondamentaux concernant l'enfance ont été exposés dans De la vie, Addendum 2010 et Gloses IX. C'est dans ce dernier texte qu'est abordée la question du rapport enfance et esclavage, suggérée activement par Viviana Pâques. Pour moi le contenu des deux est la mise en dépendance, en sujétion, et donc recèle la dynamique de l'inimitié dont on ne peut échapper que si nous changeons totalement notre approche du bébé, de l'enfant.

Je vous transmets un résumé et n'ai pas rapporté en particulier comment, enfant de sept ans j'ai essayé de comprendre ce qu'adulte je nomme spéciose-ontose à travers la recherche d'une réponse à diverses questions comme : pourquoi les adultes sont-ils si méchants ? Ou: à quoi ça sert la vie ?

J'ajoute que je compte porter à bout la rédaction de la totalité de ce qui est prévu en ce qui concerne Émergence de Homo Gemeinwesen.

Fuir la dépendance vis-à-vis du temps c'est vivre un autre devenir: ce que je vous souhaite.

Affectueusement,

Jacques.

05 janvier 2019

Florage

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Message par Florage le Sam 8 Juin - 7:19


DEUX VISIONS D'UNE JEUNESSE EN LUTTE
ET L'AVENIR DU MONDE
Patlotch a écrit:deux interprétations opposées des mobilisations écologistes de la jeunesse autour de la figure de Greta Thunberg. La première aurait méritée le sujet LA PAROLE EST À LA DÉFONCE, qui voit en la jeune Suédoise rien moins que le retour de la bête immonde, sans nous dire quel ventre l'aurait fécondée (allusion à Brecht). Mais je l'ai trouvée intéressante de la confronter à deux lettres de Jacques Camatte, des 25 avril et 20, sur son site Invariance. C'est à ce jour sa dernière intervention et elle éclaire le point d'arrivée actuel de son cheminement théorique. Concernant l'enfance, elles critiquent ce qui est parfaitement mis en œuvre et justifié dans l'article de Guillaume Bigot, co-auteur en 2017, avec Natacha Polony et le Comité Orwell, de Bienvenue dans le Pire des Mondes, le triomphe du soft totalitarisme. Ça ne s'invente pas...
« Jeunesses écologistes » : la marque de la bête ?
Greta Thunberg et le point Godwin

Guillaume Bigot Causeur 8 juin 2019
Depuis le national-socialisme, aucun mouvement idéologique n’avait appelé les enfants et les adolescents à défiler pour en remontrer au monde adulte… Jeanne d’Arc entendait des voix. Greta Thunberg voit des particules de CO2 dans l’atmosphère.

CAMATTE et NOUS Greta-thunberg-jeunesse-ecologique-1200x731
Greta Thunberg manifestant en Autriche © Ronald Zak/AP/SIPA
Certes, son esprit crédule est quelque peu dérangé car la lycéenne de 15 ans souffre d’autisme asperger. Il n’en reste pas moins que sa croisade en faveur du climat paraît si juste et si urgente que le comité Nobel envisage de décerner son célèbre prix à la jeune Suédoise. Pour tenter d’éveiller les consciences de nos contemporains qu’un véritable état de delirium tremens s’est emparé de ceux qui nous gouvernent, il peut être utile de jouer à une devinette historique.

Petite devinette
J’étais un dirigeant politique qui a cessé totalement de manger de la viande pour ensuite devenir l’un des précurseurs du véganisme. Qui suis-je ?

J’aimais tellement les animaux que je préférais leur compagnie à celle des humains et que j’ai voulu mourir en même temps que ma chienne. Vous ne me reconnaissez toujours pas ?

Ma conviction profonde c’était que l’être humain ne valait pas plus que n’importe quel autre être vivant. En ce sens, je suis l’un des inventeurs de l’antispécisme. Je suis…

La première mesure que j’ai prise en arrivant au pouvoir était d’ailleurs destinée à protéger la nature. Vous ne me reconnaissez toujours pas ?

Je ne suis pas un leader des verts français ou des Grünen allemands, je suis Adolf Hitler.

Un point Godwin peut en cacher un autre
Qui ne connaît pas le célébrissime point Godwin ?

Cette manière de clouer le bec de son adversaire en lui trouvant un petit air de troisième Reich. Le point Godwin est une corde élimée qui soutient souvent minablement l’argumentation de celui qui l’utilise, mais agit paradoxalement comme une corde de potence.

Trop de point Godwin tue le point Godwin.

La réduction ad hitlerum a été à ce point utilisée pour discréditer les populistes, les partisans de la nation, du référendum, du contrôle des flux migratoires ou les contempteurs de l’islamisme ! Elle a jeté le discrédit sur toute comparaison entre des phénomènes ou des idées politiques contemporaines et l’hitlérisme.

À tort.

Car s’il est une manifestation politique et idéologique actuelle qui possède une ascendance nationale-socialiste en ligne directe, c’est cette folie environnementaliste, apocalyptique, végane et antispéciste qui s’est emparée d’une partie de nos contemporains. Cette lame de fond évoquant un réchauffement climatique imparable, encouragée par un matraquage médiatique constant, est amplifiée par les programmes scolaires qui, dans notre pays, promettent à nos jeunes têtes blondes que l’avenir sera « décarbonné » ou ne sera pas.

Est-ce la peur de tomber dans la facilité et dans l’outrance du fameux point qui nous aveugle sur la filiation hitlérienne de l’antispécisme et de l’environnementalisme forcené ? Sans doute pas.

Luc Ferry et d’autres auteurs avaient déjà souligné la parenté entre l’écologie radicale (deep ecology) et l’idéologie anti-culturelle nazie. Une même haine de la supériorité de l’humanité sur la nature irrigue, en effet, les deux courants. L’écologie actuelle est certes empreinte d’idéaux égalitaires et humanitaires, à défaut d’être humanistes ; ce que n’était évidemment pas le nazisme. L’écologie de Jadot est une écologie de gauche tandis que celle des SS était une écologie de droite.

L’icône des marcheurs verts  

Mais, ce qui est le plus dérangeant et, assurément, le plus effrayant avec nos marcheurs verts qui annoncent l’été éternel et mortifère du réchauffement, c’est le jeunisme sidérant dont ils font preuve.

Le véritable héritage caché d’Hitler est là. Dans cette soumission à l’opinion des enfants et des adolescents considérés comme une parole d’Évangile. Cette réaction témoigne non seulement d’un mépris pour la transmission culturelle, mais embrasse les caractéristiques les plus effarantes du national-socialisme, doctrine qui donnait raison aux jeunes parce qu’ils étaient jeunes.

La figure en passe de devenir une icône mondiale de ce qui est décrit par l’essentiel du monde adulte comme une salutaire prise de conscience est une adolescente suédoise atteinte de graves troubles de la personnalité. Une lycéenne de 15 ans souffrant d’autisme devant laquelle la plupart des chefs d’État se prosternent comme s’il s’agissait d’un oracle. Reçue partout, ses poncifs sont religieusement écoutés par les grands de ce monde comme s’il s’agissait de la Pythie de Delphes.

Multinationales, ONG, Nations-Unies, grandes puissances, médias, opinions publiques semblent suivre cette enfant aussi enchanteresse que le joueur de flûte du conte de Grimm.

Tous sont fascinés et suivent aveuglément l’enfant prête à basculer dans un monde décarboné.

Le jeunisme, spécificité du national-socialisme
L’une des spécificités les plus repoussantes du national-socialisme résidait dans sa croyance que les adolescents voire les enfants n’avaient pas grand-chose à apprendre des adultes, mais qu’au contraire, ils avaient tout à leur apprendre.

Dans le cerveau dérangé du Führer, les jeunes étaient une avant-garde destinée à sauver la nature et à accoucher d’une nouvelle humanité qui se résoudrait à occuper la place d’une espèce animale parmi d’autres. Depuis le troisième Reich, aucun mouvement idéologique n’avait appelé les enfants et les adolescents à défiler seuls pour en remontrer au monde adulte.

Seul le mouvement nazi avait osé enrôler les jeunes, non comme tous les mouvements politiques en utilisant leurs qualités spécifiques d’énergie, de crédulité et d’enthousiasme, mais en les persuadant que les adultes corrompus et pusillanimes attendaient le salut à travers leur engagement.

Lettre à propos de Greta Thunberg
Jacques Camatte, 25 avril et 20 mai 2019
Patlotch a écrit:relevons que Camatte ne nie pas ce que pointe outrancièrement Bigot : « Cette gamine s'est servie de la gravité de la crise climatique pour dire son mal profond: le fait de ne pas être reconnue dans sa naturalité. Elle a tout de suite été récupérée à ce niveau, d'abord par ses parents, puis par  des amis à eux, militants du capitalisme vert. », ce dernier étant donc pour lui un concept opérant, à la différence de RS/Théorie Communiste, pour qui le capitalisme vert n'existe pas et le capitaliste tout court se fout des luttes écologistes... Qui vivra verra
Jacques Camatte a écrit:Cher Éric,

Je constate que le tapage médiatique au sujet de la "crise"climatique sert à masquer les problèmes essentiels : l'inimitié, dynamique qui implique qu'on ne peut pas vivre si on n'a pas d'ennemi, la répression de la naturalité, particulièrement et en premier lieu chez les enfants, la perte de la sensibilité, la fuite dans l'artificialité et donc la réalisation profonde de l'obsolescence de l'espèce.

L'"affaire" Greta Thundberg en est une illustration profonde. Cette gamine s'est servie de la gravité de la crise climatique pour dire son mal profond : le fait de ne pas être reconnue dans sa naturalité. Elle a tout de suite été récupérée à ce niveau, d'abord par ses parents, puis par  des amis à eux, militants du capitalisme vert. Voici quelques citations qui me semblent importantes.

Elle dit avec beaucoup de conviction l'évidence de l'horreur de la situation et ne prône aucune mesure. « Ce n'est pas mon travail de dire ce qu'il faut faire. Je suis une enfant.1 »

«"Elle souffrait d'un immense sentiment de solitude", dit son père. Les médecins ont diagnostiqué le syndrome d'Asperger, un trouble du spectre autistique.» "À mesure  que nous avons commencé à agir, son angoisse s'est atténuée." 2

Or la solitude dérive profondément de ne pas être reconnu. En fait on se sent isolé et inutile. Tout syndrome est l'expression du refus de la répression de la naturalité.

« Quand j’ai parlé de mes projets à mes parents, ils n’ont pas été conquis. Ils n’étaient pas favorables à une grève dans les écoles et ils ont dit que, si je le faisais, je devais le faire toute seule et sans leur soutien. »

« Mes parents étaient aussi éloignés que possible des militants climatiques avant que je ne leur fasse prendre conscience de la situation. »

« Ma famille a écrit un livre sur la façon dont ma sœur Beata et moi avons influencé la manière dont mes parents pensent et voient le monde, surtout en ce qui concerne le climat. Et à propos de nos diagnostics.»


"Il y a un autre argument contre lequel je ne peux rien faire. Et c’est le fait que je ne suis «qu’une enfant et que nous ne devrions pas écouter les enfants».3

On peut constater que le fait que ses parents prennent en compte sa prise de position sur la crise climatique est interprétée par elle comme une reconnaissance et c'est là où elle se fait piéger.

« La jeune lycéenne suédoise a eu la révélation, un soir, à la maison, en visionnant un discours sur le réchauffement climatique du débonnaire social-démocrate Stefan Löfven, le premier ministre, pourtant allié aux écologistes. "Il ment ! Crie-t-elle soudain. Tout le monde n'est pas responsable, seuls quelques uns le sont, et pour sauver la planète nous devons les combattre, ainsi que leurs entreprises et leur argent." 4

Ceci est intéressant pour situer sa rébellion : je ne suis pas responsable de l'horreur, elle existait bien avant moi.

En la citation suivante retentit toute la souffrance qu'elle a endurée, son immense panique devant ce qui peut apparaître son extinction du fait de ne pas être reconnue: « Je ne veux pas que vous soyez désespérés, je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur qui m’habite chaque jour et que vous agissiez, comme s’il y avait le feu, parce que c’est le cas. […] Il y a encore une petite chance de stopper les émissions de gaz à effet de serre afin d’éviter des souffrances pour une grande partie de la population de la planète. »

Après la mise en évidence de la répression de la naturalité de Greta, sa récupération, s'impose la peur des adultes devant une manifestation "autonome" des enfants : parents, psychologues, enseignants, etc, se sont pour ainsi dire jetés sur cette manifestation en disant - récupération oblige - qu'ils reconnaissaient la pertinence de la prise de position des enfants, mais que ceux-ci devaient être encadrés afin qu'ils ne dépassent pas les limites, etc... Les adultes manifestèrent la peur des enfants, voire leur haine. Et ceci est déterminant car il ne peut pas y avoir d'initiation d'inversion si ce phénomène profond n'est pas reconnu. Et nous revenons à la question de l'inimitié. Et le soubassement de cela c'est la peur de la dépendance, le refus de l'état d'enfant.

Ce que je vise c'est le rapport inversion, possible. La manifestation de Greta signale qu'un possible  est "apparu" tout de suite étouffé. Mais il n'est pas dit
1° que Greta se laisse pleinement asphyxiée, au cours d'un déchirement profond en elle (rejouement encore de ce qu'elle a vécu) elle peut remettre en cause son parcours car  elle a une grande puissance;
2° que le phénomène ne se reproduise pas et de façon plus ample. Il est curieux  que justement quelque chose de semblable a déjà eu lieu: "L'adolescente Severn Cullis-Suzuki au sommet de la terre de 1992 à Rio: «Vous, les adultes vous dites que vous nous aimez. Je vous mets au défi: faites que vos actions reflètent vos paroles. »   Or Greta a déclaré "Vous n’êtes pas assez Matures"... " Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout et pourtant vous leur volez leur futur" 5. Vous leur enlevez leur naturalité : dénonciation de l'ambiguïté.

Pour le proche avenir je tiens compte que mouvement régressif, que l'impasse de celui de libération initié à partir de la fin du XVIII° siècle (les lumières) et le retour à une phase plus répressive avec l'accession de courants d'extrême-droite aux USA au Brésil etc... équivalant au passage de l'extrême-gauche à l'extrême-droite sur le plan individuel – de l'émancipation libératrice à la répression salvatrice - aura pour conséquence un renforcement de la répression parentale, couplé avec le continuel procès d'artificialisation et de séparation, et donc un impact énorme sur la situation des enfants et sera cause de l'apparition d'autres syndromes et d'autres Greta. Autrement dit le possible se réactualisera. Ceci n'implique nullement qu'on dépende de ce phénomène car cela réactiverait un messianisme et conduirait à considérer les enfants non dans leur naturalité mais en tant que sauveurs, et donc à réactiver la dynamique de négation de celle-ci.

Je n'oublie pas la dimension historique et que s'amorce un rejouement. Dans les années 60 du siècle dernier on a eu un vaste mouvement de la jeunesse qui remit en cause la dynamique de l'inimitié prônée par les adultes; faites l'amour et pas la guerre. Les dominants s'en sortirent en légalisant la drogue, en conquérant soi-disant la lune, et en récupérant l'affirmation: tout est possible, qui visait à démontrer que le possible que les jeunes affirmaient ne pouvait pas être exclu (donc qu'ils ne pouvaient pas être niés) avec une exaltation de l'innovation et une artificialisation de plus en plus poussée.

Curieusement le mouvement de contestation de la jeunesse commença en Suède avec une grande manifestation des jeunes le 01 janvier 1956 où, en silence, ils cassèrent tout (cf. E. De Martino qui écrivit sur la fureur suédoise dans son livre : Furore, simolo, valore). Il y a un certain déterminisme dans les rejouements !

Tout cela peut faire le contenu d'un article : Inversion et possible.


Complément

Pour réaliser ce projet il sera nécessaire de prendre en compte le phénomène de dissolution qui se présente comme une réponse au mouvement contestataire des femmes et des jeunes depuis les années soixante du siècle dernier et, maintenant, de celui émergeant des enfants. Dans ce phénomène intervient une reconnaissance formelle et parcellaire qui opère intensément par l'entremise des médias

La révolte des enfants contre les parents s'exprime de façon inconsciente et totalement mystifiée dans la rébellion contre les adultes qui leur imposent tout et particulièrement il se manifeste dans le refus de la sexualité qui s'exprime dans la théorie du genre. Ainsi un homme peut se vivre du genre féminin et s'en revendiquer, de même une femme peut se vivre homme et le revendiquer mais, aussi, un homme ou une femme peut refuser d'être genré, ou genrée, c'est-à-dire d'être "enfermé" ou "enfermée" dans un genre.

La dissolution opère en faisant que tout le monde devienne enfant, et donc dépendant. Ainsi il y a tendance à remplacer les appellations d'homme et de femme par celles de garçon et de fille.

La dissolution a toujours suscité une réaction consistant en un renforcement des structures autoritaires répressives (comme au siècle dernier) devant sauver hommes et femmes, rejouant la dynamique de la répression parentale et celle de se protéger contre la menace d'extinction. Il en est de même de nos jours comme signalé plus haut.

Le mouvement d'émancipation, progressiste, devant sortir l'humanité de la minorité a conduit à la dissolution; celui réactionnaire, autoritaire, maintient hommes et femmes au stade enfant qu'il faut éduquer, réprimer. Progrès et régrès se compensent. Cela nous conduit à envisager dans quelle mesure la théorie du progrès nécessite et suscite l'inimitié.

Il n'en demeure pas moins que la permissivité qui fleurit avec l'autonomisation de la forme capital permet ce qu'on pourrait nommer des révoltes passives mais qui peuvent transcroître en profondes remises en cause lors d'une dynamique non lestée de mystification.


1 Le Monde 15 mars 2019, article de Anne-François Hivert
2 Idem
3 Cf. sur le site Reporterre : La jeune militante du climat Greta Thunberg répond à ses détracteurs
4 Article du Canard enchaîné 17 avril 2019: Greta Thunberg Autiste dramatique.
5 La Décroissance avril 2019, n° 158: L'écologie infantilisée.

Florage

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Message par Florage le Sam 3 Aoû - 14:45


L'INIMITIÉ
TRAJECTOIRE À BALLE DANS LE PIED
DE L'ESPÈCE HUMAINE ?
Patlotch a écrit:un nouveau et court texte de Jacques Camatte. Pas de commentaire à ce stade si ce n'est que l'inimitié me semble un concept un peu faible, rejoignant la phrase en exergue d'Invariance : « Je n'ai pas d'ennemis : l'enfermement s'abolit. » Inimitié est une sorte d'antiphrase à connotation morale, le contraire ou l'absence d'amitié, pour ne pas dire un euphémisme pour adversité ouverte, ennemitié (hainemitié ?), comme la décrit le texte. Je relève que ce mot-concept est également au centre de la pensée d'Achille Mbembe : Politiques de l'inimitié, 2016

mais ce n'est qu'une remarque sur le choix du mot pour traduire pertinemment ce qu'il recouvre dans ce texte en relation avec la pensée de Camatte en général
Inimitié et extinction
Camatte Jacques, juillet 2019
Jacques Camatte a écrit:Ce qui empêche la prise de mesures immédiates et efficaces pouvant enrayer le réchauffement climatique et la destruction de la nature, c'est la dynamique de l'inimitié qui commande tout le comportement de l'espèce. Ainsi le rapport entre les deux est évident et inéluctable: la dynamique de l'inimitié conduit inévitablement à l'extinction de l'espèce. Un exemple probant : une mesure qui aurait un effet positif et assez rapide sur le réchauffement climatique et la destruction de la nature (les deux étant absolument liés) serait d'abolir les armées et de cesser de produire des armes, ceci sans supprimer les salaires de ceux et celles qui travaillent dans les armées et dans l'industrie d'armement. Au lieu d'être payés et payées à détruire, ils et elles le seraient à ne rien faire ce qui leur permettrait aussi de pouvoir envisager autrement le phénomène vie. Une telle proposition serait rejetée comme utopique, irréaliste, etc et l'argument invoqué est le plus souvent : il faut pouvoir se défendre. Ainsi même une personne non belliciste, ni même belliqueuse, pense qu'elle peut être agressée et qu'elle doit se protéger, ce qui implique que l'autre est potentiellement un ennemi ou une ennemie. Or une telle mesure concerne la totalité de la planète tant sur terre en surface comme en profondeur, sur les mers comme dans les profondeurs océanes, dans l'atmosphère et dans l'espace.

L'inimitié commande d'autres pratiques comme l'éclairage intense la nuit (peur d'agression) de celui nocturne des magasins. En ce cas l'inimitié est liée à la concurrence et à la nécessité d'être reconnu. Mais cela opère également en politique et dans le domaine de la connaissance avec la polémique. Pour s'affirmer l'individu a besoin d'un "ennemi", il ou elle s'affirme contre un autre, une autre. Tout le champ de vie de l'espèce est imprégné d'inimitié. Elle fonde son comportement en rapport avec la coupure d'avec la nature dont une conséquence essentielle est la séparation du pouvoir et de l'amour qui s'affirment préférentiellement l'un, le pouvoir, au pôle homme, l'autre, l'amour, au pôle femme, mais coexistent aussi au sein de l'homme, comme de la femme et constitue un des fondements de l'ambiguïté. Toutefois ce qui "relie" les êtres humains entre eux et leur permet de former un tout c'est l'inimitié.

En ce qui concerne ses rapports avec les autres êtres vivants l'inimitié prévaut et cela peut opérer également pour des éléments du cosmos tant les êtres humains ont besoin de support pour fonder "l'ennemi".

Sous une autre forme des théoriciens variés ont fait ce constat. Dans L'homme imprévu André Bourguignon affirme: "Effectivement, aucune espèce ne se voue avec autant d'acharnement à la réalisation de son malheur, à la destruction des êtres et des choses, aucune ne pratique avec tant d'obstination la violence et le meurtre intraspécifiques, individuels et collectifs; aucune ne traite avec tant d'incohérence, d'insouciance, voire même de cruauté, ses petits; aucune n'assujettit aussi durement les femelles. Ainsi, pour mille raisons, l'Homme est devenu un animal «fou». (…) Voilà ce que nous avons cru lire dans les faits et dans cette longue histoire qui débute avec l'atome d'hydrogène, et qui peut-être finit sur la Terre avec l'Homme."1

Dans L'Homme fou – Histoire naturelle de l'homme -2, il précise en quoi l'Homme est fou. Il appuie sa démonstration sur des citations de Blaise Pascal et il déclare:" D'ailleurs la folie de l'Homme est attestée par la dualité, la division et l'incohérence de son esprit."2 À cela il ajoute l'inimitié: "Ennemi de lui-même, l'Homme l'est aussi de ses semblables."3 Mais tout ceci ne relève pas de la folie mais de la déraison, plus précisément de la spéciose, car celle-là affecte plus profondément l'être humain. Ainsi dans le cas de l'ipséisation il se sent tellement menacé qu'il s'enferme en lui-même, les relations à autrui devenant impossibles; tandis que dans celui de l'aliénation il s'identifie à un autre et s'y enferme, ne pouvant plus retourner auprès de lui-même. La folie est une autre forme de l'extinction car pour l'individu, comme pour l'espèce – si cela advient – c'est l'enrayement de tout développement, de tout devenir. La folie au sens pascalien découle du fait que l'espèce s'étant séparée de la nature, cherche vainement à y retrouver sa place ce qui fonde son errance. Elle sort constamment du "sillon naturel".

Pour A. Bourguignon la racine de cette folie pascalienne réside dans un comportement inadéquat des adultes vis-à-vis des enfants qui peut aller jusqu'à la maltraitance. Cela implique que "l'Homme doit changer.

"Quand l'enfant, ses aptitudes et ses besoins seront encore mieux connus, de meilleures conditions de développement pourront lui être offertes; car actuellement, sans que les parents et les maîtres en aient conscience, son éducation est génératrice de conflits psychiques et ne contribue guère au complet épanouissement de ses potentialités".4

"Si l'Homme pouvait changer, ce ne serait que par une profonde transformation des conditions qui lui sont imposées pendant l'enfance."5

Il est bien évident que la source de tous les maux réside dans l'inadéquation du comportement des adultes en rapport aux enfants et surtout en rapport aux bébés. Comment en est-on arrivé là car, originellement, l'espèce eut un autre comportement sinon elle aurait disparu ? Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord reconsidérer les caractères de celle-ci. En premier lieu s'impose l'acquisition de la station verticale puis l'accroissement du volume de l'encéphale, lequel va conditionner ce qui est défini prématuration de l'enfant. Toutefois à mon avis c'est une formulation inadéquate. L'accroissement important de l'encéphale et donc de la tête implique, étant donnés les caractères anatomiques du bassin de la femme, une sortie du fœtus de l'utérus lors du neuvième mois de gestation. Mais, encore une fois, est-ce une prématuration. Le petit marsupial sort de l'utérus maternel à l'état de larve et poursuit son développement dans la poche marsupiale. Son développement se fait donc en deux temps. C'est quelque chose de comparable qui s'effectue dans le cas de l'espèce humaine. À la phase de gestation dans l'utérus, l'utérogestation finissant à la naissance, fait suite ce qu'on peut appeler l'haptogestation, gestation réalisée à travers des contacts constants entre la mère (et même d'autres adultes) et l'enfant6. En anticipant on peut dire que la prématuration s'impose parce que l'haptogestation a disparu, escamotée.

Avant de poursuivre je désire préciser les notions de juvénilité, foetalisation, néoténie comme je l'ai déjà fait de façon plus détaillée dans Données à intégrer. Les deux premières indiquent qu'il y a conservation de caractères jeunes chez l'adulte ce qui est évident quand on compare le développement de Homo sapiens avec celui des singes qui lui sont le plus proches. Néoténie indique la même chose mais s'y ajoute l'idée que la sexualité est acquise à un stade plus jeune que celui adulte ce qui n'est pas le cas chez l'Homme. Ces trois notions ne concernent pas ce qui est nommé prématuration.

Revenons à l'haptogestation. Franz Renggli affirme que les bébés veulent constamment être portés et des psychologues allemands parlent de tragling7 et considèrent que le bébé humain est nidicole, le nid étant constitué par le bras entourant et soutenant le bébé et la poitrine. Comme il doit être constamment porté jusqu'au moment où il acquiert la capacité de marcher debout, traversant une phase où il a, par moment, besoin de progresser à quatre pattes, ce qui ne doit pas être empêché, la mère et le père ne peuvent satisfaire cette exigence. En conséquence une communauté très cohésive s'impose comme elle s'imposa avec l'émergence de Homo sapiens.

Au cours des millénaires à la suite de la séparation d'avec le reste de la nature, moment à partir duquel surgit l'inimitié vis-à-vis d'elle, mais aussi l'ambiguïté à son égard, la communauté se fragmente et surgissent des formes d'organisation diverses. Corrélativement la séparation des mères de leurs enfants s'accroît, nécessitant l'invention d'objets techniques comme le berceau ou création d'emplois comme celui de nourrice, ce qui implique que plus l'Homme se sépare de la nature plus il se sépare de sa naturalité. Et nous arrivons au stade actuel où le bébé devient un être étranger et étrange créant souvent un malaise, un désarroi chez les parents dû à la remontée: le retour du refoulé : la continuité perdue. L'espèce survit grâce à un énorme développement technico-scientifique compensant une connaissance et un comportement immédiat réprimés, puis perdus, même si certains éléments de naturalité persistent occasionnant l'intervention de scientifiques pour faire respecter la rationalité et donc le devenir hors nature.

Le bébé, être étranger, n'est pas accepté dans sa naturalité, il est souvent perçu comme dérangeant et empêchant les parents de réaliser ce qu'ils nomment leur vie. Cependant plus l'enfant grandit et se rapproche de la maturité et plus il peut être accepté par les adultes parce qu'il leur devient un être compréhensible avec qui ils peuvent avoir des relations épanouissantes pour les deux parties. Par là peut s'opérer le recouvrement de la phase enfantine initiale qui fut douloureuse. Il le devient de plus en plus au fur et à mesure de sa domestication qui le fonde être humain de cette société. En effet on ne naît pas homme ou femme mais on le devient. Cela implique un procès d'acquisition, un travail permanent, une progression indéfinie, bases sur lesquelles s'élabore l'idéologie du progrès qui, elle aussi, est imprégnée d'inimitié : par rapport à la nature et au passé, par rapport aux autres (les ennemis du progrès). La répression de la naturalité implique un devenir qui débouche dans l'errance.

Alors qu'est-ce qui pousse hommes et femmes à avoir des enfants ? La donnée la plus importante, inconsciente, est le désir d'être sauvé et de former une communauté. Tant que ce désir ne sera pas universellement reconnu, il sera impossible d'enrayer l'accroissement vertigineux de la population. À des degrés divers tout enfant est au départ un enfant sauveur. Curieusement l'adulte qui veut fuir toute dépendance – ce qu'il a vécu enfant – recherche un être qui, à ses yeux, représente la dépendance par excellence.

Toutes les communautés despotiques, qu'elles aient disparu ou subsistent encore, ainsi que toutes les sociétés avec diverses formes d'État, ont visé à adapter mères et enfants au devenir communautaire puis social et n'ont jamais essayé de faire en sorte que celui-ci soit adapté aux besoins naturels des mères et des enfants. Ainsi au cours des millénaires s'est opérée une séparation constante entre mère et enfant et les conditions de vie de celui-ci n'ont fait qu'empirer surtout avec l'instauration du patriarcat, où il devient un objet de contestation du pouvoir.

La haine inconsciente des mères et donc l'inimitié et l'ambiguïté s'en est suivi qui, avec celles vis-à-vis de la nature, fonde le comportement de l'espèce spéciosée parvenue au bout de son errance8.

Pour éviter l'extinction, on doit abandonner la dynamique de l'inimitié comme fondement du procès de vie tant intraspécifique que interspécifique et même avec le cosmos, ce qui implique fondamentalement la remise en continuité grâce à l'acceptation de la naturalité de l'enfant, et à la récupération de la leur de la part des adultes, ce qui ne peut advenir qu'à la suite d'une immense inversion.

1 André Bourguignon L'homme imprévu – Histoire naturelle de l'homme - 1, Ed. PUF, p.10.

À propos de l'importance de l'enfant j'ai, dans d'autres textes, cités divers théoriciens et théoriciennes. L'intérêt de l’œuvre de A. Bourguignon réside dans son approche historique, paléontologique, qui tient compte du rapport de l'espèce à la nature et qu'il évoque le possible de son extinction.

2 Cf. page 18.

3 Idem, page 18.

4 L'homme imprévu, pp. 303 – 304.

       Ajoutons le point de vue d'un anthropologue, François-Robert Zacot : "Trois exemples. Trois symptômes qui tous ont un point commun: l'appropriation de l'enfant par l'adulte. Qui témoignent de la pathologie de notre époque culturelle.

      La fécondation in vitro (FIV) qui parait justifiée, produit cependant une absence de transmission entre les parents et l'enfant; l'enfant n'a et ne peut avoir de place ni dans une histoire ni dans une filiation. Bien que présent, le bébé n'existe pas. Ce qui compte c'est le désir de l'adulte, celui de la médecine. Qui l'inscrivent dans leur logique."


         Il en est de même selon lui avec l'adoption et le cas de l'homoparentalité. Il conclut: "Elle (la logique culturelle) construit le danger car elle construit l'homme de la perte de soi." l'Occident, l'adulte et l'enfant, in Le Monde,09 novembre 2007

5 L'Homme fou, p. 16 . Page 316 du même livre, il précise : " Pour celui qui rêverait d'un monde meilleur, la seule voie de transformation de l'Homme passerait donc par un changement radical des conditions offertes aux femmes enceintes et aux enfants; car il semble bien que dans toutes les cultures les petits de l'Homme soient élevés dans de moins bonnes conditions que les petits des animaux sauvages, dont le développement psychique, il est vrai, a de moins grandes exigences." Il ajoute, cela suppose une révolution "actuellement inconcevable". Au cas où elle se réaliserait, "il resterait un élément non maîtrisable, les désirs inconscients des parents. Savent-ils pourquoi ils souhaitent avoir des enfants? Savent-ils qu'ils ignorent leurs véritables besoins et qu'ils les élèvent de façon si souvent désastreuse ?"

6 Je rappelle que l'origine de ce terme provient de l’œuvre de Ashley Montagu qui parlait d'utérogestation et d'extérogestation. J'ai remplacé extero par hapto en référence à Franz Veldman fondateur de l'haptonomie.

7 Cf. Glossaire.

8 Je ne fais aucun développement, parce que tous ces thèmes ont été développés dans d'autres textes, par exemple dans De la vie. D'autre part j'y reviendrai dans la suite de Émergence de Homo Gemeinwesen.

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Message par Florage le Lun 24 Fév - 11:14


2 heures avec Jacques Camatte, on en reprendrait bien 2 autres. Il raconte l'histoire de son cheminement depuis sa jeunesse, et même son enfance, insiste sur Marx et Bordiga, parle de Dangeville, Rübel, Debord, Sartre... Dommage que son interlocuteur l'entraîne sur des voies qui dépensent le temps d'entretien sans grand intérêt. J'aurais préféré qu'il développe davantage certains aspects de sa pensée, notamment les concepts d'inversion et inimitié

néanmoins, toute la post-ultragauche et notamment Théorie Communiste en seront pour leurs frais, comme experts en caricature de sa pensée, qui s'arrête pour eux au début des années 70, comme vu dans ce sujet plus haut


à 1:58:40, sur l'écologie, « Je n'ai jamais été écologiste » : son interlocuteur la réduit à la protection de la nature, ce qui ne recouvre pas tous les critiques écologistes, mais JC les enferme aussi dans cette signification politique, alors que paradoxalement sa réponse peut fort bien relever d'un de ces courants

et 2:02:20, sur Greta Thunberg : « non, ce n'est pas une mystification »... Camatte s'explique mais son interlocuteur est fort peu dialecticien, concernant les luttes en général. Lire Lettre à propos de Greta Thunberg et Complément, avril-mai 2019

PS : notons que parmi les vidéos de ce Cercle Marx, figurent deux entretiens avec Francis Cousin... Les écouter dépasse ma capacité de patience en 2020


Dernière édition par Florage le Ven 17 Avr - 19:17, édité 1 fois

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Message par Florage le Mar 24 Mar - 12:29

dans le débat sur le coronavirus et la critique théorique radicale, histoire de ne pas mettre tous les nœufs dans le même panier, un texte
Jacques Camatte a écrit:23 mars 2020

Lettre au sujet de la pandémie et du risque d 'extinction

Cher Mårten,

Voici ce que je peux te dire :

 Je pense depuis longtemps que l'espèce a risqué l'extinction. Ceci a été confirme scientifiquement. Il y aurait eu deux cas: un il y a 120 000 ans et un autre il y a 70.000ans. Ceci a laissé en l'espèce l'empreinte d'une menace.  Pour la conjurer elle est sortie de la nature. Mais, au bout du compte, elle rejoue cette menace et elle provoque elle-même le possible de son extinction. Nous sommes arrivés au moment final, décisif. C'est la fin de l'errance. Dans le chapitre 14 (avant-dernier) de Émergence de Homo gemeinwesen, Point d'aboutissement actuel de l'errance, j'expose tout cela  de façon la plus précise possible1. Synthétiquement: pour échapper à la menace "naturelle" l'espèce s'est séparée de la nature, pour échapper  à la menace "anthropique", elle doit s'y réinsérer, ce qui n'implique pas une fusion. Pour cela il faudra que  s'actualise un immense retour du refoulé : la naturalité, comme cela se vérifie lors de catastrophes naturelles avec manifestation de la solidarité, préoccupation pour l'autre, etc.  avec la suspension  de la dynamique de l'inimitié qui doit, de nos jours, se transformer en une élimination car il ne faudrait pas qu'elle resurgisse entre ceux et celles qui optent ou vont opter pour une virtualisation accusée avec perte de ce qui reste de relations humaines, et ceux et celles qui seront touchés par le retour du refoulé.

       Dit autrement, pour se protéger l'espèce s'est enfermée dans un devenir, son errance, et est devenue incapable d'imaginer autre chose; ce qui constitue sa folie. C'est ce qui apparaît nettement à travers les réactions des dirigeants dans les divers domaines. D'où, sous-jacente et tendant à émerger, la panique. On le sent par exemple au fait que le coranovirus évoque irrésistiblement une menace.

Jacques
14.03.2020

Afin de rendre plus compréhensible la lecture de cette lettre je publie un chapitre non terminé de Émergence de Homo gemeinwesen :

14. Point d'aboutissement actuel de l'errance

Florage

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Message par Florage le Mar 5 Mai - 7:19

concernant indirectement Jacques Camatte. Pas encore lu

‌Dans cet article, qui prolonge les réflexions entamées dans « Une réponse au ‘monologue du virus’ »), Dietrich Hoss propose une lecture de la situation actuelle à partir des oeuvres (librement interprétées) de Jacques Camatte et Giorgio Cesarano. Leur particularité réside dans un raisonnement à l’échelle de l’évolution de l’espèce humaine : la crise déclenchée par la coronavirus est-elle l’ocasion du passage de la préhistoire aveugle de l’humanité à celle d’une histoire réfléchie ?
Rien ne va plus ! [1] Tout commence ! Mais seulement en renversant complètement la perspective. Cette « sale saloperie », disait Jean François Delfraissy, président du « Comité d’experts scientifiques », consultant du gouvernement, en parlant du virus Covid- 19. Mais c’est sans doute l’Homme, dans sa façon actuelle de mode de vie, qui constitue de loin la plus grande saloperie pour la planète. Dans le sens littéral, comme producteur des montagnes et même, dans la mer, un continent de déchets, comme dans le sens figuratif, caractérisant une espèce qui met en danger la survie même de la vie sur terre. Ceux qui insultent le virus et lui déclare la guerre sont ceux qui défendent et gèrent ce mode de vie qui a détruit les équilibres merveilleuses, précieuses de la nature, qui a conduit à l’extermination des espèces botaniques et animales, ainsi qu’à la désertification et la pollution des espaces de vie pour les humains. « L’ennemi principal est dans notre propre pays », disait le révolutionnaire antimilitariste Karl Liebknecht face à la politique de l’Union sacrée pendant la Première Guerre mondiale. L’ennemi principal dans la guerre qu’il faut mener aujourd’hui, ce sont ceux qui nous gouvernent, qui s’entêtent à défendre le désordre mortel du monde avec les moyens qui l’ont conduit à sa perte.

La boucle est bouclée. Tout devient plus clair. Nous arrivons à la fin d’un cycle de « l’errance de l’humanité » [2] qui avait commencé avec la « domestication » de l’homme au Néolithique. [3] Ce sont 10000 ans à peu près de parcours -une période relativement courte en comparaison avec les 50000 ans d’existence de l’homo sapiens, sans parler de millions d’années depuis l’apparition des premiers hominiens. La « révolution biologique » (Cesarano) [4] , était depuis longtemps en œuvre. L’espèce humaine était sortie d’une production et reproduction aveugles de la vie. « A travers l’homme la nature a ouvert les yeux » a dit le philosophe romantique (Schelling). A travers l’homme la nature s’est rendue capable de se contempler et de commencer une évolution réfléchie. L’homme, émerveillé de la vie qu’il découvrait, s’est lancé dans le développement conscient de ses sens et de son esprit –pour vivre et jouir de la vie.

C’est depuis le Néolithique que commence la voie de la sédentarisation –de l’agriculture, de la domestication d’animaux, de l’urbanisation- qui lui a donné jusqu’à nos jours une maîtrise extrême sur la nature. Mais à quel prix ! Un rapport respectueux à la nature aux origines de l’espèce s’est transformé dans une attitude ravageuse pour la terre et ses habitants. L’éclosion de son imagination a fini à s’étioler dans une raison instrumentale ne visant qu’un développement des sciences et des procédés techniques utilitaires.

Dès le début de ce parcours triomphal –orgueil de l’occident, son protagoniste principal- apparait néanmoins un risque grave de ce cheminement pour l’existence même de l’espèce : les épidémies. Considérées comme phénomène naturel maléfique ou punition divine nous savons aujourd’hui que ce sont des catastrophes intimement liées aux modes de vie des humains. A la base des premières infections mortelles de masse se trouve la « zoonose », la production de virus qui « sautent » des espèces animales à l’espèce humaine. Un saut, rendu possible et même fréquent à partir du moment où l’homme se sédentarisant commence à domestiquer des animaux. Alors le virus, inoffensif pour l’animal, crée des dysfonctionnements graves, voire mortels chez l’homme. [5]

Mais quelle est la raison d’être des parasites dans la nature, dont le virus est seulement une des variantes ? Le fin connaisseur biologiste est formel, ils sont un moteur de l’évolution. [6] Ils sont un élément clef pour maintenir l’évolution en constant mouvement, pour créer des équilibres toujours plus diversifiés, à des échelles toujours plus élevées ; soit en modifiant le fonctionnement et/ou la composition génétiques des organismes pour leur donner de meilleures chances de survie, soit en réduisant les potentiel nuisible des prédateurs. [7]

Les épidémies ont provoqué, chez les humains aussi, de tels effets. Elles ont renforcé leur système immunitaire, à partir de l’époque moderne avec le concours du progrès de l’hygiène et des vaccins, et elles ont réduit à plusieurs reprises notre espèce prédatrice pour la vie du globe d’une façon considérable. [8] L’homme dans sa déformation guerrière a même abusé de cette efficacité virale pour exterminer ses semblables, des Mongols du 14e siècle [9] aux colonisateurs d’Amérique latine et le développement des armes biologiques au 20e siècle. Le cas de la colonisation d’Amérique latine est particulièrement instructif. C’est la victoire d’un mode de production social plus performant, pas seulement en termes d’armes de feu, mais aussi en terme de domestication : l’atout du cheval comme animal domestique et support de combat, ainsi que d’un système immunitaire renforcé à travers de millénaires.

La transition de l’humanité de la préhistoire à l’Histoire à partir du Néolithique, selon la périodisation canonisée, était donc accompagnée d’une véritable « tempête épidémiologique » (Scott) et l’évolution des sociétés occidentales ainsi que l’expansion et l’imposition de leur mode de vie sur le globe entier continuait et continue de l’être. C’est que les « facteurs civilisationels » qui caractérisent cette transition restaient les mêmes en s’aggravant : hyperconcentration des populations, destruction des derniers refuges de faunes sauvages suite à la déforestation et la désertification, élevage industriel en lieux fermés géants, accélération exponentielle des mouvements de transports internationaux et intercontinentaux.

C’est que l’espèce humaine s’est arrêtée à mi-chemin de sa révolution biologique qui tendait vers une humanisation de la nature, c’est-à-dire d’une évolution sur la base d’un nouvel équilibre, harmonieux, entre processus spontané naturel et une intervention humaine orientée par une pensée réflexive. En créant depuis le Néolithique des sociétés étatiques les humains ont engendré des excroissances qui s’autonomisaient et soumettaient l’espèce à des règles de survie, d’abord personnelles, par des rackets et des castes, de plus en plus impersonnelles ensuite, jusqu’à l’extrême d’une machine technico-économique échappant à tout contrôle aujourd’hui. L’espèce revient à une forme quasi-instinctuelle de mode de vie.

Ce ne sont pas des continents colonisés, qui ne sont pas rentrés dans l’Histoire, comme l’a dit un prédécesseur de Macron, aussi arrogant que lui, à propos de l’Afrique. C’est bien tout le genre humain, l’occident en première ligne, qui n’est pas sorti de la préhistoire, qui demeure dans une dynamique d’évolution aveugle, dans un automatisme non-pensé de la production et la reproduction de la vie. C’est à cause de cela que Marx et Engels disaient que l’histoire de l’humanité n’avait pas encore commencé. Au milieu du siècle dernier les penseurs de Francfort analysaient sous un angle similaire la « dialectique de la raison » (Horkheimer/Adorno), l’autolimitation de la raison, sa déformation en raison instrumentale sous l’impératif de la survie, comme une retombée dans l’animalité. Et Cesarano, un peu plus tard, voyait ce qu’il nomma la révolution biologique de l’espèce humaine, arrêtée à mi-chemin par la création de la Société, une « forme pseudo-naturelle » de « communauté fictive ». La société peut être, selon lui, considérée comme un équivalent fonctionnel de l’instinct chez l’animal. L’affranchissement de l’Homme de la condition animale « doit se lire comme l’évolution d’un ‘régime instinctuel’, violemment déplacé de la dimension de l’individu singulier –et de ses manières de se produire et de se reproduire- à celle du social. Le social est cet ‘individu collectif’ au fonctionnement autorégulateur, capable de se construire et de maintenir, dans le court terme, une pseudo-naturalité et un automatisme ‘instinctuel’ qui lui sont propres. » [10] Dans la même perspective Marx avait parlé de la société humaine comme d’une « seconde nature », obéissant à de lois économiques quasi-naturelles. Cesarano en tira cette conclusion : « L’origine de l’homme n’est pas derrière lui : elle lui fait face. L’origine de l’espèce est la fin à laquelle tend la révolution biologique. » [11]

Cesarano avait également déjà constaté la course folle et destructrice dans laquelle la machine-capital s’était enfoncée. Il avait d’ailleurs intitulé Apocalypse et Révolution un livre écrit en 1972. Mais ni lui, ni tous ceux qui après lui venaient de mettre en garde contre les différentes formes d’implosion de nos sociétés, avaient mis l’accent sur cette menace particulièrement mortelle de nouvelles épidémies, voire pandémies. C’est que l’apparition des nouveaux virus infectant l’homme à travers le « saut d’espèces » est relativement récente. « Ce n’est qu’ « à partir des années 1980 et plus encore depuis le début du XXIe siècle » que l’on « constate un emballement du rythme des nouvelles zoonoses. » (Baschet) La boucle est bouclée. L’extension de notre mode de vie désastreux sur tous les continents a provoqué dans des régions épargnées jusqu’à maintenant, où se trouvaient encore les derniers refuges de faunes sauvages, une « tempête épidémiologique » du même genre que l’humanité a connu au début du chemin, au Néolithique. Ebola, SRAS, coronavirus ne sont que les premières apparitions d’un « effet boomerang » qui commence à nous atteindre.

Nous avions fait l’expérience que l’air sur le globe devenait irrespirable dans tous les sens. L’homme-prédateur n’avait pas trouvé sur son chemin d’adversaire qui pouvait le freiner d’une façon décisive. C’est seulement maintenant qu’arrive un virus qui nous étouffe littéralement. Nous avions compris dans les luttes des dernières années que tout se tient, que nous nous battons le dos au mur, contre la déchéance de nos conditions de vie comme celle de la planète : Fin du monde- fin du mois, même combat ! L’apparition du virus nous a donné un dernier avertissement, montrant que l’urgence est encore plus criante. C’est notre « vie nue » qui est menacée directement, si nous ne sauvons pas toute la vie sur la planète : sauver sa vie–sauver la vie, même combat !

Le cycle de l’errance de l’humanité depuis le Néolithique arrive à une fin apocalyptique. Maintenant ou jamais il faut sortir de la préhistoire de l’humanité ; en créant la communauté véritable des hommes, dans une relation fraternelle, tendre, avec la nature, une alliance harmonieuse du vivant.

Le combat s’annonce long et difficile. Ceux qui gèrent nos sorts n’ont que la continuité, le renforcement et le perfectionnement des routines établies en tête : reprise de l’économie, rafistolage de « l’État social », création de nouveaux outils sophistiqués de contrôle et de surveillance, progré des sciences biologiques et de techniques médicales et pharmaceutiques curatives. Même s’il y a des nuances d’orientations politiques entre tendances faschistoïdes, réformistes et « divers gauches » (rouges, roses, vertes), certes pas négligeables, toutes s’insèrent, chacune avec ses accentuations spécifiques dans le grand moule d’un système économique et étatique de « communauté fictive ». La machine autonomisée d’une société quasi-naturelle, donc inhumaine, n’est pas considérée comme un objet à détruire, mais seulement à gérer, sous des formes anciennes ou « innovantes » selon les préférences de chaque groupement.

Une telle sortie de la crise ne pourra qu’enfoncer encore plus l’humanité dans son retour à l’animalité, à la sphère instinctuelle. Nous ne produiront pas seulement des catastrophes climatiques, sociales, sanitaires toujours plus horribles : « Si nous n’opposons pas la quête à la vie bonne à la lutte pour la survie », dit le philosophe allemand d’origine sud-coréenne Byung-Chul Han, « l’existence post-épidémie sera encore plus marquée par la survie forcenée qu’avant cette crise. Alors, nous nous mettrons à ressembler au virus, ce mort-vivant qui se multiplie, se multiplie, et qui survit. Survit sans vivre. » [12]

Sauf que les virus dans leur « art d’être parasite » ont, élément du vivant, une sagesse de survie plus grande que l’homme inhumain et dénaturé. Ils ont la capacité de freiner une course trop destructrice. Les parasitologues l’ont constaté : « …les souches trop virulentes du parasite sont contre-sélectionnées. Comme nous le savons, un parasite qui tue ses hôtes trop ou trop vite diminue sa propre probabilité de survie. Les parasites sont capables de s’adapter très vite et leur virulence évolue vers la valeur qui leur assure le meilleur succès reproductif. » [13]

Les humains par contre, sous l’impact de leur comportement instinctuel sociétal, ont produit une sélection négative, en favorisant les variantes les plus virulentes de leur existence en sociétés. La forme-communauté fictive de société s’est organisée dans le cadre des unités ethniques et nationales en lutte pour la survie collective en concurrence entre elles. L’objectif était donc l’État le plus performant en termes d’efficacité économique et militaire. La dynamique guerrière de la course pour l’hégémonie entre ces unités ne connaissait aucun frein. La guerre finissait avec la victoire du plus fort, voire l’épuisement des deux adversaires belligérants. Les orgies destructrices suicidaires du XXe siècle étaient jusqu’à maintenant l’apogée de cette tendance à l’auto-anéantissement de l’espèce. Mais la logique à sa base est loin d’être mise à l’écart. La nouvelle menace mortelle pour toute l’humanité a même renforcé le réflexe d’un repli nationaliste. Sur tous les continents il y a de nouveau des candidats à l’hégémonie ethno-nationaliste autocratiques.

Il n’y a pas d’autre issue : Il faut terminer l’errance de l’humanité et détruire cette machine sociétale construite par l’homo domesticus à travers de millénaires, en réduisant l’homme à l’état d’homo economicus et en transformant la vie en commun en monstres sociétaux anthropophages. Partout dans le monde la lutte pour un nouveau départ a commencé. Une lutte contre l’ennemi extérieur, le capital-automate et ses esclaves gestionnaires, mais aussi une lutte intérieure contre les déformations subies à travers les âges. Il n’y aura pas de sauveur suprême ni de sujet historique pur, prédestiné. Nous seuls pouvons nous sauver, comme le Baron de Münchhausen qui parvint à se tirer de sables mouvants en se soulevant par ses propres cheveux.

Une telle volonté de recommencer tout sur de nouvelles bases est apparu, dans les insurrections de l’année dernière au niveau international, sous forme du slogan : « Pas de retour à la normalité parce que la normalité est le problème ! » Cette orientation partagée, traversant les spécificités locales déjà avant l’apparition du virus et le confinement de la moitié de la population mondiale, gagne une nouvelle actualité et pourra, après l’arrêt imposé, constituer la base pour un nouvel assaut général, visant à transformer l’arrêt temporaire subi en effort permanent de démantèlement des structures pathogènes et mortifères en place.

28/4/2020

Dietrich Hoss

[1] Ce texte prolonge les réflexions entamées dans « Une réponse au ‘monologue du virus’ » (https://blogs.mediapart.fr/dietrich-hoss/blog/110420/une-reponse-au-monologue-du-virus)
[2] Voir : Jacques Camatte, Errance de l’humanité-Conscience-Communisme, dans Revue Invariance, année 6, série 2, no. 3 (https://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/errance.html) Il est vrai que Camatte utilise la notion de l’errance principalement comme caractéristique du cheminement de l’humanité des dernières siècles, l’époque de l’enfoncement à fond dans le développement des forces productives. Mais son texte, qui traite aussi du sédentarisme comme point de départ de ce parcours, permet de l’utiliser également dans un sens plus large.
[3] Voir : James C.Scott, Homo Domesticus- Une histoire profonde des premiers Etats, La Découverte 2017
[4] Voir : Giorgio Cesarano, Manuel de survie, Les Editions la Tempête 2019 [version originel en italien 1974]
[5] Voir James C.Scott, loc.cit. , le chapitre intitulé : « Zoonoses : la tempête épidémiologique parfaite », p.107-129
[6] Voir : Claude Combe, Les associations du vivant-L’art d’être parasite, Flammarion 2001, aussi : https://www.liberation.fr/week-end/2005/06/11/les-parasites-jouent-un-role-moteur-dans-l-evolution-du-vivant_523275
[7] Voir l’exemple que donne Claude Combe dans l’entretien avec Libération cité : « [Question] On a cependant du mal à concevoir l’utilité des tiques…
[Réponse] Et pourtant…Une antilope dans la savane porte entre 5000 et 10000 tiques. Elle passe 30% de sont temps à se toiletter, c’est-à-dire à contrôler la démographie de la tique. Que se passerait-il si on débarrasserait toutes les antilopes de leurs tiques ? Elles y trouveraient un avantage immédiat : elles passeraient plus de temps à manger, elles grossiraient et se reproduiraient davantage. Les lions seraient contents…Ils auraient plus à manger et ils se reproduiront plus, d’autant que les antilopes, plus grosses, courraient moins vite. A qui profiterait la mort des tiques ? Aux lions ? Aux antilopes ? Ce qui est certain, que l’équilibre entre proies et prédateurs changerait. »

[8] Voir le récit historique des épidémies chez Jérôme Baschet, Qu’est ce qu’il nous arrive ? Beaucoup de questions et quelques perspectives par temps de coronavirus, (https://lundi.am/Qu-est-ce-qu-il-nous-arrive-par-Jerome-Baschet)
[9] « En 1347, les Mongols – qui faisaient payer tribut aux principautés russes et razziaient des populations slaves, revendues aux Osmanlis comme esclaves – vinrent assiéger le comptoir génois de Caffa. Lorsque la peste se propagea parmi eux, avant de se retirer, leurs généraux ordonnèrent de catapulter dans la ville les cadavres de pestiférés. » (http://pantopolis.over-blog.com/2020/03/capitalisme-guerres-et-epidemies-xi-jin-ping-10-fevrier-2020-c-est-une-guerre-que-nous-devons-mener-tous-ensemble-macron-16-mars-20)
[10] Giorgio Cesarano, loc.cit., p. 95s.
[11] Id. p.100
[12] La révolution virale n’aura pas lieu, dans : Libération 6/4/2020, p.20s.
[13] Claude Combe, loc.cit., p.324

Florage

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Message par Florage le Jeu 14 Mai - 12:39

très certainement un des textes les plus importants de la séquence historique "coronavirus", aboutissement d'un travail d'au moins 40 ans, pour ne parler que de la période la moins connue dans les milieux marxistes

y sont abordés pratiquement tous les thèmes sur lesquels se focalisent les critiques théoriques recensées ici, avec une rare et cohérente mise en perspective historique et scientifique depuis l'origine de l'humanité et de sa séparation d'avec la nature

texte d'autant plus important, et passionnant, qu'il refait l'historique de son cheminement théorique, en renvoyant aux textes jalons jusqu'à la fin des années 70. Un excellent guide de lecture donc, pour qui voudrait découvrir ce penseur aussi puissant que discret

pour faciliter la lecture j'ajoute des séparateurs et du gras sur des idées jalons
Instauration du risque d'extinction
Jacques Camatte, Invariance, 30 avril 2020
Dans une première approche, l'importance exceptionnelle accordée aux effets pathologiques liés à l'infection par le coronavirus, apparaît comme un bon moyen pour masquer le phénomène essentiel en acte : la destruction de la nature et la remise en question du procès de vie organique sur terre. Il s'agit de la disparition de milliers d'espèces et de l'enraiement de ce dernier en acte depuis prés de quatre milliards d'années, conduisant à une immense extinction. Or la terre est un corps céleste exceptionnel et aucun autre semblable n'a été découvert à des milliers d'années-lumière. Comment l'espèce peut-elle escamoter un tel événement, si ce n'est à cause de sa folie, enfermement dans un devenir, une errance, devenant incapable d'imaginer autre chose, particulièrement une issue. Elle ne se préoccupe que d'elle-même ignorant que ce qu'elle subit est une conséquence de sa dynamique de séparation de la nature et de son inimitié1 tant interspécifique, qu’infraspécifique.

Cette dynamique de masquage est vraie, évidente, mais cette affirmation n'implique pas une sous-évaluation du phénomène que nous subissons. C'est sur quoi nous voulons insister et nous désirons ne pas séparer les deux phénomènes mais au contraire intégrer ce qui concerne l'espèce dans le devenir de la totalité du phénomène vivant.


Le caractère le plus important de cette pandémie c'est sa contagion extrêmement forte à cause du virus lui-même mais surtout du fait de la surpopulation et de la destruction de la nature diminuant le nombre des espèces hôtes possibles. Elle est vécue comme une terrible menace.

Or à divers moments de leur procès de vie hommes et femmes se trouvent, consciemment ou inconsciemment en présence de la menace qui dans certains cas peut se manifester comme une menace bien déterminée. Et ceci opère tant au niveau individuel qu’au niveau d’un groupe plus ou moins important, au niveau d’une ethnie, d’une couche sociale, ainsi qu’au niveau d’une nation et, enfin à celui de l’espèce. Celle-ci se trouve logée dans son monde, dans la nature voire dans le cosmos, comme dans une matrice dominée par la menace, déterminée et structurée par elle - en rapport à des phénomènes naturels destructeurs - au cours de milliers d’années, celle du risque d'extinction2. Ce n'est pas seulement la contagion qui détermine la réinstauration du risque, d'un risque encouru il y a plus de cent mille ans3, mais les mesures qui sont prises pour l'enrayer.

Donc, viennent à se sommer un risque pour l'espèce et un risque pour l'ensemble du monde vivant, la sixième extinction envisagée il y a déjà plusieurs années par R.Leakey4, ce qui renforce encore chez Homo sapiens la menace inconsciente de l'extinction, avec prépondérance surtout dans l'immédiat du phénomène la concernant, tandis que l'autre est le plus souvent occulté selon la dynamique de masquage sus-indiquée.

Que révèle la contagion, fondant cette pandémie, ainsi que les mesures protectrices qu'elle suscite ? On peut parler à ce sujet d'apocalypse ne serait-ce que pour signaler le rejouement puisque ce mot indique justement la révélation d'une destruction possible mais aussi le moyen d'y échapper.

- L'échec de la sortie de la nature puisque l'espèce n'est pas parvenue à échapper à la menace et à atteindre la sécurité, en dépit d'une série de séparations pour se protéger.

- La fin de la négation totale de la communauté originelle par suite de sa fragmentation au cours des millénaires avec la phase finale du procès de séparation et le déploiement de l'hyperindividualisme se manifestant comme une compensation à l'évanescence de l'individu. De nos jours, les rackets et la grégarité sont les résidus aberrants de la communauté.

- La fin du recouvrement et la mise à nu de la déréliction, ainsi que la manifestation du numen, du sacré, de ce qui engendre fascination et effroi, et la révélation de la vulnérabilité5.

- L'instauration du risque d'extinction - on ne s'affronte plus simplement à la menace mais au risque lui-même - se présentant comme la sommation des deux phénomènes précédents sus-indiqués, nous ne pouvons pas les traiter séparément et notons, en premier lieu, qu'affirmer qu'il s'agit d'un risque implique que normalement l'extinction ne se réalisera pas. Toutefois au cours des milliers d'années qui nous séparent de l'événement initial, des données imprévues ont pu s'imposer et faire en sorte que du risque on puisse passer à la certitude. La donnée imprévue, la plus importante et difficilement maîtrisable est peut-être la folie de l'espèce qui la rend incapable d'envisager un autre développement que celui qu'elle a adopté (enfermement). D'où la nécessité d'une écoute à la fois historique et actuelle pour être vraiment présent à ce qui advient ce qui permet d'actualiser un comportement adéquat.


Arrow

L'étude de l'origine de la maladie nous révèle qu'elle a eu une "incubation" assez longue, support de confusion. En effet elle a été précédée par le syndrome respiratoire aigu sévère SRAS surgi en Chine (2002-2003) et qui a touché 29 pays. Le virus de covid-19, le SARS-cov2 pourrait dériver de celui qui a causé le SARS. D'autre part, il y a peut-être un lien avec le Syndrome de détresse respiratoire aiguë connu depuis assez longtemps et repéré effectivement en 1967. Il est parfois également fait mention du Syndrome respiratoire du Moyen-Orient dû aussi à un coronavirus MERS- Cov, transmis par le chameau et qui, depuis 2012 toucherait quelques pays en dehors de l'Arabie Saoudite. Ceci suggère que la maladie actuelle a une assise profonde et étendue d'autant plus que les coronavirus constituent une vaste famille de virus pouvant provoquer des maladies diverses, allant du rhume banal au syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Il devient le virus par excellence.

Les conditions de vie étant ce qu'elles sont et similaires dans tous les grands centres citadins, est-ce que dans chacun de ces centres le virus de la covid 19 ne trouverait-il pas la possibilité d'émerger à partir d'un virus "apparenté" préexistant? On aurait une forme de production endogène. Je pense à cela à cause de la vitesse de propagation de la maladie et parce que celle-ci révèle l'état de délabrement6 en lequel se trouve l'espèce. Cela n'implique pas, au cas où cette hypothèse s'avérerait juste, qu'il faudrait abandonner le confinement, mais cela imposerait de se préoccuper simultanément encore plus des causes profondes de cette maladie au-delà du parasitage par le virus. Celui-ci en vient à être le support de tout mal. On entend dire souvent: je ne vais pas bien, j'ai dû attraper un virus. Mais il y a toujours ambiguïté au sein de l'espèce spéciosée. Ainsi de quelqu'un qui s'adonne avec passion à une activité donnée, on affirme il a le virus du ou de. La malignité de cet être se retrouve dans le domaine de l'artificialité avec les virus informatiques divers. Fort curieusement Stephen Hawking, physicien et cosmologue, voulait, parait-il, qu'on les considère comme des êtres vivants, révélant ainsi une ambiguïté en formation, rejoignant une autre qui serait naturelle, selon la représentation en place, qui considère le virus à la fois vivant et non vivant en fonction du support sur lequel il se trouve. Mais du fait même de la diabolisation dont il est le support, son rôle essentiel au sein du procès de vie est totalement escamoté. Pour le signifier il nous faut remonter aux origines de ce procès à l'époque de ce qui fut nommé la soupe primitive, où régnait un continuum vital. Il n'y avait pas de séparation et la continuité était immédiate. Quand les cellules apparurent, leurs membranes imposèrent des séparations s'opposant à la continuité. Les virus furent les éléments vivants, discrets qui permirent de rétablir la continuité à partir du discontinu en permettant des transferts de certains êtres vivants à d'autres et le procès de vie en sa totalité put continuer, car ce qui évolue ce ne sont pas seulement des espèces isolées mais l'ensemble du monde vivant qui doit conserver sa cohérence. Les généticiens ont mis en évidence la présence d'un grand nombre de virus intégrés dans notre génome signalant leur contribution à l'édification de celui-ci. Autrement dit, s'il y a continuité ils peuvent opérer mais sans parasiter. En revanche si celle-ci est remise en cause ils peuvent devenir parasites. Et là, encore on doit tenir compte de la totalité pour pouvoir l'affirmer, car une foule de relations sont opérantes dont en particulier celle intervenant dans la dynamique de révélation d'un état donné, tandis que d'autres peuvent nous échapper. Or, du fait de son mode de vie Homo sapiens a opéré diverses discontinuités dont la plus importante est celle avec le reste de la nature, d'où la multiplication des maladies virales. Faire des virus les supports du mal (des maladies) c'est encore entériner la séparation et l'inimitié, surtout quand on les associe à des espèces qui seraient leurs vecteurs comme dans le cas du covid 19, les chauves-souris et les pangolins. Or ces derniers, du fait de l'action humaine, sont en voie d'extinction! Mais cela recèle une ambiguïté: faire des autres êtres vivants les responsables de nos maladies implique de penser que nous sommes passifs, voire inessentiels! L'espèce virtuose de la manipulation se projette dans les autres et considère que le virus la manipule. Or il est supposé que le SARS - Cov 2, le virus de Covid-19 dériverait d'une manipulation en laboratoire comme l'affirme Luc Montagner. Une même affirmation fut faite à propos du virus, non encore connu, du sida.

Les symptômes de covid-19 sont très divers et certains ne se sont manifestés que récemment comme les troubles cardiaques ou les réactions inflammatoires excessives comme les orages de cytokines signalant un dérèglement du système immunitaire, les troubles du comportement en rapport à des atteintes au cerveau, l'inflammation endothéliale systémique7 et encore plus récemment la formation de caillots impossibles à éliminer, obligeant dans certains cas à des amputations.

Cette grande diversité est liée au fait que la maladie révèle en fait des dysfonctionnements antérieurs au sein de l'espèce ainsi que son obsolescence, et ceux causés par elle au sein de la biosphère. Elle est plus qu'une maladie car, en tant qu'opératrice de révélations, elle s'impose, en tant qu'apocalypse. Mais, répétons-le la cause n'en est pas le virus mais l'état de l'espèce.


Arrow

À la suite du bouleversement lié à Mai 1968 j'ai axé ma réflexion et mon investigation sur d'une part le maintien d'une perspective "émancipatrice" avec l'affirmation d'une invariance au sein de l'espèce d'un courant porteur d'un projet de réémergence de la communauté humaine, d'autre part sur la mise en évidence de la dégénérescence de l’espèce liée au développement du capital et à l'autonomisation de sa forme8. Dix ans après je constatais: "Nous sommes parvenus à un stade d'épuisement de l'humanité et de la nature; d'où s'ouvre à nous l'ère des catastrophes." Précisions après le temps passé. Invariance, série III, n°5-6, p. 359.

À posteriori on constate que le commencement de cette ère est contemporain avec la fin du mouvement prolétarien dans les années 80. Elle fut elle-même une immense catastrophe et c'est d'ailleurs ainsi que nous l'avons vécue, contemporaine de l'accélération de la destruction de la nature, particulièrement les forêts. En effet la disparition du prolétariat a eu un effet comparable à la réduction extrême des forêt: perte de toute régulation du système économique avec l'accroissement indéfini de la production, comparable à la perte du phénomène de compensation permettant une régulation du climat10. C'est pourquoi au cours de ces années j'ai étudié comment le devenir de la société-communauté en place avait pour impact une dégénérescence toujours plus poussée de l'espèce. Ce qui fut essentiel pour cela ce furent toutes les techniques de manipulation qui utilisèrent persuasion, séduction, comme la communication, l'information, la publicité avec les médias correspondants car elles eurent toutes un impact important sur le système immunitaire pouvant aller jusqu'à sa dépression. action complétée par celle des drogues. Cela a opéré aussi dans la dynamique d'assimilation et d'intégration sans oublier sa constante opérationnalité au cours des siècles dans l'éducation et dans l'enseignement11.

Ainsi nous pouvons répondre à la question : qu'est-ce qui cause la grande dangerosité de cette maladie ? C'est qu'elle arrive en fin de parcours, comme la conclusion d'un immense procès de fragilisation de l'espèce liée tout particulièrement à un dérèglement de son système immunitaire dont l'importance est considérable, assurant un procès de connaissance inconscient complémentaire de celui conscient.

De l'ensemble des articles de ce n° consacré à "Les défenses du corps humain", il émerge en définitive que le réseau immunitaire ne sert pas uniquement à la défense de l'organisme, mais serait un système d'intégration, de positionnement de celui-ci dans le continuum vital, qui fonctionnerait d'ailleurs en symbiose avec les milliards d'organismes (principalement les bactéries) présents dans le corps de tout homme et de toute femme12.

On comprend que de multiples atteintes à ce système puissent se traduire par une grande difficulté d'être présent à soi-même et au monde qui est une composante de la spéciose13, d'autant plus que la coupure d'avec le reste de la nature a engendré la solitude de l'espèce et que la destruction de celle-là a pour conséquence l'impossibilité d'être reconnu. Durant une longue période elle a pu diminuer cette solitude grâce à la surnature en recourant à toutes sortes de divinités et, surtout avec le monothéisme, à l'aide de Dieu. La faiblesse de ce dernier, son évanescence, remet l'espèce en déréliction.

Ainsi les causes essentielles de la pandémie sont la spéciose précédemment citée dont la manifestation la plus extrême est la perte de la sensibilité, de l'affectivité cause et résultat de la perte de la continuité et la régression de l'empathie, la surpopulation14.

Cette perte concerne le rapport à l'autre en général, le retentissement de l'autre sur soi accroissant l'hyperindividualisme qui exprime bien la coupure de continuité impliquant la dimension de la puissance de vie, la disparition de l'écoute.

Le déploiement de la maladie et les mesures visant à l'enrayer, à l'éradiquer - remettant en cause tout le mode de vie - révèlent tout ce qui affecte négativement l'espèce et met en évidence tout particulièrement la nocivité de se séparer pour se sauver.


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Ce qui est révélé en premier et de façon qu'on pourrait dire explosive est l'inimitié qui se présente à la fois comme un comportement et une affectation, mais aussi comme un schème de connaissance15. Dés le début il a été proclamé: nous sommes en guerre. Dans cette proclamation perce la nostalgie des périodes guerrières où l'individu peut soit-disant donner le meilleur de lui-même et où la vie acquiert un sens, parce qu'il est possible alors d'accéder à soi. En outre l'état de guerre permet aux dominants de justifier les divers mesures de répression, d'enrayer les possibilités pour les dominés de se manifester, comme cela se vérifie avec l'imposition du confinement qui, prolongé aboutit à une forme d'asphyxie. À ce propos je communiquerai la remarque profonde que m'a transmise Cristina Callegaro au sujet des troubles provoqués par le covid-19: "Toutes ces personnes qui suffoquent, qui ne parviennent plus à respirer, qui manquent d'oxygène, c'est comme une peur radicale, absolue. Cela semble un revécu de naissance, d'une naissance lourdement traumatisante qui a son tour récapitule la terreur de l'anéantissement de l'espèce." Cela indique également la difficulté, voire l'impossibilité, d'opérer l'inversion qui peut se présenter et se vivre comme une naissance.

La contagion par le Covid-19 et le confinement qui  s'en suit, ne traduisent-ils pas le refus inconscient de l'autre, surtout au sein des populations qui subissent une trop grande proximité forcée, par exemple dans les transports, dans les rues surpeuplées, ou même dans des appartements exigus? Normalement nous ne sommes pas limités à notre corps mais nous sommes entourés d'une bulle analogue à une cavité amniotique limitée, donc par un amnios. Le franchissement répété de celui-ci rend le vivre très mal aisé, c'est comme si l'individu perdait son idiosyncrasie, ses repères et même sa trace. Où se trouve-t-il? Et l'on peut penser que les trous opères dans "l'amnios", sont des portes par où un virus peut s'introduire.

Cette remarque sur l'importance de la cavité amniotique et de l'amnios m'a été suggérée par la lecture des œuvres de Varenka et Olivier Marc, particulièrement Premiers dessins d'enfants. Ed. Nathan. En effet d'après ce qu'elle et qu'il exposent j'en suis arrivé à la conclusion que cavité amniotique et amnios étaient reconstitués par la présence enveloppante de la mère qui, par là-même, permettait à l'enfant d'édifier sa propre bulle, grâce au cordon ombilical constitué par la continuité entre lui et sa mère. On peut dire que c'est un moment important entrant dans la réalisation de l'haptogestation.16 Et tout ceci, il faut le mettre en relation avec la perte de toute communauté qui rend les individus extrêmement fragiles, et j'ajouterai que probablement la bulle, et donc l'amnios, étaient les restes de la dimension communautaire au niveau de l'individu.


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Revenons à la manifestation de l'inimitié, la proclamation de l'Union sacrée - complément à celle de la guerre, équivaut à la mise en œuvre d'une forme de répression, complétée souvent par une auto-répression, visant ceux et celles qui sont en désaccord. Elle tend à abolir les différences, plongeant la population dans un état de d'indifférenciation qui est une forme de cancer17.

Cela permet à l’État de récupérer une certaine importance en se faisant gérant de la thérapeutique, voire thérapeute, ce qui est logique car la thérapeutique fondamentale est celle visant à guérir hommes et femmes de leur naturalité en les réprimant. Or les mesures assurant le confinement entrent bien dans cette dynamique qui est propice à l'effectuation de violences policières, comme cela se produit lors des révoltes actuelles dans les banlieues dues au confinement, à la misère, à la non reconnaissance.

Il en est de même d'autres mesures comme la distanciation qui révèle l'inimitié sous-jacente, car garder ses distances c'est se protéger. Elle permet aussi d'éviter la crise de la présence, la présence de l'autre qui est potentiellement dangereux surtout s'il est inconnu.

La distanciation implique la réalisation à distance de procès de vie : télétravail, téléenseignement, jeux vidéo, cybersexe, et donc plus de toucher. Il faut accomplir toutes les fonctions vitales dans la séparation, sans aucun contact, vivons heureux vivons séparés.

Ainsi le covid -19 apparaît comme une maladie affectivement transmissible qui oblige au port du masque impliquant que se masquer crée une certaine distanciation, ou conduit à cette dernière. Ainsi plus l'espèce dégénère et plus difficilement elle peut accomplir son procès de vie sans risques dont le dernier, sommation de tous, est le risque d'extinction.

Le Covid-19 et les mesures pour s'en préserver révèle la répression parentale et l'exacerbe
. Depuis le début du confinement il y eu un accroissement des cas de maltraitance concernant les enfants ainsi que les femmes.

Le phénomène se répète dans les rapports de travail où les employeurs n'assurent pas les mesures de protection nécessaires ou profitent de la situation pour accroître l'exploitation, ce qui a causé des grèves. En outre, au départ, certains patrons ont nié l'épidémie afin de ne pas interrompre la production.

Comme l'activité économique ne peut pas être interrompue, s'impose une séparation entre les confinés et ceux qui doivent pour ainsi dire servir ces derniers: soignants et soignantes mais aussi les travailleurs et les travailleuses dans diverses entreprises comme la Poste, par exemple, et qui souvent ne sont pas correctement protégés et protégées du fait d'exigences économiques, ou par manque de moyens dont la cause réside elle aussi dans des données économiques, comme des restrictions budgétaires (le cas des hôpitaux et du personnel hospitalier est exemplaire).

Les inégalités sociales se manifestent ouvertement. Ainsi les riches ont pu aller à la campagne, ceux qui ont une villa avec petit jardin ou ceux qui vivent en appartements assez grands jouissent de conditions de vie bien plus favorables que ceux qui se trouvent dans des logements exigus, qui sont des lieux favorisant les conflits.

Le covid-19 et les mesures visant à l'éradiquer révèlent et amplifient le phénomène de substitution que l'on a déjà mentionné, et qu'on peut définir comme étant le remplacement de la naturalité par l'artificialité, l'envahissement de l"utilisation de la technique
(l'intériorisation de celle-ci n'étant plus suffisante) dans toutes les opérations de la vie qui de façon exacerbée a besoin d'un mode d'emploi pour être effectuée. Il constitue une réponse à une très vieille question double comment pouvoir vivre dans le discontinu, comment rétablir une continuité? Questions et réponses font partie de ce qu'on peut nommer: traité du savoir-vivre à l'usage de toutes les générations. Actuellement le problème de conserver une continuité en dépit du confinement se résout grâce à la virtualité, l'artificialité.

La substitution est le triomphe de l'économie, une démarche caractérisée par la prédominance des objets sur les êtres. Les premiers grâce à l'informatique sont de plus en plus connectes entre eux et n'auront bientôt plus besoin des hommes pour opérer
. À la limite, hommes et femmes apparaîtront comme des parasites qui, à cause de leur affectivité, perturbent gravement les procès en cours. D'autre part l'économie assure le progrès en tout et il doit aussi concerner Homo sapiens en sa dimension zoologique, d'où la dynamique de l'homme augmenté. En outre ils nous faut tenir compte du phénomène d'objectalisation qui fait que les êtres humains tendent à se comporter comme des objets18.

La substitution crée un devenir à l'extinction du fait du remplacement du vivant par du non vivant comme les robots, des êtres qui font comme s'ils étaient vivants. C'est le triomphe du comme si, de la simulation, du remplacement de mère nature par mère informatique-Internet.

L'épidémie sert à masquer la destruction de la nature - à opérer un détournement - mais elle révèle aussi toutes les horreurs humaines, c'est-à-dire qu'elle fait surgir et ne dévoile pas seulement. À ce propos notons que le voile est une sorte de masque qui, originellement dans l'aire islamique, servait à protéger les femmes. Le masque sert aussi, depuis quelques années, pour se protéger contre les conséquences de cette destruction: se protéger contre la pollution19 qui peut se percevoir comme une maladie très contagieuse et dont l'origine est fort ancienne puisqu'elle commence avec la construction des villes, délimitées par des enceintes20 érigées en vue d’opérer une protection vis-à-vis d'autres hommes. Or, on peut considérer que se masquer c'est s'enfermer en soi-même. C'est aussi exposer une ambiguïté: je ne suis pas dangereux mais je porte un masque parce que je suis ambigu, je renferme une possibilité de transmettre un danger. Dans ce cas lever le masque serait escamoter l'ambiguïté. La pandémie prenant plus d'ampleur et le possible du surgissement d'autres, on peut se demander si le port du masque ne va pas entrer dans notre habillement nécessaire. J'expose ici la dynamique en place et ce qu'elle implique, cela ne veut pas dire que je sois convaincu de l'utilité du masque ou du testage.

Masquer : nous avons maintes fois fait appel à ce mot pour signaler le fait de dissimuler une certaine réalité plutôt que escamoter ou scotomiser qui expriment qu'on occulte mais non qu'on dissimule. Quand on masque on tient compte d'une réalité mais on la cache, ce qui constitue d'ailleurs le contenu du recouvrement. Dans la situation actuelle, de façon immédiate, le port du masque permet de se protéger, mais aussi de ne pas contaminer l'autre s'il n'en porte pas, au cas où il serait porteur du virus sans le savoir. Mais, inconsciemment, d'autres fonctions peuvent être présentes et avoir un effet sur la personne qui se masque, par exemple qu'est-ce qu'elle recouvre ? En effet on peut se masquer aussi pour ne pas être reconnu, signalant encore la dynamique de l'inimitié. D'un point de vue général, cette pratique est en rapport à l'incertitude de l'espèce, incertitude de ce qu'elle est et de sa place dans le phénomène vivant mais aussi en rapport à l'insatisfaction d'être ce qu'elle est. Elle signale aussi toute l'inquiétude et l'immense perplexité qu'engendre la relation réalité-apparence recelant une ambiguïté fondamentale21. Celle-ci est liée à la coupure d'avec le reste de la nature : sommes-nous naturels ou sommes-nous hors nature ? telle est la question qui se pose depuis des siècles. Une forme d'escamotage de celle-ci consiste à poser que l'homme est constamment dans la dynamique de se séparer, ou sur le point de le faire. L'ambiguïté a la dimension de la dualité, de l'ambivalence, de l'équivoque (existence de deux voies, laquelle prendre?). Toutefois elle est souvent inconsciente et ne se dévoile qu'au travers d'une transcroissance à travers la manifestation de ces trois phénomènes. Comme cela se vérifie avec la nature mère ou marâtre et la mère aimante ou répressive.

La nocivité de l'ambiguïté découle du fait qu'elle génère l'insécurité, l'indécision qui peut se transformer en inchoation, le désarroi, l'installation d'un blocage qui, pour en sortir, provoque le déploiement de mesures extrêmes grosses de violences, et donc le recours à l'inimitié. Globalement l'ambiguïté suscite la crise de la présence; c'est pourquoi elle est en général refoulée.

Les mesures prises contre le covid - 19 nous fournissent un exemple important d’ambiguïté : ont-elles été préconisées en vue de la santé des individus ou visent-elles à sauver l'économie ?
N'oublions pas que le résidu de naturalité est cause de l'ambiguïté. Les exigences au départ se présentent ainsi : il faut bien soigner les gens afin qu'ils puissent travailler et donc faire fonctionner l'économie qui à son tour permet de satisfaire leurs besoins. Or plus la pandémie perdure et avec elle les mesures visant à l'endiguer et plus l'ambiguïté se dissout, comme nous l'avons déjà indiqué en parlant de la substitution. En outre réduire la naturalité permet de sortir de l'ambiguïté et l'artificialisation s'impose comme le moyen de l'éliminer.

Nous avons déjà signalé aussi que les inégalités sociales sont bien apparentes et même s'accusent et que donc toute ambiguïté au sujet d'une inexistence de barrières sociales et sur une égalité entre les êtres humains, disparaît.

C'est avec la mise en place du confinement que se révèle avec le plus d'acuité la levée de toute ambiguïté 22. Ainsi Sylvia Duverger utilisant des travaux de Natacha Chetcuti Osorovtz a déclaré : nous ne sommes pas en prison mais enfermées23. C'est ce qui se passe normalement pour tous les gens qui vivent dans les villes, surtout les grandes, les mégapoles. C'est comme s'ils subissaient une peine dont ils ne connaissent pas la cause. Elle révèle également l'effectuation de la répression au nom de c'est pour ton bien avec le triomphe de l'artificialisation se réalisant au travers du télétravail, du téléenseignement déjà indiqués à propos de la distanciation, qui peuvent même être justifiés au nom d'une diminution de la pollution. Il cause une grande désorganisation de la vie économique et sociale mais c'est surtout la répression des pulsions et de l'affectivité des hommes et des femmes avec escamotage des souffrances énormes que cela induit particulièrement pour les personnes âgées en maison de retraite (Ehpad), donc déjà isolées de leurs proches, ce qui peut hâter leur mort. Confiner c'est enfermer ce qui peut conduire à l'asphyxie et à la mort comme avec le covid-19.

L'inhibition, voire la négation de la vie affective aboutit à l'obsolescence de l'homme
théorisée par G. Anders, dont nous avons souvent parlé, et à la disparition de l'espèce animale Homo sapiens comme l'affirma A. Leroi-Gourhan en 1965. "Il faut donc concevoir un homo sapiens complètement transposé et il semble qu'on assiste aux derniers rapports libres de l'homme et du monde naturel. Libéré de ses outils, de ses gestes, de ses muscles, de la programmation de ses actes, de sa mémoire, libéré de son imagination par la perfection des moyens télédiffusés, libéré du monde animal, végétal, du vent, du froid, des microbes, de l'inconnu des montagnes et des mers, l'homo sapiens de la zoologie est probablement prés de la fin de sa carrière" ( Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, t.II, p.266)24.


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L'autre aspect non moins dangereux c'est avec un contrôle constant et plus efficace, une surveillance accrue réalisée grâce aux progrès de l'informatique rendant possible une traçabilité - avec dans un futur proche la mise au point de l'identité numérique et l'utilisation de la 5 G - à laquelle il sera difficile d'échapper et par l'utilisation de drones ainsi que l'utilisation de nouveaux moyens pour lutter contre ceux qui se soulèvent contre cet ordre infernal en empêchant toute possibilité de heurt en créant un phénomène de distanciation révélant toute sa dimension d'inimitié et la dissymétrie dans l'affrontement: les hommes au service de l'ordre pourront se protéger et les manifestants rendus incapables de les attaquer. En bref la réalisation d'un despotisme lié à une réaffirmation momentanée de l’État qui se manifestera de façon de plus en plus sournoise grâce à l'économie qui mettra en place une organisation répressive, comme l'est d'ailleurs toute organisation sociale, recherchée depuis des millénaires. La guerre contre le virus ne parvient pas à masquer la guerre civile latente.

Contrôle et surveillance qui vont de pair, s'accroissent en même temps que le montant de la population humaine croit.

Avec la dynamique de se protéger c'est donc toujours l'inimitié qui prévaut, comme cela se passe en général dans les relations humaines, mais tant que demeure une certaine naturalité, l'ambiguïté persiste. Il faudrait donc que cela aille jusqu'au bout pour l'éliminer, entraînant l'extinction de l'espèce.

Cette pandémie éclaté au sein d'une crise économique, qui est pour ainsi dire perpétuelle avec l'instauration de la forme autonomisée du capital car rien ne vient faire obstacle à la dynamique de l'incrémention continue, et l'a renforcée. D'où la comparaison souvent faite avec les crises historiques comme celle de 1929 et même avec les guerres qui souvent eurent lieu pour résoudre une crise économique. On pourrait se poser également la question des épidémies de guerre du fait même que l'épidémie se vit comme correspondant à celle-ci. D'autre part les mesures prises contre le covid-19 accentuent la crise mettant bien en évidence qu'hommes et femmes sont nécessaires, ce qui conduira encore à essayer de les éliminer, de les rendre obsolètes.

Elle a donné lieu de la part d'un grand nombre d'hommes et de femmes à la manifestation d'une grande empathie qui, pour les soignants et les soignantes a pu dans certains cas les conduire à la mort, et d'une solidarité, indiquant que la naturalité est encore opérante chez l'espèce mais insuffisante pour éliminer l'ambiguïté en sa totalité. C'est pourquoi l'espèce en sortira affaiblie et réceptive à d'autres pandémies, artificialisée à outrance, hypercontrôlée ce qui accroîtra son risque d'extinction.

Avec le confinement on a constaté une diminution de la pollution de l'air, du taux de CO2,, un accroissement des manifestations d'animaux qui auparavant étaient peu visibles, mais hélas toujours le maintien des pesticides et des insecticides. Probablement qu'il faudra une autre crise du type de celle que nous vivons pour aboutir à leur suppression.

Il surgit également que les conséquences de la pandémie et des mesures qu'elle a induites signifient activement à Homo sapiens ce qu'il faut faire pour régénérer la nature25 : l'espèce devra limiter le montant de sa population et s'imposer un confinement afin de laisser un espace plus important pour les autres êtres vivants.


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Après la fin du confinement les individus essaieront de trouver une place dans le corpus social mais ils pourront difficilement retrouver celle antérieure. C'est ce qui se produisit de façon analogue pour l'espèce avec la coupure d'avec le reste de la nature.

Ce qui signifie aussi que nous vivons la mise en place d'une grande discontinuité.

Pour la mettre en évidence, on peut envisager d'une autre façon tout le phénomène en cours. en une complémentarité avec ce qui précède. En tenant compte de ce que nous écrivîmes au sujet du soulèvement de la vie lors du mouvement de Mai-juin 1968 faisant suite au mouvement hippie, et en tenant présent que ce qui est fondamental dans le cas la pandémie, ce n'est pas le virus mais l'état de délabrement dans lequel se trouve l'espèce après des milliers d'années de sortie de la nature, de conflits avec celle-ci et sa destruction qui est destruction également de la naturalité de chacun, de chacune, phénomène accéléré depuis deux siècles et comme autonomisé depuis les années 80  du siècle dernier, on peut affirmer que c'est comme si le corps de l'espèce signifiait qu'il n'en peut plus, qu'il n'est plus à même de supporter ce qui lui est infligé, qu'il ne peut plus assurer la guerre, qu'il entre en dépression, et ne peut plus supporter l'artificialisation.

C'est comme si hommes, femmes, et même enfants s'étaient mis "en grève" pour refuser le diktat du mécanisme infernal qui les oppresse, une grève qui a pris de court, surprit tout le monde, les dominants y compris qui, eux aussi, à un degré moindre, pâtissent  de la même situation, et comme tout le monde ont peur de la mort (reste de naturalité commun à tous et à toutes). Il s'est agi, de façon passive d'un immense refus. Or c'est à partir de là que peut s'initier une autre dynamique de vie26 .

En conséquence au début ils ne purent rien faire, mais dés que le choc initial a été amorti ils s'adonnèrent à la manipulation et essayent maintenant, de faire cesser la pandémie grâce au confinement et autres mesures dites de protection - toutes sujettes à caution - car ce qui est essentiel pour eux c'est de cheminer dans la virtualité qui succède à la dynamique de l'économie (la domination du capital ayant été remplacé par celle de sa forme autonomisée) puisque c'est avec ça qu'ils pensent se sauver et sauver l'humanité. Or cela nécessite un contrôle et une surveillance toujours accrus des hommes et des femmes qui, par eux-mêmes, par elles-mêmes, étant donné leur reste de naturalité sont incapables de se "libérer". Il faut les réprimer pour les sauver. En outre pour contrôler les hommes, les femmes, il faut contrôler leur santé et même la leur créer artificiellement, avec les vaccins par exemple.

À partir de là on peut supposer que la pandémie devienne comme une entité psychique à l'instar de la peste pour Antonin Arthaud : "une sorte d'entité psychique et ne serait pas rapportée à un virus"27. Je ne peux pas nier l'existence du virus mais je dirai qu'il révèle l'existence d'une  entité psychique, se manifestant inconsciemment, un mal interne à l'espèce dont elle essaie tout autant inconsciemment de se libérer. Ce mal inclut l'insatisfaction liée au ressenti d'un inachèvement, la haine de soi déterminée par ce ressenti d'incomplétude, la mise en dépendance, l'ambiguïté car parallèlement il manifeste une grande mégalomanie, la solitude, tout cela déterminé par la coupure avec le reste de la nature engendrant un sentiment inconscient de culpabilité.

Cette entité provient probablement aussi du désaccouplement du geste et de la parole et du fait que le premier est de plus en plus assuré par des machines et que la seconde s'est autonomisée en une sorte de compensation mais ne réussit pas à éliminer la souffrance causée par l'obsolescence renforçant le mal dont nous parlons.

Cette dépression généralisée peut être le prélude à un retour du refoulé suscité à cause de cette discontinuité qui crée un blocage et favorise un retour du passé. C'est sur quoi nous nous fondons pour que s'initie une inversion (voir Inversion et dévoilement) permettant d'abolir toute extinction surtout si, simultanément nous abandonnons la dynamique de l'inimitié qui pourrait surgir entre les partisans de l'artificialité et ceux de la naturalité.

Ce n'est que si nous ressentons, vivons à fond le risque d'extinction, que nous en devenons pleinement conscients sans nous culpabiliser pour les horreurs que nous avons commises au cours de notre errance, que nous pouvons en finir avec celle-ci, effectuer un soulèvement de la vie, et initier l'inversion salutaire pour nous et pour la nature, tous les êtres vivants (virus y compris), et poursuivre notre cheminement dans le cosmos.


1 Voir Inimitié et extinction, article qui complète ce que nous exposons ici.

2   Le film Matrix – en sa trilogie – représente bien cette matrice où s’impose le mécanisme infernal des rejouements. En effet, par exemple, Néo se rend compte qu’il y a eu d’autres élus et d’autres tentatives de destruction et, au final il nous est fermement suggéré que la menace persiste : l’éventualité d’une nouvelle attaque de Sion de la part des machines n’est pas éliminée.

3   Cf. « Il semble que notre espèce soit passée par une phase de sélection drastique, un goulot d’étranglement avec une population réduite à quelques 60 000 individus, il y a entre 100 000 et 50 000 ans ». Pascal Picq, Une évolution buissonnante  dans la revue Pour la Science, octobre 2002, n° 300.

      Quand la mer sauva l'humanité (au cours de la période glaciaire qui a duré de - 195 00 ans à - 120 000) article de Curtis Marean dans Pour la Science, n°396, octobre 2010.

       Actuellement on parle d'un risque d'extinction encouru vers - 13000 ans à cause de la chute d'un météorite au Groenland qui a causé la disparition de la mégafaune, une réduction de la population humaine qui en reçu un choc dont divers mythes témoignent. De l'origine  des mythes et de la civilisation, Casimir Peraud, Médiapart 01.05.2020.

        Plus prés de nous dans le temps et plus localement une transgression marine affectant le moyen-Orient, la région de Sumer serait à l'origine du mythe du déluge.

        On devrait tenir compte de tous ces événements catastrophiques liés à des impacts de météorites ou d'astéroïdes pour utiliser l'industrie spatiale non pour la conquête de l'espace (dynamique de l'inimitié), mais en vue de pouvoir détruire ces objets cosmiques avant qu'ils n'atteignent la terre. En outre, on devrait réfléchir sur l'impact négatif que peut avoir le franchissement fréquent de la magnétosphère qui protège la terre contre les radiations dangereuses et permet la vie sur terre.

4   Andreas Loepfe a repris cette thèse dans un article fort intéressant publié dans le n° 17 la revue (Dis)continuité, Cf. François Bochet, f.bochet@free.fr

5    Nous avons déjà mis ceci en évidence à propos des attentats du 11 septembre 2001 à New-York, dans Gloses en marge d'une réalité VIII. Nous avons aussi insisté sur l'importance du choc créant un état hypnoïde qui rend les individus particulièrement manipulables comme cela se vérifie à nouveau de nos jours. Cette donnée fut reprise lors de l'analyse du livre de Naomi Klein : La stratégie du choc, dans Inversion et dévoilement, 2012.

6     Il se manifeste en particulier à travers le grand développement des maladies autoimmunes dues à un dérèglement du système immunitaire, la multiplication des cancers, la dépression (cf. La fatigue d'être soi - dépression et société de Alain Erhenberg, Ed. Odile Jacob), à la haine de soi (cf. Gloses X), l'accroissement des maladies mentales, à l'obésité qui se généralise ainsi que diverses maladie lies à une mauvaise alimentation, ou à la prise de drogues, la baisse de la fertilité masculine, le possible de la disparition du chromosome Y, etc...

        Cela explique que certaines personnes affirment que nul n'est mort à cause du coronavirus, mais avec. Cette affirmation est souvent faite après qu'il y ait eu des autopsies. Toutefois demeure le problème de la présence du virus. Comment la comprendre ? Ces personnes ne donnent pas de réponse effective et j'ai l'impression qu'elles minimisent le phénomène, ne serait-ce que parce qu'elles tendent à nier l'existence d'une pandémie. D'autres font état d'un complot mondial, ce qui à nouveau n'explique rien.

7   Le virus n'attaquerait pas le système immunitaire par les poumons mais par les récepteurs de surface ACE2 (récepteurs de l'enzyme de conversion de l'angiotensine, substance jouant un rôle dans le maintien du volume et de la pression artérielle) présents dans l'endothélium (membrane interne des vaisseaux sanguins) qui perd ainsi sa fonction protectrice. Ainsi tous les organes peuvent être touchés.

    Précédemment il avait été fait remarquer:

     "Or, plus le temps passe, plus il est clair que l’épidémie ne se déroule pas de la même manière en Chine et en Europe, pour des raisons liées à la fois au contexte social, à l’évolution du virus et peut-être à la génétique différente des populations. Pour ne prendre qu’un exemple, une manifestation classique d’une infection asymptomatique en Europe comme la perte de l’odorat n’a quasiment pas été décrite en Chine." Médiapart 06 avril 2020, Samuel Alizon: Le confinement ne fera pas disparaître l'épidémie.

8      En ce qui concerne l'invariance voir index, la page d'accueil du site, ainsi que le glossaire. Pour la dégénérescence se reporter à Errance de l'humanité 1973, Contre la domestication 1973, Ce monde qu'il faut quitter 1974, C'est ici qu'est la peur c'est ici qu'il faut sauter 1975. Ils parurent imprimés dans la revue Invariance Série II, n° 3 pour les deux premiers, n° 5 pour le troisième et n° 6 pour le quatrième. [liens dans l'original]

9   Sur le site cf. Précisions après le temps passé, deux paragraphes avant l'appel de note 25.

10    La forêt est essentielle, et la végétation en général, car grâce à la photosynthèse elle produit l'oxygène. Elle fournit l'habitat et la nourriture à un grand nombre d'espèces. Elle protège les sols et permet leur développement grâce aux racines se développant en symbiose avec des champignons, des bactéries. Elle permet le prélèvement des sels minéraux nécessaires à la formation des fruits et des légumes. La disparition des arbres des champs cultivés liés à la monoculture est la cause de celle de tout goût des fruits et légumes, même dans le cas de l'agriculture biologique. L'agroforesterie et la permaculture peuvent remédier à toutes les insuffisances dans une perspective fort lointaine d'une disparition de l'agriculture quelle qu'elle soit. Les arbres exercent aussi une action bienfaisante, calmante, apte à nous remettre en continuité (cf. la sylvothérapie).

           L'importance primordiale de la forêt commence à s'imposer. Dans le n°1226 de novembre 2019, la revue Science et Vie a publié un dossier Arbres - Ils peuvent nous sauver. Oui, mais pour cela, il faut en planter des milliards.

11    J'ai abordé ces thèmes dans divers articles. J'en indique seulement quelques uns car ils sont nombreux, avec quelques citations pour situer.

        Dans Gloses en marge d'une réalité I, 1983 : "(…) La seule façon de s'immuniser (contre les effets de la télévision) c'est de s'adapter au médium, et c'est bien ce qui se passe. L'humanité se robotise pour s'adapter. L'immunisation a lieu sous nos yeux, c'est la robotisation à l'exception peut-être de la Chine.." Marshal Mac-Luan, Des têtes vides comme des entonnoirs, dans la revue " Réalités".

          Dans Gloses II : "Tout le devenir du capital à la représentation autonomisée est présupposition au monde de la publicité. Une étape essentielle a été l'instauration généralisée du crédit...".

         "Dans un article de la revue Parents expliquant comment, aux USA, des parents avaient créé une ligue pour s'entraider afin de pouvoir dire non à leurs enfants - renonçant à la pratique anti-autoritaire antérieure - il était indiqué la remarque d'un psychologue concernant la pratique de cette ligue. Il signalait le danger d'accroissement de violence que cette dernière impliquait et notait à quel point le vrai problème n'était pas abordé: la destruction des liens affectifs eux-mêmes. Pour illustrer son propos il ajoutait: connaissez-vous un pays où l'on puisse lire, placardé sur la vitre arrière des voitures, le slogan suivant: " avez- vous pensé à embrasser votre enfant ce matin ? "

        Dans Gloses III 1986 : "Ainsi puisque les phénomènes publicitaires peuvent être interprétés en termes d'immunité et puisque les relations interindividuelles sont interprétables en ces mêmes termes (cf. la question de la tolérance exposée plus haut), on comprend que la publicité puisse jouer un rôle de régulation à l'instar du système immunitaire. Plus exactement il nous faut dire que la communauté actuelle a engendré un système intégrateur-régulateur qui est comparable sous bien des aspects au système immunitaire opérant dans l'organisme des vertébrés supérieurs."

      Dans Émergence et dissolution 1989 : "La dissolution atteint le niveau cellulaire avec la désorganisation de la cellule provoquant la séparation d'éléments qui s'étaient unis il y a plus d'un milliard d'années lors de la formation des cellules eucaryotes. Ce faisant Homo sapiens devient une espèce inutile et dangereuse pour l'ensemble du procès de vie d'où la tendance à ce que celui-ci l'élimine au travers de l'activité des bactéries avec leurs auxiliaires les virus, les prions, etc. " Cette idée a été exprimée également dans d'autres textes . On peut la libeller de façon plus précise ainsi: tout se passe comme si l'ensemble des êtres vivants tendait à éliminer Homos sapiens.

        Dans Communauté et devenir 1994 : "Cependant, nous l'avons indiqué, la médiation autonomisée se posant comme réalité immédiate (comme cela se vérifie avec la virtualité) abolit la représentation. Ce faisant il y a évanescence du procès de connaissance fondé sur cette dernière; d’où l’escamotage de l’espèce elle-même, comme il y a un escamotage de la terre (culture hors-sol), de la femme (fécondation in vitro avec en perspective la réalisation de bébés éprouvettes), du cerveau (intelligence artificielle), le spectacle sans acteurs réels, etc. Cette élimination de l'espèce séparée de toute réalité concrète entraîne sa dégénérescence qui s’exprime au mieux dans sa perte d'innéité qui, à son tour, signale la perte de bases, de racines, de fondements."

12    Cf. Gloses en marge d'une réalité III, 1986.

13    Cf. 14.2.2. Structure de la spéciose dans : Point d'aboutissement actuel de l'errance.

14    Il y a un siècle lors de la grippe espagnole qui fit entre 50 et 100 millions de morts nous étions 1,8 milliard d'individus, maintenant 7,7 c'est-à-dire 6 milliards de plus, un quadruplement en ce court laps de temps. Dès lors on comprend la justification de la nécessité du confinement. [j'avais souligné ces sauts de proportion dans le suivi de l'épidémie, avec d'autres chiffres au cours des XIX et XXe siècles]

       À partir du moment où nous entreprendrons l'inversion, il nous faudra quelques milliers d'années pour que le nombre d'êtres humains oscille entre 250 à 500 millions, comme ce fut le cas probablement avant la grande séparation opérée avec la pratique de l'agriculture et de l'élevage, permettant à toutes les formes de vie de prospérer.

15     Je n'insisterai pas sur cette donnée, ayant déjà écrit à ce sujet : dans Gloses IX : émeute où je cite Le livre de James Hilman: A terrible love of war et, de façon plus circonstanciée dans Inimitié et extinction.

16    Voir particulièrement L'image du corps, pp.83-86

17   J'ai déjà signalé que le cancer est une maladie liée au développement du capital. En effet la cellule cancéreuse est une cellule indifférenciée et le mouvement du capital produit l'indifférenciation des hommes, des femmes, ce qui rend la dynamique de la reconnaissance de plus en plus impossible. En outre elle les rend inutiles. L'hyperindividualisme, une tentative pour être repérable, apparaît comme une réaction à ce devenir.

18     Ceci se produit lors de psychoses où l'individu non reconnu se sert de l'objet afin de l'être. Voir: Harold Searles, L’environnement non humain, Ed. Gallimard, ainsi que l'approche englobante qui en est proposée dans Inversion et dévoilement. 2012.

19      On est toujours dans une problématique où l'inimitié est opérante, comme c'est le cas également des masques à gaz mis au point en 1916, lors d'une guerre réelle.

20    F. Renggli a fait remarquer que la ville réalisait un utérus et était considérée comme une mère et sur le fait curieux que le mot enceinte désigne à la fois un système de protection et caractérise l'état d'une femme qui attend un enfant.


21   Ne désirant pas, dans le cadre de cet article, traiter à fond la question du masque, je reporte une citation - où les énoncés sont remarquables - qui permet de se faire une idée de son ampleur:

         "Objet universel de toutes les sociétés archaïques ou modernes, le masque tient une place étonnante dans le cours de la civilisation et son usage remonte à la plus haute antiquité où, déjà fait pour être porté, il est souvent conçu en matériaux légers et sa valeur initiatique reste obscure et paradoxale. Simulacre facial, il dissimule, cache, et camoufle. Appartenant au domaine du paraître, le masque permet à l'homme, doté d'une dualité originelle, d'accéder à la métamorphose de son être, à la révélation de son inconscient. Ses caractéristiques, d'abord exclusivement rituelles, conservent tout au long de son histoire le principe de transgression qui est à la base de toute forme de déguisement. Doté d'un pouvoir surnaturel, il permet d'échapper temporairement à la vie quotidienne en donnant libre cours aux instincts les plus refoulés et en faisant ressortir les aspects de l'homme que la vie sociale occulte normalement; il révèle même parfois quelques facettes inconnues".

        "(...) Grâce au masque, la communication s'instaure de façon plus libre et plus familière. L'homme se donne l'illusion de faire tomber les barrières et les distances sociales." Céline Moretti-Maqua Le masque et l'histoire.

       Le souci de se métamorphoser dérive de l'insatisfaction, de la perception d'être inachevé. Il est remplacé aujourd'hui par le désir d'être augmenté. Toutes les techniques permettant cela visent au départ à masquer l'être naturel, puis à l'éliminer. D'autre part s'accroître n'est-ce pas transgresser ? Le phénomène n'était-il pas opérant chez les peuples vivant nus et utilisant des masques, et n'est-ce pas aussi le cas avec la pratique des peintures corporelles, du tatouage? On peut aller pus loin et se poser la question de la fonction, probablement polyvalente, de l'étui pénien. Enfin, toujours concernant le sexe mâle, quel peut-être le soubassement inconscient de l'usage du préservatif.

      D'autre part avec le port généralisé du masque "l'illusion de faire tomber les barrières et les distances sociales" pourra-t-elle réellement s'imposer ?

        Qu'est-ce qu'on signifie en profondeur quand on parle de masque mortuaire ? L'individu n'est plus qu'une apparence, il n'a plus d'être mais il conserve quelque chose en rapport à la vie, activant le désir et la nostalgie qu'il vive encore ?

     Enfin, il conviendrait d'examiner le rapport qu'il peut y avoir entre masque et travestissement, mais cela ne peut pas se traiter dans le cadre de ce texte.

22    Dans Positionnement j'ai abordé la possibilité d'opérer une affirmation sans ambiguïté en n'étant pas dans la dynamique de l'inimitié.

        En ce qui concerne le confinement beaucoup ont fait remarquer que c'est une mesure extrême et que l'on aurait pu l'opérer de façon moins draconienne. En fait, surtout en France, il est dû à une volonté d'organiser et à une incapacité de mettre en place d'autres mesures comme le dépistage (très contesté) opéré en Corée du sud ou en Allemagne.

23    J'ai relevé cela dans club Médiapart. il est question de femmes mais cela vaut aussi pour les hommes.

24    Transposé, c'est-à-dire réalisé dans des organes artificiels; on pourrait dire aussi transféré.

          Nous avons déjà cité et commenté ce texte dans Gloses I.

25   On ne peut pas oublier que la santé de la planète va de pair avec celle de l'espèce; on ne peut pas les séparer.

26   J'ai abordé ce thème dans La séparation nécessaire et l'immense refus ,1979.

27     Dans Le Théâtre et son double, commenté dans Gloses III.



Dernière édition par Florage le Mar 19 Mai - 8:43, édité 1 fois

Florage

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Message par Florage le Dim 17 Mai - 6:28


DE L'UTILISATION ou non DES CONCEPTS DE CAMATTE
errance de l'humanité...
et de quelques autres : anthropocène, capitalocène...

sur les modèles de projections spéculatives
Aufhebung, Dépassement produit, Inversion...
et les concepts
d'écarts, dynamique et conjoncture
1. qu'entendons-nous par écologie # écologisme ? par "nature", "vivant", etc.
2. Quelques intuitions, sans prétention théorique, tu dis ? Une lecture de Camatte par Adé
reçu de Adé, une lecture de Instauration du risque d'extinction, critique des concepts d'errance de l'humanité, percevant une confusion entre humanité et homo sapiens..., renvoyant à une "nature humaine" plus qu'aux responsabilités de la civilisation occidentale

à ce stade, je n'ai pas trop d'avis sur cet avis, du moins pas sur tout, je m'en explique ci-dessous. Quoi qu'il en soit, merci Adé pour ta contribution depuis son ouverture à ce sujet, qui montre combien le milieu qui a rejeté Camatte depuis 45 ans, non content de le déformer à souhait, n'a pas compris grand chose à son œuvre depuis

pour Adé « le concept d'errance de l'humanité présuppose l'existence de cette "humanité" »

on aura noté que ce dont je me sers chez Camatte se réfère peu à ce concept d'errance de l'humanité, mais enfin, il ne faut pas faire dire à ce concept ce qu'il ne dit pas. Utile de se référer à sa définition, et celle d'autres concepts, dans le glossaire d'Invariance. Camatte y parle de l'espèce humaine dans sa séparation de la nature, pas de la nature humaine, ni de l'humanité

Camatte a écrit:Errance : Mode de se comporter de l’espèce se séparant du reste de la nature. Recherche d’une place, d’une fonction et d’une justification à la situation où elle s’est mise et se met, afin d’avoir des repères de vie pour justement ne pas errer (éviter un rejouement).

Rejouement : Concept largement employé par Arthur Janov, dérivant de celui freudien de « compulsion de répétition », indiquant que nous tendons, inconsciemment, à reéffectuer  ce que nous avons vécu à la suite de traumatismes, ou à reéffectuer ce qu’ont vécu nos parents. Le rejouement commence souvent par un déjouement. Le rejouement est en filiation avec la compulsion de répétition, déterminée par le traumatisme fondateur de l’empreinte. Le bébé ne peut absolument pas comprendre ce qui advient, parce que c’est hors de son procès de vie naturel. Or sans la compréhension, le phénomène est bloqué; il ne peut pas parvenir jusqu’au procès d’élimination permettant de restaurer ce qui a été perturbé. En conséquence, il y a une tendance à ce que le phénomène soit en quelque sorte reproposé afin de tendre à parvenir au parachèvement de ce qui eut lieu. C’est dans cette dynamique de reproposition que s’impose le rejouement. On se met inconsciemment dans une situation où la scène traumatique puisse se réaffirmer. C’est là qu’interviennent les supports qu’on peut également percevoir comme des substituts, voire des simulacres. Donc on est poussé à rejouer. La compulsion de répétition a pu être plus ou moins confondue avec le désir de retrouver ce qui fut perdu au cours de phases antérieures du développement tant au niveau de l'individu que de celui de l'espèce. Ce désir est très souvent consubstantiel avec une nostalgie ainsi que l'expression d'une profonde insatisfaction, elle-même expression de l'ontose-spéciose. On peut percevoir cela dans la thématique de l'Aufhebung de G.W.F. Hegel ou dans l'art, avec, par exemple, l'importance accordée à la symétrie rayonnée qui fut l'apanage de nos très lointains ancêtres les échinodermes.

  On doit distinguer rejouement de réactualisation qui implique un rythme, parfois difficile à individualiser, qui permet qu'à des intervalles donnés, un phénomène semblable s'impose, comme le retour des saisons.

Ontose : « C’est un phénomène d’adaptation au mode de vie imposé par la séparation d’avec la nature qui induit inévitablement la répression parentale. Elle est simultanément le résultat de cette adaptation qui fonde l’être ontosé. Elle est constituée d’un ensemble de phénomènes inconscients qui fondent le comportement inconscient de l’homme, de la femme ».

Spéciose : Phénomène isomorphe à l’ontose mais concernant l’espèce. Ce qu’elle produit en effectuant son devenir hors-nature.

Adé : « Cette confusion entre d'une part Humanité et d'autre part Homo sapiens, me semble ethno-centrée, analogue à celle qui consiste à nommer "Anthropocène", au lieu de "Capitalocène"  la période actuelle, et brouillant les pistes renvoie à une nature humaine les responsabilités qui sont, de fait, celles de la CIVILISATION OCCIDENTALE.»

je me refuse à parler de "civilisation occidentale" autrement qu'historiquement moderne (depuis la Renaissance) et sur son ère géographique, et forcément en tant qu'ayant étendu, via le colonialisme du capitalisme né chez elle, ce qui est devenu à proprement parler civilisation capitaliste mondiale et globale, celle même qui est en crise, mais n'a plus rien de spécifiquement occidental : les caractères essentiels, structurels, du capitalisme, sont les mêmes partout - là-dessus, Marx a encore raison -, avec des adaptations notoires, comme en Europe au protestantisme (Weber), dans les pays anglo-saxons au libéralisme idéologique (philosophique), en Chine au confucianisme (Mao Zedong), au Japon ou en Inde à d'autres aspects culturels... C'est la grave inversion des théoriciens du décolonialisme, à partir de laquelle passent à la trappe les contradictions propre au capitalisme, et pointe l'idéologie d'un changement décolonial en son sein. C'est l'équivalent pour "la race" de l'écologisme politique promouvant le capitalisme vert. À souligner que Macron est plutôt habile sur ces deux terrains, qu'il a comme intégrés à sa "Révolution"

sur « la confusion qui consiste à nommer "Anthropocène", au lieu de "Capitalocène" la période actuelle », j'ai abordé le sujet dans CAPITALISME & HUMANISME, ANTHROPOCENTRISME... Anthropocène vs Capitalocène ?. L'usage d'anthropocène est discuté même chez les anthropologues, et celui plus récent de capitalocène. J'y ai vu un manque de dialectique des niveaux de généralité. 11 avril 2019 :

dans le débat opposant anthropocène et capitalocène, quelque chose est excessif et réducteur des deux côtés. J'ai esquissé plus haut l'idée qu'une fois encore de grands mots-concepts aboutissent trop souvent à figer et crisper des positions, et c'est encore un défaut de  dialectique des contradictions à plusieurs niveaux de généralité. La part de vérités récentes sous le concept de capitalocène, lié à une portion de l'arc historique de l'humanité sur terre (et maintenant au ciel), ne peut effacer la construction de la séparation de l'humanité et de la nature et la recouvrir entièrement sous prétexte du capitalisme ayant étendu sa domination réelle sur presque l'ensemble du monde vivant

me semblerait plus pertinent de revenir sur la critique de l'humanisme-théorique (évoquée ici sous celle des Lumières), de sorte que celle de l'anthropocentrisme puisse se faire sans être anthropocentrée, et partant paradoxalement capitalocentrée. L'enjeu est le contenu d'un processus révolutionnaire de sortie du capitalisme et inséparablement, comme on le dit de la domination de genre, des rapports de domination de l'humanité sur la nature, toutes "classes" confondues n'en déplaise aux prolétaristes

je suis sensible aux critiques de Adé, et même de François Danel, à la nécessité de ne pas noyer le bébé de la critique du capital dans les eaux rusées de la "nature humaine", et donc m'intéresse le Camatte héritier et continuateur de Marx, non de le prendre en bloc. J'ai fonctionné comme ça avec tous les penseurs et théoriciens dont je me suis inspiré (Marx, le capital, Henri Meschonnic la poétique, Roland Simon restructuration,  démocratisme radical et certains concepts méthodologiques, Christian Charrier syllogisme du prolétariat, Frantz Fanon dignité, Stuart Hall identité ethnicité, Raymond Williams Structure of Feeling, Gayatri Spivak les subalternes, Saskia Sassen expulsion, Achille Mbembe Nègres du monde, etc.), chacun au demeurant "réinventant" les concepts qu'il emprunte à d'autres. Rien de pire qu'une théorie autoréférentielle et jugeant toutes les autres en bloc comme idéologies, en interprétant les mots des autres avec le sens qu'ils ont pour elle *

* typique chez Théorie Communiste, dépourvu de toute empathie, d'où ses déformations de la pensée des autres, et ses procès chargés de « malveillance » contre les plus proches, comme Bruno Astarian en le « pestiférant » par « un florilège de contre-vérités, de déformations et d’ironie mal placée qui montrent surtout la brutalité et la mauvaise foi de l’attaque... réquisitoire où les accusations sont trop souvent fantaisistes...» (Où va Théorie Communiste?, 2012)
encore RS utilise-t-il, sans le dire, quelques-unes de mes idées, alors que FD lui les rejette en bloc pour "humanisme-théorique", car, dit-il ici, il ne veut pas qu'on l'engage « dans un dilemme crétin du type ou avec Patlotch ou avec TC ». Ce serait effectivement "crétin",- reconnaissons-lui son originalité d'unique "communisateur écologiste" -, et c'est pourquoi personne ne lui demande, à ceci près que sous son texte, il semble difficile aux commentateurs de m'éviter, certains pour ne rien dire, d'autres pour me trouver apparemment incontournable y compris pour leurs différends internes, dont j'ai souhaité ne pas me mêler, mais distinguer par souci de clarté critiques interne et externe. Bref, c'est pourquoi j'apporte fréquemment des précisions sur le sens conceptuel que je mets sous les mots


le plus important chez Camatte est in fine pour moi le plus concret, et notamment ce qui concerne l'enfance, l'éducation... sur quoi le marxisme s'est très peu penché même quand il se mâtinait de psychanalyse, ce qui semble paradoxal concernant la formation des idéologies, enfance et éducation dans et par laquelle se forgent les structures de pensée et de comportement déterminantes dans la vie adulte, et qui rendent si difficile un auto-changement, qui suppose de bonnes raisons de le faire, et, précisément une conjoncture
. Et si la conjoncture actuelle n'est pas pour Camatte la conjoncture épidémique d'un François Danel, c'est ici que son texte est précieux, quand, répondant à la question « Que révèle la contagion, fondant cette pandémie, ainsi que les mesures protectrices qu'elle suscite ? », il précise ce qui définit pour lui le nouveau de la conjoncture présente

Camatte a écrit:L'instauration du risque d'extinction - on ne s'affronte plus simplement à la menace mais au risque lui-même - se présentant comme la sommation des deux phénomènes précédents sus-indiqués, nous ne pouvons pas les traiter séparément et notons, en premier lieu, qu'affirmer qu'il s'agit d'un risque implique que normalement l'extinction ne se réalisera pas...

il n'y a là que les prémisses de la possibilité de surgissement de l'inversion, en somme la possibilité d'écarts à l'inversion*. En fait, les modèles schématiques de dépassement du capitalisme font tous appel à un processus de ce genre, et il n'y a, depuis Hegel et Marx, pas grand chose de nouveau : aufhebung, dépassement produit, inversion. Les modèles ne fournissent la solution qu'aux déterministes, car ils n'en proposent qu'une projection spéculative, abstraite. Les concepts, ou leurs équivalents, d'écart, de conjoncture, de dynamique et dépassement produit peuvent être largement utilisés pour leur intérêt méthodologique plus que leur fonction dans le corpus de TC. La difficulté est alors de ne pas voir des écarts parce qu'on voudrait qu'ils surgissent, et c'est le risque même souligné par RS, hérité de la mésaventure de Sic, quant à la communisation comme idéologie, mais il concerne toutes les projections. TC n°26, p.309 : « aucune théorie ne peut totalement se débarrasser de toute composante spéculative postulant...»

d'où une question en suspens : y-t-il vraiment dans cette conjoncture une dynamique d'écarts à l'inversion ? pour moi, clairement non, et je ne vois pas Camatte très optimiste pour le court terme. Le plus probable est « la mise en place d'une grande discontinuité » qui fait que réellement, dans le monde d'après, rien ne sera plus comme avant. La question n'est pas même de refuser un "retour à la normale", parce qu'il est désormais impossible, et cela ne dépend pas que du nombre de morts, relativement faible au regard de précédentes pandémies (Pepe@dndf, 15 mai : « j’ai plutôt la sensation que cette pandémie est plus un événement, certes très chaud, dans la crise d’après 2008, qu’une réelle « conjoncture » pandémique….» Circulez, il n'y a pas de quoi « bouleverser les catégories de la théorie communiste... », puisque la sienne « tient la route ». Le même, en pleine discussion sur "la race", pontifiait, en substance : les crimes du colonialisme furent certes horribles, mais enfin, camarades, tout ça c'est du passé, nous ne sommes pas anticolonialistes...). À rebours de cette sclérose normative, qui provoque et explique le désintérêt voire le rejet d'un splendide isolement sectaire, c'est ce que toute théorie sérieuse doit prendre en compte


* on peut m'accuser de camatto-técéisme, car je l'ai déjà évoqué le 2 avril ici : « la nécessité d’une veille sur la ‘dynamique d’écarts à l’inversion’,- expression que je forge dans la conjoncture présente -, plutôt qu’une « dynamique d’écart à l’intérieur de la limite », en termes de confrontation de classe aboutissant à la révolution communiste »
Inversion : Désigne la mise en place d’un devenir contraire à celui effectué jusqu'à nos jours, comportant en particulier : sortie de la nature, répression, refus, abstraïsation, émeutes (soulèvements, révolutions) mais aussi guerres et paix. Elle n'est pas un détournement de ce qui fut détourné et n'est pas un retour au moment où ceci s'est imposé. Non, car c'est à partir du potentiel Gemeinwesen en nous ici et maintenant et en la communauté de ceux et celles qui convergent et participent, que cela s'effectuera.
2. Quelques intuitions, sans prétention théorique, tu dis ?
Adé, 16 mai
Adé a écrit:J'ai parcouru le texte de Jacques Camatte, je le lirais plus en profondeur as soon as possible. Beaucoup de choses très, très intéressantes. mais d'ores et déjà, quelques remarques à propos des concepts utilisés par Camatte dans son parcours.

ERRANCE de L'HUMANITÉ :  Ce concept présuppose l'existence de cette "humanité" et confond selon mon entendement HUMANITÉ et HOMO SAPIENS.
L'humanité est une abstraction, n'existant comme telle qu'à partir du moment de l'universalisation des rapports sociaux modernes.

Pour les CULTURES et CIVILISATIONS pré-modernes et pré-capitalistes cette catégorie n'existait pas: pour les aborigènes-indigènes l'humain se confondait avec leur culture et/ou leur civilisation, la preuve en est fournie par les relations entre des cultures voisines -Amérindiens, indigènes d'Amazonie, par exp- ceux-ci considéraient leurs voisins, mêmes immédiats, comme non-humains; de nombreux peuples s'auto-définissent et se nomment-mêmes "hommes" et considèrent comme "non-hommes" ces voisins. Certaines cultures, notamment amazoniennes considéraient d'autres individus observés ou seulement aperçus en lisière de leur aire d'activité comme des "fantômes" ayant revêtu l'aspect "humain", c'est-à-dire l'aspect de leur propre être.

Cette confusion entre d'une part Humanité et d'autre part Homo sapiens, me semble ethno-centrée, analogue à celle qui consiste à nommer "Anthropocène", au lieu de "Capitalocène" la période actuelle, et brouillant les pistes renvoie à une nature humaine les responsabilités qui sont, de fait, celles de la CIVILISATION OCCIDENTALE.

Ce n'est pas l'humanité qui erre, c'est bien la civilisation occidentale, qui par son expansion a entraîné le reste de l'espèce, devenue humanité abstraite, dans son errance (errance et erreur ont le même radical, la même origine : ERRARE HUMANUM EST)

Il s'ensuit qu'une rupture a eu lieu dans la sphère occidentale, précisément européenne, à l'aube des XVèmes-XVIèmes siècles par rapport à toutes les autres cultures et civilisations, et que bien que séparées d'avec la nature - spéciose -, celles-ci n'ont pas radicalisé cette séparation.

Il s'agit selon moi d'un dépassement (agriculture, villes, états...) conservant  de nombreux éléments pré-néolithiques: sacralisation des forces, éléments et rapports avec la nature, refus des techniques facilitant la main-mise sur la nature: refus de l'usage de la roue chez les peuples amérindiens,  métallurgie à usage principalement somptuaire et décorative chez ces mêmes peuples (aussi bien les Incas que les Aztèques connaissaient la roue, leurs enfants jouaient avec des objets roulants) fonderie et extraction des minerais par fusion existante chez les Incas  : or, cuivre étain, platine -avant les Européens- pour les parures, la statuaire, sans usage monétaire de ces métaux, ni usage en tant qu'outils ou armes. L'on a cependant rapporté l'usage limité de fer chez les Inuits, uniquement obtenu semble-t-il sans extraction du minerai, par utilisation de fer d'origine météoritique.

Il est très probable que la radicalisation du Néolithique, apparu pour ce qui concerne l'ère occidentale au Moyen et Proche-Orient, ait été "responsable" de l'apparition des religions monothéistes, également apparues dans cette même ère : Judaïsme, Christianisme, Islam, et que ces religions aient à leur tour renforcé cette radicalisation. Ces religions à Dieu "unique" (cum grano salis : Diable est aussi un dieu) ont en effet posé que la nature est à la disposition des croyants, l'Ancien Testament allant jusqu'à dicter à ceux-ci d'être "[...] la terreur de tout ce qui vit dans les airs, dans la mer et sur terre[...]", c'est-à-dire, d'une part à se comporter comme les propriétaires de la nature, d'autre part de faire vivre la divinité , par cet holocauste, à travers les croyants.


Dans le texte de J. Camatte, comme dans d'autres productions de celui-ci il est question de l'usage de "la drogue", comme prothèse et palliatif à cette séparation et à cette errance, mais alors comment comprendre que des animaux de différentes espèces en fassent usage? Ces comportements ont été depuis assez longtemps clairement établis par les observateurs.

En outre l'usage de l'alcool, et d'autres nourritures produisant des effets euphoriques et/ou hallucinatoires est très probable bien avant le néolithique, et pourraient être à l'origine, ou en tout cas un des ingrédients essentiel à la sacralisation de la nature et aux rapports de l'homme à cette dernière. Je suis au contraire d'avis que l'usage de ces "drogues" indiquent l'appartenance à la nature et la naturalité de ceux qui en consomment; la plante consommée, le breuvage enivrant, hallucinogène, euphorisant est le lien entre nature et culture.

LA drogue n'existe pas.
L'Humanité non plus.


https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9tallurgie_dans_l%27Am%C3%A9rique_pr%C3%A9colombienne

https://en.wikipedia.org/wiki/Metallurgy_in_pre-Columbian_America?oldid=648301320

http://boissy.rostand.a.free.fr/prehistoire/armes%20et%20outils.htm

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1948_num_3_4_2367

https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/animaux-d-elevage/comme-les-humains-les-animaux-aussi-peuvent-prendre-de-la-drogue_103239

https://micrologie.com/les-champignons-hallucinogenes-et-les-insectes/

http://www.topito.com/top-animaux-droguent-aiment-ca-gros-junkie
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Instauration du risque d'extinction
Jacques Camatte, Invariance, 30 avril 2020

qu'entendons-nous par écologie # écologisme ?
par "nature", "vivant", etc.
16 mai
ce texte prend une importance particulière dans le tournant de mon analyse théorique à la suite de ce sujet prend la suite de THÉORISATION COMMUNISTE PAR TEMPS DE CORONAVIRUS, à comprendre en relation avec les sujets de la rubrique
le VIVANT (la 'NATURE'), l'HUMANITÉ, et le CAPITAL et particulièrement :
- L'HUMANITÉ CONTRE LE VIVANT ? ET LE CAPITAL ?
- LE MONDE BRÛLE-T-IL ? CAPITALISME et CHANGEMENT CLIMATIQUE, ouverts à l'automne 2018

une précision, si Camatte a pu affirmer « Je n'ai jamais été écologiste » (entretien fin 2019, vidéo), c'est au sens de l'écologisme politique. Mais comme moi, et nombre d'autres, il prend le terme écologie dans son sens originel, scientifique. Exemple dans Marx et la Gemeinwesen, octobre 1976

Nous retrouvons la convergence avec l’écologie qu’on peut définir simplement comme la science des conditions d’existence et des interactions entre les êtres vivants et les conditions ambientales qui est fondamentalement une science de l’adaptation de l’individu et de l’espèce à son milieu. La science économique est la science de l’adaptation à un milieu précis, celui du capital

il faudrait néanmoins entendre individu comme pouvant être de toute espèce, animale ou végétale, vivante ou non, y compris le minéral, puisque sans ce milieu total, pas d'écologie. J'ai abordé ces relations à tous les niveaux dans la partie le VIVANT (la 'NATURE'), l'HUMANITÉ, et le CAPITAL

en ce sens il n'y aurait pas à, en tant que communiste, à mettre "écologie" entre guillemets (Pepe@dndf, la dimension « écologique »), comme pour prendre ce concept avec des pincettes, le mettre à distance de ce qu'une théorisation communiste devrait considérer, si j'ose dire, comme naturel : c'est une confusion entre écologie et écologisme

le tout, au-delà du capital, est immédiatement écologique, par définition, c'est le septième des niveaux de généralité que Bertell Ollman voit chez Marx :  « le niveau sept, le plus général de tous, qui fait apparaître les qualités que nous possédons comme parties matérielles de la nature, comme le poids, l’étendue, le mouvement, etc. » (VI. Les trois modes d’abstraction - Les niveaux de généralité, p. 79 à 104.

cela supposerait encore, en toute rigueur, de distinguer "le vivant" et "la nature", et celui-là comme partie de celle-ci, qui serait donc le tout, englobant, au sens écologique, le social, et conformément à la compréhension de Marx par Ollman. Les rapports de l'humanité et du capital "à la nature" sont donc internes, intrinsèques, alors que parler de rapports À la nature* signale immédiatement une extériorité, un anthopocentrisme qui englobe aussi bien la théorie de la communisation communisation dans son ensemble que l'humanisme-théorique que François Danel voit chez moi : un non-sens. Que le capitalisme domine depuis l'es années 70 "en subsomption" réelle n'y change rien, il n'englobe pas pour autant la nature, cette crise pandémique en administre une preuve irréfutable, et moins encore, l'univers, le cosmos...

* cf "Rapports à la nature, sexe, genre et capitalisme", de Jacques Wajnsztejn, 2104, Temps critiques, représentants typiques de l'humanisme-théorique avec leur "révolution à titre humain"

Florage

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Message par Florage le Mar 19 Mai - 9:45


UN COURRIER D'EN-BAS
de "chez nous"
ma réponse du haut
de con bat les masques

19 mai, reçu d'Adé 2 ni, mes réponses dedans
Camatte et eux...

"Je n'ai pas d'ennemi, le renfermement s'abolit"

Bon c'est bien sympathique, en phase avec son analyse sur l'inimitié, mais... que Jacques Camatte n'ai pas d'ennemi, c'est très bien pour lui, par contre le vivant a des ennemis, et même un ennemi principal qui n'est ni l'humanité et sa "prétendue" errance, ni l'espèce humaine -Homo sapiens- : le capitalisme est son ennemi, toute classes confondues par l'entremise de la Civilisation Occidentale qui a contraint cultures et civilisations autres à rentrer dans le jeu de la concurrence, ou les a éliminé "; d'ailleurs l'inimitié n'est-ce pas la guerre de tous contre tous, depuis "toujours"?

Ce côté, "christique" (Jacques Camatte= J.C), me rebute, mais n'enlève rien -un peu, si peu-  à l'intérêt de ces analyses.

assez d'accord avec toi sur "je n'ai pas d'ennemis..." Je le prends pour, disons, les rapports humains directs, càd que ceux que je considère comme des ennemis, je m'en protège et me tiens à distance. Je n'aime pas la personnification du "capital" ou autres gros concepts englobant, "l'humanité" qui ne résout que les problèmes qu'elles rencontre... "le prolétariat" qui va faire ceci et cela, et nous sauver, etc. Cela dit OK, la classe capitaliste, le gouvernement, les flics, ce sont bien des personnes, en cher et en os, donc s'ils s'en prennent à moi au-delà du supportable, ils deviennent des ennemis effectifs. Et même un commerçant qui m'arnaque, un mec qui veut me piquer mon portable, etc. je ne vais pas leur tendre l'autre joue. Tu vois l'esprit

Autre point sur J.C: le prisme psychanalytique: je me méfie des théories de Freud et consorts à cause de leur prétention à l'universalité.
je doute du fait qu'elles puissent être opérantes ailleurs que dans l'Occident chrétien, catho et surtout protestant.

c'est vrai mais je ne sache pas que ce soit ce qu'il dit. Toujours est-il que perso, je retiens l'existence de l'inconscient davantage que la cure psychanalytique (encore que, j'y ai appris bien des choses sur moi-même, mes rapports aux autres, la vraie vie...), qui même au Japon, ne fonctionne pas, le concept d'individu n'étant pas encore complètement absorbé par celui du capitalisme occidental. En revanche, il y a bien des effets de la sorcellerie, du chamanisme, de la médecine africaine ou autre... Ne me demande pas comment ça fonctionne, si c'est psychosomatique ou quoi...

J'ai aussi quelques doutes, bien sûr liés à supra, sur le trauma causé par la peur de l'extinction, sorte d'inconscient collectif, cher à Jung.

Jung a eu quelques bonnes intuitions, mais c'est devenu du charlatanisme, très impactant la "psychanalyse à l'américaine". Laissons tomber

Par contre je suis entièrement d'accord sur la difficulté de transformer le cadre social en relation avec le sentiment de culpabilité, je pense même que ce sentiment de culpabilité est un des ennemis de première importance : ce sentiment se base sur une réalité tangible, les individus du capital sont responsables, plus ou moins, de la persévérance criminelle à détruire et à mépriser.

Amateurs de grosses bagnoles, imitateurs du mode de vie étatsunien,
Chasseurs tristement passionnés
Xénophobes
Patriotes à cérémonie, célébrant diverses enseignes de boucherie
Militaires et policiers (avec ou sans uniformes)
Adeptes de l'homme et de la réalité augmenté
Religieux, toute religion confondue
Théoriciens roublards.
Idéologues de tout poil
Ouvriers et Capitalistes: c'est leur travail.
Ouvriers: je n'ai pas le choix;
Patron: moi non plus
Vendeurs et acheteurs
Vendus et achetés.

lu et plus ou moins approuvé. Disons que je n'en ai pas dans mes relations choisies, et que je ne choisis pas de les relationner plus loin. "Idéologues", t'as vu, j'ai rompu. Suffit pour soi de les nommer tels, c'est performatif

La bise.
Dionisio.

Lorsqu'un disciple annonce à Jésus que ses frères et sœurs sont dehors et demandent à le voir (Mt 12. 46-47 [archive]) : « 12.46 Comme Jésus s'adressait encore à la foule, voici, sa mère et ses frères, qui étaient dehors, cherchèrent à lui parler. 12.47 Quelqu'un lui dit: Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et ils cherchent à te parler. 12.48 Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait: Qui est ma mère, et qui sont mes frères? 12.49 Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit: Voici ma mère et mes frères. 12.50 Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »
Les sages qui le connaissaient ont dit de lui : N'est-ce pas le fils du charpentier ? n'est-ce pas Marie qui est sa mère ? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères ? et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? (Mt 13. 54-56 [archive])


et ben didon, t'en as des lettres

je suis revenu à Camatte avec quelques commentaires dans MODIFICATIONS DANS LES RAPPORTS À LA NATURE, ça se remélange avec "inimitié"...

j'ai un super masque, un machin chirurgical, j'ai l'air d'un Mec Donald, et je suis comme Trump, je veux pas être plus laid que NATURE, alors je ne sors pas, ça me changera rien

le pire, toutes ces belles bouches de femmes masquées. Quelle horreur ! Les jambes ça devrait le faire, avec les vacances en France de "chez nous", À nous les petites Françaises ! "nos" plus belles filles vont rester à proximité : proxime extimité ? promixité ?

c'est l'heure de ma sieste, je va me pieuter

Florage

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Message par Florage le Lun 25 Mai - 4:58


SIGNE DES TEMPS PANDÉMIQUES

des éclaircissements depuis le dernier texte de fin avril, Instauration du risque d'extinction

c'est un retour pour les idées de Jacques Camatte, dont témoigne l'intérêt pour ce sujet, dont les lectures ont doublé en un mois, depuis l'ouverture en octobre 2018

sur Twitter, 400 lectures dans le hashtag #Jacques Camatte, là où #théorie de la communisation,- pour laquelle "camatiste" reste une injure comme dans les années 70 -, est quasi désert et dont mes critiques mêmes peinent à atteindre 30 lectures : son « structuralisme prolétarien » (Camatte, 1978), n'intéresse plus que ses adeptes, les activistes en moins pour en faire la propa

ce renouveau n'a rien à voir avec un bordiguisme comme jadis dans le milieu de la théorie communiste, voir les blogs qui le diffusent. Ces pages du jeune Camatte, lues ou non, ont été tournées, tandis que ses jeunes vieux critiques des années 70 ont mal vieilli, comme dit Annette

face à la présente crise, chacun son invariance : "permanence au sein d’un devenir", ou norme figée d'une théorie morte-vivante
‘Inversion is not a strategy’
A CONVERSATION WITH JACQUES CAMATTE
23 mai 2020

via Magazine »NON« @achimszepanski
et Infrapolitical Deconstruction @GerardoMunoz87


CAMATTE et NOUS 1581654770-arlit-uranium-mine
Gerardo Muñoz a écrit:Jacques Camatte was a central figure in the theoretical debates of the Italian communist left in the sixties and seventies, in the wake of the exhaustion of the revolutionary horizon. Camatte has written dozens of essays on the transformation of the logic of capital (Il capitale totale. Il capitolo VI inedito de «Il capitale» (1976), Capital et Gemeinwesen (1978), Il disvelamento (1978)). He is the founder of the journal Invariance, which situates its thinking between the extinction of originary community (Gemeinwesen) of the species after the absolutization of the anthropomorphosis of capital. For Camatte, the end of capital coincides with its total domination incarnated within the processural existence of the subject itself.

Camatte’s thought continues to be relevant to thinking the intersection between questions of extinction, the devastation of dwelling on the earth, and the possibility of ‘inversion’ for a new ‘time of life’. At age 85, Camatte possesses a tremendous mental clarity, which opens possibilities for thought and friendship outside hostility. In the last months or so, I have had the opportunity to exchange a bit with Camatte, and what follows is are some of his generous responses to my questions surrounding the pandemic that we are currently experiencing. This conversation is an ongoing process, and should be taken as incomplete, insofar as Camatte’s thought embodies a melody that accompanies us in this desert.


* * * * *
1.   I think a good point to start our conversation would be around the emergence of the coronavirus epidemic that is now extending across the world. For some time now, you have reflected on the relationship between “extinction” and “enmity” in our species. Does this pandemic confirm your thesis concerning the extinction of the species, after the total crisis of the human community (Gemeinwesen), now fully integrated within Capital?
Yes, I think that the COVID 19 pandemic must be studied in relation to the risk of extinction of the species. I would like to point out that this risk has, at base, two causes. On the one hand, the destruction that has been completed, or is being completed, of the original community of Homo sapiens, which enabled this to happen. This destruction is related to a series of separations of which the current confinement represents the ultimate state. On the other hand, the destruction of nature. The final state, the one we have reached, is related to the end of capital (1990s), that is to say, to the end of the social relationship that founds it, that gives it substance (an exchange between a quantum of value – at the beginning – and then later capital, and labour power), but with the autonomisation of its form, which is that of incrementation, correlative to the deployment of virtuality, to the substitution of all naturalness by artificialization.

By the time capital died, the human community had already been integrated into capital. It may be said that for a certain period of time the material community of capital substituted itself for the human community. But all this is outdated. If this is not clear enough, I can return to this subject.

Oui je pense que la pandémie COVID 19 doit être étudiée en rapport avec le risque d’extinction de l’espèce. Je précise que ce risque a, au fond, deux causes. D’une part la destruction achevée, ou  s’achevant de la communauté originelle de Homo sapiens, celle qui lui a  permis d’advenir. Cette destruction est en rapport à une suite de séparations dont le confinement actuel représente l’état ultime.  D’autre part la destruction de la nature. L’état final, celui où nous sommes parvenus, est en relation avec la fin du capital (années 1990) c’est-à-dire la fin du rapport social le fondant, lui donnant substance (échange entre un quantum de valeur  -au début – de capital ensuite, et  la force de travail), mais avec autonomisation de sa forme qui est celle  de l’incrémentation, corrélative au déploiement de la virtualité, de la  substitution de tout naturalité par l’artificialisation.

Lors de la mort du capital la communauté humaine avait déjà été intégrée dans le capital. On peut préciser que durant un certain moment la communauté matérielle du capital s’est substituée à la communauté humaine. Mais tout cela est dépassé. Si ce n’est pas assez clair je pourrai revenir à ce sujet.


2.   My next question is whether the human species can be thought outside of strife—that is, a pre-origin (an-archē) unmarked by the caesurae of enmity. Is the movement of “inversion” a way out?  
In the Glossary (on the site) I specify the term ‘enmity’ as follows: “A dynamic by which ‘the other’ is used as a support to identify the enemy and, from there, to initiate the deployment of various forms of violence. The enemy can be transient, as in a game, in a debate, in all forms of competition. It founds the behavior of the species cut off from nature.

We must evade them, not fight them. However, the notion of combat, of war, derives from clashes between human groups following the fragmentation of communities, population growth, the emergence of the State, etc… It is an anthropocentric notion used to justify a conflictual relationship with nature. What the idea of inversion contributes resides in the fact that the species will only survive provided it completely abandons the dynamics of enmity (cf. Enmity and extinction).

Dans Glossaire (sur le site) j’indique ceci à inimitié : “Dynamique par laquelle “l’autre” est utilisé comme support pour présentifier l’ennemi et, de là, initier le déploiement de diverses violences. L’ennemi peut être transitoire, dans le jeu, dans les débats, dans toutes les formes de concurrence.  Elle fonde le comportement de l’espèce coupée de la nature.”  L’inimitié dérive du fait que l’espèce s’est sentie profondément menacée (rapport à un risque d’extinction) et s’est placée dans une dynamique de protection ce qui l’a conduite à voir dans l’autre un ennemi. Certes il y a des espèces qui sont dangereuses pour l’homme mais ce ne sont pas des ennemies.

On doit les éviter non les combattre. Toutefois la notion de combat, de guerre dérive des heurts entre groupements humains à la suite de la fragmentation des communautés, de l’accroissement de la population, du surgissement de l’État, etc… C’est une notion anthropocentrique utilisée pour justifier une relation conflictuelle avec la nature. Le apport à l’inversion c’est le fait que l’espèce ne pourra survivre que si elle abandonne totalement la dynamique de l’inimitié (cf. "Inimitié et extinction").


3.   In his forgotten classic, Apocalisse e rivoluzione (1973), Giorgio Cesarano proposed a “biological revolution” as the only possible way to exit the “anthropomorphization of Capital”. In an era in which capitalism has completely been conquered full virtuality and metaphysical equivalence, is this still a possibility?
Let me clarify: In my view, the revolutionary process is closed, capital is dead, and what dominates is the autonomization of its form, which is what enables the installation of virtuality. Consequently, it is difficult for me to consider the expression biological revolution. I do feel obliged to take into account what Giorgio was aiming at when he formulated it. I believe it is clearly insufficient because it is the whole human psyche that must undergo a transformation in order that the inversion can be fully realized.

Je précise : je considère que le procès révolution est fini et que le capital est mort et que ce qui domine c’est l’autonomisation de sa forme qui permet l’instauration de la virtualité. En conséquence il m’est difficile de prendre en considération l’expression révolution biologique. Je suis obligé de tenir compte de ce que visait Giorgio en la formulant. Je considère que c’est nettement insuffisant car c’est tout le psychisme humain qui doit subir une transformation pour que l’inversion s’effectue pleinement.


4.  Yes, and to speak of subtraction is to question what we take as ‘reality’. In the 1970s, an Italian Bordigean poet, Domenico Ferla questioned the very constitution of reality as already contaminated by ‘evil’. Is the transfiguration of ‘reality’ the way in which one can access another relation with nature?
I’m not sure I understand your question, nor certain words such as ‘subtraction’. But from what I understand of it, I would reply no. Reality is the reality of men and women in society and nature (what is left of it), since it is the transfiguration of reality. The point, however, is to establish a different behaviour among these men and women.

Je ne comprends pas ta question et certains mots comme subtraction (soustraction). D’après ce que je comprends je te répondrai non. La réalité c’est celle des hommes et des femmes dans la société et la nature (ce qui en reste), dés lors qu’est- que la transfiguration de la réalité. La question c’est la mise en place d’un autre comportement de ceux-ci et celles-ci.

5.   There is much talk today about ‘politics’. Everyone ‘demands’ more politics, and everyone is ‘political’. Is “inversion” a political strategy, or, on the contrary, is it outside of politics as such?
Inversion is not a strategy, it is totally outside of politics, which is the dynamic of organizing people, of controlling them. We must abandon everything that is part of its world.

Gerardo, all the best for you in the current turmoil. Good journey,

L’inversion n’est pas une stratégie elle est totalement en dehors de la politique qui est la dynamique d’organiser les hommes, de les contrôler. On doit abandonner tout ce qui est de ce monde.

Gerardo, tout le meilleur pour toi au sein de la tourmente actuelle. Bon cheminement,


-Jacques

May 2020

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Florage

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Message par Florage le Mar 2 Juin - 5:01


CHANGER SON DÉSIR
QUAND LE FANTASME EST IMPOSSIBLE À RÉALISER

- des leurres dans la perspective communiste et révolutionnaire
témoignage personnel
- des causes profondes d'un désir de révolution irréalisable
- des affectations de l'être humain depuis la séparation avec la nature
- des concepts essentiels de Jacques Camatte

voir en bas de commentaire la définition des concepts utilisés, extraite du glossaire d'Invariance, marqués d'une *
dans ce commentaire, nous allons approfondir le schéma de la perspective camatienne de sortie du Capital, et le renversement de perspective qu'elle suppose pour être réussie, à savoir la sortie de l'humanité de son errance*, càd de sa séparation avec la nature*, il y a plusieurs centaines de milliers d'années : c'est le processus d'inversion*

en présentation de Lettre au sujet de la pandémie et du risque d 'extinction, du 23 mars 2020, valant aussi pour Instauration du risque d'extinction du 30 avril, Camatte précise : « Afin de rendre plus compréhensible la lecture de cette lettre je publie un chapitre non terminé de Émergence* de Homo gemeinwesen* :
14. Point d'aboutissement actuel de l'errance »

14.1. Avant-propos et actualisation
1.1. Chapitres non traités
1.2. Données récentes concernant Homo sapiens
1.3. Aperçu sur la communauté initiale

14.2. Traumatismes et spéciose*
2.1. La spéciose : prémisses
2.2. Structure de la spéciose
A. Affectation
B. Menace

la lecture de ce texte est d'autant plus nécessaire que l'on n'a qu'une vague connaissance de l'œuvre de Camatte depuis la fin des années 70. C'est un résumé de ses travaux, incomplet, l'élaboration de cette œuvre n'étant pas achevée, et Camatte explique en quoi, précisant les points manquant et l'incomplétude de son étude. Tout ce que nous avons rencontré de critiques de Camatte par les tenants de la Révolution prolétarienne ou "à titre humain" fait l'impasse sur ces 40 années d'élaboration théorique, c'est dire leur crédibilité

ce texte permet de comprendre l'ensemble du cheminement* théorique de Jacques Camatte, et particulièrement pourquoi une révolution communiste, pour autant qu'elle serait possible et engagée, ne pourrait pas aboutir à la Communauté humaine : sortir du capitalisme est non seulement très insuffisant mais prend le problème à l'envers en étant présenté comme LA rupture essentielle et fondatrice d'une autre ère de l'histoire humaine dont les problèmes sont masqués par les théories révolutionnaires. C'est un point essentiel car tant qu'on croit à la possibilité d'une révolution, prolétarienne ou à titre humain, on reste dans ce que Camatte nomme des Affectations, dont il décrit dans ce texte les différentes formes. Il ne s'agit pas, Marx avait raison, de « faire bouillir les marmites de l'avenir », mais bel et bien celles du présent

le désir de révolution* est l'opium des communistes idéalistes
pour simplifier, le "désir de révolution", dont je parlais un temps comme étant décisif dans le processus de "subjectivation révolutionnaire", "utopie concrète" (Ana Dinerstein/Ernst Bloch) devant aboutir à la "constitution en classe de la révolution" d'un sujet quel qu'il soit (ici, peu importe), ce désir de révolution n'est qu'un leurre, une des stratégies inconscientes pour faire face à l'angoisse que constitue pour l'humanité le fait d'être séparée de la nature. Cette angoisse peut avoir plusieurs formes, et conduire à la dépression et à la folie* d'un rêve, d'un désir, d'un fantasme irréalisable

comme "la religion opium du peuple" recouvre un processus de défense/contournement de la réalité, la croyance révolutionnaire vient combler le manque d'un désir non réalisé et reconstituer un espoir. Abandonner un rêve parce que la réalisation du fantasme qu'il porte est impossible est un processus qui suppose la compréhension du leurre par la psychanalyse ou l'auto-analyse, avant que, "par surcroît" dit Jacques Lacan reprenant Freud, on ne guérisse de cette maladie confinant, avec les désillusions à la dépression et la folie*. La plupart préfèrent entretenir leur rêve par tous les moyens, on a vu ce qu'ils valent quand ils ne peuvent plus faire appel qu'à l'évacuation et à la déformation des critiques et des arguments, à la censure, jusqu'à revendiquer leur propre mauvaise foi comme féconde en matière théorique...

les différentes phases de mes opiums communistes 1972-2005
si je considère rétrospectivement ma propre histoire à différents âges et périodes, mon adhésion au PCF en 1972 correspond à ma découverte du communisme dans l'après 68, et n'importe quel groupe d'extrême-gauche ou anarchiste aurait pu assurer cette fonction ; ce choix m'a doté d'une formation de base aux textes de Marx, dont j'appréciais le caractère "scientifique", c'était le domaine de mes études. À 20 ans, l'objectif était loin, je ne me préoccupais pas trop de savoir si la révolution communiste viendrait ou non de mon vivant, et fautes de connaissances suffisantes, je ne comprenais pas grand-chose aux débats théoriques d'alors. De désillusions en dissidence, j'ai quitté ce parti pour ne plus remettre les pieds dans aucun, mais...

après une traversée du désert où je complétais ma formation en divers domaines de la connaissance, l'étape suivant fut la lecture en 2000 d'Empire, de Negri/Hardt, suivie en 2004 de celle de Multitude, Guerre et démocratie à l'âge de l'Empire. La fonction de ces lectures fut clairement, je l'ai compris après, de me redonner cet espoir, et peu importe alors que ces livres soient entachés d'erreurs d'analyse, car je voulais y croire, et je fermais les yeux sur les passages qui me paraissait douteux : je voulais que ça marche, donc j'y croyais. Divers textes critiques m'ont fait comprendre que c'était une fausse piste, et c'est alors que j'ai entrepris, tant bien que mal, mon propre travail théorique. Ce fut CARREFOUR DES ÉMANCIPATIONS, oct-déc 2004, détruit en 2011 plusieurs années après avoir saisi que le démocratisme radical entachant la chute ne tenait pas la route, ceci suite à ma rencontre avec la théorie de la communisation, qui prenait alors le relais de mon espoir communiste

je peux dire que la théorie de la communisation, découverte fin 2004 avec les Fondements critiques d'une théorie de la révolution, de Roland Simon, 2001, a joué pour moi exactement le même rôle, retrouver cet espoir communiste, et de même qu'avec Negri, je colmatais ce que je comprenais pas ou qui me paraissait bancal en passant dessus rapidement, puisque je voulais y croire. Malgré mes critiques de plus en plus acérées (2012 : Pour en finir avec mon communisme-théorique, où je cernais "le manque comblé par la théorie" dans une "folie de langage"), j'ai d'abord voulu refonder un corpus communisateur qui à mes yeux prenait l'eau de toutes parts (2014 : le plancher de terre : écologie radicale, luttes paysannes, environnement, ZAD... / Communisation 2015 : ruptures communiste et décoloniale dans la théorie de la révolution) avant de comprendre que c'était vain, puisque impossible (ce n'est pas le refus des théoriciens de l'admettre qui m'a conduit à abandonner cette théorie, mais la conviction que leurs thèses étaient mauvaises du double point de vue de sa logique interne, et externe par sa confrontation à la réalité)

Camatte : rupture avec l'idéalisme révolutionnaire
avec Camatte, le problème devient tout autre, puisque  on découvre les causes profondes d'un désir venant combler un manque de perspective communiste sauf toutes autres, remontant au passé de l'espèce humaine, et plus en adéquation avec ce qu'on peut en savoir sur le plan scientifique. On verra avec ce texte que Camatte prend avec les sciences de grandes précautions. Note 3 :

Je précise que je ne suis ni scientiste ni un contempteur de la science, mais que j'utilise les résultats des recherche scientifiques. C'est dans l'interprétation que s'infiltre la spéciose, sans oublier que dans biens cas cette recherche est "commandée" par cette dernière.

je reviendrai sur quelques passages, notamment sur les différents types d'Affectations
A1. On peut considérer que l'affectation commence avec l'étonnement qui résulte souvent de la perception de quelque chose d'insolite de la part de l'individu et donc concerne sa présence au monde et s'exprime souvent en une interrogation...

A2. Les traumatisme subis par l'espèce ont provoqué sa mise en dépendance qui s'actualise pleinement avec la coupure de continuité qui se réimpose à chaque génération du fait de la répression...

A3. L'affectation peut concerner l'apparence mais également l'être, ce qui aboutit, pour certains, à considérer qu'il n'y a pas d'invariance dans l'être, sa naturalité fondamentale...

A4. La réaction inconsciente à une très forte affectation engendrant la tendance à revenir à l'état antérieur est en rapport avec ce qui est nommé actuellement la résilience, phénomène de résistance à la répression avec production d'une attitude, d'un comportement de défense par rapport à celle-ci...

A5. Masochisme et sadisme peuvent être considérés comme des phénomènes d'autoaffectation détermines par des troubles psychiques profonds...

A6. L'espèce affectée par la dépendance recherche ce qui n'est pas affecté et qui ne peut pas être dépendant; ce qui affecte et n'est pas affecté, la cause sans cause: dieu, l'En-soi. En fait elle recherche l'état qu'elle connaissait avent de subir l'affectation...

A7. L'affectation peut être acceptée et être intégrée dans le procès de vie de l'espèce et se présente alors comme un acquis, quelque chose qu'on peut considérer comme une adaptation. La dynamique s'apparente à celle du progrès mais c'est aussi celle qui fonde la servitude volontaire, l'impossibilité d'une remise en cause de l'ordre établi.

A8. La dynamique de l’affectation non plus dans la passivité: être affecté, peut faire place à celle dans l’activité: affecter. Affecter quelqu’un peut conduire à infliger des dommages à celui-ci. Mais être incapable d’affecter quelqu’un, cela implique que celui-ci demeure indifférent à ce que nous sommes. C’est d’autant plus intolérable que l'on se trouve dans une relation amoureuse...

A9. Du fait de la séparation, les différentes modalités du procès de vie (relations) peuvent être supports pour affecter et troubler l'intersubjectivité ainsi J.P. Sartre montra qu'à cause du regard de l'autre qui nous affecte, on a honte de soi devant autrui (on ne s'accepte plus). Mais on peut poser également la question: dans quelle mesure le regard de l'autre nous souille à cause de l'affectation dont il nous charge ?...

A10. Celui qui est indifférent est pour ainsi dire désaffecté car non affecté. Réciproquement ne pas être affecté signifie qu'on est plongé dans l'indifférence car on n'a aucun retentissement en l'autre, on n'est pas reconnu. On n'est pas doté de signification. À la limite on est rien, on ne sert à rien. On est, ou devenu, un être inutile. Avec plus ou moins d'intensité hommes et femmes ont ressenti douloureusement une indifférence de la nature ou du cosmos à leur encontre comme c'est le cas avec Blaise Pascal ou Claude Lévi-Strauss. Cela se double parfois de la perception de la vanité des choses et que c'est en vain que l'on opère pour affirmer un certain devenir comme l'exprime de façon percutante Qohélet. Ici se révèle le retentissement puissant de la coupure de continuité qui place l'espèce dans la solitude et dans l'angoisse.

A11. La mystique vise en fait à aller au-delà de l'affectation par l'intermédiaire de la transcendance, particulièrement grâce à la fusion avec "l'inaffecté" et "l'inaffectable".

A12. Compenser l'affectation, le tort causé, induit la recherche d'un bouc émissaire. Le sacrifice de celui-ci permet d'éliminer les maux (les affectations) dont il a été chargé et de sauver le reste de la communauté. Au fond c'est l'exclu totalement affecté qui fonde comme cela opère avec l'équivalent général.

A13. Au cours des millénaires des affectations successives ont pu modifier le procès biologique de l'espèce voire enrayer son déploiement. En conséquence cela peut conduire à l'inhibition d'une émergence.

A14. Plus récemment s'est imposé le concept de handicap pour indiquer une affectation survenue au cours de la vie (lors de la guerre par exemple), puis une affectation initiale s'imposant dés le début de la vie. Le handicap peut être défini: tout ce qui ne permet pas une intégration immédiate dans le corps social. C'est pour surmonter cela que Andrew Solomon propose de remplacer handicap par identité horizontale, une autre façon d'exprimer l'humanité. Mais une telle dynamique peut conduire - étant donné que la spéciose est dominée par le mouvement de séparation - à une fragmentation de l'espèce pouvant conduire, au cours du temps, à la formation d'autres espèces bien séparées.

A15. L'imprévu est une cause profonde d'affectation et l'espèce recherche à s'en prémunir le plus possible parce que la coupure de continuité l'a mise dans un état d'insécurité qui l'obsède, ce qui se conjugue totalement avec l'obsession de la menace.

A16. L'affectation la plus insidieuse et sournoise est celle de l'ambiguïté. Pour y échapper l'espèce recourt à des mesures extrêmes, souvent opposées, génératrices de grandes violences.

A17. Le procès de vie lui-même est source d'affectations profondes, ainsi de la nécessité de tuer pour se nourrir et de l'inéluctabilité de la mort. La première en outre est lestée de beaucoup d'ambiguïté. La mise en place et la puissance de ces deux affectations dérivent de la coupure de continuité et de la perte de participation.

A18. L'affectation fondamentale, après celle du risque d'extinction, c'est l'affectation d'être enfant, c'est-à-dire d'être dépendant. C'est une affectation au sein du devenir même de la spéciose au cours de laquelle elle surgit et s'amplifie. Cette affectation souvent nommée condition (la condition des enfants) est elle-même affectée d'ambiguïté qui, comme la plupart du temps, dérive de la coexistence d'une donnée spéciosique et d'une donnée de naturalité; c'est pourquoi on a aussi une exaltation de l'enfance en particulier en tant que moment d'affirmation d'un génie. En général l'adulte veut fuir l'état de dépendance, devenir autonome, et voit la source de ses insuffisances, de ses maux dans l'enfance. D'où par exemple l'affirmation de Franz Fanon "Le malheur de l'homme est d'avoir été enfant"19. Le stade auquel il faut aspirer c'est le stade adulte. Pour cela il faut impérativement devenir, c'est-à-dire progresser, d'où le mythe du progrès De là aussi la manipulation intense des enfants jusqu'à faire en sorte qu'ils ne soient plus engendrés mais produits.

définition des concepts utilisés extraite du glossaire d'Invariance
Cheminement : Mode selon lequel un homme, une femme, progresse, c’est-à-dire avance, dans la réalisation de ses potentialités, en relation avec ses semblables, avec le monde interrelationel, dans la nature, dans le cosmos. Le cheminement n’implique pas la nécessité d’emprunter une voie bien définie, souvent préétablie. À l’heure actuelle, pour ceux, celles, qui veulent émerger, il implique fondamentalement l’abandon de ce monde.
Cosmos : Désigne la totalité éternelle et sans limite.
Émergence : Phénomène qui s’opère particulièrement au sein d’une phase de dissolution. Elle s’affirme au travers d’un saut qualitatif et se caractérise par l’apparition de déterminations nouvelles.
Errance : Mode de se comporter de l’espèce se séparant du reste de la nature. Recherche d’une place, d’une fonction et d’une justification à la situation où elle s’est mise et se met, afin d’avoir des repères de vie pour justement ne pas errer (éviter un rejouement).
Folie : Stade limite de diverses perturbations psycho-somatiques profondes. Elle peut se présenter sous deux modalités, deux formes d’enfermement. L’enfermement en soi-même, l’ipséisation, l’enfermement en l’autre, l’aliénation. Entre ce qui nous est propre (das Eigne) et ce qui nous est étranger ou autre (das Fremde) il n’y a pas simplement conflit comme l’affirma O. Gross (et avant lui M. Stirner ainsi que dans une certaine mesure, S. Kierkegaard), mais une complémentarité où l’autre peut apparaître comme le sauveur à qui on doit s’identifier.
Gemeinwesen : Concept très utilisé par K.Marx et par G.W.F. Hegel. Il n’indique pas seulement l’être commun, mais aussi la nature et l’essence communes (Wesen). C’est ce qui nous fonde et nous accomune, participant au même être, à la même essence, à la même nature. C’est le mode de manifestation de cet être participant.
Je puis ajouter une interprétation personnelle  au sujet de gemein. Ge est une particule inséparable qui exprime la généralité, le commun, le collectif. Mein indique ce qui est individuel : mien. Ainsi affleure sous-jacente, l'idée d'une non séparation entre ce qui est commun et ce qui est individuel; ce qui implique le concept de participation où l'on se perçoit soi dans un tout qui est comme consubstanciel.
La Gemeinwesen se présente donc comme l'ensemble des individualités, la communauté qui résulte de leurs activités dans la nature et au sein du monde créé par l'espèce, en même temps qu'elle les englobe, leur donnant leur naturalité (indiquée par wesen), leur substance en tant que généralité (indiquée par gemein),  dans un devenir (wesen).
Inversion : Désigne la mise en place d’un devenir contraire à celui effectué jusqu'à nos jours, comportant en particulier: sortie de la nature, répression, refus, abstraïsation, émeutes (soulèvements, révolutions) mais aussi guerres et paix. Elle n'est pas un détournement de ce qui fut détourné et n'est pas un retour au moment où ceci s'est imposé. Non, car c'est à partir du potentiel gemeinwesen en nous ici et maintenant et en la communauté de ceux et celles qui convergent et participent, que cela s'effectuera. Il ne s’agit donc pas de retourner à une phase antérieure, à un comportement ancestral, mais d’accéder à quelque chose en germe en nous, en l’espèce : la naturalité profonde qui a toujours été réprimée, en grande partie occultée, ainsi que la continuité avec tous les êtres vivants, avec le cosmos.
Nature : Ensemble des êtres vivants, Homos sapiens inclus, et de leurs relations réciproques, ainsi que de celles avec le support inorganique de la planète terre.
Ontose : C’est un phénomène d’adaptation au mode de vie imposé par la séparation d’avec la nature qui induit inévitablement la répression parentale. Elle est simultanément le résultat de cette adaptation qui fonde l’être ontosé. Elle est constituée d’un ensemble de phénomènes inconscients qui fondent le comportement inconscient de l’homme, de la femme.
Refoulement : Concept forgé par S. Freud qui indique le procès inconscient empêchant (inhibant) que ce qui cause une souffrance intolérable ou qui pourrait la rappeler, la réactiver, puisse devenir conscient. Ce qu’il a perçu dans l’immédiat c’est la remontée d’un refoulé (phénomène inconscient pour le patient), particulièrement au travers de signes (symptômes) organiques. Il en a déduit qu’initialement il y avait eu un phénomène de refoulement (Verdrängung).
Rejouement : Concept largement employé par A. Janov, dérivant de celui freudien de « compulsion de répétition », indiquant que nous tendons, inconsciemment, à reéffectuer  ce que nous avons vécu à la suite de traumatismes, ou à reéffectuer ce qu’ont vécu nos parents. Le rejouement commence souvent par un déjouement. Le rejouement est en filiation avec la compulsion de répétition, déterminée par le traumatisme fondateur de l’empreinte. Le bébé ne peut absolument pas comprendre ce qui advient, parce que c’est hors de son procès de vie naturel. Or sans la compréhension, le phénomène est bloqué; il ne peut pas parvenir jusqu’au procès d’élimination permettant de restaurer ce qui a été perturbé. En conséquence, il y a une tendance à ce que le phénomène soit en quelque sorte reproposé afin de tendre à parvenir au parachèvement de ce qui eut lieu. C’est dans cette dynamique de reproposition que s’impose le rejouement. On se met inconsciemment dans une situation où la scène traumatique puisse se réaffirmer. C’est là qu’interviennent les supports qu’on peut également percevoir comme des substituts, voire des simulacres. Donc on est poussé à rejouer. La compulsion de répétition a pu être plus ou moins confondue avec le désir de retrouver ce qui fut perdu au cours de phases antérieures du développement tant au niveau de l'individu que de celui de l'espèce. Ce désir est très souvent consubstantiel avec une nostalgie ainsi que l'expression d'une profonde insatisfaction, elle-même expression de l'ontose-spéciose. On peut percevoir cela dans la thématique de l'Aufhebung de G.W.F. Hegel ou dans l'art, avec, par exemple, l'importance accordée à la symétrie rayonnée qui fut l'apanage de nos très lointains ancêtres les échinodermes.
On doit distinguer rejouement de réactualisation qui implique un rythme, parfois difficile à individualiser, qui permet qu'à des intervalles donnés, un phénomène semblable s'impose, comme le retour des saisons.
Révolution : On peut la définir comme résultant de l'union d'une épistémé (Ce qui permet d’organiser un savoir en vue d’un télos cognitif. Réflexion sur ce savoir pour en déterminer la validité, l’opérationnalité), pouvant inclure la science, et d'une pratique, l'insurrection, qui peut être un art. Dans l'œuvre finale de A. Bordiga elle est posée en tant que dépassement de la théorie et de la pratique. On peut écrire la thèse ainsi : "une seule pratique humaine est immédiatement théorie : la révolution." Une telle approche du comportement de l’espèce, dont le fondement est le rapport de la pensée à l'action, n'est pas nouvelle. On peut la retrouver chez divers mystiques et, particulièrement, chez certains théologiens chrétiens ou musulmans.
Science : Ensemble d’une épistémé (mathématique et logique) et d’une praxis : l’expérimentation. La science est en fait la science expérimentale. Ce qui est désigné tel, pour les époques qui précèdent son émergence, est en fait une épistémé. Il convient de distinguer l’expérience de l’expérimentation. La première est en rapport à un vécu et à des données psycho-existentielles et entre dans le domaine de l’immédiateté, de ce qui advient et dont on tire a posteriori un enseignement. Ce n’est pas le cas pour la seconde qui est pour ainsi dire médiatisée par l’hypothèse à vérifier. Toutefois, un individu peut se comporter vis-à-vis de lui-même comme par rapport à un objet d’expérimentation ce qui indique l’influence que peut avoir la science sur le mode d’être des hommes et des femmes.
Spéciose : Phénomène isomorphe à l’ontose mais concernant l’espèce. Ce qu’elle produit en effectuant son devenir hors-nature.

(à suivre)

Florage

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